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Des espaces hybrides pour essaimer des nouvelles pratiques

Lors de l’exploration intitulée « Quartiers et lieux culturels et créatifs, laboratoires de transitions grandeur nature ? », l’exemple de plusieurs sites au fonctionnement novateur, parfois informel, ouvre la voie à des visions alternatives, avec l’intervention de nouveaux acteurs intermédiaires.

Relever les défis écologiques exige d’impulser des transformations sociétales de fond, de tracer de nouvelles perspectives collectives et de libérer les capacités d’innovation et d’action locales. De nombreux territoires placent les enjeux d’appropriation des avenirs possibles – ou plus largement les enjeux du vivre-ensemble – au coeur de leurs politiques de transitions, en s’appuyant parfois sur la présence de quartiers et lieux culturels et créatifs. Une enquête  prenant place autour de la butte clermontoise a permis de récolter des indices sur les conditions de positionnement de ces espaces comme laboratoires de transitions. Prenant appui sur les témoignages d’acteurs de terrain et d’experts, cette enquête a questionné les modes d’émergence, institutionnels ou au contraire informels, de ces lieux et, surtout, leurs capacités à essaimer de nouvelles pratiques indispensables dans une perspective de redirection écologique.

Hybridation et développement endogène

Spontanés, programmés, planifiés, institutionnels, privés ou associatifs, ces sites constituent des espaces hybrides d’effervescence, d’expérimentation, d’innovation, voire d’émancipation. Singuliers et protéiformes, ils regroupent une grande diversité d’acteurs au sein d’écosystèmes. Bien qu’ils partagent de nombreux points communs, l’usage des ressources de leur territoire fait d’eux des lieux endémiques et donc particulièrement adaptés aux réalités locales. Répondant à des besoins spécifiques, ils occupent souvent de manière décomplexée des espaces en friche dont les usages posent question. Ces lieux ont la capacité de proposer des pas de côté, d’ouvrir de nouvelles perspectives, de renouveler nos façons de faire et nos rapports au monde. C’est pourquoi ils sont aux avant-postes des transitions, qu’elles soient urbaines, écologiques et sociétales.

Les dynamiques de coopération sont au coeur de leurs processus de création, comme de leur fonctionnement. Deux exemples : Le Port des Créateurs, à Toulon, et Le Lieu-Dit, à Clermont-Ferrand, ont ainsi permis d’interroger l’émergence de ces lieux au prisme des coopérations entre pouvoirs publics et collectifs d’acteurs culturels. L’association Le Port des Créateurs est née de la volonté de la Ville d’accompagner l’écosystème culturel en pleine effervescence,
selon une logique de synergie avec le tissu associatif culturel local, afin de redynamiser son centre-ville classé quartier prioritaire (QPV). Ce tiers-lieu oeuvre à la structuration d’un réseau
d’acteurs culturels sur le territoire. Construit autour du souhait de créer des communs, de développer les coopérations interacteurs et d’hybrider les champs thématiques culturels et économiques, Le Port des Créateurs joue un rôle d’incubateur. Il illustre ainsi la capacité d’une structure culturelle associative à être catalyseur de projets économiques et culturels, innovants et vecteur d’attractivité. Ainsi, les actions menées par la Ville et l’association ont été récompensées par l’obtention des labels Tiers-lieu culturel et citoyen, et Quartier culturel et créatif (QCC). Quant au Lieu-Dit, celui-ci se définit « en creux » : il est tout ce que les autres équipements culturels métropolitains ne sont pas. Il a alors vocation à accueillir des acteurs alternatifs, sélectionnés par appel à projets annuel et pouvant profiter de cet espace de liberté pour tester leurs projets. L’accompagnement proposé par l’équipe leur permet de tendre à l’autonomie, en parallèle de l’intégration dans un écosystème en constitution qu’offre Le Lieu-Dit. L’équipement, en régie municipale, repose sur quatre piliers singuliers : une gouvernance atypique où la municipalité accepte sa propre position minoritaire au profit des acteurs culturels ; une économie collaborative et frugale ; l’expérimentation du collectif par l’hybridation des pratiques et des acteurs ; enfin, une réhabilitation et évolution architecturales définies pas à pas, en fonction des usages et des (collectifs) usagers successifs. Ce fonctionnement s’avère un facteur de transformation de l’action publique, puisqu’il oblige à revoir l’ensemble des processus de réhabilitation des espaces et rebat les cartes des pouvoirs décisionnels.

La notion d’écosystème est centrale dans la constitution des quartiers et lieux culturels et créatifs. L’émergence et la structuration d’écosystèmes renvoient de fait à leur ancrage territorial, tant à l’échelle du quartier que de la ville. Ces lieux de culture et de création se caractérisent par des structures collaborant vers un objectif commun en lien avec le territoire, excluant des motivations purement corporatistes ou individuelles. Les clés de réussite se trouvent dans la capacité des acteurs culturels informels à se saisir des structures formelles existantes, et inversement, mais également dans leur capacité à interagir avec les habitants. Ainsi, on note un processus d’évolution de grandes structures formelles, à l’instar de la future bibliothèque centrale de la métropole clermontoise, qui s’affranchit du modèle classique pour considérer pleinement les nouveaux usages. L’occupation des interstices laissés vacants par les institutions privées et publiques démontre le besoin de la société civile d’inventer des dispositifs hybrides permettant de répondre aux besoins, enjeux et défis contemporains, auxquels les acteurs conventionnels n’apportent pas toujours de réponses satisfaisantes.

Vers l’institutionnalisation et la normalisation de ces expérimentations ?

Les tiers-lieux, fabriques, coopératives, associations, collectifs d’architectes-urbanistes, écoles d’art, bibliothèques, clusters des industries culturelles et créatives, etc., portés par une diversité de lieux et d’acteurs, entrent dans un processus d’hybridation. Voient ainsi le jour de nouveaux acteurs intermédiaires, que l’on pourrait qualifier de « tiers acteurs » de la fabrique urbaine et culturelle. Ceux-ci jouent des fonctions essentielles d’intermédiation, de régulation, d’expérimentation, et de création de nouveaux imaginaires. Les expériences observées perturbent les modes de faire habituels des institutions publiques ou privées, comme le souligne Marc Drouet, directeur régional des affaires culturelles de la région Auvergne-Rhône-Alpes. Elles incitent à adopter des approches plus coopératives, sensibles aux contributions citoyennes et aux ressources latentes des territoires. Les collectivités apprennent à expérimenter sans normaliser, à accompagner sans institutionnaliser, à relier sans uniformiser, à faire confiance sans sous-traiter, à échouer sans renoncer. Par ailleurs, l’émergence des « communs » dans la sphère urbaine témoigne d’une communauté d’usages qui choisit de se doter de règles pour prendre soin d’une ressource commune, souvent dans une perspective à long terme et collective. Ces initiatives naissent fréquemment de la constatation de l’impuissance du public et du privé, conduisant les citoyens à s’approprier des lieux et services d’intérêt collectif. Les « communs » remettent en question les pratiques administratives, la relation entre l’institution et la marge, ainsi que les concepts traditionnels
d’utilité publique et d’intérêt général. Ils réclament souvent le « permis de faire » et la possibilité de s’affranchir des normes pour atteindre des objectifs de résultat, plutôt que de moyens.
En parallèle, la société civile réclame un rôle plus important dans la prise de décision, incitant la puissance publique à revisiter ses pratiques. Cependant, ces évolutions ne sont pas sans défis. La définition du bien commun, la coexistence des règles formelles édictées par l’État ou les collectivités et les règles posées au sein des communs ainsi que la nécessité de préserver l’équilibre entre participation citoyenne, savoir expert et responsabilité publique sont autant de questionnements complexes auxquels les institutions publiques doivent faire face. Ainsi, ces nouvelles formes d’acteurs et d’initiatives transforment profondément la manière dont les pouvoirs publics et acteurs privés appréhendent et interagissent avec les évolutions urbaines et culturelles. Les institutions sont appelées à repenser leurs approches, à être plus réceptives aux dynamiques communautaires, et à naviguer habilement entre la nécessité d’encadrer et celle de favoriser l’émergence de solutions innovantes et collectives. Les expériences observées et les indices relevés produisent une série de ressources, qui s’avèrent déterminantes dans l’amorce d’une dynamique de changement, de l’échelle locale du territoire de vie à l’échelle globale.

