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Quelle culture pour prendre soin de nos territoires de vie ?

En fragilisant nos sociétés et milieux naturels, le changement global nous met au pied du mur : nous allons devoir adapter nos modes de cohabitation et d’aménagement. L’enjeu n’est plus seulement d’interroger le « tout croissance et développement » mais de réparer et de prendre soin de nos territoires de vie. Assurément la promesse d’une révolution culturelle qui engagera non seulement nos régimes d’action et de savoir, mais également nos sensibilités et attachements : qui doute encore de la nécessité de renouveler nos récits communs, nos imaginaires, nos désirs, etc., en un mot tout ce qui affectivement et symboliquement nous lie.

Comment les acteurs culturels se préparent-ils à endosser ce nouveau rôle ? Quelles coopérations entre acteurs culturels et territoriaux se dessinent ?

L’AUCM vous donne rendez-vous le 22 janvier au Lieu-Dit !

  • Partage d’expériences et témoignages d’acteurs qui font du soin et de la culture des leviers de bifurcation écologique
  • Conférence-débat « Soigner les territoires : chiche ! » par Michel Lussault
  • Vœux de l’AUCM, en présence de Gregory Bernard, Président de l’AUCM

Entrée libre, sur inscription.

« Nous devons comprendre ce qui change plutôt que de figer les représentations » – Entretien avec Martin Vanier

Dans “Le Temps des liens – Essai sur l’anti-fracture”, paru en janvier 2024, Martin Vanier prend à rebours la pensée dominante sur les fractures territoriales. “Communs territorialisés”, reliance, processus de médiation, le géographe nous invite à reconsidérer la fabrique territoriale.

Invité : Martin Vanier, géographe, professeur à l’Ecole d’urbanisme de Paris
Discutant : Stéphane Cordobes – Directeur général de l’AUCM

Régénérer la fabrique des espaces publics : l’hypothèse des droits culturels

L’accroissement de la vulnérabilité de nos territoires face au changement global, l’absolue nécessité de réorienter nos manières de les habiter, de les édifier, s’inscrivent paradoxalement dans un contexte d’affaiblissement de la démocratie. Que peut l’espace public, en tant que support d’interactions, de pratiques sociales, mais aussi de trajectoires individuelles, pour accompagner nos efforts de transitions ? Quelles voies possibles pour l’urbaniste dans cette recomposition ?

De la participation citoyenne aux droits culturels

Alors que la participation citoyenne, longtemps perçue comme la voie royale vers une réappropriation collective des problématiques publiques, peine à tenir ses promesses [1], un pas de côté semble nécessaire pour régénérer la fabrique des espaces publics. Il s’agit notamment de penser d’autres formes de médiation avec l’habitant, en prenant en compte la diversité des façons de vivre, la pluralité des références culturelles, la multiplicité des imaginaires qui fondent notre capacité à faire collectif. L’approche des espaces publics sous l’angle des droits culturels constitue en ce sens une hypothèse de travail. Elle pourrait répondre à un double enjeu : d’une part, renforcer la capacité de chaque habitant à se réaliser au sein de la communauté, d’autre part, ouvrir aux urbanistes un champ de possibles pour amorcer les transitions.

Vers des espaces publics de capacités

Les droits culturels, établis dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, s’inscrivent dans la pensée réparatrice d’après-guerre. Ils visent à garantir pour chacun la liberté de vivre son identité culturelle, comprise comme « l’ensemble des références culturelles par lequel une personne, seule ou en commun, se définit, se constitue, communique et entend être reconnue dans sa dignité ». La notion se consolide à travers divers textes de référence [2], dont la Déclaration de Fribourg en 2007. Les droits culturels sont aujourd’hui des droits fondamentaux universels, confortés en France par les lois NOTRe (2015) et LCAP (2016).

Approcher les espaces publics par les droits culturels revient à dépasser les notions de fonctions et d’usages, à conscientiser les rapports de domination, l’omniprésence de certaines références culturelles, comme fondements – souvent involontaires – de nos espaces publics et facteurs de leurs dysfonctionnements. Les logiques de normes, de prescription, laissent place à une logique d’encapacitation des habitants, où la diversité des savoirs et le croisement des points de vue nourrissent la robustesse du collectif.

Un outil d’interrogation des pratiques urbanistiques

Traduire les droits culturels dans l’ingénierie urbaine consiste à changer de posture, de regard, à ouvrir de nouveaux espaces de coopérations.

