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Un marché locatif privé de l’agglomération clermontoise encore accessible mais amené à se tendre dans les années à venir ?

Un marché locatif privé local abordable et dynamique en comparaison des OLL du réseau

Avec un niveau de loyers hors charges observé de 9,3 €/m² tous types de logements confondus en 2022, l’agglomération clermontoise fait partie des territoires où les niveaux de loyers sont les moins élevés : vingtième niveau de loyer le plus bas sur les 54 territoires observés par le réseau [4]. L’agglomération clermontoise est ainsi parmi les territoires les plus abordables comparativement aux autres territoires couverts par un OLL. Pour autant, son marché locatif privé connaît un dynamisme à la relocation : il est constaté un écart moyen de +0,7 €/m² entre les logements loués dans l’année et l’ensemble des logements loués du parc privé, proche de la moyenne nationale. Dans les marchés les moins dynamiques, cet écart est inférieur à 0,5 €/m² et supérieur à 0,8 €/m² pour les marchés les plus dynamiques. Ces résultats confirment les tendances observées lors des précédentes enquêtes.

Néanmoins, ces loyers sont aussi à apprécier au regard des capacités des ménages à les payer. De ce point de vue, le marché locatif privé clermontois est accessible, au regard des revenus des ménages du territoire et des niveaux de loyers pratiqués, et proche du marché locatif privé nancéien [5] : les revenus annuels médians des locataires [6], de l’ordre de 19 900€, permettent d’accéder sans trop de difficulté à des logements loués autour de 9,8€/m². Du fait de revenus annuels médians disponibles moins élevés (16 900€) pour des niveaux de loyers équivalents, le marché locatif nîmois est en comparaison plus tendu. Parmi les autres marchés comparables au marché clermontois, le marché locatif privé tourangeau est lui aussi équilibré mais à des niveaux de loyers et de revenus disponibles plus élevés (10,4 €/m² et 20 700€), quand le marché stéphanois se caractérise par des niveaux de loyers et des revenus disponibles beaucoup plus bas (7,4 €/m² et 17 400€).

Les disparités de loyers observées sur le territoire de l’agglomération clermontoise

Les niveaux de loyers [7] observés au sein de l’agglomération clermontoise sont très différenciés au regard des caractéristiques des logements, dont certaines sont à même de faire croître le loyer. Ainsi, la localisation, la taille, la période de construction, le type du logement sont autant de critères qui font qu’un bien est plus ou moins recherché, et son montant de loyer plus ou moins élevé.

Caractéristiques du logement impactant à la hausse le montant du loyer au sein du Grand Clermont

Caractéristiques du logement Impact sur le montant du loyer
Localisation +2 €/m² pour un logement situé à Clermont-Ferrand comparativement à un bien situé en dehors de la métropole
Taille du logement +2,7 €/m² pour un T1 comparativement à un T2
Type d’habitat +1,4 €/m² pour un appartement par rapport à une maison
Epoque de construction +1,8 €/m² pour un logement construit après 2005, par rapport à un logement de la période 1946-1970

Les logements récents ont par exemple une consommation énergétique moindre, qui se traduit souvent par des montants de loyer plus élevés pour ces biens. De la même façon, les loyers des petits logements sont relativement plus élevés car ils correspondent à la demande majoritaire des jeunes ménages actifs en emploi (55 %) ou des étudiants (19 %), vivants seuls (62 %), à proximité des zones d’études ou d’emplois : cette adéquation avec les besoins des locataires joue sur l’attractivité des T1 et T2 et donc sur le montant de leur loyer.

Si les niveaux de loyers en €/m² sont les plus élevés au centre de Clermont-Ferrand, c’est en dehors de la métropole que le coût du logement est le plus élevé pour les ménages locataires du parc privé. En effet, le parc locatif dans cette zone est composé essentiellement de grands logements (46 % de T4 ou +) et de maisons (50 %). La taille des logements étant plus importante (55 m² en moyenne au centre contre 78 m² hors métropole), le loyer médian en euros y est finalement plus élevé. Ainsi, un locataire en dehors de la métropole paie un loyer médian de 540 € contre 486 € pour un locataire dans Clermont-Ferrand.

Un parc locatif privé plus difficile d’accès dans la métropole clermontoise et la ville-centre

Dans la plupart des EPCI du Grand Clermont, le parc locatif privé est facilement accessible [8] aux ménages du territoire : 70 % des ménages ont accès à plus de 90 % du parc locatif privé. Pour autant, cette accessibilité est plus restreinte à Clermont-Ferrand où seulement la moitié des ménages ont accès à 90 % ou plus du parc locatif privé. Dans la ville-centre, les ménages les plus modestes n’ont d’ailleurs accès qu’à 10 à 25 % du parc locatif privé.

Accéder à un logement locatif est une chose, pouvoir supporter les augmentations de loyer en est une autre. De 2016 à 2020 [9], le revenu médian des locataires du parc privé de Clermont Auvergne Métropole a augmenté de 4,8 %, là où les niveaux de loyers avaient augmenté de 3,9 %. Sur cette période, l’augmentation des revenus des locataires du parc privé leur permet donc de supporter le coût de leur loyer et leur augmentation. Pour autant, à Clermont-Ferrand, le revenu médian des locataires du parc privé a connu une augmentation de 4,2 % sur cette période tandis que les niveaux de loyers avaient augmenté de 4,4 %. Dans la ville-centre, le marché locatif privé est ainsi plus tendu, les loyers ayant augmenté plus rapidement que les revenus des locataires du parc privé.

Entre 2016 et 2022, les niveaux de loyers sont passés de 8,6 €/m² à 9,6 €/m², soit une hausse de 0,7 €/m² à l’échelle de l’agglomération clermontoise, dont + 0,3 €/m² entre 2020 et 2022, signe d’une accélération de cette tendance à la hausse. Cette augmentation a été plus importante à Clermont-Ferrand, où les loyers ont augmenté de 0,9 €/m² sur la période 2016-2022. Le contexte estudiantin de la ville corrélée à, la forte présence de petits logements dans le parc locatif privé (60 % de T1 et de T2), et l’importante mobilité des locataires (36 % des locataires clermontois ont emménagé il y a moins d’un an) sont en effet plus à même de faire augmenter rapidement les niveaux de loyers.

Un marché locatif privé qui pourrait se tendre ?

Les niveaux de loyer du marché locatif privé de l’agglomération clermontoise pourrait continuer à augmenter, avec pour conséquences des difficultés plus importantes pour se loger, notamment à Clermont-Ferrand et pour les plus modestes. Pour autant, ce risque devrait être limité pour les locataires en place, au moins jusqu’à la fin du 1er trimestre 2024, le gouvernement ayant décidé de plafonner l’IRL [10] à 3,5 % jusqu’à cette date en raison de l’inflation.

L’interdiction progressive de mise en location des “passoires thermiques” [11] pourrait également entraîner une contraction du parc locatif privé, avec pour conséquence des difficultés prégnantes d’accès au logement locatif privé pour les ménages modestes souvent occupants de ces logements. Les logements construits avant les premières réformes thermiques, insuffisamment isolés au regard des exigences actuelles représentent un peu plus de deux logements sur cinq dans le parc locatif privé de l’agglomération clermontoise. Localement, il est estimé que 19 % des logements du parc locatif privé du Grand Clermont, toutes époques de construction confondues, sont des « passoires thermiques » (DPE F et G) [12]. Le volume de logements mis en location pourrait ainsi se réduire dès 2025 si les propriétaires n’engagent pas de travaux de rénovation énergétique.

Enfin, le développement du parc des locations meublées pourrait également contribuer à tendre le marché locatif privé clermontois. Ces dernières années, les locations meublées connaissent un essor important sur le territoire, marqueur du développement du marché de la location étudiante sur la métropole. Leur volume a fortement augmenté entre 2013 et 2019, passant de 6 315 logements à 8 220 logements à l’échelle du Grand Clermont. La majorité de ces locations meublées se situent à proximité des lieux d’études, 80 % des meublés du parc locatif privé du Grand Clermont se situant à Clermont-Ferrand. Une location meublée se louant plus chère qu’une location vide (+2, 7 €/m² pour un T1 meublé par rapport à T1 loué nu), les propriétaires bailleurs sont attirés par ce mode de location, et pourraient l’être de plus en plus puisque les locations meublées ne sont pas concernées par l’interdiction de location des passoires thermiques.

L’augmentation des loyers observée, bien qu’encore supportable par les ménages locataires du parc privé, la possible contraction de l’offre locative privée liée à l’interdiction de mise en location des passoires thermiques et la part de plus en plus conséquente de logements meublés aux loyers plus élevés sont autant de facteurs qui pourraient amener le marché locatif privé de l’agglomération clermontoise à se tendre. Les difficultés d’accès au parc locatif privé pourraient notamment s’accentuer à Clermont-Ferrand où les étudiants et les jeunes ménages, dont les revenus sont souvent modestes, représentent une proportion importante des locataires.

La « Tournée des popotes » : une contribution à l’évolution d’un système (d’aide) alimentaire à bout de souffle

La lutte contre la précarité alimentaire : un secteur exsangue où le Puy-de-Dôme ne fait pas figure d’exception

L’année 2020 et les désordres occasionnés par les confinements ont mis certaines difficultés sociales sur le devant de la scène, au premier rang desquelles l’accès à l’alimentation des personnes en situation de précarité. A l’échelle nationale, les associations d’aide alimentaire n’ont eu de cesse depuis, de tirer la sonnette d’alarme [1] en raison des difficultés qu’elles rencontrent : diminution des denrées disponibles, augmentation du nombre de demandeurs, injustice perçue relative à la dégradation des dons de la grande et moyenne distribution, ….

Les effets de la crise (inflation, hausse des coûts de l’énergie) impactent directement les familles les plus précaires. La situation est grave : les associations insistent sur l’arrivée de nouveaux demandeurs qui, jusqu’ici, parvenaient à s’en sortir et à se stabiliser de manière autonome malgré des situations pécuniaires limites. Aujourd’hui, cet équilibre ne se fait plus, et les nouveaux demandeurs affluent alors même que les associations peinent à recevoir la quantité de denrées dont elles disposaient à l’époque où le champ de la lutte contre le gaspillage alimentaire n’était pas concurrentiel. L’ouverture de ce champ à d’autres acteurs (plateforme de lutte anti-gaspillage du type « too good to go », rayons -30% dans les supermarchés [2], …) a directement impacté les associations distributrices d’aide alimentaire qui recevaient par les ramasses hebdomadaires ou quotidiennes, les invendus des supermarchés locaux. Les quantités de dons lors des collectes annuelles diminuent également.

Ainsi le représentant de la Banque alimentaire d’Auvergne indique, lors d’une « popote » dédiée aux questions d’approvisionnement, qu’en novembre 2023, « il nous manque 30 tonnes de denrées pour finir l’année [3]». Le Secours populaire d’Issoire confirme avoir, au mois de septembre 2023, distribué autant de denrées et de colis que sur l’année 2022 entière. Et l’ensemble des associations locales s’accorde sur cet état de faits.