Le SCoT solidaire du Grand Clermont

En quoi la révision du SCoT, dans un contexte de changement global, passe-t-elle par un changement culturel dans la manière de penser le territoire, son développement, le rapport à l’espace et à la vulnérabilité ? Entretien avec Bruno Valladier, vice-président du Grand Clermont en charge du SCoT.

Le SCoT (schéma de cohérence territoriale) du Grand Clermont couvre 104 communes et 4 EPCI
(établissements publics de coopération intercommunale), pour une superficie de 1 300 km2, et compte 430 000 habitants. Près de 50 % du territoire se situe dans l’un des deux parcs naturels régionaux (PNR) : le PNR des Volcans d’Auvergne, à l’ouest, et celui du Livradois-Forez, à l’est. Le SCoT du Grand Clermont, approuvé en 2011, est entré en révision en 2022.

Pourquoi avoir lancé la révision du SCoT du Grand Clermont fin 2022 ? Quels sont les objectifs de cette révision ?

C’est tout d’abord pour répondre aux nouvelles exigences réglementaires. Le SCoT actuel a été approuvé en 2011, l’agence d’urbanisme Clermont Massif central a réalisé l’évaluation du SCoT à n+12 ans en 2023, et la question qui se pose aujourd’hui est celle de la mise en conformité du SCoT avec un certain nombre de lois (ALUR, ELAN, climat et résilience, etc.). Le deuxième objectif, éminemment plus politique et presque existentiel, vise à engager une refonte de notre vision en termes d’attractivité et de développement du territoire. Les crises sanitaires, les changements de mentalités et de modes de vie nous invitent à reconsidérer notre manière de
penser l’aménagement du territoire.

Afin d’engager cette révision, le Grand Clermont a organisé en 2023, avec l’appui de l’AUCM, une série de trois ateliers avec les élus des 4 EPCI membres du PETR (pôle d’équilibre territorial et rural). Ces ateliers ont mis en avant la nécessité de construire un SCoT « solidaire » à l’horizon 2050. Pourquoi cette notion est-elle importante ?

C’est une notion qui a émergé au fil des différents ateliers, car nous avons vu que nos territoires sont en réalité complémentaires, à l’inverse d’une vision qui opposerait le coeur métropolitain (autour de Clermont-Ferrand et de Riom), les pôles de vie et les territoires périurbains. Cette complémentarité se manifeste notamment dans l’organisation en archipel qui vise à consolider
les polarités en y développant des services de proximité. Mais la solidarité mérite d’être renforcée, notamment sur la question des mobilités. Le territoire est composé de deux zones majoritairement rurales, à l’est et à l’ouest, et d’un axe central métropolitain, et il nous semble indispensable de veiller à un développement harmonieux sur l’ensemble du territoire en plaçant au coeur du projet les solidarités ville-campagne, entre EPCI, mais aussi entre territoires de SCoT, pour éviter d’accentuer certains déséquilibres.

Par exemple, le projet alimentaire territorial (PAT) du Grand Clermont vise 50 % d’autosuffisance alimentaire en 2050. C’est une ambition forte en termes de complémentarité entre territoires qui doit se traduire dans le SCoT, notamment sur la question de la ressource en eau et de la place de l’agriculture, en vue d’accéder à une alimentation de qualité. La solidarité est aussi sociale, car les projections de l’Insee montrent que la population est amenée à vieillir et nous devons anticiper ces changements.

Est-ce que cette notion centrale de solidarité doit nous inviter, collectivement, à réinterroger le processus de métropolisation ? L’organisation du Grand Clermont en archipel doit-elle être renforcée ?

La première question à se poser est, en effet, celle de la redéfinition de l’armature territoriale, en modifiant nos critères et en intégrant ou non de nouveaux pôles de vie. Sur la métropolisation, une des craintes serait la gentrification progressive des campagnes rurales proches, avec a contrario une concentration des ménages les plus modestes dans le coeur métropolitain. Cela interroge nos priorités en matière de création d’emplois, par exemple : les activités artisanales, industrielles et commerciales doivent pouvoir se développer en dehors de la métropole, ce qui permet aussi de réduire les mobilités domicile-travail entre la métropole et les territoires périphériques. Seuls 12 % de nos trajets sont liés au travail et on peut donc s’interroger sur la notion d’immobilité. A-t-on besoin de se transporter physiquement pour être moderne, dynamique et efficace ? On peut trouver du bonheur dans une relation forte avec un territoire de 2 000 habitants et un accès facilité aux services de proximité, en réservant la mobilité à l’accès aux services et loisirs de niveau métropolitain.

De la même manière, faut-il penser autrement l’attractivité territoriale ?

Historiquement, on pouvait penser qu’on était attractifs parce qu’on avait un territoire avec beaucoup d’emplois et de nombreuses aménités, mais aujourd’hui, pour rester attractifs, il faut faire évoluer le modèle, car celui-ci est dépassé. Ce qui prime aujourd’hui, et surtout primera demain, c’est l’habitabilité, l’adaptabilité, la sérénité, la rencontre humaine, le relationnel, mais aussi le fait de pouvoir se nourrir correctement. On va devoir revenir aux fondamentaux. Il est probable aussi, qu’avec le changement climatique, les modèles alimentaires évolueront, on s’appuiera davantage sur les produits panifiés et on devra réduire notre alimentation carnée. Une certaine partie de la population a bien conscience de ces enjeux, mais elle n’est pas encore majoritaire. On doit notamment embarquer les jeunes générations dans cette réflexion et ce changement de modèle, les amener à se projeter en 2050 ! Enfin, nous savons que le processus de métropolisation n’a pas toujours apporté les résultats escomptés. Par exemple, nous pouvons questionner la notion d’attractivité dans un contexte de dépopulation, en s’interrogeant dans le SCoT sur notre capacité à anticiper à la fois le vieillissement des ménages,
les effets des migrations climatiques, mais aussi la transformation de l’emploi dans un contexte de relocalisation, d’accès limité aux ressources et de développement de l’intelligence artificielle.

Les études récentes montrent que le territoire du Grand Clermont est très vulnérable face au changement climatique (+ 2,5 °C en moyenne entre 1953 et 2021). L’État fixe
un objectif de « zéro émission nette » (ZEN) de CO2 d’ici à 2050. Comment intégrer
davantage les enjeux énergie-climat dans le SCoT pour respecter les objectifs du ZEN ?

Au-delà de l’obligation réglementaire, c’est aussi une obligation de survie. Sur la production d’énergies décarbonées, la question doit se poser dans le SCoT en identifiant les secteurs les
plus adaptés. L’autre question abordée lors des ateliers conduits par l’agence d’urbanisme est : a-t-on besoin de produire et de consommer autant d’énergie ? Cela rejoint la question des mobilités évoquée précédemment. A-t-on besoin de se déplacer autant ? Donc, l’objectif premier serait de réduire drastiquement nos déplacements pour limiter nos consommations d’énergies fossiles. Enfin, on doit s’interroger, à l’échelle de l’habitation, sur nos besoins en matière de chauffage et de climatisation. Les changements à engager à travers le SCoT touchent directement nos modes de vie, que ce soit sur l’eau, l’alimentation, l’énergie, les déplacements, etc. La question de la sobriété et de son acceptation sera centrale dans la révision du SCoT.

