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Podcasts de la 44ème rencontre nationale des agences d’urbanisme « No cultures, no futures »

Revivez les temps forts de la 44ème Rencontre nationale des agences d’urbanisme, organisée par l’AUCM et la FNAU, du 15 au 17 novembre 2023 à la Comédie de Clermont-Ferrand.

Comment changer nos régimes de sensibilité et d’intelligibilité, ré-informer nos imaginaires, comment transformer notre rapport au monde sinon en activant le levier culturel ? Comment aménageurs et urbanistes sont-ils susceptibles de se saisir des outils de l’urbanisme culturel, compris au sens large, pour travailler le champ cognitif autant/en même temps que les espaces ?

44e rencontre nationale des agences d’urbanisme : “NO CULTURES NO FUTURES”

” NO CULTURES NO FUTURES ! PAS DE REORIENTATION ECOLOGIQUE SANS RECOMPOSITION CULTURELLE DES TERRITOIRES “

Au déni succède le vertige. Au refus de voir le monde s’effondrer – avec un climat qui s’emballe, le vivant qui s’étiole, des ressources qui s’épuisent et des inégalités qui se creusent – s’ensuit la désorientation. Redevenue vulnérable et privée  des repères forgés par la modernité, l’humanité va devoir réinventer ses manières de vivre sur terre.

Le changement global n’est pas une crise passagère. Des ajustements techniques, économiques ou sociaux isolés ne suffiront pas à retrouver « les équilibres d’antan » comme les discours sur les transitions et la résilience le laissent parfois supposer. La situation est vertigineuse parce que la réorientation écologique indispensable pour sauver l’habitation humaine de la planète promet d’être un moment historique de reconception des mondes et de réinvention de nos territoires.

C’est une profonde recomposition culturelle qu’il faut engager, si l’on entend par culture, l’ensemble des représentations et des récits, des codes et des pratiques, des valeurs et des attachements qui lient les collectifs humains à leurs milieux de vie. Cette recomposition culturelle est heureusement déjà perceptible si l’on prête attention à ses signaux faibles en matière d’agriculture, d’alimentation, de production, d’énergie, d’habitat, de mobilité, d’aménagement et d’urbanisme, de démocratie, de relations au vivant, etc.

Du côté des sciences et de l’art, ce sont de nouvelles pensées, de nouveaux savoirs, de nouveaux récits, de nouveaux imaginaires, de nouvelles sensibilités, de nouvelles émotions, de nouvelles relations entre humains, mais aussi non humains, de nouvelles expériences de vie et de cohabitation qui sont mises en scène. D’aucuns n’hésitent pas à parler de véritable Renaissance.

L’objet de cette 44e Rencontre des agences d’urbanisme est d’aborder la réorientation écologique des territoires au travers de cette recomposition culturelle. Pendant trois jours, du mercredi 15 au vendredi 17 novembre 2023, la Comédie de Clermont-Ferrand scène nationale  sera notre refuge pour écouter, apprendre et discuter, pour enquêter, expérimenter et atterrir, pour partager et nous émouvoir, littéralement  « nous mettre en mouvement ». Conférences, débats, performances, expositions, explorations, dégustations, danse : c’est à une joyeuse expérience d’émulation « punk » et de co-habitation anthropocène au cœur du Massif central que nous vous convions.

La soirée de gala de la 44ème rencontre des agences d’urbanisme : un métissage culinaire

Un menu cosmopolite concocté avec des chefs et des producteurs locaux

  • Soupe d’orge perlé réalisée par Jérôme Bru du restaurant Le Smørrebrød à Clermont-Ferrand
  • Caldo Verde d’Auvernha par Fred Pinto, chef aux Grandes Tables de La Comédie. 
  • Biryani d’Ejazz Houdijne, du restaurant le Jaiïpur à Clermont-Ferrand
  • Méchouia – oeuf poché de Sofien Habibi de l’Association du TerTerter au Terroir
  • Brochette de poitrine de porc laquée de Simon Deguirard du restaurant le 589-Bay. à Clermont-Ferrand
  • Chou farci par Lucas Texeraud de la Boucherie Durif
  • Fourme de Rochefort et Bleu d’Auvergne affinés par Olivier Nivesse, fromager
  • Croque en bouche par Martial Ray, pâtissier au Cendres
  • Pompe aux pommes d’Hervé Durif, la boulangerie Le Pistore. 

L’alimentation comme propos culturel

Par Eric Roux, L’Étonnant Festin [1]

La cuisine, et de manière plus globale, notre alimentation, offrent un formidable objet d’observation de ce que sont les respirations, tout comme les aspirations, de la manière dont veulent évoluer nos sociétés. Contraintes par un grand nombre de déterminants économiques, sociaux, religieux, juridiques et moraux, elles sont un espace de créations, d’expérimentations, et de dynamiques. En cela, nos pratiques de cuisine du quotidien, et nos manières de construire nos alimentations, sont le miroir et la rythmique de nos désirs de nourriture qui font culture. Oui, elles sont un fait social total. Et placer l’alimentation à l’intersection créative de regards multiples et divers, c’est admettre que “produire, transformer, conserver, distribuer et manger” sont avant tout un propos culturel. 

Une alimentation du droit du sol

Le dîner de gala du 16 novembre à la Comédie de Clermont-Ferrand scène nationale est conçu comme un voyage dans la cuisine actuelle d’Auvergne où cuisiniers et producteurs sont convoqués pour élaborer un menu, racontent une alimentation « du droit du sol ». Notre alimentation du quotidien s’enrichit de tous les apports, de plats, de façons de faire, mais aussi des produits, cuisinés et proposés par ceux qui ont choisi de venir travailler et vivre ici.

Ainsi, biryani, “caldo verde d’Auvernha”, méchouia, aux origines indienne, portugaise, maghrébine, racontent l’adoption, et la transformation de nos alimentations. Même si le riz vient d’ailleurs, la garniture aromatique du biryani et le fait qu’il soit cuisiné par Ejaz Houdijne, cuisinier du restaurant Jaipur, nous dévoile l’histoire de vie d’un pakistanais ancré dans le paysage auvergnat. Tout comme la soupe portugaise, le caldo verde, proche parente de la plus auvergnate des soupes au chou, joue une forme de créolité culinaire distillée par la très forte communauté portugaise d’Auvergne. Pour l’anecdote, les repousses de choux qui peuvent être à la base de cette préparation, appelées « grelos » au Portugal, se nomment « grelons » en occitan d’Auvergne et signent un cousinage alimentaire. Enfin, la méchouia, nous raconte aussi que poivrons et tomates, si éloignés de la tradition d’ici, sont aujourd’hui disponibles auprès des marchands au panier, jardiniers offrant le surplus de leur production familiale aux mangeurs sur les marchés clermontois.

Repenser les traditions culinaire à l’aune du changement global

Mais s’ouvrir au monde n’exclut en rien le fait que nous soyons tous « des transformateurs fidèles » de la tradition. La soupe d’orge perlé et le chou farci sont bien des marqueurs de notre mémoire alimentaire en Auvergne. Pourtant, notre mémoire du goût et les contraintes d’aujourd’hui nous engagent à remodeler et conjuguer au présent ces madeleines d’identité. Le chou, légume hivernal central d’une cuisine « pauvre et paysanne », s’il n’est plus la base de l’alimentation, permet bien de composer une nourriture plus frugale et végétarienne de notre cuisine d’aujourd’hui. L’orge perlé, orge débarrassé de son son, qui fut une des productions caractéristique des plateaux volcaniques du sud de l’Auvergne, retrouve une place dans la production et la cuisine d’aujourd’hui où céréales et légumes secs sont une solution où le carné doit laisser plus de place au végétal. 