Une transition non maîtrisée vers un nouveau système

Si le problème est simple à comprendre, les solutions pour y répondre sont complexes à trouver. La première réponse apportée ou recherchée est souvent financière : davantage d’argent disponible pour les associations leur permet effectivement de compenser la diminution des denrées reçues ou l’absence de certaines denrées, notamment en produits frais.

Face au manque de denrées collectées, le recours à l’achat à partir de leurs fonds propres ou grâce à des subventions augmente. D’un système de redistribution d’excédents de production ou de denrées en voie de péremption afin de lutter contre le gaspillage alimentaire tout en contribuant à nourrir les familles les plus précaires, les acteurs de l’aide alimentaire deviennent progressivement, par leur mission de solidarité, un des acheteurs principaux des Grandes et Moyennes Surfaces (GMS) locales. Elles se tournent alors vers les institutions locales pour combler le déficit financier conséquent. 

Certaines associations mentionnent des dépenses de plusieurs dizaines de milliers d’euros hebdomadaires auprès des supermarchés locaux. Ce phénomène fait, au-delà de leur mission de redistribution d’un existant, des associations d’aide alimentaire un acteur à part entière du système alimentaire et des choix territoriaux qui peuvent être faits. Les acteurs sont conscients de cette évolution et notent, avec tristesse et regret, la disparition d’une certaine forme de solidarité : « Il nous faudrait revoir notre conception du don ». Cependant, ils n’interrogent pas encore leur positionnement en tant que premier consommateur auprès de la grande distribution. Leur force de plaidoyer est essentiellement orientée aujourd’hui pour maintenir le système de redistribution et du don tel qu’il a été historiquement conçu.

Or, si l’aide alimentaire a été créée dans un contexte d’augmentation de la précarité des ménages et de surproduction alimentaire à l’échelle européenne, la réalité est aujourd’hui autre [4]. La « Tournée des popotes » vient interroger ce phénomène en inscrivant la réflexion dans le contexte actuel de globalisation, qui conduit chaque individu à dépendre de territoires de plus en plus grands, y compris pour le besoin quotidien qu’est l’alimentation. Les “popotes” vont jusqu’à questionner, au-delà de l’augmentation de la précarité des ménages, les enjeux de résilience collective et de sécurité alimentaire à plus long terme. Il y a en effet un sujet de temporalité à travailler, entre l’urgence de donner un plat chaud aux personnes démunies qui ont faim aujourd’hui, et celle d’anticiper les effets des actions conduites au quotidien sur le système alimentaire dont dépendront les générations futures.

L’achat de denrées n’est heureusement pas la seule solution aujourd’hui retenue. D’autres initiatives plus créatives ont été repérées à l’occasion de la « Tournée des popotes » : les associations d’aide alimentaire développent en effet des trésors d’ingéniosité pour faciliter l’accès aux excédents des jardins de particuliers en milieu rural, pour cultiver elles-mêmes leurs propres jardins, pour rencontrer et développer des partenariats avec les agriculteurs locaux… Mais ces initiatives, encore embryonnaires, se heurtent à de nombreux obstacles, parmi lesquels : la disponibilité du foncier, l’identification de producteurs locaux pouvant contribuer, la capacité à maintenir des prix justes pour les consommateurs en situation précaire, les associations et les producteurs. Ces nouvelles actions mais aussi l’irrégularité des dons ou des produits proposés par les partenaires obligent par ailleurs les associations à disposer de toujours plus de compétences logistiques et de capacité de stockage, voire de traitement et de transformation.

Comme dans le même temps, les associations ont toujours à accueillir les familles, organiser les ramasses à l’aube, redistribuer des produits de plus en plus aléatoires et gérer des conflits entre les familles que cela peut créer, la question du maintien du modèle du bénévolat est posée, d’autant plus s’il faut produire des rapports d’activité quasi-professionnels pour pouvoir prétendre aux subventions.

Favoriser les rencontres des forces-vives locales pour s’outiller face aux enjeux communs

« Portée à plusieurs, la charge est moins lourde », ce dicton populaire résume parfaitement les objectifs et l’intérêt de la « Tournée des popotes », prise comme action d’interconnaissance et d’échange de bonnes pratiques. Etre ensemble est un premier pas pour faciliter la conception de projets innovants, la mutualisation des actions, la réduction des coûts pour chacun ainsi qu’in fine, la pertinence et l’efficacité des actions publiques et la cohérence de leur mise en œuvre par les associations.

L’Agence d’urbanisme a construit la « Tournée des popotes » comme un lieu de réflexion ouvert pour aborder les principaux enjeux [5] auxquels sont confrontés les acteurs de l’aide alimentaire au regard des objectifs de justice alimentaire et d’adaptation au changement climatique :

  • l’offre de services à destination des publics précaires et sa couverture sur le territoire,
  • la qualité des denrées et de l’alimentation des publics précaires et l’accès à une alimentation suffisante et de qualité,
  • la capacité des acteurs à accompagner les publics précaires vers une autonomie – entre autres – alimentaire.

A partir de ces trois enjeux, un programme de “popote”a été proposé et monté en partenariat avec des acteurs locaux. Le principe de fabrication de ces rencontres est double : solliciter les acteurs locaux pour qu’ils partagent les actions qu’ils mettent en œuvre et répondre aux sollicitations de certains en organisant des popotes dédiées aux problématiques qui les préoccupent.

La « Tournée des popotes » a donc été menée comme une action engageante, de proximité et de lien avec une diversité d’acteurs, et d’activation de l’envie d’agir et de partager. Pour ce faire, un grand nombre d’entretiens a été réalisé en préambule pour recenser les actions mises en œuvre et les volontés de se questionner localement sur l’un ou l’autre des sujets.

Au total, 5 séances ont pu être montées sur des thématiques en rapport avec le plan d’action. Elles se présentent comme une interrogation des déclinaisons opérationnelles de ce plan ou comme un élargissement de la question, notamment sur le sujet d’un contexte environnemental insuffisamment pris en compte par les acteurs de l’aide alimentaire.

Destinée à l’ensemble des acteurs du Puy-de-Dôme, cette action de mise en réseau des acteurs d’un secteur s’est vite confrontée à la question de la géographie et des territoires. L’option opérationnelle retenue a été de faire avec les acteurs locaux prêts et disposés à recevoir la « Tournée » sur leur territoire ou dans leurs locaux et d’inviter sur le site candidat l’ensemble des acteurs départementaux repérés. La « Tournée » a ainsi inscrit ses rencontres à Issoire, Saint-Eloy-les-Mines, Cournon d’Auvergne, Clermont-Ferrand et Gerzat.

Vers où mènent la rencontre et le dialogue

La « Tournée des popotes » s’intéresse à plusieurs niveaux de rencontre et de dialogue :

  • Entre acteurs d’un même territoire, pour fluidifier et favoriser les actions locales, le partage des enjeux et des problèmes et la mutualisation des solutions à apporter.
  • Entre acteurs de différents lieux, mais possédant des rôles et des fonctions similaires. La mise en lien s’effectue ainsi principalement au niveau des acteurs de l’aide alimentaire, mais peut s’élargir, quand des contacts sont trouvés, au monde agricole, aux acteurs des communes et intercommunalités, …
  • Entre acteurs de terrain et acteurs de la gouvernance. Sur cette dernière, le lancement de groupes de travail interinstitutionnels et quelques rencontres entre acteurs départementaux et acteurs intercommunaux constituent une ébauche de système coordonné de l’alimentation au sein duquel s’intègre la question des publics précaires et de la justice alimentaire.  

Ainsi, l’ambition de la mise en réseau portée par la « Tournée des popotes » vise autant l’élargissement et la diversification des relations des acteurs de terrains que la mise en dialogue du terrain et de l’opérationnel avec la décision politique et le financement.

En 2024, un rapport de recherche-action fera le bilan de ce travail mis en place pour faire se rencontrer et dialoguer les acteurs autour de la notion de justice alimentaire et de la résilience des territoires. Une journée de clôture, à la fois bilan de cette recherche-action et ouverture sur de nouvelles perspectives pourra alors être organisée. Dans l’intervalle, la plateforme en ligne de diffusion [6] des comptes-rendus des « popotes » et d’échanges partenariaux, mise à disposition par l’Agence, est ouverte et peut être saisie et utilisée par tous les acteurs intéressés pour diffuser les évènements qu’ils organisent, commenter les contenus produits ou partager leurs propres travaux.

Le vélo et la marche, des modes de mobilité dominants en 2050 ?

Un horizon favorable aux mobilités actives en 2050

Imaginez ! En 2050, la société française est neutre en carbone. En termes de mobilité, ce résultat est lié au fort usage des modes actifs par lesquels est assurée la moitié des déplacements. Ceci a été permis, d’une part, par un rapprochement des logements avec les lieux de travail, d’études ou d’achats. En effet, la distance parcourue pour les déplacements du quotidien a été réduite de 15 à 20 %[1] par rapport aux années 2020. D’autre part, la mise à disposition d’infrastructures sûres et confortables permet à tous de se déplacer à pied ou à vélo, y compris dans les espaces de faible densité.

Ainsi, Jade, jeune maman de 30 ans qui vit dans une maison de bourg à 15 km d’une ville moyenne, amène à pied ses enfants, l’un à l’école, l’autre à la crèche qui occupe le rez-de-chaussée de l’ancienne gare ferroviaire. De là, elle prend tous les jours le train pour se rendre dans la ville la plus proche pour y travailler. Arrivée à destination, elle va chercher son vélo qui est stationné chaque nuit dans l’ancien parking à voiture de la gare. Elle se rend ainsi très rapidement, et dans un cadre agréable, à son travail qui se trouve à seulement 3 km de la gare. Le soir, après être allée chercher ses enfants et être rentrée au domicile, elle les amène au centre sportif municipal qui se trouve à un peu plus d’un kilomètre de son domicile. Elle enfourche le vélo cargo stationné chez elle.

Dans un petit collectif de ce même village vit Patrick, retraité (85 ans), qui rencontre de plus en plus de difficultés à se mouvoir en autonomie. Pour autant, il n’est pas isolé ni exclu. En effet, il a emménagé dans un habitat intergénérationnel, qui se trouve au cœur du village. Patrick sort de chez lui au quotidien pour aller chercher du pain sur la place centrale du village et fréquente le bus santé qui s’installe en pied d’immeuble tous les vendredis matins. Pour les courses, ses co-résidents se relaient pour lui apporter l’alimentaire ; pour les médicaments, le pharmacien assure une tournée en vélo-cargo deux fois par semaine. Grâce à un casque de réalité virtuelle, il s’évade depuis son salon, à travers diverses expositions en Europe et se rappelle les escapades à bas prix qu’il avait pu effectuer plus jeune, grâce aux lignes aériennes « low cost », qui ont désormais toutes disparu.