En tant que médecin, quelle place souhaitez-vous donner à la santé dans le SCoT ?

Les enjeux liés à la santé peuvent venir éclairer nos choix en matière d’aménagement et constituer un fil rouge pour la révision du SCoT. Le SCoT doit, en effet, contribuer à l’amélioration globale du cadre de vie et de la tranquillité des habitants. Par exemple, face à une sursollicitation de nos cerveaux, il est important de disposer de zones de calme, de répit, même sur des espaces réduits, où l’on peut se reposer, se ressourcer, se déconnecter. Ces espaces refuges (cérébraux, climatiques, pacifiés sont à inventer dans nos documents d’urbanisme, à travers des OAP [orientations d’aménagement et de programmation] multithématiques par exemple, qui peuvent mettre l’accent sur le cadre de vie et le bien-être des habitants : densités adaptées, cheminements doux, accès aux transports, services et commerces de proximité, présence d’espaces verts, etc.

Le projet “InspiRe” fait émerger la ville de demain

Avec InspiRe, un projet de mobilité sensible, mais également social, Clermont Auvergne Métropole recompose son réseau de transport public pour régénérer le rapport à la ville, afin qu’elle profite à tous.

Changer les comportements d’hommes et de femmes libres, quelle gageure ! C’est particulièrement vrai quand ce changement ne résulte pas du fait qu’un comportement autrefois acceptable ne l’est plus aujourd’hui, mais du fait que le comportement d’aujourd’hui n’est pas acceptable, compte tenu de ses conséquences pour demain. Trente ans après le sommet de Rio – trente ans, une génération complète –, quels nouveaux traits culturels sont apparus sur notre territoire, dans nos modes de production et de consommation ? Dans nos manières de nous déplacer ?

Chacun peut en juger sur son territoire. En ce qui nous concerne, nous avons eu, Olivier Bianchi, président de la Métropole, et moi, la conviction que nous devions aller plus loin et plus fort et, pour cela, rendre physiquement clair, palpable, sur une partie de la ville d’aujourd’hui, ce que sera la ville de demain. Nous avons ainsi lancé, après un temps de concertation et de préparation important, qui s’est étalé de 2016 à 2020 et après une validation électorale en mars 2020, le projet InspiRe.

Penser les mobilités comme une expérience sensible

L’heure que nous passons chaque jour à nous déplacer est d’abord une durée avant d’être une contrainte ou un plaisir ; c’est une durée sociale, à travers la ville, dans l’espace public, avec plus ou moins d’interactions et de sens mobilisés selon notre mode de déplacement.

À pied ou à vélo, spécialement dans le coeur urbain, rien ne nous sépare du dehors. Comme aménageurs de l’espace public, nous influons fortement sur ces sensations et perceptions : bruits, vues, trajectoires à choisir, risques, odeurs. En améliorant la fluidité et la sécurité, nous redonnons la liberté aux piétons et cyclistes de s’abandonner à leurs pensées ou de profiter de cet espace du dehors. En apaisant la circulation automobile, nous modifions aussi les bruits et réduisons les odeurs de gaz d’échappement. Le travail de façade à façade et la recomposition de l’espace urbain fabriquent une nouvelle ambiance. Avec InspiRe, c’est dans cet esprit que nous retouchons la ville, en traversant de part en part, d’est en ouest, intégralement, la métropole, sur 27 km. Cela se traduit matériellement par des trottoirs plus larges, des pistes cyclables, de la végétation, des mobiliers urbains composant des scènes variées, suivant la densité de population et la microrégion naturelle.

En transport en commun, nous sommes à la fois séparés du dehors par des vitres et mélangés à la foule. Nos sens nous renvoient à la promiscuité, à des mouvements qui nous sont extérieurs et auxquels nous devons nous adapter. Nous sommes parfois préoccupés d’un retard possible, d’une correspondance à ne pas manquer ou, au contraire, plongés dans notre monde intérieur de musique ou de lecture. Quand nous élaborons les réseaux, achetons les véhicules, concevons les infrastructures matérielles et immatérielles d’information, de jalonnements, de correspondances, nous ajoutons ou nous retranchons de la fatigue à l’usager, en améliorant le confort et en réduisant le stress. Avec InspiRe, nous avons cherché une certaine neutralité. Avec le choix de la propulsion électrique, le site réservé, la priorité aux feux : peu de secousses, un intérieur lumineux et peu sonore. Des mobiliers urbains simples, épurés, discrets, qui se repèrent, mais ne se donnent pas en spectacle. Un nouveau système d’information voyageur, accessible pour tous, qui rassure. Nous offrons aussi de nouvelles possibilités pour les habitants de se faire conduire – c’est un luxe – et donc de dédier ce temps de transport à une activité contemplative ou personnelle.

Si nous sommes en voiture – ce sera évidemment de moins en moins tout seul et de moins en moins de porte à porte –, nous percevons alors la ville, essentiellement, par la vue. Nous exerçons un effort de conduite et sommes également préoccupés par les risques d’embouteillage, d’accrochage, les déviations éventuelles, la recherche d’une place de stationnement. Pour nous, qui n’oublions pas que la voiture est le principal mode de déplacement, dans les conditions actuelles d’urbanisation qui se modifient sur le temps long, nous nous efforçons de compenser les augmentations de temps de parcours par une diminution de la fatigue. Nous fluidifions le trafic en réduisant les écarts de vitesse (c’est la ville à 30 km/h) et nous réduisons les détours en réinstallant des double-sens, à la place de deux ou trois voies à sens unique.

De manière générale, ce passage par le sensible nous oblige à penser le geste quotidien, l’individu et le groupe, pour qui nous réalisons l’aménagement. Que vivra-t-il ? À quoi a-t-il droit ? Qu’est-ce qu’il est juste de lui proposer et en fonction de quels critères ? Comment améliore-t-on le ressenti collectif, la qualité, l’accès ? Derrière chacune de ces questions, il y a de nombreuses orientations politiques. En réalité, comment pourrait-on provoquer un changement de comportement consenti par les citoyens si on n’associait pas sensation et représentation ?

Engager le débat, reconfigurer l’espace-temps, vers une société du « mieux » mobile

Pour conduire cette transformation urbaine qui permette de vivre pleinement la ville, nous nous sommes engagés de manière continue sur le temps long de deux mandats municipaux. Cet engagement installe sur de longs mois, dans le débat public et, par ricochet, dans les conversations familiales, amicales, professionnelles, une réflexion sur la mobilité. Conservatrices ou progressistes, avec des points de vue variés, ces conversations ou diatribes sont une manifestation d’un possible changement d’habitudes. C’est pourquoi, nous avons placé le dialogue, avec tous les habitants, au coeur de la conduite de projet, en choisissant de mener des concertations bien plus fournies que les standards, en durée et en volume, en déclenchant l’enquête publique à un stade d’études préliminaires avancées, avant d’avoir bouclé l’avant-projet, pour que le dialogue soit effectif et puisse être pris en compte dans la réalité des aménagements.
Notre projet de mobilité n’est pas que sensible, il est également social, pour que la ville profite à tous.

Derrière ce slogan de mobilité pour tous, on peut entendre plusieurs principes. Nous cherchons à fabriquer une société « mieux » mobile, et pas « moins » mobile. Nous cherchons à maintenir les temps de parcours et à mieux les répartir entre les modes et les gens. Nous cherchons à favoriser les modes réellement urbains – c’est-à-dire ceux qui nous font pleinement vivre la ville – et non pas à restreindre l’accès à la ville.