Il faut goûter les paysages et imaginer des sources alimentaires plus inscrites dans la proximité et le local. Ce manger local est un enjeu majeur et favorise le soutien à l’économie de ceux qui élèvent, cultivent à proximité mais aussi de tous ceux qui exercent leur métier d’artisans de bouche en proposant charcuterie, fromages, conserves, valorisant productions et surtout savoir-faire locaux. La difficulté inhérente à une telle injonction se trouve dans la définition apportée au terme de proximité. Celle d’un produit brut, légumes, fruits ou viandes, est avant tout contrainte par la distance sur laquelle il peut être transporté dans les meilleures conditions et surtout au moindre coût, environnemental et pécuniaire. C’est une proximité, courte et rapide, réduisant le nombre d’intermédiaires. De manière différente, certaines productions, élaborées pour être conservées, et dont la technique d’élaboration permet de reporter leur consommation, ont vocation à s’inscrire dans une proximité plus élargie et aux distances de circulation plus importantes. 

Les fourmes de Rochefort et bleu d’Auvergne, fermiers et au lait cru, proposés pour le dîner de gala, sont une technique pour mettre en attente et transporter un lait toujours trop abondant pour être consommé frais. Fourme et bleu ne sont pas qu’une transformation au goût remarquable, ils sont aussi la possibilité d’allonger les distances de consommation et de partager un imaginaire gustatif.

Une cuisine populaire née de la nécessité du quotidien

En jouant sur des desserts de formes et d’histoires très différentes nous racontons bien l’importance de cette cuisine populaire qui puise son inspiration dans les nécessités du quotidien à varier nos alimentations et exploiter un répertoire nourri de la richesse des cuisines paysannes et des cuisines plus académiques. Une pompe, en occitan, désigne une sorte de brioche réalisée sur la base d’une pâte à pain enrichie d’oeufs, de crème et de matière grasse et pouvant s’agrémenter de tome, d’huile parfumée de noix, de grattons, résidus croustillant de la fabrication du saindoux ou bien évidemment de fruits. La pomme fut un des fruits les plus produits en Auvergne avec des variétés comme la feuillou, la blanche de Biozat ou l’armoise qui pourraient offrir un renouveau de l’arboriculture locale. Quant aux croques en bouche, ils sont bien une balise des repas de famille, de fêtes, de ce repas gastronomique des français labellisé par l’Unesco. 

En cela « La cuisine, fait social total », permet de percevoir tous les enjeux, toutes les évolutions et transformations sociales que nécessite une pratique au fil des jours et qui cherche à être en accord à toutes nos attentes et espoirs. Si elle est « bonne à penser avant d’être bonne à manger » c’est bien qu’elle est contrainte par ce qui nous fabrique culturellement, collectant un grand nombre de déterminants économiques, sociaux, religieux, juridiques et moraux. Cette cuisine populaire, cette alimentation pour tous, donne à imaginer et à expérimenter les enjeux du local, de l’ouverture au monde, de contraintes économiques satisfaisantes pour les producteurs et pour les mangeurs, tout en étant saine pour notre santé et en préservant écologiquement les espaces de production.

S’intéresser à notre alimentation comme un fait culturel et non comme une simple technique culinaire, permet ainsi d’embrasser l’ensemble des contraintes et des aspirations qu’elle déploie au quotidien dans les changements nécessaires de nos sociétés.

 

Rencontre CULTURE DE L’AMÉNAGEMENT DES TERRITOIRES : HIER L’ATTRACTIVITÉ, ET DEMAIN ? le 27 septembre à Clermont-Ferrand

Attractivité et compétitivité sont devenues au tournant du siècle les maîtres mots d’une culture de l’aménagement qui s’est alignée sur la logique de marché. Dans l’économie monde, l’explosion des flux et le règne de la croissance, auxquels les territoires doivent contribuer, ceux-ci n’ont plus d’autres choix que d’attirer résidents, entreprises, investisseurs, créateurs, travailleurs pour sortir du lot et tirer leur épingle du jeu. Il faut capter les ressources humaines, financières, cognitives, culturelles pour se développer et créer de la richesse. C’est à l’aune de cette habileté, moyennant l’avènement de classements nationaux et internationaux mesurant leur performance et les distinguant, que se jauge la réussite des territoires.

En matière d’attractivité, où en est Clermont Métropole ? C’est la question traitée dans le cadre de la plateforme locale de Popsu Métropoles et dont les travaux seront mis en débat à l’occasion de cette rencontre. Pour élargir la perspective, d’autres productions issues du programme de recherche national et associant les agences d’urbanisme des réseaux FNAU et URBA4 seront également convoquées. Car l’attractivité, au moment où le changement global s’impose et souligne les excès d’un modèle de développement sans limite, semble peu à peu descendre de son piédestal. N’est-il pas temps de recomposer la culture de l’aménagement des territoires pour l’adapter à l’époque anthropocène, lutter contre les vulnérabilités qui s’affirment et inventer d’autres manières plus justes et écologiques de faire ville et territoire en privilégiant la qualité de vie, l’habitabilité, la résilience et l’hospitalité…

14h00 – L’attractivité de la métropole clermontoise, présentation des
résultats de la recherche menée dans le cadre de POPSU Métropoles

  • Jean-Charles Edouard, professeur de géographie, Université Clermont
    Auvergne et Hélène Mainet, professeure géographie et aménagement,
    Université Clermont Auvergne

14h45 – L’appréhension de l’attractivité dans les métropoles françaises

  • Nicolas Maisetti, directeur du programme Transitions, Plateforme
    d’observation des projets et stratégies urbaines (POPSU)
  • Xavier Desjardins, professeur d’urbanisme et d’aménagement de l’espace,
    Sorbonne Université et auteur de « La Métropole performative ?
    Échelles de la fabrique métropolitaine rouennaise »

15h15 – Vers un dépassement de l’attractivité comme premier principe
de l’aménagement des territoires : de l’attractivité à la Résilience et
à l’hospitalité, au bien-être et à l’habitabilité.

  • Magali Talandier, professeure en urbanisme et aménagement du
    territoire, Université Grenoble Alpes
  • Laurence Barthe, maître de conférences géographie et
    aménagement du territoire, Université de Toulouse-Jean-Jaurès
  • Jean-Yves Pineau, directeur Les Localos, Limoges

16h15 – Rafraîchissements

16h45 – Mise en perspective historique et culturelle

  • Pierre Cornu, professeur en histoire contemporaine et histoire des
    sciences, Université Clermont Auvergne
  • Stéphane Cordobes, directeur général de l’agence d’urbanisme
    Clermont Massif central

17h15 – Mise en perspective politique

  • Jean-Pierre Berger, 1er adjoint de la Ville de Saint Étienne et président de
    l’agence d’urbanisme Epures
  • Tony Bernard, Président de la communauté de communes Thiers Dore et
    Montagne
  • Grégory Bernard, conseiller métropolitain délégué et président de l’agence
    d’urbanisme Clermont Massif central
  • François Rage, 1er Vice-Président de Clermont Auvergne Métropole, en charge des Mobilités durables et président du SMTC

18h30 – Présentation officielle du programme de la 44ème Rencontre des agences d’urbanisme « No futures, no cultures, pas de réorientation écologique sans recomposition culturelle des territoires » et de la participation des acteurs locaux

  • Brigitte Bariol-Mathais, déléguée générale de la FNAU
  • Grégory Bernard, conseiller métropolitain délégué et président de l’AUCM

 

Adaptabilité et acceptabilité des territoires aux enjeux du Zéro Artificialisation Nette (ZAN)

Pourquoi et comment changer de modèle ?

Monsieur Philippe CHOPIN, préfet du Puy-de-Dôme ouvre cette journée en soulignant que le sol, patrimoine commun de la nation, constitue, comme l’eau et l’air, une ressource naturelle limitée et fragile. Il rappelle que le département du Puy-de-Dôme perd environ 1 ha par jour d’espaces naturels, agricoles ou forestiers. Le rythme actuel n’est donc pas soutenable. Pour inverser cette tendance, un changement de culture est nécessaire ; changer de paradigme et développer des modèles de territoires plus durables et résilients, telles sont les préoccupations nouvelles. 