Julien, lycéen de 16 ans en alternance, vit avec ses parents dans un de ces pavillons « tendances » des années 2020 isolé à 3 km du centre-bourg. Pour se rendre au lycée les semaines paires, il emprunte son vélo jusqu’à un arrêt de car scolaire. À côté de l’abribus, un espace permettant de ranger trois vélos dans un box sécurisé a été aménagé. Les semaines impaires, il doit se rendre pour son alternance dans une entreprise à 15 km de son domicile. Il utilise un « Karbike », véhicule hybride entre un vélo cargo et une voiture. Sur son itinéraire, il « covoiture » deux fois par semaine avec un collègue sur les dix derniers kilomètres.

Comment parvenir à cet horizon ? Quels blocages constatés et leviers à activer ?

Levier de transformation 1 : Aménager le territoire en favorisant les proximités

Pour une intensification de l’utilisation des modes actifs dans les mobilités du quotidien, il apparaît en premier lieu nécessaire de repenser un aménagement du territoire propice aux proximités. Création de cheminements piétons ou de pistes cyclables capacitaires, partage de l’espace public, stationnement des vélos et intermodalité avec le train… Ceci doit être effectué dans l’ensemble du territoire, notamment dans les zones de montagne et les secteurs peu denses.
Pour accélérer la création des voies cyclables ou d’itinéraires piétons, les gestionnaires de voirie (communes, départements…) pourraient préempter du foncier. Par ailleurs, l’utilisation des modes actifs appelle un rapprochement des commerces et des services, à contre-courant des zones monofonctionnelles (zones d’activités, lotissements résidentiels…) structurant aujourd’hui l’espace et notre manière de nous mouvoir. L’obligation à la mixité des fonctions dans le cadre du réaménagement de friches, la création de lieux de polarité autour des établissements scolaires, l’installation d’entreprises au cœur des villes et des bourgs, le retour des commerces et services de proximité pour permettre à chacun d’y accéder en moins de quinze minutes, le développement des services et commerces ambulants en espaces peu denses… sont autant de pistes de réflexion visant à dépasser cet aménagement trop segmenté qui encourage l’utilisation de la voiture individuelle.

Levier de transformation 2 : Changer de système de production

Face à la démocratisation de la voiture électrique et à l’émergence des microvoitures (type Ami de Citroën), la remise en cause de la voiture dans nos mobilités pourrait s’avérer difficile. Pour répondre aux objectifs de transition écologique, l’Etat pourrait mener des politiques volontaristes de réduction de la circulation des voitures en ville ainsi qu’une limitation de leur stationnement afin d’encourager l’émergence des modes actifs. De plus, la suspension de tous les projets de construction de routes dès la décennie 2030 avec réaffectation des dépenses projetées au développement des transports collectifs et des modes actifs permettrait le déploiement de ces derniers. La baisse de l’activité du secteur industriel de l’automobile pourrait ainsi entraîner sa nationalisation et la reconversion des usines pour la production de vélos et véhicules dérivés (pousse-pousse, vélo cargo…). La capacité de la filière vélo française s’en verrait alors renforcée. L’impulsion par l’Etat de la reconversion de l’industrie automobile vers une industrie du cycle permettrait alors à la France d’être un leader mondial dans ce domaine et ainsi de fournir son marché domestique, limitant les importations. Par ailleurs, une filière de recyclage et de réparations pourrait se développer et s’implanter afin de répondre à une demande croissante.

Levier de transformation 3 : S’acculturer pour transformer les modes de vie et les imaginaires des mobilités

Sont mises en avant les difficultés des personnes à changer leurs comportements : attachement supposé des individus à la voiture, grande inertie dans les comportements de mobilité, difficultés à faire émerger de nouveaux imaginaires en termes de mobilité… Placer les modes actifs au cœur des mobilités en 2050 nécessite également une transformation culturelle forte et l’invention de nouveaux imaginaires visant à conduire à la modification de nos modes de pensées et d’agir.
Ainsi, la modification du rapport au travail et son organisation, en généralisant par exemple la semaine de quatre jours ou en encourageant le télétravail, permettrait de réduire le nombre de déplacements s’effectuant actuellement majoritairement en voiture tout en encourageant les mobilités actives pour les déplacements restants. Les employeurs pourraient également restreindre leur zone de recrutement ou bien intégrer les temps de trajet au temps de travail pour les personnes utilisatrices de modes actifs.

Il semble également pertinent de repenser la visibilité accordée à la voiture et sa présence dans notre société : moindre espace dédié à son stationnement, interdiction de publicité sur les automobiles… Il apparaît nécessaire d’encourager de nouvelles formes de mobilité en vélo (pousse-pousse, vélobus…) pour que celles-ci puissent effectivement émerger. Pour encourager un moindre usage de la voiture pour l’ensemble des motifs de déplacements, la démocratisation et la généralisation de l’autopartage apparaît comme un vecteur intéressant dans la mesure où les personnes qui y ont actuellement recours utilisent peu la voiture.

Cette acculturation autour des mobilités s’appuie enfin sur divers acteurs, dont le premier identifié est l’école. Le parcours scolaire semble le lieu et le temps pertinent pour encourager les jeunes générations à utiliser les modes actifs, que ce soit par l’apprentissage ou la mise en pratique, par exemple lors de sorties scolaires. Le rôle des communautés, que l’on retrouve parfois, par exemple, dans un groupe de parents d’élèves, est également un vecteur important d’accompagnement au changement. Les pairs se font en effet à la fois conseillers et ambassadeurs des mobilités actives.

Levier de transformation 4 : Placer la réorientation écologique comme priorité politique absolue

Enfin, afin de permettre aux mobilités actives d’occuper une place centrale dans les déplacements du quotidien en 2050, il semble incontournable que les pouvoirs publics intègrent plus fortement cette question à leurs agendas en plaçant les enjeux de transition écologique comme priorité absolue. Ceci est identifié comme la condition nécessaire conduisant à des réorientations majeures de l’organisation générale du pays : obligation de quantifier l’impact environnemental, social et de santé de chaque décision publique, nouvelle organisation du système productif national pour réduire les émissions de gaz à effet de serre… Concernant plus spécifiquement le champ des mobilités, chaque individu pourrait disposer d’un budget carbone limité ne permettant d’emprunter que très rarement la voiture ou l’avion ; les trajets de moins de cinq kilomètres en voiture pourraient être interdits ; les taxes sur les produits pétroliers et les recharges électriques des voitures pourraient être augmentées et les aides publiques pour l’achat de voiture, même électriques, supprimées.

Pour développer ce système construit autour des modes actifs en tous points du territoire national, il est nécessaire de disposer de nouvelles ressources de financement qui pourraient être obtenues par diverses mesures telles qu’une plus forte taxation de la route, de la voiture et de l’aérien au profit des transports collectifs et des modes actifs. En outre, une partie du financement des infrastructures modes actifs pourrait être assurée par la sécurité sociale au vu des gains sur la santé publique à un plus grand usage de la marche et du vélo.

Retour sur la méthode prospective

Les résultats présentés ci-dessus ont été obtenus lors de l’atelier de prospective « Vous m’faites marcher ! » conçu par l’Agence d’Urbanisme Clermont Massif central (AUCM). En mobilisant la prospective, il s’agissait d’imaginer les trajectoires permettant d’aller vers une situation souhaitable, à savoir la prédominance des modes actifs dans les mobilités de tous les territoires, y compris dans les zones peu denses.

La trentaine de participants (membres de collectivités, acteurs privés, associatifs), répartis en trois groupes de réflexion, ont réalisé un exercice de « backcasting ». Cette méthode consiste à partir de la description d’un avenir souhaitable puis à travailler à rebours pour identifier les obstacles à la réalisation de ce scénario ainsi que les politiques publiques dont la mise en œuvre pourrait mener à sa concrétisation.

L’horizon souhaitable a été présenté sur la base du récit immersif présenté en introduction de séance – et de cet article – et décrivant la situation attendue. Au cours de l’exercice, les participants ont été invités à se départir de leur rôle de représentant d’une institution ou d’un organisme, et à parler à la fois en tant qu’expert d’un domaine et citoyen usager. Le premier temps a été consacré à l’identification individuelle des obstacles se dressant face à la réalisation de l’horizon souhaitable présenté au préalable. Une discussion puis un vote sur les sujets prioritaires à traiter ont succédé à cette première étape. Les obstacles retenus dans les différents groupes sont les suivants : aménagement du territoire, modèle socioéconomique et système industriel, dimension culturelle et place de la réorientation écologique dans les politiques publiques. Un second temps de réflexion, d’abord individuel puis collectif, a quant à lui conduit à considérer les facteurs de dépassement de ces obstacles. Un dernier temps visait à une restitution collective.

Le travail de projection conduit d’ailleurs les participants à interroger, en plus du chemin jusqu’à 2050, l’avenir lui-même et ce à quoi il ressemblera : avec le dérèglement climatique et ses effets (canicule, tempête…), un usage intense des modes actifs sera-t-il réellement envisageable ? Avec le vieillissement de la population et la dégradation générale de l’état de santé de la population, le vélo ou la marche seront-ils accessibles à tous ? Y aura-t-il une crise, une catastrophe qui nous imposera de faire autrement qu’aujourd’hui, sans possibilité de choix ni anticipation ?

Cet exercice d’intelligence collective, testé ici en format court d’une heure trente, a pour objectif non pas d’aboutir à la réalisation d’une liste d’actions concrètes à mettre en œuvre immédiatement mais bien d’ouvrir les esprits afin de s’autoriser à envisager les situations de manière plus globale, plus large, tout en pensant des solutions « hors cadre ». Face au caractère inédit de la situation de changement global à laquelle nous faisons collectivement face, il est en effet nécessaire d’imaginer des dispositifs en mesure d’alimenter les réflexions des acteurs et provoquer le décalage de regard nécessaire au vu des enjeux actuels.

La carte d’intensité, un outil utile pour réinvestir les centres-villes

Dans un premier temps pour “Action coeur de ville”, et désormais pour l’ORT de la métropole clermontoise, l’Agence d’Urbanisme Clermont Massif central a été missionnée pour aider les territoires dans leurs réflexions et la mise en place des différents outils.

Parmi les différentes actions à mener, il fallait notamment pouvoir comprendre le fonctionnement de ces mêmes territoires au travers de multiples entrées : emploi, patrimoine, mobilités, équipements, commerces, etc. Le déploiement d’un atlas cartographique à travailler avec les élus et techniciens aurait pu être réalisé, mais celui-ci aurait très rapidement atteint ses limites en ne permettant pas une vision globale, synthétique et efficace de ces nombreux facteurs.

Mise en place d’un outil cartographique synthétique et accessible

Pour répondre au besoin, l’Agence a donc développé un outil dit “carte d’intensité”. Celui-ci se nourrit bien de l’intégralité des entrées évoquées précédemment, mais au lieu de les balayer une par une pour tenter d’en appréhender la globalité, ce qui devient vite très compliqué pour l’esprit humain sur de grandes étendues spatiales, il permet de le faire sur une seule carte. Pour exemple ci-dessous, la carte d’intensité de la commune de Beaumont.