Le large univers de possibles qu’offre la ville ne vaut ainsi que s’il est effectivement possible, donc accessible, financièrement bien sûr, mais déjà et en premier lieu physiquement. Or, les lieux recherchés évoluent avec l’air du temps, la désirabilité. Le regard nouveau que nous portons à l’épuisement des ressources non renouvelables, à l’énergie, à la pollution façonne aussi ce que nous jugeons agréable et nos loisirs s’en trouvent modifiés.

Le transport joue ainsi un rôle déterminant dans ce qu’est la ville réelle, celle qui nous est effectivement accessible dans notre budget-temps et notre budget-prix. Nous avons déjà pu évaluer, quantitativement, ce que la tarification solidaire et la gratuité du week-end généraient de déplacements nouveaux pour des citoyens autrefois empêchés. En déployant davantage d’offres, à moitié sur les deux lignes de bus à haut niveau de service (BHNS) et à moitié sur le reste du réseau, nous agrandissons l’espace accessible d’une partie significative de la population et nous agrandissons la plage horaire où l’on peut être hors de chez soi. Par exemple, avec InspiRe, nous relions la ville de Clermont-Ferrand à celle de Cournon-d’Auvergne, où coule l’Allier qui est la grande rivière métropolitaine, toutes les 6 minutes, à l’heure de pointe, tous les jours de la semaine, de 5 h à 1 h du matin. Les bords de l’Allier deviennent plus accessibles, en particulier depuis l’ensemble des quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV), désormais tous situés le long d’une ligne forte.

En quelques mots, notre projet InspiRe constitue une proposition pour un changement de rapport à la ville, passant par le sensible, qui éclaire le bénéfice des transitions en cours.

Trouble dans le plan

Comme beaucoup d’intercommunalités Clermont Auvergne Métropole s’est engagée dans l’élaboration d’un plan local d’urbanisme, tout en interrogeant et réorientant la culture de la planification, voire l’injonction planificatrice, à l’épreuve de l’anthropocène.

Clermont Auvergne Métropole a lancé un plan local d’urbanisme (PLU) dès sa création, en 2018. C’était autant une façon d’assumer une compétence réglementaire, conférée par le législateur, que de donner du corps à son projet de territoire. Elle a dû le faire dans un contexte où préexistaient 21 documents d’urbanisme différents et peu convergents, première difficulté classique de la planification. Un autre défi est apparu rapidement, renforcé par l’adoption de la loi climat et résilience en 2021 : comment se placer dans une trajectoire de sobriété foncière, là où toute son histoire urbaine s’était inscrite dans l’étalement comme seule réponse au développement ? Plus fondamentalement encore, qu’est-ce que la situation anthropocène, les changements globaux et la crise de l’habitabilité changent à cet exercice ? Là où notre héritage culturel et technique est empreint de certitudes sur notre capacité à planifier, c’est-à-dire à maîtriser notre destin territorial, il convient peut-être d’interroger cette culture planificatrice pour la réorienter. Récit d’une tentative.

Faire paysage ensemble

La première démarche que nous avons entreprise consistait à apprendre à regarder ensemble le territoire en l’arpentant. Accompagnés de notre agence d’urbanisme et d’une jeune paysagiste, Charlotte Rozier, des élus de l’ensemble des communes ont ainsi participé à des ateliers in situ. Cette expérience, puis son travail photographique et graphique ont permis de nourrir un diagnostic paysager partagé, préalable à toute forme de projection commune. Il a conforté l’intuition du caractère emblématique de notre socle naturel constitué par la chaîne des Puys-faille de Limagne, premier bien naturel français inscrit au patrimoine mondial en 2018, et le val d’Allier, une des dernières grandes rivières sauvages en Europe. Il a aussi révélé des cours d’eau plus modestes, et souvent cachés, qui traversent et structurent le territoire d’ouest en est.

C’était enfin l’occasion d’être attentifs à la dimension anthropique de ce paysage avec des éléments remarquables, comme notre patrimoine industriel et ouvrier, mais d’autres qui heurtent le regard, comme la colonisation des coteaux par l’habitat pavillonnaire. Cela n’a pas manqué de questionner ce qu’ont produit les politiques et les plans d’urbanisme dans le contexte culturel de la fin du XXe siècle. Le résultat de ce travail fondateur a été double : d’une part, il a permis de faire disparaître des frontières communales artificielles pour révéler des liens, des interdépendances, des communs paysagers ; d’autre part, de prendre conscience de notre responsabilité collective dans leur transformation.

Prendre la mesure

Habiter une métropole de taille moyenne et blottie entre deux parcs naturels régionaux, au coeur du Massif central souvent décrit ou rêvé comme le « château d’eau de la France », aurait pu nous conduire à nous croire naturellement plus résilients que d’autres. Pour autant, l’ampleur des changements à l’oeuvre et leur mesure précise dans le diagnostic initial ont montré, au contraire, de grandes fragilités : une ressource en eau menacée et dont le partage est l’objet de controverses locales, des îlots de chaleur urbains qui rendent la ville invivable lors d’épisodes caniculaires de plus en plus fréquents, une artificialisation qui renforce l’impact des crues, elles aussi plus récurrentes… De ces constats partagés est né le questionnement central du projet d’aménagement et de développement durable : à quelles conditions notre territoire sera-t-il habitable en 2050 ? Pour le dire autrement, quels changements de direction sont nécessaires aujourd’hui pour préserver cette habitabilité ?

Changements de regards

À l’aune du vertige que nous ont posé ces questions, notre seule certitude, que je crois partagée, a été la nécessité vitale d’une réorientation. Elle est passée par une inversion du regard sur la « destination des sols », au-delà des injonctions du « zéro artificialisation net » (ZAN), les « espaces naturels, agricoles et forestiers » – qui, dans nos imaginaires, constituaient essentiellement une réserve d’urbanisation – sont devenus des communs précieux, alors même qu’ils représentent encore, et c’est heureux, les deux tiers de la surface du territoire métropolitain. Ils ont rendu crédibles une perspective de préservation significative de biodiversité, la constitution d’un support pour une production alimentaire locale ou encore la possibilité d’une coexistence pacifiée avec les vivants non humains.

Cela a impliqué d’interroger notre représentation de la hiérarchie urbaine : dans cette nouvelle perspective, la frange devient le coeur de nos préoccupations, là où le centre, jadis puissant, s’avère un colosse aux pieds d’argile. Réduire les enveloppes ne suffit plus, il faut tracer la frontière de la ville et réinvestir les tissus déjà habités avec d’autres outils, d’autres modèles. L’équation s’avère complexe dans la mesure où cela induit aussi de ne pas fragiliser par la densification un environnement urbain déjà très artificialisé. Les nouvelles règles devront donc fonder un art de la bioclimatique urbaine contextualisée, prendre en compte les corridors et les réservoirs de biodiversité autant que les vents dominants ou l’orientation des façades.

Changements de pratiques

Pour réussir cette réorientation, nous nous sommes interrogés sur les notions même de plan et de règles. L’idée d’élaborer un projet de territoire de long terme, dont on évaluerait les résultats dans une décennie, n’était plus satisfaisante pour nous, si elle l’avait déjà été. Tout comme l’illusion que des règles mathématiques, comme les coefficients de pleine terre ou de biotope, pourraient produire par elles-mêmes des effets suffisants sans prendre en compte l’existant, le « déjà-là ». Ou encore, la croyance que le rôle de la collectivité pouvait se résumer à vérifier leur bonne application une fois que de telles règles seraient adoptées.

Nous avons donc proposé trois changements de posture. Premièrement, si la trajectoire est bien la question, il faut pouvoir mesurer que nous l’empruntons et ajuster quand c’est nécessaire, c’est donc dans l’évaluation/modification in itinere qu’est la clé d’un plan efficace. Notre PLU prévoit ainsi la présentation d’une évaluation environnementale annuelle à l’assemblée métropolitaine, avec des propositions de modification des règles pour tenir la trajectoire, notamment dans l’adaptation au changement climatique.