Si les objectifs de lutte contre l’étalement urbain et l’artificialisation des sols sont largement partagés, leur déclinaison opérationnelle est compliquée du fait :

  • Des schémas d’urbanisme traditionnels, liant trop souvent développement et extensions d’urbanisation ;
  • Des modèles économiques existants, reposant sur une disponibilité et un coût moindre des sols « nus » ;
  • Et des montages complexes et coûteux des opérations de reconstruction de la ville sur la ville.

Dès lors, de nombreuses questions se posent aux acteurs de l’aménagement, parmi lesquelles :

  • Comment écrire une trajectoire chiffrée de sobriété foncière tout en donnant du sens au projet de territoire ?
  • Comment démontrer que de vraies opportunités existent dans des aménagements moins consommateurs d’espaces, offrant un cadre de vie de qualité ?
  • De quelles ingénieries s’entourer, et quelles aides mobiliser, pour reconstruire la ville sur la ville ?

Face aux défis que représente le nécessaire changement de modèle d’aménagement et à la complexité des questions à traiter, il est important de réfléchir collectivement et d’échanger largement, en s’appuyant sur des cas concrets. 

 

Adaptabilité et robustesse : de quoi parle-t-on ?

Dans la continuité de l’ouverture de la journée par le préfet du Puy-de-Dôme, Olivier Hamant, biologiste et directeur de recherche à l’INRAE [2], nous alerte sur la perte de qualité du sol et apporte un éclairage riche sur les notions d’adaptabilité et de robustesse.

Tout projet devrait nourrir les trois santés : la santé de l’eau, la santé de la biomasse, et la santé des sols. Cette santé des milieux naturels est un déterminant essentiel pour nourrir la santé sociale, qui elle-même est indispensable pour nourrir la santé humaine.

Cette pyramide nous permet de comprendre pourquoi on investit dans les sols et dans le foncier. Elle rend la question socio-écologique intime.

Alors que notre société voue un culte à la performance, l’efficacité et l’optimisation, les sciences de la vie nous apprennent au contraire le rôle fondamental des erreurs, des lenteurs et des turbulences dans la construction du monde naturel. La nature ne cherche pas à être efficace, ni efficiente, mais à être adaptable. Elle vise la coopération, plutôt que la compétition. 

C’est la troisième voie du vivant [3] : transposer à nos sociétés le mode de fonctionnement de la nature. Pour cela il nous faut élargir les interactions, associer tout le monde, et créer de la coopération, de la circularité, de la robustesse et de l’adaptabilité. Au niveau des territoires cela veut dire élargir le spectre aux acteurs humains et non humains, cela suggère également davantage de décentralisation. C’est au niveau local que doivent se réfléchir et se prendre les décisions pour construire le monde robuste de demain. Finalement, la robustesse c’est vivre dans un monde fluctuant et turbulent où la vraie richesse vient des interactions et des capacités d’adaptabilité.

 

La sobriété : une approche intégrée

« La question du sens est une question centrale » complète Stéphane Cordobès, directeur de l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central. Il paraît difficile pour chacun de remettre en cause un système qui dure depuis 70 ans simplement parce qu’il faut répondre à une obligation légale. La seule manière de dépasser cette lecture consiste à s’interroger sur la raison pour laquelle le ZAN a été mis en place. A partir du moment où l’on comprend que le sol constitue une dimension-clé fondamentale de la vie des écosystèmes desquels nous dépendons, on passe du régime de l’obligation au régime de la nécessité. « Ne pas considérer les sols à leur juste contribution, au niveau de services qu’ils rendent, c’est effectivement aller droit dans le mur ». Ce constat peut vite donner le vertige. 

Alors comment passe-t-on du vertige à l’action ? Il n’existe pas une solution qui s’impose. Personne ne sait à quoi ressembleront les modèles d’aménagement que nous allons devoir inventer pour demain. Il ne va pas seulement falloir s’adapter mais être adaptables (confèrent les travaux d’Olivier Hamant). Il y a énormément à inventer et une véritable opportunité à être créatif. C’est assurément un défi majeur à relever pour les agences d’urbanisme et leurs adhérents. Aujourd’hui, nous sommes en réflexion sur les méthodes, les leviers, les outils à mobiliser, et cette réflexion ne peut se faire qu’en collaboration avec l’ensemble des acteurs de l’ingénierie (EPF, CAUE, CEREMA, services de l’Etat, etc.). 

La mesure de l’artificialisation et la préfiguration d’observatoires fonciers, l’adaptation des documents de planification aux nouvelles obligations, les travaux essentiels sur les centralités ou le repérage et la mobilisation du logement vacant et des friches sont autant d’exemples de boîtes à outils en construction sur les territoires pour atteindre la sobriété. Mais au-delà des dispositifs techniques, des besoins forts s’expriment en matière de sensibilisation, d’acculturation, d’apprentissage collectif. Ainsi, à titre d’exemple l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central a organisé avec Clermont Auvergne Métropole une formation-action sur l’urbanisme métropolitain face à l’urgence écologique et climatique qui a mobilisé de nombreux élus [4].

 

Les activités productives à l’aune de la sobriété foncière

Nicolas Gillio, chargé de mission appui socio-économique aux territoires au CEREMA, prend l’exemple particulier de l’économie pour questionner la mise en œuvre du changement de pratiques dans les territoires. En effet, l’activité économique représente autour de 25% des flux de consommation d’espace de ces 10 dernières années au niveau national comme régional. L’enjeu à agir sur le domaine économique est donc de taille. Les territoires se trouvent face à des injonctions contradictoires entre d’un côté une pénurie croissante en foncier économique disponible pour faire face aux besoins (notamment dans les territoires tendus), et de l’autre l’objectif de sobriété foncière. 

Une enquête menée en 2022 [5] auprès des intercommunalités et métropoles a permis de dresser un panorama des obstacles et leviers de sobriété foncière pour les activités économiques sur les territoires. Il en ressort que les collectivités font évoluer leurs pratiques en utilisant davantage les documents de planification, avec des opérations de recyclage foncier qui sont plus nombreuses mais encore trop rares, ou par la densification. Cependant, plus de la moitié des répondants (54 %) envisage toujours la consommation foncière comme un levier d’accroissement de leur foncier économique et les opérations de requalification restent sous-mobilisées ou très légères (aménagement de voiries, signalétique). 

Parmi les leviers à activer pour développer une gestion plus sobre du foncier économique Nicolas Gillio relève en particulier :

  • La connaissance du foncier : identifier son potentiel foncier pour organiser sa stratégie. 
  • L’action via les documents d’urbanisme :
  • Privilégier l’accueil d’activités qui sont sources d’externalités négatives (pollution, circulation de véhicules, risques industriels) dans les ZAE [6], et interdire le commerce de détail (Ex Pays de Lorient).
  • Contrôler la mutabilité des terrains par la délégation du Droit de Préemption Urbain dans les ZAE ou insertion de clauses dans les actes de cession de terrain (Ex Rives du Rhône).
  • L’utilisation d’outils de maîtrise du portage foncier : le bail à construction ou la création de foncières publiques.
  • Le dialogue avec les acteurs économiques et les entreprises pour les emmener sur des logiques de transition écologique : démarches d’écologie industrielle et territoriale, redirection écologique. 

 

La qualité des sols : un sujet majeur à investir pour les collectivités

Table ronde du club planification et territoires du 25 avril 2023. Crédit photo : AUCM.
De gauche à droite : Jérémy Mendes directeur de l’EPF Auvergne, Jean-Paul Capitan président du Pays entre Loire et Rhône, Béatrice Vessiller vice-présidente à la Métropole de Lyon, Grégory Bernard conseiller métropolitain délégué à Clermont Auvergne Métropole et président de l’Agence d’Urbanisme Clermont Massif central, Julien Lahaie directeur du syndicat mixte des rives du Rhône.