Carte d’intensité urbaine de la commune de Beaumont – Etude ORT Clermont Auvergne Métropole

Cette carte d’intensité, de type “carte de chaleur”, permet la représentation de toute l’information de façon condensée et continue. Méthodologiquement, chaque composante de la carte (emplois, mobilités, etc) est analysée selon une maille spatiale régulière[1] et traduite en indicateur “faible, moyen, fort”. Ces mêmes composantes sont ensuite sommées pour obtenir la carte finale d’intensité. Visuellement, les zones évaluées comme moins intenses sont représentées par des couleurs froides (bleue pour l’exemple ci-dessus), tandis que les zones dites intenses, c’est-à-dire qui cumulent la présence de plusieurs facteurs (emploi + commerces + etc), sont en couleurs chaudes. Il est, bien entendu, possible de consulter la carte de chaque composante de façon isolée pour comprendre en quoi chacune influe sur la carte finale, mais c’est bien la carte d’intensité qui permet une lecture du territoire tel qu’il est ressenti par les acteurs locaux.

Un support de décision pour élus et techniciens

L’outil a été utilisé aussi bien “positivement” au travers d’une carte d’intensité, que “négativement” au travers d’une carte de déprise, la première cumulant des indicateurs à visée positive tels le nombre d’emplois ou le nombre d’habitants, tandis que la carte de déprise est faite d’indicateurs plutôt négatifs, tels les bas revenus ou le taux de logements vacants.

In fine, ces outils sont une aide à la décision efficace qui permettent de s’extraire, autant que faire se peut, de la complexité de l’analyse de données multiples, qui plus est infracommunales. Ainsi, les décideurs peuvent se focaliser sur ce qui fait l’objet de leur présence en atelier de travail, au travers d’une ou deux cartes maximum : comprendre, se questionner, décider. Dans les cas présents, le tracé des périmètres d’action ORT nécessaire aux différentes démarches et qui doit avoir une précision parcellaire se fait alors, crayon à la main, collégialement, et directement sur la carte d’intensité lors d’un atelier de travail avec les élus : facilitation du processus de réflexion-décision dans un temps souvent très contraint.

 

La santé, une question d’urbanisme et d’aménagement

Sensibilisation des acteurs du Puy-de-Dôme en partenariat avec l’UDCCAS, accompagnement de la commune d’Aulnat à la mise en place d’une démarche d’urbanisme favorable à la santé, programmation d’une séance de Recré’Action autour du Plan Local d’Urbanisme de la Métropole sur la thématique de la santé sont autant d’actions inscrites pour favoriser une acculturation collective aux enjeux et outils de l’urbanisme favorable à la santé et l’émergence de projets et d’initiatives contribuant à améliorer la santé des habitants de nos territoires.

L’humain du 21e siècle et son environnement : malades l’un de l’autre

L’épisode pandémique récent de la Covid-19 a fait redécouvrir, non seulement l’extrême vulnérabilité humaine, mais également les liens intrinsèques entre cadre de vie et santé. Révélant des fragilités qui préexistaient, la crise sanitaire a contribué à les amplifier : place de la nature en ville et de la biodiversité, densité des métropoles, urbanisation galopante et son empiétement sur les biotopes d’autres espèces vivantes. Les liens s’en trouvent renforcés entre urbanisme et santé.

Pour basculer vers l’urbanisme favorable à la santé, accepter deux constats est nécessaire. En premier lieu, que le début du XXIe siècle est marqué par des « épidémies » de maladies non transmissibles : cancers, maladies cardio-vasculaires, diabètes de type 2, asthme et allergies, stress, etc. En second lieu, il s’agit de reconnaître que l’environnement, sa dégradation causée par les activités humaines, et les choix d’aménagement de l’espace et des structures sociales dans lesquelles nous évoluons sont directement responsables de l’augmentation de la prévalence de ces maladies.

Ainsi, l’exemple de la sédentarité, corrélée aux troubles cardio-vasculaires et à l’obésité notamment, est parlant. La sédentarité d’habitants d’un territoire est dûe à une diversité de facteurs : conséquence directe de l’étalement urbain, dépendance des territoires à l’automobile, absence d’équipements sportifs, augmentation des emplois mobilisant peu d’activité physique, éloignement des espaces naturels, ou encore l’accélération des rythmes de vie. Pour enfoncer le clou, dans nombre de centre-bourgs, la minéralisation induite par les besoins perçus en stationnement ou la perception des enjeux de propreté se traduit par la production d’espaces inhospitaliers pour le piéton toute l’année, et particulièrement en été lors des fortes chaleurs devenues la norme estivale. Le tout renforce la sédentarité. Au nombre des facteurs et déterminants qui influencent la sédentarité des habitants, plusieurs concernent ainsi directement les aménagements et équipements des territoires.

Explorer les options alternatives, les mesures correctives envisageables, les redirections des modes de vie constituent quelques-uns des enjeux de l’urbanisme favorable à la santé.

Au cœur d’un urbanisme favorable à la santé : le croisement des acteurs locaux et des disciplines

Agir pour un aménagement favorable à la santé implique de mettre autour de la table des personnes d’horizons divers : professionnels de santé, écologues, agriculteurs, élus locaux, associations, citoyens… Les projets d’urbanisme favorable à la santé se distinguent par leur capacité à fédérer ces personnes d’horizons divers malgré des points de vue différents et à produire des complémentarités bénéfiques. L’objectif est de favoriser les rencontres interdisciplinaires et de construire des méthodes de travail collaboratives et des projets communs.

L’occasion d’une telle rencontre a été permise et co-organisée entre l’UDCCAS du Puy-de-Dôme, l’Association des Maires Ruraux de France et l’Agence d’urbanisme[4]. Ces temps d’échanges ont rassemblé élus, techniciens des services municipaux, les CCAS, CIAS[5], des représentants du Conseil Départemental, des Maisons des Solidarités, des Contrats locaux de santé, d’associations diverses. Travailler dans et avec les territoires permet une acculturation et des temps d’échange et d’écoute collective des problématiques spécifiques de chaque territoire, des projets en cours ou des initiatives à envisager. Une centaine de personnes ont participé à ces rencontres et ont réagi sur la présentation d’un état des lieux succinct sur la santé et l’environnement dans le Puy-de-Dôme.

Un accompagnement soutenu pour Aulnat

Auprès d’Aulnat, l’Agence teste une autre forme de rencontre en rassemblant élus et techniciens communaux dans un premier temps afin de partir d’un diagnostic santé-environnement partagé, de faire de la santé un fil conducteur de relecture de l’ensemble des projets portés par la commune et d’identifier et définir ensemble les méthodes de travail en commun existantes ou à développer pour mener des projets favorables à la santé. Un second temps pourra associer à ce groupe resserré d’autres acteurs concernés par l’urbanisme favorable à la santé de cette commune, l’un des objectifs étant de prioriser quelques thématiques opérationnelles et démonstratrices  pour amorcer le travail.

Premiers échos et pistes de travail

Les rencontres menées avec l’UDCCAS 63, ont permis d’identifier un certain nombre d’inquiétudes et de problématiques des représentants des territoires.

L’accès aux soins

A partir de la présentation d’une étude[6] de l’Association des Maires Ruraux de France, qui montre que l’espérance de vie en milieu rural est plus faible qu’en milieu urbain et ce, d’autant plus dans des territoires concernés par un niveau de précarité sociale comme le Puy-de-Dôme, les participants des territoires ont pu exprimer leurs questionnements concernant l’accès au soin. De fait, l’espérance de vie des habitants du Puy-de-Dôme est de 79 ans contre presque 81 pour la moyenne régionale.  Plusieurs formes de non-recours aux soins ont été abordées, avec notamment une culture des aînés les incitant à “supporter” sans soigner, à minimiser leurs besoins de soin mais également un manque de connaissance des symptômes et bien évidemment, des difficultés liées à la couverture médicale.

L’accès aux soins a ainsi été un passage obligatoire de tous les territoires hors de la métropole, avec des spécificités et un degré d’urgence particulièrement marqué sur le territoire d’Ambert-Livradois-Forez. Le découpage des secteurs de santé sur des territoires qui ne recouvrent pas les EPCI ou les périmètres d’intervention des contrats locaux de santé apparaît comme un obstacle, de même que le sentiment d’impuissance des maires à attirer ou retenir de nouveaux praticiens sur leur territoire malgré les avantages matériels souvent proposés : logement mis à disposition, mise en place de conseils territoriaux de santé…

La santé mentale

La santé mentale et les souffrances psychiques sont le second thème qui inquiètent les acteurs de manière quasi-unanime. De fait, dans le Puy-de-Dôme, 1 habitant sur 5 est sous traitement pour un trouble psychologique, tout type de médicament confondu. Certains acteurs ont même contesté ce chiffre qui leur paraissait bas par rapport à leur ressenti. Le Puy-de-Dôme a également fait l’objet d’alerte dans la dernière décennie en raison de son taux de suicide élevé. Deux publics ont été mis en lumière de manière particulière : les enfants et les jeunes d’un côté, dont les vulnérabilités sont perçues en lien avec le contexte d’incertitudes environnementales ; de l’autre côté, les agriculteurs et plus spécifiquement les retraités du monde agricole. La question de la santé mentale laisse pour le moment les acteurs démunis face au constat d’une augmentation des besoins, de grandes lacunes dans les services disponibles et d’une augmentation de situations de mal-être qui ont pour conséquence des comportements agressifs auprès des services des collectivités et des conflits entre habitants.

Santé et bien-être au sein du logement

Sur les thématiques du logement et des déplacements, c’est l’absence de choix qui domine les ressentis des acteurs. Les territoires les plus ruraux font le constat d’une augmentation des prix des logements avec une hausse de l’attractivité de biens qui jusqu’avant la pandémie restaient sur le marché. A tel point qu’ils posent la question de la capacité à loger les habitants endogènes. Quant à ceux qui sont déjà installés, souvent avec le statut de propriétaire, les travaux d’adaptation des logements au vieillissement, à la perte d’autonomie ou encore aux réglementations thermiques se heurtent à nombre de freins, au premier rang desquels la complexité et l’inaccessibilité des systèmes d’aide.

Ces premiers résultats à chaud vont faire l’objet d’un travail de synthèse des leçons apprises, des problématiques identifiées et des projets en cours ou à l’étude qui sera présenté à la fin de l’année 2023 lors d’une réunion à laquelle l’ensemble des invités des différents territoires sera convié.

Les industries culturelles et créatives, levier de redirection écologique pour le Massif central

Les Industries culturelles et créatives (ICC) dans le Massif central

Concept né au Royaume-Uni dans les années 90, les industries culturelles et créatives ont rapidement occupé une place de prédilection dans des métropoles en quête d’attractivité au point de devenir une « pensée magique » de la compétitivité territoriale. Sont-elles pour autant condamnées à rester des vitrines économiques de territoires hyper-urbains privilégiés ? Dans le contexte anthropocène actuel et les crises qui s’y rapportent, les industries culturelles et créatives ne pourraient-elles pas constituer un formidable outil de recomposition culturelle et de transitions pour une multitude de systèmes territoriaux ? L’hypothèse est intéressante à explorer, particulièrement dans un territoire comme celui de Clermont-Ferrand et du Massif central déjà engagé dans une dynamisation collective de ce secteur d’activité.