En témoigne l’expérience «Habitat, espaces public et droits culturels »[3] à laquelle a contribué l’AGUR de 2020 à 2021, qui a montré la capacité des droits culturels à renouveler le logiciel et les métiers de la fabrique urbaine, faisant émerger une nouvelle « grammaire » de projet où se renégocient la place des acteurs et leurs interactions, où l’urbaniste s’implique en tant que médiateur-traducteur. Un glissement de posture sur lequel s’engage aussi UrbaLyon, via la recherche-action « Urbanisme et droits culturels », qui explore une approche anthropologique et cognitive de l’urbanisme. Un esprit partagé par l’AUCM, qui promeut la réorientation écologique des territoires sous l’angle de la recomposition culturelle. Soin au long cours plutôt que remède miracle, l’horizon des droits culturels forme ainsi un cadre de pensée qui interpelle la manière dont dialoguent espaces publics et relations d’humanité et ouvre une voie vers de nouvelles interactions, propices aux transitions.

“Ne pas renoncer au tourisme, mais fonder le tourisme sur autre chose, c’est certainement la voie qu’il faudrait suivre.” – Entretien avec Sylvie Clarimont

Entretien avec Sylvie Clarimont, professeur des universités en géographie à l’université de Pau et des Pays de l’Adour, ancienne élève de l’École Normale Supérieure de Fontenay-Saint Cloud, responsable du Master Tourisme parcours Loisirs, Tourisme et Développement Territorial, et rattachée au laboratoire TREE (Transitions énergétiques et environnementales).

De 2018 à 2022, Sylvie Clarimont a porté le programme « Tourisme, eau et changement climatique en Nouvelle-Aquitaine (EauTour) », financé par la Région Nouvelle Aquitaine, visant à analyser les conditions d’émergence et de mise en œuvre de politiques d’adaptation au changement climatique, respectueuses de la ressource en eau et des milieux aquatiques et capables d’accompagner la transition vers des territoires touristiques durables et résilients. Dans la continuité de ce programme, Sylvie Clarimont vient de démarrer un nouveau programme de recherche « Investir les plans d’eau pour la transition écologique des loisirs et du tourisme en Nouvelle-Aquitaine (ILEAUT-NA) », cofinancé par la Région Nouvelle Aquitaine et la communauté d’agglomération Pau – Béarn – Pyrénées.

Cet entretien a été sollicité pour apporter des éclairages sur des missions conduites par l’agence d’urbanisme, portant sur les usages touristiques des lacs et rivières dans un contexte de changement climatique. Ainsi, les trois lacs de la communauté de communes Thiers Dore et Montagne et la rivière Allier, qui irrigue le territoire du pôle métropolitain Clermont Vichy Auvergne, font l’objet de deux missions distinctes, qui ont pour même objectif de croiser les regards d’experts, de professionnels du tourisme et d’élus, pour apporter des réponses tant aux attentes des clientèles touristiques qu’aux besoins des habitants du territoire.

Les propos de cet entretien ont été recueillis le 19 février 2024 par Julia Angeletti, chargée d’études urbanisme et transitions environnementales et Anaïs Burias Moreira, chargée d’études économie et tourisme.

Vos travaux, en lien notamment avec le partage des eaux, vous amènent à porter un regard à la fois analytique et critique sur les difficultés de mise en pratique des politiques publiques de tourisme durable, des concurrences entre usages et des tensions entre régions. Quels sont selon vous les principaux défis du tourisme face au changement climatique ?

Le premier défi n’est-il pas celui de la connaissance et de la reconnaissance des enjeux environnementaux associés au tourisme ? Les professionnels pâtissent d’un manque de formation, voire de sensibilisation, sur ces enjeux. Je suis responsable d’un Master en tourisme, pour lequel je dispense des cours sur les interactions entre tourisme et environnement, et j’éprouve toujours des difficultés à intéresser les étudiants aux questions environnementales, eux qui viennent généralement d’une formation en tourisme très orientée marketing, promotion, communication. C’est certainement cette logique entrepreneuriale, qui prévaut dans les formations en tourisme, qu’il faudrait ajuster dès l’amont. Les professionnels du tourisme doivent prendre conscience de l’ampleur du changement et du fait qu’aucun territoire ne sera épargné. La France se réchauffe plus rapidement que le reste du globe, mais malgré tout, certains professionnels ou élus pensent encore que nous serons épargnés. Dans les Pyrénées, comme dans le Massif central, prévaut l’image d’un territoire « château d’eau », et même si les acteurs locaux ne nient pas le changement climatique, je constate une mise à distance géographique du changement climatique : “le changement climatique c’est pour la frange méditerranéenne”, “le changement climatique c’est pour le versant sud des Pyrénées, mais ce n’est pas pour nous”, ainsi qu’une mise à distance temporelle : “le changement climatique, ça sera peut-être dans 100 ans, mais pas pour maintenant”. Les prévisions sont alarmantes, nous avons des éléments de connaissance en Nouvelle-Aquitaine, avec l’association AcclimaTerra [1] et l’Observatoire Pyrénéen du Changement Climatique [2], et pourtant certains élus sont encore dans le déni.