 

Les intervenants présents à la table ronde sont unanimes : la qualité du sol est un sujet nouveau sur lequel on manque encore d’expertise, notamment s’agissant des qualités éco-systémiques. Le sol ne doit plus être considéré comme un simple support inerte de production, mais comme un écosystème complexe avec un patrimoine biologique riche, à même de fournir des fonctions et des services pour les sociétés humaines : production alimentaire, atténuation des effets du changement climatique, dépollution, etc.

La qualité des sols joue un rôle fondamental dans la santé humaine. Se poser la question des intrants dans l’agriculture de proximité, de l’agronomie, apparaît essentiel. « C’est la politique foncière, la maîtrise du sol et de ce qu’on fait avec qui nous permettra de sécuriser la qualité de notre agriculture » indique Grégory Bernard (conseiller métropolitain délégué à Clermont Auvergne Métropole et président de l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central). La question qui se pose aujourd’hui est comment travailler la complémentarité des agricultures pour offrir un sol alimentaire au territoire selon Jean-Paul Capitan (président du Pays entre Loire et Rhône).

« Il faut qu’on embarque le monde agricole dans nos réflexions » suggère Béatrice Vesselier (vice-présidente à la Métropole de Lyon). C’est un challenge du SCoT en cours de révision dans l’agglomération lyonnaise. Une approche sol-paysage-résilience a été menée et montre que pour acclimater la ville au changement climatique il ne s’agit pas seulement de végétaliser les centres et les parties très denses, mais il faut aussi lutter contre les îlots de chaleur périphériques que sont les grandes monocultures. Il faut protéger les grandes ceintures vertes en boisant, plantant ces espaces.

La réinfiltration de l’eau de pluie sur ou à proximité des parcelles et la dépollution des sols urbains constituent également des enjeux majeurs. Il faut re-fertiliser sans aller chercher de la terre végétale dans les ceintures agricoles ou péri-urbaines. Il y a des techniques à éprouver et développer. 

La question des sols se joue aussi à l’échelle des projets. Pour Julien Lahaie (directeur du syndicat mixte des rives du Rhône) l’enjeu est d’avoir une approche multiscalaire à toutes les échelles, du quartier à la parcelle et d’embarquer l’ensemble des acteurs. Il faut bâtir des récits de territoire et porter un projet politique. Le syndicat mixte des Rives du Rhône a systématisé le mode projet obligatoire pour tous les opérateurs de projets de plus de 2 à 3 hectares, afin de co-construire le plus en amont possible. « C’est à travers des expérimentations, des projets, des initiatives habitantes ou associatives qu’on retrouve le lien entre l’humain et le sol » précise Julien Lahaie [7].

 

Construire différemment et revoir la fiscalité locale

Certes, la rareté de l’eau aide à conscientiser la question du sol, le sujet devient grand public. Mais pour autant le changement de modèle, de pratique, s’avère très compliqué. En témoignent les pressions des constructeurs exercées sur les collectivités pour continuer à pomper massivement de l’eau pour les chantiers alors que les nappes phréatiques sont à sec. « Le sol a plus de valeur parce qu’il est constructible que parce qu’il a une richesse écosystémique extraordinaire : aujourd’hui c’est encore ce modèle économique qui participe à faire la ville, on est dans ce paradoxe là » constate Béatrice Vesselier [8].

Il demeure bien moins coûteux de produire du neuf que de refaire la ville sur la ville. Un problème que la fiscalité peut contribuer à résoudre, s’accordent à dire les intervenants. Par exemple, les droits de mutation pourraient être abaissés dans l’ancien, mais cela suppose un soutien de la puissance nationale pour compenser les pertes de fiscalité locale.

« La fiscalité locale est au cœur des débats si on veut être vraiment vertueux. C’est l’impensé du Zéro Artificialisation Nette » énonce Grégory Bernard [9]. Ce sont les lois de défiscalisation qui orientent le système de production des logements dans notre pays et guident ainsi la production neuve de l’agglomération clermontoise. On se trouve alors très loin de la notion ressources – besoins.  Le logement devient un produit fiscal, financier. Il s’éloigne du besoin fondamental de se loger et de la notion d’habitat désirable. Si on orientait seulement une partie de ces aides sur la réhabilitation thermique des logements, les difficultés d’atteinte des objectifs de performance énergétique seraient largement réduites. 

« Il faut refaire confiance au local » ajoute Julien Lahaie [7]. Les sujets de fiscalité ne sont pas du tout les mêmes sur une station de montagne que sur une métropole. Des exemples inspirants existent, notamment à l’étranger, comme celui de la fiscalité pédologique.   

Jérémy Mendes [10] évoque également de nouveaux champs de réflexion comme le Bail Réel Solidaire [11], la minoration foncière, ou des synergies à trouver avec d’autres acteurs comme les SPL (sociétés publiques locales) et SEM (sociétés d’économie mixtes) qui viennent en aménageurs, aux côtés de la collectivité et de l’EPF (établissement public foncier) et où chacun doit trouver son meilleur rôle.

La réflexion sur le changement de modèle en matière d’habitat dans les territoires ruraux s’avère particulièrement complexe d’après Jean-Paul Capitan [12]. La densité des centres-bourgs ou villages doit être travaillée de manière à retrouver des aménités, des fonctions et usages adaptés à une vie familiale. Or pour cela il faut aérer, démolir, reconstruire, adapter les réseaux : cela nécessite des moyens que les communes rurales n’ont pas.

 

De nouveaux récits à imaginer ensemble pour réussir le défi de la sobriété

L’objectif de la sobriété foncière doit se discuter à grande échelle pour être pertinent, même s’il est parfois difficile d’organiser les solidarités territoriales. « Il y a ici un rôle à jouer pour les agences d’urbanisme » indique Grégory Bernard [9]. Car les agences sont les lieux du dialogue décomplexé, de l’interaction entre les territoires, sans qu’il y ait véritablement d’enjeux de pouvoir directs. Elles offrent un espace pour construire des complémentarités porteuses d’espoir et de projection sur la question de la sobriété foncière.

Il faut construire de nouveaux récits, faire preuve d’imagination, s’inspirer. La loi Climat et Résilience en mettant en place le ZAN incite les territoires à se réinventer. Il n’y a pas un modèle mais une multitude d’expériences et de façons d’appréhender la question de la sobriété foncière. Ce foisonnement est créateur et intéressant et finalement il existe beaucoup de discours positifs. Les élus et les citoyens d’aujourd’hui relèvent finalement les grands défis du 21ème siècle en questionnant les relations au territoire, au sol, au vivant et ce qu’est le vivre ensemble. Afin d’inscrire la sobriété foncière dans le temps long, l’échelle intercommunale apparaît incontournable. L’EPCI se repositionne comme un acteur incontournable de la planification, notamment au travers du plan local d’urbanisme intercommunal (PLUi).

D’après Jean-Paul Capitan [12], il faut penser la sobriété foncière comme un outil de sauvegarde, il s’agit d’être artisan de l’intérêt général. « Pour faire démarrer un rêve sur nos territoires il faut passer à l’opérationnel, avec des accompagnements et une gouvernance adaptés, et mobiliser les habitants et les ressources locales : Le discours sur la méthode c’est bien, mais ce sont les actes qui permettent d’embarquer ». Il faut trouver une identité collective, multiplier les briques qui font sens pour les citoyens du territoire et renforcer le sentiment d’appartenance (plan paysage, Projet Alimentaire Territorial (PAT), click & collect avec les agriculteurs, etc.).

Les intervenants mettent en avant le besoin de coopération et de dialogue. C’est le processus qui donne le sens, le chemin emprunté collectivement plus que le résultat final. 