Le Massif central [2] compte 13 200 établissements culturels, ce qui représente 3 % de son tissu économique. 15 % des emplois relevant des activités du secteur culturel à l’échelle du Massif central se concentrent dans la métropole clermontoise. Les professions créatives, et parmi elles les artistes eux-mêmes, restent au cœur des activités de la culture et de la création. Pour autant, ils exercent également en-dehors des activités considérées comme le cœur de cette économie. Parmi les 24 225 actifs occupés relevant des professions créatives, près de la moitié exerce hors établissements du secteur culturel et créatif. 

Les ICC dans les projets de Capitale européenne de la Culture

Le dispositif « Capitale européenne de la Culture » vise cinq objectifs [3] : un renforcement du rayonnement international des villes sélectionnées, la valorisation de l’image de la ville auprès des citoyens, le renforcement des capacités et de la visibilité de leur secteur culturel, une sensibilisation et un accès à la culture favorisés et la stimulation du tourisme culturel.  Les activités culturelles et créatives constitutives des industries de la création trouvent aisément leur place dans plusieurs d’entre eux.  Les projets de Clermont-Ferrand, Bourges, Montpellier et Rouen, les quatre villes présélectionnées pour l’obtention du label Capitale européenne de la Culture 2028, les évoquent ainsi directement. Les quatre compétitrices concentrent toutes au sein de leur intercommunalité plus de la moitié des emplois dans le secteur culturel et créatif de leur département, avec 3 430 emplois pour Clermont Auvergne Métropole, 690 pour Bourges Plus, 7 980 pour Montpellier Méditerranée Métropole et 3 830 pour la Métropole Rouen Normandie, une concentration accrue pour la métropole clermontoise avec 70 % des emplois du secteur. 

Les ICC et la réorientation écologique des territoires

Si elles sont généralement plébiscitées pour leur caractère non délocalisable et les changements qu’elles peuvent apporter dans l’économie, notamment par l’impulsion créative qu’elles sont susceptibles d’apporter dans des secteurs d’activités diverses, les industries culturelles et créatives se situent également aux avant-postes de la réorientation écologique par leur capacité à impacter nos imaginaires. Elles sont amenées à se réinventer au regard d’évolutions socioculturelles elles-mêmes bouleversées par une crise écologique matrice d’un renouvellement de nos représentations du désirable. Et si elles conservent leur ancrage majoritairement urbain, le positionnement d’acteurs des industries culturelles et créatives à l’échelle du Massif central et la conscience de certains d’entre eux dans le rôle social, économique mais aussi environnemental qu’ils peuvent jouer sur le territoire témoignent d’un renversement du modèle d’impact.

 

44e rencontre nationale des agences d’urbanisme : “NO CULTURES NO FUTURES”

” NO CULTURES NO FUTURES ! PAS DE REORIENTATION ECOLOGIQUE SANS RECOMPOSITION CULTURELLE DES TERRITOIRES “

Au déni succède le vertige. Au refus de voir le monde s’effondrer – avec un climat qui s’emballe, le vivant qui s’étiole, des ressources qui s’épuisent et des inégalités qui se creusent – s’ensuit la désorientation. Redevenue vulnérable et privée  des repères forgés par la modernité, l’humanité va devoir réinventer ses manières de vivre sur terre.

Le changement global n’est pas une crise passagère. Des ajustements techniques, économiques ou sociaux isolés ne suffiront pas à retrouver « les équilibres d’antan » comme les discours sur les transitions et la résilience le laissent parfois supposer. La situation est vertigineuse parce que la réorientation écologique indispensable pour sauver l’habitation humaine de la planète promet d’être un moment historique de reconception des mondes et de réinvention de nos territoires.

C’est une profonde recomposition culturelle qu’il faut engager, si l’on entend par culture, l’ensemble des représentations et des récits, des codes et des pratiques, des valeurs et des attachements qui lient les collectifs humains à leurs milieux de vie. Cette recomposition culturelle est heureusement déjà perceptible si l’on prête attention à ses signaux faibles en matière d’agriculture, d’alimentation, de production, d’énergie, d’habitat, de mobilité, d’aménagement et d’urbanisme, de démocratie, de relations au vivant, etc.

Du côté des sciences et de l’art, ce sont de nouvelles pensées, de nouveaux savoirs, de nouveaux récits, de nouveaux imaginaires, de nouvelles sensibilités, de nouvelles émotions, de nouvelles relations entre humains, mais aussi non humains, de nouvelles expériences de vie et de cohabitation qui sont mises en scène. D’aucuns n’hésitent pas à parler de véritable Renaissance.

L’objet de cette 44e Rencontre des agences d’urbanisme est d’aborder la réorientation écologique des territoires au travers de cette recomposition culturelle. Pendant trois jours, du mercredi 15 au vendredi 17 novembre 2023, la Comédie de Clermont-Ferrand scène nationale  sera notre refuge pour écouter, apprendre et discuter, pour enquêter, expérimenter et atterrir, pour partager et nous émouvoir, littéralement  « nous mettre en mouvement ». Conférences, débats, performances, expositions, explorations, dégustations, danse : c’est à une joyeuse expérience d’émulation « punk » et de co-habitation anthropocène au cœur du Massif central que nous vous convions.

La soirée de gala de la 44ème rencontre des agences d’urbanisme : un métissage culinaire

Un menu cosmopolite concocté avec des chefs et des producteurs locaux

  • Soupe d’orge perlé réalisée par Jérôme Bru du restaurant Le Smørrebrød à Clermont-Ferrand
  • Caldo Verde d’Auvernha par Fred Pinto, chef aux Grandes Tables de La Comédie. 
  • Biryani d’Ejazz Houdijne, du restaurant le Jaiïpur à Clermont-Ferrand
  • Méchouia – oeuf poché de Sofien Habibi de l’Association du TerTerter au Terroir
  • Brochette de poitrine de porc laquée de Simon Deguirard du restaurant le 589-Bay. à Clermont-Ferrand
  • Chou farci par Lucas Texeraud de la Boucherie Durif
  • Fourme de Rochefort et Bleu d’Auvergne affinés par Olivier Nivesse, fromager
  • Croque en bouche par Martial Ray, pâtissier au Cendres
  • Pompe aux pommes d’Hervé Durif, la boulangerie Le Pistore. 

L’alimentation comme propos culturel

Par Eric Roux, L’Étonnant Festin [1]

La cuisine, et de manière plus globale, notre alimentation, offrent un formidable objet d’observation de ce que sont les respirations, tout comme les aspirations, de la manière dont veulent évoluer nos sociétés. Contraintes par un grand nombre de déterminants économiques, sociaux, religieux, juridiques et moraux, elles sont un espace de créations, d’expérimentations, et de dynamiques. En cela, nos pratiques de cuisine du quotidien, et nos manières de construire nos alimentations, sont le miroir et la rythmique de nos désirs de nourriture qui font culture. Oui, elles sont un fait social total. Et placer l’alimentation à l’intersection créative de regards multiples et divers, c’est admettre que “produire, transformer, conserver, distribuer et manger” sont avant tout un propos culturel. 

Une alimentation du droit du sol

Le dîner de gala du 16 novembre à la Comédie de Clermont-Ferrand scène nationale est conçu comme un voyage dans la cuisine actuelle d’Auvergne où cuisiniers et producteurs sont convoqués pour élaborer un menu, racontent une alimentation « du droit du sol ». Notre alimentation du quotidien s’enrichit de tous les apports, de plats, de façons de faire, mais aussi des produits, cuisinés et proposés par ceux qui ont choisi de venir travailler et vivre ici.

Ainsi, biryani, “caldo verde d’Auvernha”, méchouia, aux origines indienne, portugaise, maghrébine, racontent l’adoption, et la transformation de nos alimentations. Même si le riz vient d’ailleurs, la garniture aromatique du biryani et le fait qu’il soit cuisiné par Ejaz Houdijne, cuisinier du restaurant Jaipur, nous dévoile l’histoire de vie d’un pakistanais ancré dans le paysage auvergnat. Tout comme la soupe portugaise, le caldo verde, proche parente de la plus auvergnate des soupes au chou, joue une forme de créolité culinaire distillée par la très forte communauté portugaise d’Auvergne. Pour l’anecdote, les repousses de choux qui peuvent être à la base de cette préparation, appelées « grelos » au Portugal, se nomment « grelons » en occitan d’Auvergne et signent un cousinage alimentaire. Enfin, la méchouia, nous raconte aussi que poivrons et tomates, si éloignés de la tradition d’ici, sont aujourd’hui disponibles auprès des marchands au panier, jardiniers offrant le surplus de leur production familiale aux mangeurs sur les marchés clermontois.

Repenser les traditions culinaire à l’aune du changement global

Mais s’ouvrir au monde n’exclut en rien le fait que nous soyons tous « des transformateurs fidèles » de la tradition. La soupe d’orge perlé et le chou farci sont bien des marqueurs de notre mémoire alimentaire en Auvergne. Pourtant, notre mémoire du goût et les contraintes d’aujourd’hui nous engagent à remodeler et conjuguer au présent ces madeleines d’identité. Le chou, légume hivernal central d’une cuisine « pauvre et paysanne », s’il n’est plus la base de l’alimentation, permet bien de composer une nourriture plus frugale et végétarienne de notre cuisine d’aujourd’hui. L’orge perlé, orge débarrassé de son son, qui fut une des productions caractéristique des plateaux volcaniques du sud de l’Auvergne, retrouve une place dans la production et la cuisine d’aujourd’hui où céréales et légumes secs sont une solution où le carné doit laisser plus de place au végétal. 

Il faut goûter les paysages et imaginer des sources alimentaires plus inscrites dans la proximité et le local. Ce manger local est un enjeu majeur et favorise le soutien à l’économie de ceux qui élèvent, cultivent à proximité mais aussi de tous ceux qui exercent leur métier d’artisans de bouche en proposant charcuterie, fromages, conserves, valorisant productions et surtout savoir-faire locaux. La difficulté inhérente à une telle injonction se trouve dans la définition apportée au terme de proximité. Celle d’un produit brut, légumes, fruits ou viandes, est avant tout contrainte par la distance sur laquelle il peut être transporté dans les meilleures conditions et surtout au moindre coût, environnemental et pécuniaire. C’est une proximité, courte et rapide, réduisant le nombre d’intermédiaires. De manière différente, certaines productions, élaborées pour être conservées, et dont la technique d’élaboration permet de reporter leur consommation, ont vocation à s’inscrire dans une proximité plus élargie et aux distances de circulation plus importantes. 

Les fourmes de Rochefort et bleu d’Auvergne, fermiers et au lait cru, proposés pour le dîner de gala, sont une technique pour mettre en attente et transporter un lait toujours trop abondant pour être consommé frais. Fourme et bleu ne sont pas qu’une transformation au goût remarquable, ils sont aussi la possibilité d’allonger les distances de consommation et de partager un imaginaire gustatif.