Deuxièmement, les règles d’urbanisme doivent atterrir, c’est-à-dire ne plus s’exprimer seulement dans des valeurs absolues, mais aussi dans des valeurs relatives qui prennent en compte l’existant, la réalité du sol. L’idée est que chaque porteur de projet se plie à une évaluation avant/après au regard du maintien des grands équilibres écosystémiques. Cet exercice produit une donnée précieuse qui, agrégée, pourra nourrir l’évaluation évoquée
précédemment.

Troisièmement, la collectivité se doit d’acculturer les acteurs et d’accompagner les projets plus que de se satisfaire de produire seulement de la norme. Elle doit, en fait, partager le fardeau de la réorientation écologique avec l’ensemble des parties prenantes de l’acte d’aménager ou de construire, y compris les habitants. Cette action culturelle d’un nouveau genre est une condition de l’acceptabilité sociale d’une planification écologique.

Pour un urbanisme du tact et du soin

Ces nouveaux champs impliquent de nouvelles ingénieries urbaines, au sein des services qui administrent les plans et instruisent les autorisations de droit du sol, mais aussi dans les agences d’urbanisme qui les accompagnent dans cette tâche. Ce travail essentiel réclame une humilité refondatrice, car si nous mesurons les limites des modèles du passé et si nous percevons des pistes pour les surmonter, ce ne sont pas des recettes qu’il suffirait d’exécuter. L’urbanisme a besoin de tact et de tacticiens, de soin et de soignants.

 

«Nous sommes en train d’inventer les refuges de demain»

ntre danse et philosophie, la plénière de clôture a démarré par un échange [1] avec Stéphane Cordobes, directeur général de l’agence d’urbanisme Clermont Massif central (AUCM).

Pourquoi avez-vous décidé d’ouvrir cette dernière journée par deux pièces de danse contemporaine [2] et une lecture d’un extrait de Vivre avec le trouble, de la philosophe américaine Donna Haraway ?

L’introduction de Vivre avec le trouble de Donna Haraway est d’une force saisissante : en quelques lignes, la philosophe nous plonge dans le monde anthropocène en mettant au premier plan une dimension que l’on préfère ignorer : le trouble. L’épreuve à laquelle est confrontée l’humanité est vertigineuse et profondément troublante. Troublante parce qu’elle menace les conditions d’habitabilité de la planète et souligne notre vulnérabilité ; troublante aussi parce qu’elle souligne combien nous sommes démunis, avec nos cadres de pensée et d’action, pour comprendre notre situation et y faire face.

Ce que nous voulions exposer lors de cette rencontre, c’est que ce trouble n’est pas secondaire par rapport à cette menace et cette limite. Il est consubstantiel d’un problème dont la réponse dépend aussi de notre capacité à appréhender sa dimension sensible, à le traiter non seulement avec notre puissance technique et notre intelligence analytique, mais aussi avec nos émotions et nos corps, nos imaginaires et nos attachements, nos savoirs sensibles justement. Le trouble ne doit pas être un obstacle que l’on tait, mais au contraire un levier que l’on active. Alors que la tempête Frederico causait d’importants dégâts à Clermont-Ferrand et bouleversait le déroulement de la rencontre, prouvant par l’exemple que la menace anthropocène est déjà là ; alors que nous interrogions la capacité de l’aménagement et de l’urbanisme à se réinventer pour répondre au nouvel enjeu d’habitation terrestre, les performances de Frank Micheletti et de Joanne Leighton opéraient cette transmutation : leurs danseuses et danseurs incarnaient, certes, la fragilité de nos mondes, mais, plus encore, la puissance des corps et des liens, de nos capacités collectives de mouvement. Leurs chorégraphies nous ont fait éprouver la possibilité de la réorientation et offert, provisoirement, un magnifique refuge.

Stéphane CORDOBES, lors de la plénière de clôture de la 44e rencontre FNAU © Félix de Malleray

Pourquoi avoir créé un pont entre les questions culturelles et celles de
réorientation écologique ?

Parler de « pont » est trompeur. L’image sous-entend que les questions culturelles et la réorientation écologique relèveraient de deux rives séparées qu’il s’agirait par une prouesse technique de relier : or, la réorientation écologique des territoires est fondamentalement culturelle. Il ne s’agit donc pas d’inventer un pont pour les réunir, mais, au contraire, de se décentrer, de sortir de la logique fonctionnaliste et de renoncer à l’artefact moderne qui conduit à se les représenter séparés. Aménager les territoires, avant de constituer un champ d’expertise et d’ingénierie, est le geste culturel commun qui nous permet de modeler nos milieux de vie pour les rendre habitables et susceptibles de satisfaire nos besoins en tant qu’espèce et société. Ce geste, dans sa tessiture moderne, réussit le monstrueux exploit de détruire les milieux – et tous ceux qui les animent – avec lesquels nous devons nécessairement composer pour édifier nos territoires de vie.

La réorientation écologique des territoires, c’est le réagencement de ce geste culturel aménagiste et des régimes de cohabitation qu’il informe, pour mieux tenir compte de nos dépendances et attachements terrestres et nous assurer que nos territoires de vie demeurent viables. C’est, d’un côté, reconsidérer cette pesanteur que dans nos fictions modernes les plus
folles nous continuons à mépriser : atterrir, comme l’affirmait Bruno Latour, auquel la rencontre rend évidemment hommage ; mais, c’est, de l’autre, retrouver la légèreté des dynamiques de création, d’adaptation et d’évolution qui sont le propre du vivant. Le même parlait alors d’engendrement.

On le voit, le choix de la danse pour constituer le fil rouge de cette rencontre n’a rien de hasardeux. Qu’est-ce que danser sinon un acte artistique de cohabitation qui, par nécessité, joue avec la pesanteur tout en expérimentant sans cesse, à force de légèreté, de nouvelles spatialités qui émeuvent ? De là à supposer que les aménageurs et urbanistes de demain devront se faire danseuses ou danseurs pour relever l’enjeu anthropocène, il n’y a qu’un pas, que cette rencontre a tenté de mettre en scène.

 

“Les agences doivent être les maîtrises d’ouvrage des enquêtes coopératives”

Après une performance scénique [Blue Marble Obsession] qui a marqué les esprits, Michel Lussault reprend le micro pour une masterclass animée par Stéphane Cordobes, directeur général de l’agence d’urbanisme Clermont Massif central (AUCM). Un temps d’échange autour des questions anthropocènes placé sous le signe de l’optimisme.

À l’issue de votre performance hier, vous nous avez promis que cette deuxième partie du récit serait plus joyeuse et centrée sur la réinvention de nos modes de vie. Vous avez mis en avant la question des productions de savoirs qui étaient dépassées par la situation. Qu’est-ce que cela signifie ?