Guilhem Brun (directeur départemental de la Direction Départementale des territoires du Puy-de-Dôme) résume les échanges de la matinée autour de quatre idées clés :

  • Il existe, tout d’abord, un grand foisonnement d’initiatives et d’expériences menées sur les territoires en faveur de la sobriété foncière. 
  • Ce foisonnement conduit à considérer l’objectif du ZAN avec positivité, comme une opportunité pour faire autrement et construire différemment
  • Le processus de projet autour de la sobriété foncière oblige à créer des interactions et des coopérations entre acteurs, mais aussi entre humains et non humains
  • La légitimité pour agir est un prérequis pour changer de modèle. Les débats ouverts à l’occasion de cette journée du club régional Planification et territoires, confortent si cela était nécessaire, la légitimité à agir pour maintenir nos sols vivants.

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Vous pouvez retrouver le replay des interventions du matin, ainsi que de courtes interviews vidéo des intervenants des ateliers de l’après-midi (et leurs supports de présentation) sur la plateforme du réseau régional planif territoires : https://www.club-plui.logement.gouv.fr/le-reseau-auvergne-rhone-alpes-du-25-avril-2023-l-a829.html

(Ré)animer une culture territoriale du risque

La culture du risque se nourrit de la mémoire collective des évènements mais aussi d’une connaissance des vulnérabilités du territoire et des aléas qui peuvent y survenir. Acquérir une culture du risque nécessite de développer « une prise de conscience du risque et de l’ensemble des connaissances […] permettant d’anticiper les impacts d’une situation et d’adopter des comportements adaptés en cas de catastrophes » [1] .

Les activités humaines ayant désormais déstabilisé le système Terre, la caractérisation des aléas, des vulnérabilités territoriales et des risques évolue. Alors à l’aune du dérèglement climatique, notre culture du risque serait-elle dépassée ? Le Massif Central, dont la métropole clermontoise est le cœur, est couramment décrit comme vert, et riche de sources d’eau. Cependant, le constat d’une évolution du régime des précipitations, la modification de l’alternance périodes de sécheresse et fortes pluies, la baisse du bilan hydrique et l’élévation des températures des cours d’eau et des lacs a conduit Clermont Auvergne Métropole à engager, au dernier trimestre 2022 une actualisation, en cours, de son Schéma de Transition Énergétique et Écologique pour mieux prendre en compte les vulnérabilités liées à l’eau [2,3].

Derrière l’image d’une nature verdoyante, le département Puy-de-Dôme est aussi concerné par le risque majeur de feux de forêt. Soumis à l’augmentation globale de la température de l’air et à la sécheresse, une évolution du risque a été constatée. Ainsi, le nombre annuel de jours où le risque météorologique de départ et de propagation de feux est important a atteint, en 2015, un niveau inédit. Et la superficie départementale concernée a augmenté de 47,1% entre la période 1959-1988 et la période 1986-2015[4]. Ce qui paraissait être un atout du territoire peut désormais être perçu comme une vulnérabilité.

Si la définition des vulnérabilités territoriales prend en compte des facteurs quantifiables (nombre d’infrastructures, superficie des forêts, etc.), elle en inclut d’autres plus insaisissables, comme le passé d’un territoire ou les comportements sociaux des populations [5]. L’appréhension des risques ne peut échapper à sa dimension territoriale, voire ultra-locale et à la conjugaison d’aspects techniques et sociaux. Or, les vulnérabilités semblent invisibles dans nos paysages quotidiens. Et cette faible perception génère une sous-estimation du risque [6]. Exemple concernant le risque de rupture de production alimentaire : la teneur en acide phosphorique des sols du département varie fortement d’une commune à l’autre, et est par ailleurs peu abondante sous sa forme assimilable par les plantes. Il n’est pas substituable et ne peut être synthétisé, c’est un élément clé pour la production alimentaire [7]. Par ailleurs, il est aussi déterminant pour le stockage du carbone dans le sol donc pour l’atténuation du réchauffement climatique qui impacte le cycle de l’eau et donc la production alimentaire. Soumise à des vulnérabilités territoriales, la rupture de production alimentaire est donc un risque systémique, ce qui le rend particulièrement complexe et difficile à prévoir. Désormais inféodés au contexte global du dépassement des limites planétaires, conséquence des activités humaines, les risques majeurs prennent en plus une dimension systémique : ils ne peuvent pas être réduits en se préoccupant de la seule échelle locale, ni de manière isolée les uns des autres.

La description de nos territoires serait-elle à réinventer pour mieux rendre visibles les vulnérabilités et les aléas susceptibles d’y survenir ? Ne devrait-elle pas sortir du domaine réservé des « experts » ? L’enjeu est ici d’impliquer toute la société afin de permettre une meilleure anticipation, améliorer l’efficacité de la protection, répartir la charge de responsabilité en permettant au plus grand nombre d’en être acteurs ou actrices, inviter à s’attaquer aux causes et non simplement à la gestion des catastrophes. Dans le cadre de la 44ème rencontre des agences d’urbanisme, intitulée « No Cultures No Futures ! Pas de réorientation écologique sans recomposition culturelle des territoires » une journée d’exploration sera consacrée à la culture du risque. Une occasion d’œuvrer collectivement à la réinvention de cette culture indispensable pour habiter l’anthropocène.

Workshop Industrie du futur : Anticiper et accompagner les transitions industrielles – 05 juillet

Le Pôle métropolitain Clermont Vichy Auvergne, espace de dialogue et de coopération interterritoriale, et l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central organisent une rencontre pour explorer l’industrie du futur le mercredi 5 juillet 2023 au Hall 32 à Clermont-Ferrand. Participation publique sur inscription.

Modernisation des outils, sobriété des process ou encore transformation des organisations et des métiers, l’industrie du futur appelle une nécessaire mise en stratégie et en mouvement de tous les acteurs pour repenser les modèles productifs et imaginer collectivement des solutions adaptées aux mutations technologiques, sociales, environnementales ou encore territoriales en cours.

  • Quelles compétences pour répondre aux besoins d’une industrie 4.0 ?
  • Quels espaces (foncier, immobilier, aménagement) pour accueillir des projets et maintenir le tissu industriel et productif existant
  • Quel(s) accompagnement(s) pour des secteurs industriels inégalement engagés dans un processus de transformation numérique ?
  • Quelles coopérations pour préciser une stratégie territoriale lisible et clairement positionnée ?

Ce temps fort, dédié aux territoires et aux acteurs socio-économiques, vise à appuyer le déploiement local du tissu productif et à affirmer l’ambition politique d’accompagner de manière volontariste les transitions industrielles.

Il permettra d’apporter des éléments de réponses à travers plusieurs temps fort :

  • Une mise en perspective et des retours d’expériences locaux et nationaux lors d’une table ronde,
  • Un atelier-débat participatif pour se mettre en mouvement et décliner collectivement la boîte à outil territoriale de l’industrie du futur,
  • La signature officielle du Manifeste pour une stratégie industrielle territoriale avec entre autres les présences confirmées du Président de Clermont Auvergne Métropole Olivier Bianchi, du Président du Pôle métropolitain Clermont Vichy Auvergne et Président de Riom Limagne et Volcans Frédéric Bonnichon, du Vice-Président du Pôle métropolitain Clermont Vichy Auvergne en charge de l’économie Dominique Adenot et du Président de la CCI Puy de Dôme Clermont Auvergne Métropole Claude Barbin.

L’économie désirable selon Pierre VELTZ: Sortir du monde thermo-fossile

Prolongement de La Société hyper-industrielle (2017) qui dressait les contours d’un nouveau capitalisme productif et prélude de son dernier ouvrage Bifurcations (2022) qui pose l’écologie en axiome de la réinvention de la société industrielle, L’économie désirable soumet quatre postulats autour desquels s’articulent 6 chapitres :  Efficacité – Sobriété(s) – Une économie humano-centrée – Le salut par le local ? – Proximités et interdépendances –  Fiscalité, finance et technologie.