Une cuisine populaire née de la nécessité du quotidien

En jouant sur des desserts de formes et d’histoires très différentes nous racontons bien l’importance de cette cuisine populaire qui puise son inspiration dans les nécessités du quotidien à varier nos alimentations et exploiter un répertoire nourri de la richesse des cuisines paysannes et des cuisines plus académiques. Une pompe, en occitan, désigne une sorte de brioche réalisée sur la base d’une pâte à pain enrichie d’oeufs, de crème et de matière grasse et pouvant s’agrémenter de tome, d’huile parfumée de noix, de grattons, résidus croustillant de la fabrication du saindoux ou bien évidemment de fruits. La pomme fut un des fruits les plus produits en Auvergne avec des variétés comme la feuillou, la blanche de Biozat ou l’armoise qui pourraient offrir un renouveau de l’arboriculture locale. Quant aux croques en bouche, ils sont bien une balise des repas de famille, de fêtes, de ce repas gastronomique des français labellisé par l’Unesco. 

En cela « La cuisine, fait social total », permet de percevoir tous les enjeux, toutes les évolutions et transformations sociales que nécessite une pratique au fil des jours et qui cherche à être en accord à toutes nos attentes et espoirs. Si elle est « bonne à penser avant d’être bonne à manger » c’est bien qu’elle est contrainte par ce qui nous fabrique culturellement, collectant un grand nombre de déterminants économiques, sociaux, religieux, juridiques et moraux. Cette cuisine populaire, cette alimentation pour tous, donne à imaginer et à expérimenter les enjeux du local, de l’ouverture au monde, de contraintes économiques satisfaisantes pour les producteurs et pour les mangeurs, tout en étant saine pour notre santé et en préservant écologiquement les espaces de production.

S’intéresser à notre alimentation comme un fait culturel et non comme une simple technique culinaire, permet ainsi d’embrasser l’ensemble des contraintes et des aspirations qu’elle déploie au quotidien dans les changements nécessaires de nos sociétés.

 

« Paysages anthropocènes » : une première commande photographique expérimentale de l’AUCM pour mobiliser les savoirs sensibles et artistiques sur l’enjeu de la réorientation écologique des territoires

« Paysages anthropocènes » : une commande photographique expérimentale et pédagogique de l’AUCM

En septembre 2022, l’Agence d’urbanisme de Clermont Massif central se rapproche de l’École supérieure d’art de Clermont Métropole pour envisager de travailler ensemble autour d’une « commande photographique » à la fois expérimentale et pédagogique pour aborder l’épreuve anthropocène par le prisme de ses paysages. Expérimentale parce qu’il n’est pas dans les habitudes de travail de l’agence d’approcher les questions urbaines, territoriales et de réorientation écologique en convoquant les savoirs sensibles et artistiques. Pédagogique parce que l’initiative, mobilisant un groupe d’étudiant.e.s de première et deuxième année et leur.s encadrant.e.s s’inscrit dans le cadre de leur formation, mais surtout vise autant à installer un dialogue qui n’existe pas, ou peu, entre des professionnels de l’urbanisme, des artistes reconnus ou en devenir, et des territoires qui emportés dans le changement global sont marqués par des mutations profondes que l’on tente ensemble d’appréhender, de représenter, de réfléchir et de ressentir. Ce cheminement commun pendant une année, fait de visites de terrain et d’échanges réguliers, d’écoute, de monstrations, d’analyses, de surprises, d’émotions, de plaisir tout simplement à se rencontrer et à s’interroger collectivement, avec nos différences et modalités d’encodage spécifiques, sur notre situation anthropocène débouche incontestablement sur un enrichissement mutuel et sur la production de dix propositions artistiques. Ces propositions photographiques, et plus généralement plastiques , sont accompagnées d’autant de textes et vidéos de présentation réalisés par leurs jeunes auteurs. Elles seront par ailleurs exposées dans le cadre de la 44ème rencontre nationale des agences d’urbanisme organisée par l’AUCM et la FNAU les 15, 16 et 17 novembre 2023 à la Comédie de Clermont-ferrand, scène nationale, sur le thème « No cultures, no futures, Pas de réorientation écologique sans recomposition culturelle des territoires. » puis dans les locaux de l’Agence.

« Paysages anthropocènes » : un projet pédagogique ESACM porté par la Fabrique « Les Vallées de l’hydre » au sein de l’Ecole Supérieure d’Art de Clermont Métropole durant l’année universitaire 2022-2023 encadré par Camille Juthier, Serge Lhermitte et Cédric Loire

La Fabrique « Les Vallées de l’hydre » réunit des enseignants et des étudiants de toutes les promotions autour de questions liées au paysages, naturel ou urbain et des différents milieux sociaux et professionnels qui le traversent.

Le projet « Paysages anthropocènes » mené, durant l’année universitaire 2022-2023 en partenariat avec l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central, propose un regard photographique sur nos paysages urbains. Chaque étudiant, après avoir assisté à différentes rencontres, visites, conférences et workshops a investi les questions posées par l’anthropocène et façonnées au fil de l’année sa vision d’un paysage urbain et péri-urbain en fonction de ses recherches formelles et théoriques. Les réalisations qui vous sont ici présentées sont le fruit de leur sensibilité, de leur regard et de leur réflexion sur un monde dans lequel ils se construisent.

 

Les oeuvres produite par les étudiants :

1/ Frontières anthropocènes, Romane Febvre (2ème année)

8 tirages pigmentaires, 34x50cm, contrecollés sur dibond, structure octogonale en bois et métal, h175 x l170cm

“Arpentage de cette cité, paysage morcelé, chargé d’histoire. Architecture fragmentée, frontière entre logement collectif et conservation du patrimoine. Le temps passe, mémoire anthropologique activée. Plusieurs environnements se reflètent, diversification et richesse de cette même terre. Imbrication de la nature et des constructions humaines. Cohabitation, partage d’une même zone, chacun à sa place. Egalité des territoires ? Je ne pense pas. Absorption de la verdure pour faire jaillir des montagnes de béton armé. L’humain grappille et prend possession de ce qui l’encercle. Les rôles s’inversent et la nature se retrouve enclavée.”

Voir la video de présentation

2/ Agglomération Gustave Meynier (2ème année)

2 installations cartons solidarisés par serre flex + 5 tirages photographiques, 79×52 cm tirages papier photographique semi mat 250g contrecollés sur dibond 2mm.

“Dans cet ensemble de photographies, je cherche à rendre compte de l’impact de l’activité humaine, c’est-à-dire de l’anthropisation d’un milieu. En arpentant la périphérie de Clermont-Ferrand, j’ai observé la perpétuelle mutation du paysage en zone périurbaine. L’artificialisation des sols comme réponse à un étalement urbain toujours plus gourmand. Pour satisfaire une forte demande de logement près des zones d’emploi, et malgré l’engorgement des métropoles, les zones périurbaines sont prises d’assaut comme terres d’asile. Pour ce faire, la mise en place de réseaux de flux (matériels et immatériels) permet une mobilité accrue. Dans mon installation, les empilements de cartons visent à créer un pôle d’attraction pour les regardeurs. Le public rejoue ainsi l’attraction que suscitent les métropoles urbaines sur leur périphérie. En dépit de paysages mornes/désolés/monotones…, j’y ai fait moult rencontres: de furtifs lézards, une buse aplatie par le TER, une voiture brûlée, une centaine de lapins de garenne, deux perdrix, une écolo à vélo…”

Voir la video de présentation

3/ A la lisière Blandine Ballaz  (2ème année)

1 livret photographique de 16 pages sur papier Opale 170g et socle en contreplaqué.

” Pour ce projet j’ai tout au long de l’année pris des photos, de jour et de nuit, avec différentes techniques : numérique ou argentique à la chambre, avec des résultats en couleurs, mais aussi en noir et blanc. Ces images ont été réalisées à Clermont-Ferrand, Givors, Saint-Etienne, Royat. Je les compose en jouant avec les contrastes entre des éléments architecturaux, urbains, naturels. J’ai ensuite réalisé une édition qui m’a permis de créer des liens entre mes photos, en jouant avec la composition et les lignes des images. Le vis-à-vis produit par la mise en page permet de faire se répondre les photos entre elles, d’imaginer une déambulation à travers ces paysages, en variant les cadrages, en alternant nature et architecture. Ces éléments mettent en avant la notion de paysage anthropocène, mais donnent aussi une dimension anthropologique en montrant des ruptures de classes sociales. Parfois la nature va me permettre de faire ressortir un élément architectural, et inversement, tout en créant quelquefois un cadre presque oppressant. À travers cela, je me questionne sur les besoins humains d’un point de vue historique, économique et social, afin de comprendre comment on pense, on organise et occupe un paysage aujourd’hui. ”

Voir la video de présentation

4/ (Des)union Adrien Berthelemot (1ère année)

3 posters sur papier bond 90g 130x100cm
3 thaumatropes 15x13cm, sur plaque dibond 3mm et axes métal
3 supports de thaumatropes

“En laissant mon regard flâner dans la ville, je suis tombé sur des travaux de rénovation d’un grand immeuble. J’ai été surpris de voir l’ampleur des fondations et des réseaux enterrés. Je me suis demandé alors si les immeubles, les maisons, les bureaux s’étendaient dans le ciel et sous la terre. Comme une nouvelle forme de vie, une nouvelle espèce. Déployant leurs branches et leurs racines pour grandir. Des kilomètres de câbles, de canalisations, de tuyaux et de fers à béton. Tout un réseau qui court dans le ciel et sous nos pieds, de même qu’un arbre aurait autant de branches que de racines souterraines. Je veux jouer sur cet entrelacement de végétal bourgeonnant et de câble en caoutchouc inerte. Je vous invite à jouer avec les thaumatropes, à créer activement ce paysage. La toile électrique, devenue vitale à la vie humaine, rentre-t-elle en concurrence avec la croissance du végétal ?”

Voir la video de présentation

5/ Cité Agricole Léon Bernard (2ème année)

1 poster sur papier bond 90g 130x100cm, 2 maquettes réalisées en PLA par imprimante 3D et socle en contreplaqué.

“J’ai été invité à passer deux jours chez Le Corbusier, à Firminy, dans son unité d’habitation. Créer des architectures pour tenter de résoudre des problématiques sociales, en voilà une étrange invention… Confronté à la crise environnementale actuelle, j’ai donc laissé parler mon imagination. Et si la nourriture poussait dans nos maisons ? Et si nous laissions se régénérer ces terres que nous exploitons ? Les tours poussent plus vite que l’herbe et les grues se multiplient… On dit qu’il y a du plomb dans l’eau. Je me demande s’il y a du mercure dans mon multifruit ? Alors je dessine puis je modélise. Comme un militant qui se mobilise. Placée dans le paysage, une photographie vient et l’immortalise. Assis sur un toit, je vois les strates de construction de la ville, depuis son centre historique. Salade hydroponique aux saveurs dystopique.”

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6/ Sans titre Mathilde Gallet (1ère année)

photographie numérique et tirage pigmentaire, bloc papier maché, 50x50cm.