Le deuxième défi, c’est de mettre en œuvre des stratégies territoriales qui combinent des actions d’atténuation, notamment de réduction des émissions de gaz à effet de serre, à des actions d’adaptation. Mais une adaptation qui consiste « à faire avec », et non pas à vouloir « faire contre » le changement climatique. On constate aujourd’hui de nombreuses actions de pseudo-adaptation, je dirais même de mal-adaptation, qui consistent à vouloir aller contre et à s’obstiner malgré tout : s’acharner à produire de la neige de culture alors que les températures annoncées sont positives, envisager de stocker la neige dans des puits à neige… Cela relève très clairement de la non-adaptation. S’adapter au changement climatique, c’est aussi l’accepter et prendre notamment conscience que nous aurons sans doute de moins en moins d’eau, de moins en moins de neige et qu’il faudra faire avec.

 Selon vous, les intérêts économiques locaux (tourisme notamment) sont-ils compatibles avec la protection des milieux aquatiques ?

Les logiques économiques l’emportent encore trop souvent sur les logiques de préservation de la ressource en eau, alors que, pourtant, on sait qu’elle est vulnérable, on sait qu’elle est fragile. On a des éléments d’actualité qui montrent cela. Je prends pour exemple la suspension du plan Ecophyto3 – alors que les plans précédents étaient loin d’avoir atteint leurs objectifs -, la révélation du scandale du traitement illégal des eaux minérales ou encore l’aménagement de terrains de golf dans des secteurs qui n’ont pas connu de pluies significatives depuis deux ans comme les Pyrénées-Orientales. Je n’explique pas qu’on puisse s’obstiner à défendre les intérêts économiques quand une ressource aussi vitale que la ressource en eau, est en jeu. Plusieurs éléments peuvent expliquer cela. La marchandisation de la nature tout d’abord. La notion de service écosystémique est en quelque sorte révélatrice de cette entrée de la nature dans la sphère marchande. On reconnaît que la nature nous rend des services, et que l’on a besoin d’elle, mais on cherche à en faire une évaluation monétaire.

Aujourd’hui, on considère par ailleurs que « tout est compensable », donc si on détruit les hectares de forêt quelque part on pourra le compenser par le reboisement de nouveaux hectares de forêt ailleurs, comme si tous les espaces naturels se valaient, dans une relation d’équivalence. Cette logique compensatoire peut certainement expliquer ce primat de l’économie par rapport à la nature.

Enfin, l’eau devrait réellement être reconnue comme un bien commun, et sa préservation relever de l’intérêt général, pour primer sur des intérêts particuliers ou sectoriels. Dans les faits, il est complexe de considérer l’eau comme « patrimoine commun de la nation », même si la loi sur l’eau de 1992 la définit comme telle. C’est un bien commun qu’il faut épargner, préserver à tout prix. Quoi qu’il en soit, c’est une question complexe.

Selon quelles modalités concilier aménagement, développement et préservation des sites ? Faut-il activer des leviers spécifiques et lesquels, le cas échéant ?

En premier lieu, pour réellement protéger la ressource en eau, ne faudrait-il pas envisager la maîtrise foncière publique comme condition sine qua non ? Autour des lacs et rivières, avec un parcellaire morcelé et majoritairement privé, la maîtrise foncière demeure complexe et onéreuse. Mais autour des plans d’eau de taille modeste, une maîtrise foncière publique peut être envisagée pour s’assurer que les usages agricoles ou économiques ne portent pas préjudice à la qualité de la ressource. Les périmètres de protection de captage d’alimentation en eau potable sont un bon exemple de maîtrise foncière publique adoptée par certains syndicats pour éviter la contamination de la ressource.