Face à l’urgence écologique, la nécessité d’une nouvelle grammaire productive

Le premier postulat est celui de l’urgence de la situation obligeant à composer avec le monde actuel et à bâtir des trajectoires plurielles de société. Le deuxième est que des marges de manœuvre existent dans l’économie réelle et rendent possible le renouvellement des modèles de développement, comme le passage à une économie des usages et des expériences ou de l’accès. Le troisième est qu’il est en revanche nécessaire d’offrir une perspective mobilisatrice positive afin de donner à voir une économie désirable. Le quatrième souligne que l’accélération de la transition n’est pas une affaire de moyens et de volonté politique, mais une question de méthodes et de boussole pour déclencher et structurer des projets et de nouvelles infrastructures permettant la transition. Cela induit deux grands chantiers : celui des formes étatiques renouvelées pour piloter le changement de paradigme et celui de nouveaux partages du pouvoir, auprès des individus et dans les entreprises pour l’expression de la créativité.

L’industrie au cœur des enjeux de transition

Contrairement à l’image souvent véhiculée d’une société de services devenue post-industrielle, notre société est hyper-industrielle pour trois raisons. Le secteur industriel, au-delà de ses emplois directs, entraîne le reste de l’économie en concentrant des îlots de forte productivité. La distinction entre industrie et services est devenue artificielle au regard de leur imbrication et de la convergence des méthodes ou modèles économiques (ex : économie de l’accès versus. de propriété). Enfin, les activités de services ne peuvent se passer d’une trame matérielle lourde, comme le prouve la dépendance du secteur numérique à la transformation des métaux et terres rares (cuivre, lithium, néodyme…) par exemple, ou simplement l’utilisation de ressources communes pour leurs infrastructures (béton, acier, polymères…).Comment faire évoluer les modes de production et de consommation dans un temps suffisamment court pour pallier le désastre écologique ? Les réponses apportées relèvent d’une part de l’efficacité sur le versant de l’offre (meilleure conception des produits, limitation des chutes et des pertes de matière, recyclage et réutilisation, recherche de matériaux de substitution), d’autre part de la sobriété du côté de la demande, afin que la hausse de la consommation ne vienne pas annihiler les gains en matière d’efficacité. La solution réside tant dans une sobriété d’usage passant par la transformation des modes de vie et de consommation, que dans une sobriété de conception, c’est-à-dire des produits plus simples adaptés à leurs fonctions sans sophistication inutile.

Réorienter les investissements et les modèles de développement vers une économie centrée sur l’humain

Davantage que la décarbonation des activités existantes ou la recherche des technologies clés du futur, l’enjeu, selon Pierre Veltz, réside dans la construction d’une vision d’ensemble, d’un projet de société mobilisateur et positif. Cela pourrait passer par une économie consacrant la centralité de l’individu et le développement de ses capacités. Cette économie organisée autour de domaines essentiels comme la santé, l’alimentation, l’éducation, la mobilité, la culture, le divertissement et la sécurité comporterait une dimension collective et coopérative forte, susceptible de rassembler autour de perspectives fédératrices. C’est également une économie plus écologique, limitant son empreinte carbone, par une organisation autour de services réciproques et localisés. Mais elle peut aussi devenir le terreau d’une société dominée par des impératifs hédonistes d’épanouissement de soi au lieu de densifier les liens interpersonnels. C’est ce qu’illustre, dans le domaine de la culture, la différence entre la conquête du temps de cerveau disponible par le divertissement et la construction d’individus instruits et responsables.

L’écologie comme langage privilégié du retour à la proximité

L’avènement d’une économie du lien va de pair avec une dimension territoriale. L’échelle de la proximité dans ses différentes mailles (plus ou moins locales) constitue le référentiel le plus pertinent pour concevoir et exploiter les solutions nouvelles adaptées aux contextes locaux. La question de la relocalisation de l’industrie est moins celle de la relocalisation d’entreprises ayant quitté le territoire que celle de la maîtrise de grandes chaînes de valeur mondialisées, qui ont redistribué les activités à l’échelle internationale, en connectant une pluralité de sites. Cette globalisation s’appuie sur l’externalisation des émissions de gaz à effet de serre et des pollutions vers les pays les moins regardants. Selon Pierre Veltz, il faut favoriser la réimplantation d’usines, mais surtout développer de nouvelles activités en réinventant une base productive, sans sous-estimer les interdépendances internationales à la fois industrielles et technologiques, scientifiques, culturelles et humaines. Les sociétés reposent sur un tissage serré de contrats de solidarité dont l’échelle devrait être élargie, à minima à l’échelle européenne.

L’incapacité des grandes voies macrosociales à conduire le changement

Le localisme ne suffisant pas, des transformations structurelles s’imposent. Les réglementations et les normes s’avèrent alors essentielles, comme le montre l’exemple de la décarbonation du secteur automobile. Mais trois pistes, reposant toutes sur les règles du jeu des marchés financiers, reviennent régulièrement dans la bouche des économistes : la fiscalité environnementale, le verdissement de l’investissement et de la finance, les « green techs » et l’innovation par les start-up. Pourtant, selon Pierre Veltz, aucune n’est en mesure de conduire à un changement de paradigme qui nécessite des projets concrets, des solutions de substitution et une feuille de route globale. L’exemple de la taxe carbone et de ses nombreux obstacles souligne que la durée de mise en place de telles mesures (quand elles sont réellement mises en place) est largement incompatible avec l’urgence des défis à relever. Le désinvestissement dans les secteurs thermo-fossiles et le fichage des investissements anti-écologiques sont en marche et pourraient menacer les grandes industries fossiles. Mais ces démarches ont pour l’heure un impact insignifiant. La finance écologique reste marginale, notamment en raison de rendements jugés insuffisants par les investisseurs et de l’absence de cadrage pérenne par les Etats. Quant à l’innovation technologique, elle n’est possible sans investissements publics massifs.

Conclusion : l’Etat et la bifurcation écologique

Comme dans tous les changements de paradigmes précédents, ce sont aux Etats de reprendre la main pour embarquer les économies et les sociétés. Il ne s’agirait pas d’autre chose que des grands objectifs nationaux tels que la conservation de l’emploi ou la compétitivité relative pour saisir les ressources et leviers qui leur sont propres : développer des programmes de recherche publics, fixer des perspectives stratégiques, mettre en place les grandes infrastructures physiques et normatives et veiller à l’équilibre entre objectifs sociaux et économiques tout comme à l’accompagnement social des mutations. Mais cela signifie aussi se permettre de revenir à un cadrage de type « planification », sous la forme d’un Etat pilote offrant la capacité aux communautés locales et professionnelles de déployer leur créativité et leurs compétences au service de la bifurcation écologique. Reste à intégrer cette dernière dans une transformation globale des économies et des sociétés.

Les industriels, forts de leur expérience dans l’optimisation des ressources, constituent de réels atouts. Aucune transition ne sera néanmoins jugée socialement acceptable si elle ne s’accompagne pas d’une réduction des inégalités pour laquelle la redistribution s’avère insuffisante. La bifurcation écologique demande de s’attaquer à la dissociation entre rentes et contributions productives, par des cadrages publics vigoureux, afin de permettre des débouchés dans l’économie réelle et non dans la hausse artificielle du prix des actifs financiers ou immobiliers.

Les organisations économiques doivent subir de profonds et rapides changements pour faire face au défi écologique, et les pistes de solutions, nécessairement multiples, seront d’abord expérimentales. Par leurs travaux d’observation et de prospective stratégique ancrés dans le local, les agences d’urbanisme s’attachent à appréhender les trajectoires de changement d’une économie de plus en plus territorialisée et les nouvelles solidarités qu’elles engendrent.