“J’ai voulu construire des récits penchant sur les relations que tissent les êtres humains et leurs milieux. Représenter la ville comme un agglomérat de matériaux, où des histoires communes se déroulent. Ici sous forme fictionnelle, où un personnage se déplace en se laissant guider par un artefact. Dans ces plaques de papier des images se font phagocyter par un matériau qui ressemble à la pierre. Celle-ci semble broyée. Une pierre a la faculté de servir à construire.”

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7/ Unités Alurstratigraphiques Nina Durel (2ème année)

5 tirages pigmentaires, papier enhanced mat 230g, 5 tubes PVC diamètre 14 L : 160, 170, 186, 188, 190 cm.

“Le principe du clou d’or : un élément significatif du changement d’air dans les couches stratigraphiques. L’idée de cette série photographique est de prélever différentes couches de paysage afin d’en extraire ce clou. Dans cette optique, j’ai prélevé des façades d’immeubles d’habitation. Des architectures de béton qui découlent des innovations des utopies réalisées. Des bâtiments situés en bordure, frontières hybrides en expansion, de villes ne s’arrêtant plus vraiment. D’autres images sont extraites d’espaces en travaux, en cours de rénovation ou d’aménagement, où le béton des structures est à nu : coffrage apparent, taches d’humidité, fissures. Des formes d’architectures creuses et incomplètes. Ces éléments sont utilisés comme toile de fond, et par montage numérique, incrustés les uns dans les autres. Aplaties en motifs, les perspectives des bâtiments sont d’abord redressées, uniformisées sur un même quadrillage, dans lequel se composent des architectures impossibles, compressées en strates. Masse géologique où viennent s’incruster des observations de détails, de petits éléments rompant les motifs créés par les répétitions des lignes d’architecture. Des images récoltées à différentes échelles pour créer une perte de repère dans la lecture, et obtenir un entremêlement de formes plus organiques.”

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8/ Conversation en non mixité choisie Angèle Carnoy (1ère année)

vidéo projetée sur le mur et casque pour bande sonore.

“Je me suis rendu compte que je portais beaucoup d’attention aux lignes qui sont sur le sol et dans la ville et que je les suivais souvent pendant mes marches Ensuite j’étais chez moi j’écoutais un podcast Arte Et j’ai découvert comme ça la sténographie ça m’a tout de suite parlé Cette sténographie c’est la Delaunay Prevost je me suis tout de suite dit que j’allais l’appliquer aux lignes que je suivais en marchant À partir de là c’est vrai que ce qui m’a intéressée c’est l’histoire de la sténographie C’est un métier qui, avec le taylorisme, précarise les femmes Il enferme les sténodactylos sous le patriarcat et le capitalisme Il est donc source de souffrances physiques et mentales systémiques et intimes Ces travailleuses reprennent cet outil de sténographie pour en faire un langage codé de soi à soi et écrire dans leurs journaux intimes qui seront indéchiffrables pour les hommes J’y ai vu une forme de lutte secrète qui m’a plu Dans les lignes que je suivais, il y avait 2 types distincts: les lignes très droites et celles plus biscornues En lisant ces lignes différentes visuellement je me suis rendu compte que leurs sons l’étaient aussi C’est-à-dire que les lignes droites avaient des sons plus attaquants avec des consonnes comme te ou de Les lignes plus biscornues, elles, ont des sons plus ronds Comme me, ne, ou a Et j’y ai vu un heureux hasard où les lignes attaquantes le sont visuellement et au niveau du son Cette violence visuelle et sonore se retrouve dans les productions pensées par les architectes, les hommes, les dominants Ces pensées font des bâtiments en dur, des axes, des routes, des choses droites qui maîtrisent et encadrent la vie jusqu’à l’étouffer Ce projet est une réapparition des choses qui dévient Et reprennent petit à petit des endroits dans les rues et textes.”

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9/ Sans titre Poe Richard (1ère année)

photographies tirages sur copieur laser, enceinte bluetooth, structure en contreplaqué 200x57x43cm

“Bruno Latour interrogeant l’approche de la modernité, il semble pertinent d’interpeller l’héritage des mouvements se réclamant de ce nom. La notion de « monde d’après » pose surtout la question de comment on se construit. Par rapport à quoi ? Quelles leçons et quelles valeurs retire-t-on de ce qui a déjà été vécu ? A Firminy j’ai pu enregistrer un texte critique du travail de Le Corbusier dans la nef de l’église St-Pierre, notamment pour jouer avec la réverbération et les échos. Le texte mélange des citations de Jean-Pierre Garnier (pour la critique des villes), Alice Coffin (sur l’incompétence des hommes) et des impressions et observations en logeant dans l’unité d’habitation. Pour requestionner le statut de Le Corbusier, j’ai pris plusieurs photos qui ne mettent pas en valeur le bâtiment. Il n’y a rien de stimulant au niveau plastique ; elles sont petites et imprimées sur du papier d’imprimante, sans valeur, froissable. Le texte, enregistré sur téléphone (pour la qualité moindre) et diffusé par enceinte, est inaudible.”

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10/ Séduire seulement Léa Portet (1ère année)

6 broderies numériques 13x18cm, tiges métalliques

“Je ne comprenais pas tout
Alors j’ai cherché Jusqu’à te trouver
Ô toi mon beau projet
Broder ton affreuse beauté
Cherchant à reproduire ta symétrie
J’ai dessiné avec mes fils, tes traits
Pour montrer ton excès de chirurgie
Pourquoi t’ont-ils autant transformé ?
Je ne vois plus ton vrai visage
Je ne vois plus que ta cage
Pourquoi tant de mal infligé ?
Ils ont détruit tes terres
T’ont défiguré à coups de poings
Servir nos besoins en oubliant les tiens
Maquillé le tout avec des arbres verts
Tu n’en es pas moins séduisante
Je continue de t’observer très intriguée
Tu es hypnotisante
Souris ma beauté je vais te broder ”

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“Le monde de demain ne pourra se construire qu’avec beaucoup d’intelligence collective…” – Entretien avec Simon Teyssou

Votre pratique professionnelle se revendique d’un ancrage territorial fort. En quoi cette approche a-t-elle structuré votre parcours ?

Pendant mes études, la lecture du livre L’Architecture moderne. Une histoire critique de l’historien anglais Kenneth Frampton, m’a beaucoup marqué et particulièrement un des chapitres de l’ouvrage qui traite du régionalisme critique. Les nouvelles préoccupations des architectes de la seconde modernité, notamment l’importance du rapport croissant au milieu, y sont décrites. Aussi, dès le début de mon parcours professionnel, j’avais à cœur d’exercer mon métier dans les territoires ruraux, une chose très atypique à l’époque voire à contre-courant, puisque beaucoup d’architectes rêvaient de faire carrière dans les métropoles. Mais il semblait évident que pour mettre fin aux dogmes de la modernité et des grands préceptes appliqués partout dans le monde, il fallait reterritorialiser la pratique de l’architecture. J’ai alors voyagé pendant trois mois à la découverte de projets architecturaux rangés sous la bannière du régionalisme critique de la seconde modernité : au Mexique, aux États-Unis, au Portugal, en Italie, à la découverte des œuvres du portugais Alvaro Siza, de l’italien Carlo Scarpa, du mexicain Luis Barragán. Également celles d’architectes plus contemporains aux États-Unis, incarnant un mouvement dit « des architectes du désert », nom relatif à leurs œuvres situées dans le désert de l’Ouest américain. Ceci, additionné à mon intérêt pour le régionalisme critique, a orienté mon travail de fin d’études autour de la ferme qui appartenait à la famille de mon ex-femme ; une ferme située dans le « désert cantalien ».

Mon attachement au Cantal était déjà fort et je souhaitais m’y installer. La Châtaigneraie cantalienne, dans laquelle se situe la ferme dont j’ai parlé précédemment, correspond au début du sud-ouest de la France. C’est très différent du Cantal du Puy Mary et du Puy Griou : l’accent commence à chanter ; on se sent aussi proche de Toulouse que de Clermont-Ferrand ; l’architecture est méridionale. La Châtaigneraie cantalienne était un territoire autrefois très pauvre, devenu le territoire agricole le plus riche du Cantal. De grandes recompositions paysagères, des remembrements notamment, ont été pratiqués pendant toute la seconde moitié du XXème siècle. En 2000, on y trouvait peu d’architectes et je souhaitais conserver une certaine proximité avec Clermont-Ferrand au regard de ma charge d’enseignement. J’ai donc trouvé un local à louer pour 1 000 francs par mois. Mon réseau familial et amical m’a permis d’accéder aux premières commandes.

Vous montrez un certain intérêt pour les territoires hors métropole, qu’ils soient ruraux, péri-urbains ou encore, comme lors de votre travail de fin d’étude, désertiques. Pourquoi cet intérêt ?

J’avais six ans lorsqu’avec ma famille, nous nous sommes installés dans le Cantal. Nous avons sauvé l’école pour quelques années supplémentaires car désormais, l’établissement comptait neuf élèves. L’instituteur, adepte de la pédagogie Freinet, ne mettait pas de note. Il n’y avait pas de système de concurrence, pas de classement. Nous faisions des maquettes avec des courbes de niveau, comme à l’école d’architecture. Le vendredi après-midi, nous empilions le bois pour nous chauffer la semaine suivante. Nous allions faire des courses d’orientation en rase campagne. La femme de l’instituteur s’occupait du ramassage scolaire et de la cantine. C’était une grande famille. En parallèle de cela, ma mère était américaine, ce qui m’a apporté une grande ouverture d’esprit. Nous voyagions régulièrement aux Etats-Unis et nous partions en camion pendant toutes les vacances scolaires, au Maroc ou en Espagne. Mes parents sont des enfants de 68 qui se sont mis au vert en reprenant la maison familiale. C’est à la fois cet ancrage ultra local dans la campagne et cette ouverture au monde qui m’ont forgé.

Il faut néanmoins insister sur la pluralité des ruralités. Le mot « territoire » est un terme très générique laissant imaginer un objet homogène. Cependant, les territoires ruraux recouvrent des réalités extrêmement diverses. On observe des territoires ruraux industriels qui se sont effondrés, comme la vallée de la Dore, Thiers, jusqu’à Ambert et La Monnerie-le-Montel. Certains sont très marqués par l’élevage, d’autres plutôt par leur appartenance à des parcs naturels régionaux ou à des zones Natura 2000. Il existe également des territoires ruraux pris dans des dynamiques métropolitaines, paradoxalement inscrits à la fois dans une forme d’intensité et une absence de vie sociale. Dans le Bordelais par exemple, des villages entiers ne sont plus habités mais le patrimoine est en parfait état car les vignobles y sont installés. J’éprouve un intérêt particulier pour les ruralités en déshérence, en difficulté comme le Cantal, la Corrèze, le Lot, l’Aveyron ou encore la Creuse. La pratique architecturale au sein de L’Atelier du Rouget porte sur ces territoires en difficulté, avec la perspective qu’il s’agit de territoires amenés à devenir désirables. Ils ont en effet été relativement épargnés par l’industrie ou l’agriculture intensive et le climat est meilleur. Il y a alors un enjeu important : quelles sont les incidences de cette nouvelle désirabilité sur la transformation spatiale ? Comment organiser cette rencontre entre ceux qui vont venir des métropoles et les autochtones globalement très conservateurs, où les classes populaires et défavorisées sont surreprésentées, avec un rapport culturel très différent des urbains ?