Commençons par rappeler des éléments de lucidité. La lucidité ne signifie pas le désespoir, mais elle est impérative. L’optimisme est important, mais pas au prix de l’oubli de la lucidité. Elle nous conduit à un constat simple : il y a deux grands mouvements d’englobement qui concernent l’intégralité des espaces-temps et qui se mettent en système.
D’une part, il y a une urbanisation planétaire, qui n’est pas seulement démographique, paysagère et géographique. C’est un processus de mutation des formes et des cadres de vie des humains en société. Toutes les réalités humaines et non humaines de la planète sont aujourd’hui urbanisées. Pensons l’urbanisme comme ce qui résulte d’un processus d’urbanisation d’englobement planétaire. Où que vous résidiez, vous êtes concernés par cet englobement. D’autre part, nous sommes face à un changement global qui met en lien quatre phénomènes : le dérèglement climatique, la crise de la biodiversité, le stress sur les ressources et le bouleversement des métabolismes. Toutes les réalités humaines et non humaines sont intégrées dans ce changement. Il n’y aura pas d’espace à l’abri ou d’espace de secours.
Comment ces deux systèmes se lient-ils ? L’urbanisme planétaire vectorise le changement global, c’est pour cela que nous avons développé le concept d’« urbanocène ». Dès que les populations s’urbanisent, leur régime alimentaire change, il est plus carné et consommateur de produits agro-industriels. Sa production implique une exploitation des écosystèmes et conduit, entre autres, à la déforestation et l’assèchement des zones humides.
Nous sommes à un moment clé où nous commençons à connaître ces retours de pression : vagues de chaleur, mégafeux, sécheresses extrêmes, bouleversement de la relation au vivant qui expliquent l’apparition de nouveaux pathogènes. Il faut reconnaître que nous avons échoué à habiter cette Terre. Comment en sommes-nous arrivés là ? La lucidité exige que nous nous posions cette question. Il ne s’agit pas de trouver des boucs émissaires, mais de regarder les conséquences que cela provoque au regard de la justice sociale et environnementale. Les
plus pauvres et les plus faibles sont les plus exposés aux médiocrités des conditions de vie et à la dégradation des environnements. Arrêtons le faux débat « Fin du monde, fin du mois », c’est le même combat ! Je ne suis pas favorable à la désurbanisation, on ne peut pas sortir de cet englobement. Mais nous pouvons faire évoluer ses conditions et inventer d’autres urbanités. Dans les agences, vous êtes en première ligne de tout ça. Vous-mêmes dans votre for intérieur vous ne pouvez pas manquer de voir ce mur.

La façon dont nous habitons la Terre est bien une question culturelle. Nous devons réinterroger notre pratique de l’urbanisme et de l’aménagement. Quels conseils peut-on donner aux urbanistes pour amorcer cette révolution ?

La culture est ce qui nous permet de définir nos existences et d’en créer le sens. C’est le processus de construction de notre habitation. Il faut l’entendre au sens originel qui renvoie à l’espace et au temps de vie d’une espèce. L’urbanisme est affaire de sensibilités, d’affects et d’imaginaires. Il y a un enjeu dans l’urbanisme contemporain qui est de se réapproprier totalement le sensible.
Le culturel s’intéresse à la production du sens. Peut-être faudrait-il admettre que nous sommes dans un monde tellement complexe qu’il peut y avoir plusieurs significations d’un même phénomène. Cela conduit à refuser a priori qu’il n’y ait qu’une seule solution fixée. En particulier, ces lignes d’ingénierie que nous avons l’habitude de faire fonctionner pour arriver à des solutions que nous présentons comme optimales et fondamentales.

C’est l’une des difficultés que nous avons aujourd’hui dans l’action : admettre cette pluralité des significations qui refuse une solution unique. C’est un enjeu de connaissance et d’expérimentation autour de cette réappropriation, par nos métiers, de la question du sensible et de la façon dont on met le partage. Si on ne fait pas ça, on se condamne à être des administrateurs de la procédure. L’anthropocène oblige à redistribuer toutes les cartes.

Stéphane CORDOBES (à g.) et Michel LUSSAULT (à dr.). © Félix de Malleray

L’enquête pourrait-elle devenir un dispositif de production de savoirs et d’actions ?

Depuis que je m’intéresse à l’anthropocène, je n’ai jamais autant appris. Adoptons ensemble ces nouvelles manières de faire avec joie. Une première piste consiste à ne plus considérer l’espace comme une surface à équiper. Délaissons les approches géométriques et économétriques, car cette idée est la base de la conception moderne et occidentale du foncier. L’espace géographique sur lequel vous allez devoir travailler se compose d’interdépendances systématiques. Dès que vous activez un de ses composants, vous activez en retour des rétroactions sur l’ensemble du système de l’interdépendance.
Tout aménagement local est global. L’ensemble des liens d’interdépendance est activé par cet aménagement local. Il faut avoir une vigilance globale. Aujourd’hui, lorsque vous aménagez un
espace urbain dans une zone exposée aux vagues de chaleur, si vous ajoutez de la pleine terre, il faut que vous intégriez le fait que les vagues de chaleur vont modifier l’espace bactériologique.
Une deuxième piste consiste à entrer dans l’urbanisme par l’espace hérité. Je suis pour un urbanisme sans plan. Je milite pour l’abandon de la planification et du projet. Je pense qu’ils nous piègent et nous incitent à d’abord regarder les espaces et la projection des entités qu’on va pouvoir faire. Nous sommes dans la production de significations sur ce que cohabiter veut dire. L’implication habitante est absolument fondamentale. Pour cela, il faudra enquêter sur les gestes de cohabitation, et partir d’une méthode anthropologique. Il faut impliquer les habitants dès le départ. Les agences d’urbanisme doivent être les maîtrises d’ouvrage des enquêtes coopératives, pour faire en sorte que le public se constitue autour de problèmes de cohabitation. Ce n’est pas abstrait du tout. Vous pouvez le faire via des méthodes connues, nous en sommes capables. Bien sûr, cela heurte de front l’urbanisme réglementaire. Nous ne pouvons pas continuer vingt ans avec cette administration : l’empilement des normes, les prescriptions nationales, la contradiction des systèmes normatifs, ce n’est plus possible.

Se dirige-t-on vers un urbanisme apprenant, au centre duquel les agences auront un rôle de communication ?

Apprendre consiste à se mettre en situation et se faire dépasser par ce qu’on ignore et qu’on ne maîtrise pas. Apprendre, c’est le contraire du processus de contrôle. C’est entrer dans l’«incontrôlé». C’est pour ça qu’il faut des cadres aux apprentissages.
Apprendre, c’est accepter qu’il y ait du trouble dans tous les genres. Les agences d’urbanisme doivent devenir ces coopératives d’enquête qui vont orchestrer les processus d’apprentissage
coopératifs.
Vous allez vous-mêmes vous troubler par ce processus, bon courage ! Vous allez déranger les certitudes, inquiéter les sachants, ceux qui croient savoir ce qui est bon. Je n’ai pas de réponse à apporter aux questions que je pose. Ne croyez pas ceux qui pensent avoir une réponse, justement, le processus que je vous propose d’engager est un processus d’expérimentation. Le grand défi que nous avons est de rouvrir le champ des possibles et de réaccepter la pluralité. Réaccepter cette pluralité culturelle et la pluriversalité des références est plus difficile pour nous, Occidentaux modernes, car nous avons été biberonnés à l’idée que nous avions toujours raison. Les agences peuvent et doivent parvenir à cette scénarisation des devenirs. Au sens de Gilles Deleuze, les devenirs possibles, c’est ce qui n’est jamais écrit par avance. Nous ne sommes plus de simples administrateurs de projets.

Retours sur la 44ème rencontre FNAU

Il y a quelques mois, vous étiez plus de 900 participants à nous rejoindre à la Comédie de Clermont-Ferrand pour la 44ème rencontre nationale des agences d’urbanisme « No cultures, no futures ! Pas de réorientation écologique sans recomposition culturelle des territoires ».

Aujourd’hui, nous sommes heureux de partager avec vous différents témoignages de ce grand rendez-vous, qui a marqué une étape significative dans l’histoire de l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central et dans nos travaux et réflexions collectifs autour de l’intérêt des approches culturelles et sensibles dans les projets de transitions urbaines et territoriales.

Pendant trois jours, la Comédie de Clermont-Ferrand fut notre refuge pour écouter, apprendre et discuter, pour enquêter, expérimenter et atterrir, pour partager et nous émouvoir, littéralement  « nous mettre en mouvement ». Conférences, débats, performances, expositions, explorations, dégustations, danse : retrouvez l’essentiel de cette joyeuse expérience de co-habitation anthropocène au fil des pages du hors-série Urbanisme.