Horizon Publics – Hors-Série – été 2023

Consultez en ligne les 4 articles de la revue Horizons Publics accessibles gracieusement dans le cadre de ce partenariat :

La réorientation écologique de nos territoires passe par une recomposition culturelle
– Grégory Bernard et Stéphane Cordobes

« La révolution écologique est aussi culturelle ! »
– Olivier Bianchi

«Avec l’anthropocène, il s’agit de réinventer des cultures de cohabitation »
– Michel Lussault

«Nous nous donnons une mission : être présents et regarder le vivant »
– Joanne Leighton

Penser l’avenir des tissus pavillonnaires, un échange avec Judith Drouilles

Judith Drouilles est architecte de formation et urbaniste diplômée de l’école d’urbanisme de Paris. Au Laboratoire d’architecture et technologies durables de l’Ecole Polytechnique fédérale de Lausanne, elle a conduit une thèse de doctorat sur l’évolution des quartiers pavillonnaires suisses et périurbains à l’horizon 2050, sous la direction du professeur Emmanuel Rey.

L’Agence d’urbanisme accompagne en 2022-2023 élus et techniciens avec un cycle de formation-action “L’urbanisme métropolitain face à l’urgence écologique et sociale”. Dans ce cadre, le travail de recherche de Judith Drouilles est éclairant, notamment pour sa comparaison avec la situation suisse. L’Agence d’urbanisme l’a interviewée le 17 mars 2023.

QU’EST-CE QUI VOUS A AMENÉ À CHOISIR CE SUJET DE RECHERCHE ?

C’est un sujet sur lequel j’ai commencé à travailler dans le cadre de mon diplôme d’architecture à l’école de Paris-Malaquais (ENSAPM), où j’étais plutôt focalisée sur le Grand Paris. Dans les années 2010, la question qui se posait était de densifier autour des gares de la région Ile-de-France. Et c’est là que j’en suis venue à travailler sur des tissus pavillonnaires, et donc à m’intéresser à ce sujet, car en petite couronne parisienne, pavillonnaire et densification autour des gares sont deux thèmes intimement liés. J’ai ensuite étendu ce travail au territoire suisse, à l’agglomération lausannoise, en privilégiant les enjeux de transition et de transformation à ceux de la densification.

VOTRE THÈSE EST APPLIQUÉE AUX QUARTIERS RÉSIDENTIELS PÉRIPHÉRIQUES DE L’AGGLOMÉRATION DE LAUSANNE, EN SUISSE. EN QUOI SONT-ILS DIFFÉRENTS DE NOS QUARTIERS PAVILLONNAIRES EN FRANCE ?

Il y a de nombreux points similaires, mais ce qui diffère principalement entre les quartiers suisses et français c’est l’échelle : la dimension des quartiers, des parcelles, des maisons, etc. Mais ce qui distingue surtout les quartiers pavillonnaires les uns des autres en Suisse ou en France, c’est leur distance au centre, c’est cela qui influence les principales caractéristiques. Plus on est proche du centre et plus il y a de la pression sur ces quartiers pour accueillir de plus en plus d’habitants. Les logements et les parcelles vont rétrécir et finalement on aura une assez grande densité. Le processus de densification douce se fait déjà naturellement dans les quartiers les plus proches des centres. Quel que soit le territoire, on a ce processus et cette forme basique des quartiers pavillonnaires. Au-delà de cette distance au centre, la particularité de la Suisse, c’est que nous trouvons encore régulièrement de grandes parcelles avec des villas assez imposantes, ce qui est moins le cas dans les périphéries françaises.

QU’EST-CE QUI EXPLIQUE SELON VOUS L’ASPIRATION DES MÉNAGES VERS LE PÉRIURBAIN ?

On sent qu’il y a cette quête d’espace, qui est l’une des raisons principales qui poussent les ménages à rechercher une maison individuelle avec jardin. Mais on note aussi une recherche d’indépendance dans la manière de vivre. La recherche de qualité du logement prime parfois sur l’accès aux services.

ET S’IL DEVAIT RESTER UN COUPABLE DE L’ÉTALEMENT URBAIN, QUEL SERAIT-IL ?

À mon avis, l’étalement urbain, c’est un fait de société. C’est quelque chose qui s’est formé au fil du temps. On a tous l’idéal de la maison individuelle en tête, qu’on le concrétise ou non. La majorité des ménages se dit un jour “est-ce qu’habiter en maison individuelle avec un jardin ne serait pas plus adéquat pour ma qualité de vie ?”.

Ce qui a rendu possible cet étalement urbain c’est l’accélération des déplacements. Avant le développement du train au 19ème siècle, on habitait soit en ville, soit à la campagne. Avec le train, l’étalement urbain a pris forme car il devenait envisageable d’habiter plus loin de son travail, et donc d’accéder à des logements plus spacieux, dans des villes moins polluées et surpeuplées. Avec l’apparition de la voiture, c’est le territoire entier qui a été mis à disposition. Toute la société s’est ensuite organisée pour accompagner cette accélération des déplacements, et les projets immobiliers ont été facilités par un prix du foncier agricole dérisoire.

DANS VOTRE THÈSE, VOUS PARLEZ DES “STIGMATES DE LA VILLE DIFFUSE”. POUVEZ-VOUS REVENIR SUR CETTE NOTION ?

Le terme de ville diffuse est synonyme d’étalement urbain. Il existe différents modèles de villes. En Suisse on essaye de mettre en place la ville polycentrique, qui connecte différents pôles entre eux par des réseaux de transports performants. À l’inverse, la ville diffuse est étalée dans le territoire sans présenter de pôle majeur attractif. Les stigmates, eux, sont facilement identifiables. La ville diffuse repose sur un tissu bâti de maisons individuelles, qui consomme du territoire au détriment des surfaces agricoles, forestières et naturelles. C’est un mode de vie dépendant de la voiture et donc générateur de pollutions, et qui encourage aussi l’individualisme et le repli sur soi. Restent aussi les questions d’efficacité énergétique des bâtiments, qui souvent sont sous-occupés du fait des évolutions démographiques et des phénomènes de recomposition des ménages. Pour toutes ces raisons, quand on compare la consommation d’énergie par personne, on remarque qu’elle est beaucoup plus importante en maison individuelle périphérique qu’en appartement en ville.

À L’INVERSE, LE TISSU PÉRI-URBAIN EST DOTÉ DE RÉELLES QUALITÉS. QUELLES SONT-ELLES ?

A mon avis, la qualité principale de ces tissus est leur faible densité, avec une disponibilité importante de surface de pleine terre, permettant dans certains cas une végétalisation et une arborisation de qualité (même si les jardins sont considérés [dans les documents de planification] comme des surfaces artificialisées). Aujourd’hui ces territoires sont aussi vus comme des réserves foncières propices à accueillir de nouveaux ménages. On a aussi dans ces quartiers des communautés plus locales. Mais les qualités de ces territoires sont encore à explorer et à exploiter. On a encore du mal à trouver un équilibre entre les stigmates et les qualités, sinon nous n’aurions pas ce débat aujourd’hui.

COMMENT PEUT-ON CONCILIER LA PRÉSERVATION DES QUALITÉS DU TISSU PAVILLONNAIRE, NOTAMMENT LA PLEINE TERRE ET LA PRÉSENCE D’ARBRES, AVEC LES LOGIQUES DE DENSIFICATION PAVILLONNAIRES ?

Dans les quartiers de maisons individuelles, chaque propriétaire agit sur sa parcelle et sur sa maison, selon son propre intérêt, au moment où il en a besoin. C’est le principe d’un quartier de maisons individuelles : chacun est maître chez soi et sur son terrain, c’est ce que garantit la propriété individuelle.

C’est aujourd’hui du ressort des politiques publiques de prendre cette question à bras-le-corps. Mais nous n’avons pas encore tous les outils pour remettre en question les mécanismes de densification à la parcelle de biens individuels occupés par leur propriétaire. On reste focalisé sur le “parcelle par parcelle” et on peine à développer des visions à l’échelle du quartier. Or c’est à cette échelle que l’on pourrait arriver à préserver les espaces libres, comme les cœurs d’îlots dans certains cas, mais pour cela il faut vraiment avoir une vision plus haute, à l’îlot voire au quartier. Surtout que le quartier est un site d’étude facilement identifiable grâce à sa morphologie urbaine, et pour lequel il serait intéressant d’avoir au moins un schéma directeur, qui pourrait mettre en évidence les éléments à préserver ou à développer, comme les corridors écologiques ou des parcours pour les mobilités douces, sans forcément contrarier les intérêts des propriétaires et les priver de leur propriété privée.