Votre œuvre, à contre-courant de vos collègues au début de votre carrière, est aujourd’hui saluée par l’obtention du Grand prix de l’urbanisme 2023. Cela traduit-il une nouvelle perception du rôle des architectes et urbanistes dans les territoires ruraux par les pouvoirs publics ?

Cette reconnaissance nationale récompense peut-être le caractère pionnier de notre architecture et notre urbanisme dans les territoires ruraux. C’est également un concours de circonstances : le centre d’intérêt s’est un peu déplacé vers la question des ruralités et des campagnes, là où je me situais. Suite notamment au mouvement des gilets jaunes, le gouvernement a porté une certaine attention aux territoires non métropolitains comme le montrent les programmes « Action Cœur de ville », « Petites villes de demain » et plus récemment, « France Ruralité ». Enfin, ces prix sont souvent attribués à des profils plutôt métropolitains voire parisiens. J’imagine que le jury a souhaité mettre en lumière des pratiques plus marginales. 

Certains projets, dans le cadre desquels nous sommes allés assez loin en matière d’intégration territoriale en articulant urbanisme, paysagisme et architecture, sont assez emblématiques de nos pratiques et du rôle que l’on peut avoir dans la définition de l’espace public et plus largement dans l’articulation d’un territoire tout entier. Ces projets impliquent, par exemple, une adaptation forte de la manière de concevoir afin d’assurer l’obtention du marché par le tissu artisanal local. Lorsque nous faisons quelque chose, c’est à l’échelle locale, presque familiale : en dessinant un projet en bois impliquant l’utilisation de ressources locales, cela a une incidence sur l’économie locale, sur les filières régionales de bois. Un de nos récents projets, à Mandailles-Saint-Julien, s’inscrit pleinement dans cette démarche. Nous avons réinvesti une école pour en faire un espace de tourisme et de logements. Par ailleurs, nous avons renaturé une berge de la Jordanne, auparavant dégradée et saturée de camping-cars, de poteaux téléphoniques et de plantations stupides. Une halle dédiée à l’accueil de marchés et d’évènements culturels et sportifs a remplacé un terrain de tennis désaffecté et sa zone de stationnement délabrée. La création d’un grand parking situé à l’entrée du village, élément de la commande initiale, a été remplacée par la construction d’une petite passerelle permettant de relier le bourg à un délaissé routier faisant office de zone de stationnement par un chemin plutôt que par la route.

L’architecte a ainsi toute sa place pour penser un projet d’espace public et de paysage, à condition qu’il se donne les moyens de pouvoir s’intéresser au vivant qui l’entoure et à son environnement. Quelle est la culture et l’histoire du lieu ? Comment agit-on avec parcimonie ?

Le lien entre les projets que vous portez et les enjeux de réorientation écologique est évident. De quelle manière ces enjeux sont-ils entrés dans vos travaux ?

J’ai été marqué par de nombreux livres sur l’écologie ou par des romans apocalyptiques, en particulier par La route de Cormac McCarthy. J’ai compris qu’on allait droit dans le mur et il m’a fallu plusieurs années pour faire le deuil du « développement durable ». Ce n’est plus une question de développement durable, il s’agit aujourd’hui de réfléchir à la manière dont on peut décélérer pour prendre le mur un peu moins vite. 

Cette sensibilité aux enjeux écologiques se joue aussi dans la conscience du rôle à jouer pour ma profession au vu de la nécessaire bifurcation écologique. J’exerce ce rôle, d’une part, à travers mon implication au sein de l’École d’architecture. En effet, l’écologie a longtemps été un non-sujet dans les écoles d’architecture : lorsque j’étais étudiant, il y a 25 ans, on ne parlait pas du vivant, du réchauffement climatique, des mobilités, des ressources… Tout le travail de l’équipe enseignante de l’ENSACF est aujourd’hui de faire émerger ces sujets et d’en nourrir le projet de l’établissement. D’autre part, j’essaie de changer les choses par l’action, par ma pratique professionnelle et à l’échelle locale car je pense que c’est le seul moyen de le faire. La manière de construire les projets dans les territoires ruraux constitue une sorte de préfiguration de ce qui pourrait se passer à l’échelle planétaire. D’une façon similaire, des inventions apparaissent dans les pays émergents et certains prennent beaucoup d’avance par rapport à nos habitudes métropolitaines. Faire avec moins d’argent, être plus attentif aux choses « déjà-là » … 

La prise en compte du « déjà-là » et la transformation des manières d’envisager les projets urbains et architecturaux appelle à une forte recomposition des pratiques professionnelles. Où en est-on aujourd’hui ?

C’est assez paradoxal. On ressent l’entrée dans un nouveau monde tout en ayant du mal à mettre des mots sur ce qui se passe et sur les façons dont on peut imaginer les perspectives de cet autre monde. Nous sommes à une période charnière de notre histoire au cours de laquelle des mutations vont s’accélérer. Cela nécessite que l’ensemble des professions suivent ce mouvement et que le cadre réglementaire évolue. 

L’école d’architecture de Clermont-Ferrand a de l’avance sur ces sujets et nos étudiants nous poussent. Cependant, ce qu’on leur raconte à l’école sur la manière de reconsidérer la question des ressources, de prendre soin du « déjà-là » … se heurte au monde « d’avant ». J’ai eu la faiblesse de penser que les outils qu’on donne aux étudiants sont suffisants pour agir correctement. Force est de constater que le cadre professionnel pour mettre en œuvre ces outils n’est pas encore là, le monde économique n’est pas prêt. Il suffit de voir l’architecture entièrement carbonée qui nie l’impératif écologique qui se construit dans la métropole clermontoise. Le secteur du bâtiment est aujourd’hui confronté à des problématiques considérables de savoir-faire, de compétences, de manque de main-d’œuvre. Ces problématiques se sont accentuées depuis la pandémie et d’autant plus dans les territoires un peu reculés. 

Cette réorientation écologique demande ainsi une immense remise en question. ll faut sans doute construire moins, ce qui signifie par ailleurs arrêter de démolir ; construire autrement ; habiter peut-être autrement. Je pense aussi qu’il ne faut pas avoir peur de dire que nous n’avons pas toutes les solutions. 

Les territoires disposent souvent d’un savoir-faire en matière de construction et d’habitation qui, avant l’essor du modernisme et de l’architecture standardisée et mondialisée, leur a donné leur spécificité. Cet habitat vernaculaire présente-t-il selon vous aujourd’hui un intérêt particulier ?

L’habitat vernaculaire raconte la façon dont on construisait les maisons. Dans le Cantal, en se promenant dans les chemins, on peut observer des trous : c’est ici et non dans les carrières lointaines qu’on allait chercher les pierres destinées aux constructions. Les bâtiments s’orientaient en fonction du vent dominant et de l’ensoleillement. Ce sont des principes bioclimatiques assez simples mais riches d’enseignement que l’on peut appliquer dans l’architecture contemporaine. 

La question des ressources et de l’accessibilité aux ressources locales est cependant aujourd’hui très différente. Pour illustrer ce propos, le bois produit dans le Cantal devient moins disponible depuis trois ans car les arbres sur pied sont vendus en Chine ou aux États-Unis. Aussi, même s’il y a une forêt de Douglas à maturité à quelques mètres de chez soi, il est difficile de l’utiliser pour bâtir ici. Cette difficulté d’accès aux ressources locales rend toute transposition directe de l’habitat vernaculaire dans nos pratiques architecturales actuelles impossible. C’est invraisemblable et ceci doit faire l’objet d’une question nationale : comment protège-t-on nos ressources ?  Cependant, l’habitat vernaculaire a de beaux jours devant lui puisqu’on remarque, notamment dans le Cantal, le rachat de très nombreuses granges et étables à l’abandon depuis 50 ans. 

Si l’on prend l’exemple du Massif central, le plan de masse ne changera pas ; il n’y aura pas de bâti supplémentaire. A ce titre, il faudra, entre autres, modifier notre rapport au patrimoine pour réinvestir les constructions anciennes avec plus d’invention car les cadres réglementaire et culturel actuels ne permettent pas cette transition et le Zéro artificialisation nette ne va rien résoudre. En effet, dans les territoires ruraux reculés, l’achat de pavillons de seconde main des années 1970 et 1980 se poursuivra tandis que l’immeuble du centre-bourg ou du centre-ville continuera à se dégrader car on ne peut toujours pas y aménager une terrasse tropézienne, un balcon, une véranda, ou transformer son rez-de-chaussée. 

Au-delà de la transformation du rapport au patrimoine, on peut imaginer que les architectes de demain pratiqueront leur métier de façon différente, autour de nouvelles valeurs. Comment envisagez-vous cet avenir ?

Le monde de demain ne pourra se construire qu’avec beaucoup d’intelligence collective, ce à quoi nous essayons de préparer nos étudiants. Les enseignants de cette école sont, au même titre qu’eux, des apprenants. Il faut expérimenter, se montrer humble tout en portant des convictions fortes, c’est pourquoi nous ne prétendons pas détenir le savoir et la solution ; la figure de l’enseignant qui professe son enseignement à des étudiants n’est plus d’actualité, nous avons changé de monde. Par ailleurs, je suis convaincu qu’il faut croiser les regards et les disciplines pour être plus pertinents sur nos projets. Pour une école comme la nôtre, cela signifie de former des gens polyvalents et agiles capables de répondre à des situations très différentes. 

En agence, les projets d’espaces publics urbains où l’on essaie de porter une démarche réflexive offrent matière à une forme de transmission. Nous tentons d’expliquer ce que l’on fait, de théoriser, de produire de la connaissance notamment sur la réhabilitation du patrimoine bâti, qu’il s’agisse du patrimoine du XIXème, du XXème siècle, vernaculaire ou industriel. La réhabilitation est en effet le grand enjeu du XXIème siècle. Pour évoquer un sujet polémique, je pense qu’en 2023 la destruction d’une barre comme la muraille de Chine à Clermont-Ferrand est une erreur. L’avenir verra probablement la fin de grands projets de ce type. 

On peut aussi imaginer un futur où il n’y aura plus de ZAC. Il faudra alors réinventer la manière de transformer des bâtiments en les régénérant, sans démolition majeure. Ceci nécessitera beaucoup de minutie, d’inventions, de nouvelles manières de reconstruire. Les architectes font partie des professions qui développent une vision transversale et globale, sans être pour autant spécialistes. Il faut des professionnels capables d’articuler des problématiques multiples et de synthétiser. Or, si beaucoup sont aujourd’hui des ultra-spécialistes de questions très spécifiques et se trouvent côte-à-côte, sans se rencontrer et co-construire, la beauté de notre métier est que l’on passe notre vie à essayer de rassembler des énergies dans un projet.