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Plénière d’ouverture, master class de Michel Lussault, exploration « urbanisme culturel », plénière de clôture, revivez les temps forts de la rencontre dans leur intégralité à travers une série de 10 podcasts.

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Invitée par l’Agence à apporter un témoignage sur la 44e Rencontre nationale des agences d’urbanisme, Lou Herrmann a écouté, regardé, capté les ambiances, les paroles, les situations… En assumant pleinement le point de vue subjectif du spectateur et de l’artiste, ses dessins saisissent des instants qui, assemblés, offrent de nombreux microrécits possibles de l’évènement.

> Consulter le carnet “Regard déssiné” de Lou Herrmann

Podcasts de la 44ème rencontre nationale des agences d’urbanisme « No cultures, no futures »

Revivez les temps forts de la 44ème Rencontre nationale des agences d’urbanisme, organisée par l’AUCM et la FNAU, du 15 au 17 novembre 2023 à la Comédie de Clermont-Ferrand.

Comment changer nos régimes de sensibilité et d’intelligibilité, ré-informer nos imaginaires, comment transformer notre rapport au monde sinon en activant le levier culturel ? Comment aménageurs et urbanistes sont-ils susceptibles de se saisir des outils de l’urbanisme culturel, compris au sens large, pour travailler le champ cognitif autant/en même temps que les espaces ?

Passoires thermiques : de la nécessité d’unir nos efforts en Auvergne-Rhône-Alpes !

Pour accélérer la rénovation énergétique et limiter la précarité qui en résulte, la loi Climat et Résilience du 22 août 2021 prévoit l’interdiction progressive d’ici à 2034 de la mise en location des logements énergivores dits « passoires thermiques »[1]. Cette interdiction basée sur l’étiquette énergétique issue du Diagnostic de Performance Énergétique (DPE) du logement devrait fortement impacter le marché locatif. Elle s’inscrit également dans un objectif de sobriété foncière liée au Zéro Artificialisation Nette (ZAN), en obligeant à optimiser l’usage du parc de logements existant. La lutte contre les passoires thermiques constitue dès lors un défi d’ampleur, mobilisant l’ensemble des politiques publiques du logement, de l’urbanisme et de la maîtrise de l’énergie.
Afin d’appréhender les impacts de cette mesure, le réseau des quatre agences d’urbanisme d’Auvergne-Rhône-Alpes (Urba4) et l’ADEME ont proposé un cadre de réflexion et d’échanges aux collectivités, EPCI et acteurs de l’habitat de la région à travers la réalisation d’une étude dédiée, amorcée en 2022 et clôturée par un séminaire le 5 décembre 2023 [2].
Deux problématiques ont guidé les travaux et réflexions du groupe : quels sont les principaux impacts et enjeux de l’interdiction annoncée de mise en location ? Quels leviers peuvent être activés par les territoires pour agir sur les passoires thermiques ?
Pour y répondre, deux approches ont été déployées. Tout d’abord la quantification et la cartographie du phénomène à l’échelle régionale, pour permettre une meilleure connaissance et un potentiel suivi des logements étiquetés F et G [3]. En parallèle, l’organisation de groupes de travail et d’échanges sur les politiques publiques mobilisables et re-mobilisables pour agir sur ces logements, selon deux situations territoriales diversifiées : un groupe pour les territoires ruraux, un groupe pour les métropoles de la région AURA.

Vers une contraction massive du parc locatif privé en Auvergne-Rhône-Alpes ?

Selon les résultats du travail d’estimation mené dans le cadre de l’étude Urba4 [4], plus d’un million de logements seraient des passoires thermiques F et G à l’échelle régionale, soit 21 % du parc de logements. Ces passoires sont particulièrement nombreuses dans le parc de logements antérieur à 1975 (avant les premières réformes thermiques), où plus d’un logement sur 3 aurait un DPE F et G, mais aussi dans les logements de petites surfaces : 27,1 % de passoires estimées parmi les maisons de moins de 80 m² et 24,8 % parmi les appartements de moins de 60 m². A noter sur ce dernier point que les récentes annonces gouvernementales sur un réajustement de la méthode de calcul du DPE en faveur des petites surfaces, actuellement discriminées, pourraient réduire la part de passoires thermiques parmi ces logements[5].

Le parc locatif privé devrait être le segment du parc locatif le plus impacté par la réglementation, les logements y étant moins souvent réhabilités que dans le parc social. En Auvergne-Rhône-Alpes, 147 000 logements – soit 19,3 % du parc locatif privé – sont estimés être des passoires thermiques (F et G). Parmi ces logements, 60 000, soit 40 % d’entre eux, se situent au sein des quatre métropoles de la région. En volume, les passoires thermiques se concentrent ainsi sur les espaces urbains denses, où un enjeu de massification de la rénovation énergétique apparaît. Pour autant, en pourcentage de parc, les secteurs ruraux et de montagne sont amenés à être plus impactés. Le parc locatif privé étant généralement faible dans ces zones, l’interdiction de location, même de peu de logements, impactera fortement l’offre locative disponible sur ces territoires. Les conséquences et enjeux liés à l’interdiction de mise en location des passoires thermiques sont donc bien distincts selon les territoires.

De la nécessité d’engager une  démarche de rénovation du parc locatif privé

Les acteurs rencontrés lors de l’étude mettent en avant plusieurs enjeux liés à cette réduction annoncée de l’offre locative privée. Les solutions d’accompagnement existantes sont jugées insuffisantes au vu du volume de passoires thermiques à rénover, et la massification nécessaire de la rénovation thermique des logements apparaît difficile à mettre en œuvre. 

D’autres freins à une rénovation significative du parc locatif privé sont évoqués : capacité des propriétaires à réaliser des travaux  -par manque de ressources financières ou difficultés à se lancer dans des travaux-, difficultés à faire voter les travaux dans les copropriétés, absence de budget suffisant dans les collectivités pour accompagner financièrement cette rénovation par le biais de subventions complémentaires de celles de l’Etat.

Sans possibilité de réaliser les travaux nécessaires pour continuer à louer leur bien, les propriétaires-bailleurs pourraient adopter différentes stratégies : la mise  en vente de leur logement, qui interroge la capacité de l’acquéreur à réaliser les travaux et fait donc peser un risque de voir augmenter le nombre de propriétaires-occupants en précarité énergétique ; le report vers la location touristique du bien, le parc touristique n’étant pas concerné par l’interdiction de mise en location ; la mise en vacance du bien, par un désengagement du propriétaire qui ne souhaite ni vendre, ni réaliser de travaux ; le non-respect de l’interdiction et la mise en location du bien auprès de ménages précaires. 

La sortie massive de logements du parc locatif privé pourrait également avoir des répercussions sociales. Les passoires thermiques du parc privé sont souvent des logements occupés par des ménages relativement modestes. La faible qualité thermique de ces logements  maintient leurs loyers à des niveaux plus accessibles, ce qui confère à ce parc un rôle de parc social « de fait ». Dans ce contexte, la contraction du parc locatif privé pourrait accentuer les difficultés de logement de ménages modestes, qui se reporteront vers le parc social, contribuant à en accentuer la tension.

Globalement, la réduction probable de l’offre locative privée du fait de rénovations thermiques  insuffisantes, pourrait accentuer la tension sur les marchés locatifs. Dans un contexte de sobriété foncière, le développement d’une offre dans le neuf suffisante pour combler le retrait des passoires thermiques du parc n’est toutefois pas une solution envisageable. Ainsi, afin de maintenir une offre locative à la hauteur des besoins, les territoires n’ont d’autres choix que d’identifier des  leviers pour agir sur les passoires thermiques.