DANS VOTRE THÈSE, VOUS AVEZ CONSTRUIT PLUSIEURS SCÉNARIOS PROSPECTIFS D’ÉVOLUTION DES TISSUS PAVILLONNAIRES, POUVEZ-VOUS NOUS LES PRÉSENTER EN QUELQUES MOTS ?

La thèse a développé 5 scénarios prospectifs entre 2015 et 2050. On a d’abord un premier groupe avec les scénarios “Caducité” et “Exclusivité”, qui se basent sur une idée de poursuite du modèle actuel. Le scénario “Caducité” présente un quartier de maisons individuelles éloigné de tout, dans un secteur peu attractif, et qui a du mal à se renouveler. Dans le scénario “Exclusivité”, on est à l’inverse dans un endroit relativement attractif, avec une volonté des propriétaires de maintenir les valeurs de leur bien, et donc on suppose une augmentation des prix et une protection des terrains pour préserver la maison comme un bien d’exception.

Le scénario “Exclusivité” est surtout applicable à la Suisse, où la révision de la Loi sur l’aménagement du territoire tente de stopper l’étalement urbain, notamment en redimensionnant les zones à bâtir et en basculant les terrains constructibles non bâtis dans les franges du territoire urbanisé, attribués il y a plus de 15 ans, en zones agricoles. Donc progressivement cela va augmenter la pression sur les quartiers de maisons individuelles existants, car les nouveaux quartiers ne présentent pas les mêmes qualités, ils sont beaucoup plus denses et ne se composent plus de villas individuelles. Dans ce cadre-là, la maison devient un bien d’exception, notamment lorsqu’elle présente des vues (sur le lac, sur les Alpes, …). Dans ce scénario “Exclusivité”, on essaye donc de conserver au mieux ces qualités pour les prochaines années.

Le troisième scénario, “Opportunité”, repose sur une densification douce, parcelle par parcelle. Ce sont des mécanismes au coup par coup très courants actuellement, avec une large palette de projets (agrandir sa maison, construire en fond de parcelle, etc.).

Dans les deux derniers scénarios, on essaye de mettre en œuvre une vision à l’échelle du quartier. Le scénario “Urbanité” consiste en quelque sorte à re-répartir les droits à bâtir pour créer des logements collectifs dans le quartier. Ce scénario permet par exemple de reloger des personnes âgées à l’intérieur même de leur quartier, quand leur logement n’est plus adapté à leurs besoins. Les quartiers d’habitat pavillonnaire ont par ailleurs un foncier très fragmenté, ce qui les rend difficilement praticables pour les piétons, qui doivent parfois faire des détours importants pour aller d’un point à un autre. Rien qu’en ayant cette vue d’ensemble et en créant des sentes piétonnes, cela peut déjà changer la donne.

Le dernier scénario, “Mutualité”, est encore plus radical dans la transition. Dans ce scénario, on considère des maisons construites dans les années 70 ou 80, qui ne présentent pas de qualités particulières. Ainsi, si une maison n’a pas été rénovée au bout de 50 ans (ce qui correspond à la durée d’amortissement de son énergie grise, soit l’énergie mise en œuvre pour construire le bâtiment), on active un processus de démolition/reconstruction. Mais au lieu de reconstruire sur place, on réorganise progressivement le bâti avec des formes urbaines intermédiaires, en mutualisant les espaces verts de pleine terre. On cherche donc une meilleure intégration dans le paysage. Cette mutualisation permet de créer des jardins partagés, par exemple pour mieux organiser la production alimentaire sur place (car la gestion peut être collective), ou concevoir des lieux communautaires, ou encore des espaces de jeux pour enfants. Les scénarios “Urbanité” et “Mutualité” ont en commun la volonté de réintégrer les quartiers dans l’agglomération dans laquelle ils se trouvent.

 AVEC LE RECUL, AVEZ-VOUS L’IMPRESSION D’AVOIR ÉPUISÉ LES POSSIBLES ?

Pas vraiment, mais on parle de scénarios donc ce sont par définition des caricatures. Il peut exister des milliers de variations et de mélanges entre ces scénarios. Donc, oui, il y a sans doute une autre voie, mais je n’en n’ai pas forcément vu d’autre aussi nette que les cinq évoquées précédemment. Après, il y a évidemment “on rase tout et on fait beaucoup plus dense”, mais ce n’était pas du tout la solution que je souhaitais ! J’ai vraiment travaillé dans l’optique de faire avec ce que l’on a, en respectant le principe de la propriété individuelle qui est fondamental. Mon objectif était de travailler avec les qualités internes des quartiers, de conserver la même densité, tout en cherchant une réorganisation, doucement, et en accord avec les habitants.

POUR FAIRE ÉVOLUER CES TISSUS, QUELLE EST LA RESPONSABILITÉ DES DONNEURS D’ORDRES, DES PRENEURS DE DÉCISIONS ET GLOBALEMENT DES INSTITUTIONS TERRITORIALES AUJOURD’HUI ?

Ce qui est fondamental c’est d’avoir cette vision à l’échelle du quartier. Il faut donc trouver les outils pour le faire et c’est la question que je me pose encore aujourd’hui. Les schémas directeurs à l’échelle du quartier, les mécanismes de redistribution des droits à bâtir sont des solutions. Il nous faut trouver des manières de réglementer, tout en donnant de la flexibilité pour innover, sans être contraint de toujours travailler à la parcelle.

QUELLES SONT POUR VOUS LES ACTIONS À MENER EN PRIORITÉ ?

En priorité c’est la question de la performance énergétique qu’il faut régler. Les quartiers de grande périphérie des agglomérations, qui se sont développés dans la seconde moitié du 20ème siècle et qui sont très dépendants de l’automobile, sont généralement au bout de leur première phase d’occupation. On assiste donc à une transition entre des ménages qui s’en vont et d’autres qui s’installent, et cette phase s’accompagne de travaux pour adapter les logements. Et c’est dans ce moment charnière qu’il est important d’intervenir systématiquement pour encourager les travaux d’amélioration globale de l’enveloppe du bâtiment (murs, toiture, fenêtres, etc.), d’employer des systèmes de chauffage plus performants et utilisant des énergies renouvelables. Sans incitations publiques, ces travaux lourds risquent d’être fortement retardés. Un autre point qui me tient à cœur, et qui est difficile aussi à transmettre, c’est qu’avec le scénario “Opportunité”, de densification douce, les bâtiments et/ou les parcelles sont divisées et on a progressivement une fragmentation du foncier. Le risque, si ce mécanisme est développé dans tous les quartiers pavillonnaires, c’est que dans 30 ou 40 ans, on soit encore face à face, à se poser la même question qu’aujourd’hui : “qu’est-ce qu’on fait ?”. Car certes, on aura des quartiers plus denses, mais ils seront aussi beaucoup plus complexes à transformer, car les parcelles seront plus petites et les propriétaires plus nombreux. C’est une situation que l’on observe déjà dans les lotissements denses.

POUR CONCLURE, SELON VOUS, CE SERAIT QUOI, LE FUTUR HEUREUX ET DÉSIRABLE ?

Selon moi, les quartiers de maisons individuelles sont un élément de notre patrimoine, de notre héritage, c’est vraiment le tissu du 20ème siècle. C’est aussi un mode de vie plébiscité, recherché, et il serait dommage de le voir disparaître au nom de la densité. Il faut réussir à en préserver l’identité et le cadre de vie, qui sont aujourd’hui les deux points positifs de ces endroits là. Mais pour cela il faut réussir à développer réellement des quartiers de maisons individuelles, et pas simplement cette nappe dans laquelle on habite. Il faut donc intégrer ces quartiers au fonctionnement des communes, en y amenant des services, des activités et de la mixité.