Divers leviers mobilisables et re-mobilisables par les territoires pour agir sur les passoires thermiques

Lors des groupes de travail, les acteurs mobilisés ont, au travers de leurs retours d’expériences, mis en avant plusieurs leviers pour agir sur les passoires thermiques. 

Premier levier, planifier, pour intégrer la rénovation énergétique dans des stratégies territoriales globales : les stratégies de lutte contre les passoires thermiques développées par les territoires nécessitent, pour plus d’efficacité et de cohérence avec l’ensemble des politiques du territoire dans un contexte de sobriété foncière, d’être inscrites dans les différents documents d’urbanisme (Plan Local d’Urbanisme Intercommunal, Programme Local de l’Habitat…) afin d’avoir une vision territorialisée de la rénovation et de cadencer celle-ci dans le temps. Ces démarches de rénovation peuvent aussi s’inscrire dans des stratégies plus globales de revitalisation des territoires (Action Cœur de Ville, Petites Villes de Demain…), notamment dans les secteurs plus ruraux, pas toujours dotés de documents d’urbanisme.

Deuxième levier, inciter et accompagner la rénovation énergétique par un appui à des dispositifs d’accompagnement complets (financier, technique et administratif) à destination des particuliers, mais également des professionnels de l’immobilier. 

Troisième levier, contraindre, pour remobiliser des biens et enclencher une dynamique de rénovation énergétique : des outils tels que le permis de louer [6] ou la taxe sur les logements vacants,  au-delà de leur caractère coercitif, sont avant tout des portes d’entrées pour enclencher auprès des propriétaires de logements énergivores une dynamique de rénovation énergétique, voire anticiper des situations de dégradation.

Plus globalement, un besoin d’améliorer la connaissance des logements en situation de passoires thermiques pour développer des outils adaptés est également apparu : l’ensemble des acteurs fait le constat de l’existence d’une multitude de sources de données et d’outils, rendant la connaissance du phénomène peu lisible et peu précise. Ils soulignent ainsi l’intérêt de disposer d’un outil harmonisé de connaissance des passoires thermiques pour proposer des solutions de rénovation adaptées aux caractéristiques de chaque territoire. 

Si ces différents leviers ne sont pas mobilisables de la même manière par l’ensemble des territoires – les territoires ruraux par exemple n’étant pas tous dotés de documents d’urbanisme leur permettant de planifier la rénovation – tous mettent en avant la nécessité de s’appuyer sur une stratégie globale et un écosystème d’acteurs pour mettre en œuvre une rénovation efficiente, à la hauteur des enjeux soulevés par l’interdiction de mise en location des passoires thermiques.

Unir les efforts pour lutter contre la rénovation énergétique paraît ainsi une nécessité.

La recré-action fait son chemin, en reconsidérant la place du vivant dans la fabrique urbaine

Réintroduire le vivant dans les cours d’écoles

La cour de l’école primaire de Châteaugay a constitué le premier arrêt de cette balade. A cette occasion, Thomas Weibel, conseiller délégué à la ville de Clermont-Ferrand en charge de la végétalisation des cours d’école et Elodie Sauzède, chargée de mission Nature en ville à la ville de Clermont-Ferrand ont présenté à deux voix le projet “Respire la récré” qui consiste à redonner une place à la nature dans les cours d’école clermontoises. 

Issu d’une promesse électorale forte, ce projet hérite du constat selon lequel les cours d’école sont inadaptées aux besoins des enfants, tant en termes de développement social, humain et cognitif qu’en termes de motricité. Réintroduire le vivant dans ces espaces a des effets très positifs pour le développement des compétences motrices des enfants, la pratique de l’activité physique mais aussi pour le confort de tous, en rafraîchissant les espaces extérieurs. Deux dimensions de projets et d’enveloppes budgétaires qui y sont consacrées ont été prévues. Dans le cas des projets les plus modestes, la co-construction avec l’ensemble des personnes fréquentant les établissements concernés, principe opérationnel général, se double de leur participation active. Enseignants, animateurs périscolaires, parents d’élèves et élèves sont invités à contribuer aux travaux, aux plantations et aux transformations des espaces. La transformation progressive des cours d’école donne des résultats très positifs et le projet gagne, suite à des premières expériences, en fluidité et en capacité d’essaimage. 

Mieux comprendre les arbres pour en faire nos alliés face au changement climatique

Dans un second temps, Thierry Ameglio, directeur de recherche à l’UMR PIAF, a présenté le travail de son laboratoire de recherche sur la “Physique et Physiologie Intégrative de l’Arbre en environnement Fluctuant” (PIAF) au groupe rassemblé dans le parc Jay. Spécialisé depuis plusieurs années sur la question de la végétation en ville, les travaux de ce laboratoire s’intéressent aux effets sur tous types d’arbre des conditions environnementales particulièrement contraintes que les environnements urbains proposent aux sujets : sol limité, chaleur émanant des bâtiments… Le PIAF participe ainsi actuellement à plusieurs expérimentations destinées à éclairer les choix d’avenir pour les plantations nouvelles au regard du contexte climatique et de la résistance connue des espèces végétales. Thierry Ameglio a partagé avec le groupe l’exemple de l’observation en cours sur les arbres du quartier Saint-Jacques à Clermont, exposés à de nouvelles conditions de vie suite à la destruction de la “Muraille”. Une instrumentation permet de suivre, par des capteurs positionnés sur les sujets observés, le bien-être et le niveau de stress hydrique auquel ils sont confrontés. Thierry Ameglio a ainsi fait remarquer qu’une suite de jours chauds sans précipitations avait permis d’observer une réduction du diamètre des branches de ces arbres. 

Se mettre à la place des arbres, une manière de sortir d’une approche utilitariste ?

En guise de transition vers le moment de la séance consacrée à la balade sensible, Stéphane Cordobes, directeur de l’Agence d’Urbanisme Clermont Massif central a noté le maintien d’une vision très utilitariste des végétaux dans les présentations proposées : les arbres sont considérés pour leur intérêt pour le confort des humains et utilisés pour les apports en matière de qualité de vie induits. La transformation culturelle importante que le contexte d’urgence écologique, climatique et sociale impose impliquerait cependant davantage de lier de nouvelles relations avec la végétation et les animaux en redéfinissant la nature de nos cohabitations, de nos liens et du partage des ressources nécessaires aux besoins du vivant, toutes espèces confondues. 

Mentionner, comme l’a fait Thierry Ameglio, l’existence d’un “cri de l’arbre” lorsque celui-ci est soumis à des événements stressants peut-il contribuer à nous relier davantage à ces vivants non humains ? C’est ce que la balade sensible s’est attachée à produire, en invitant les participants à se mettre “dans la peau d’un arbre” et à imaginer ce que les arbres nous diraient s’ils partageaient le même langage que nous. Cette expérimentation a été perturbée par une collision entre un véhicule et un chien à proximité du groupe. Cependant, cette expérience commune a mis l’accent sur plusieurs notions telles que la fragilité du vivant et l’insécurité et la conflictualité des espaces urbains. L’acceptabilité sociale, qui préoccupe les acteurs du territoire, a également constitué un fil rouge de cette séance. Entre des riverains qui s’opposent parfois à laisser davantage d’espace aux végétaux, la pression foncière, des demandes toujours croissantes d’espaces à urbaniser et les limites des outils réglementaires et de leur application, les élus ont exprimé un certain découragement quant à leur capacité à protéger les végétaux et à contribuer à la transformation des imaginaires et au développement de nouvelles formes de relations et d’interactions avec la végétation et les animaux. 

En conclusion, les participants ont exprimé une volonté de transformer les manières de travailler et d’être au monde, notamment en partant du PLU de la Métropole, non comme un document figé mais comme un lieu de réflexion et de mise en oeuvre susceptible de recevoir des ajustements et nécessitant, de ce fait, un travail collaboratif en continu à maintenir sur la durée de son exécution.