Ensuite, au-delà des indispensables actions de sensibilisation et d’éducation des usagers, la régulation des flux de fréquentation peut être un levier à activer. Certains lacs pyrénéens sont extrêmement fréquentés en période estivale, avec des comportements inadaptés : de la baignade… avec crème solaire, des dépôts sauvages de déchets et des rives de lacs qui deviennent des plages, à 1800 ou 2000 mètres d’altitude. Dans ces espaces fragiles, la régulation de la fréquentation, et des nuisances engendrées, peut se faire par une meilleure maîtrise de l’accès, des restrictions de stationnement et une limitation des activités de loisirs motorisées. Sur le site protégé des lacs d’Ayous, en vallée d’Ossau, la Communauté de communes et la Commission syndicale qui gère les estives ont mis en place des mesures assez drastiques de régulation des flux (contrôle strict et limitation du stationnement avec interdiction des camping-cars la nuit, tarification du stationnement, sensibilisation) qui semblent porter leurs fruits et on ne retrouve plus les dérives constatées les années précédentes. Cependant, si l’accès côté français est régulé, côté espagnol, il y a une promotion de ces lacs avec une dérégulation totale de la fréquentation. Ce levier de régulation des flux en espace naturel ouvert n’est pas facile à mettre en œuvre, dans le cas des lacs d’Ayous, il y a eu une dizaine ou une douzaine d’années de réflexion, de tâtonnements, d’échecs, avant d’arriver à une solution.

Mais en zone urbaine, comment réguler quand s’exprime une demande sociale très forte pour des espaces de fraîcheur en libre d’accès ? Et comment concilier aménagement, développement et préservation des sites ? Il y a un exemple que je trouve très intéressant à côté de Pau : une ancienne gravière, le lac d’Aressy, est devenue à la fois un espace de préservation des milieux naturels et un espace de loisirs ouvert à la population paloise qui apprécie ce lieu aux usages beaucoup plus libres qu’en piscine publique. Mais se pose aujourd’hui la question de la régulation de l’accès et de la sensibilisation du public dans cet espace très fréquenté. L’agglomération réfléchit à créer un zonage, une séparation fonctionnelle de l’espace, avec une zone de quiétude pour les oiseaux et l’ensemble de la faune sauvage qui ont commencé à s’y implanter, et une zone ouverte à la fréquentation. Comment fait-on pour interdire l’accès à une partie du lac ? On met des barrières, des clôtures ? Si on cesse d’entretenir les sentiers, il y aura des cheminements sauvages…Cela renvoie à des questions de justice sociale, de réduction des inégalités sociales d’accès à la nature, avec un public qui fait partie de ces 35% de personnes qui n’ont pas accès aux vacances.

Face au changement climatique et notamment aux vagues de chaleur estivales, dans quelle mesure les fleuves et les lacs constituent-ils des atouts, tant pour la vie locale et le besoin de fraîcheur que pour la dynamique touristique et la clientèle qui s’y rapporte ?

Il faut certainement distinguer deux types d’espaces. D’un côté, les espaces urbains, que l’on vient d’évoquer, avec une demande sociale très forte pour des espaces de fraîcheur, des espaces aquatiques, facilement accessibles, qui permettent de se rafraîchir l’été quand il fait très chaud. Dans l’agglomération paloise, le lac d’Aressy et les berges du gave de Pau jouent pleinement ce rôle, même si la baignade y est interdite. Les eaux dormantes, les eaux courantes, sont des alternatives aux piscines publiques, souvent prises d’assaut, parfois fermées, et dont le prix peut être aussi dissuasif. En zones rurales, loin de pôles urbains importants, on est dans une situation un peu différente. Je pense aux territoires ruraux qui ont parfois construit leur développement touristique autour de la présence d’un lac, d’un plan d’eau artificiel. Dans les années 1960, 1970 et même 1980, il y a eu une vague d’équipements des zones rurales en plans d’eau, financée en partie par l’État dans le cadre de la politique d’aménagement du territoire, pour essayer de diversifier l’économie rurale et favoriser le développement touristique de ces zones qui n’avaient pas vraiment d’éléments attractifs hormis des éléments patrimoniaux. Et si le plan d’eau fut un moyen d’attirer une clientèle touristique dans ces espaces ruraux intermédiaires, il répond moins aux besoins de fraîcheur des habitants qu’aux besoins de la clientèle touristique.

Quel avenir pour ces territoires touristiques qui dépendent de ces plans d’eau avec le changement climatique ?

Si certains plans d’eau ont été créés uniquement pour satisfaire des besoins touristiques, d’autres l’ont été pour l’irrigation ou la production hydroélectrique et sont devenus avec le temps des sites touristiques. Je pense à la retenue du Gabas qui devait initialement être dévolue à l’irrigation et qui est aujourd’hui un lieu récréatif et touristique et surtout une composante importante du paysage. On retrouve donc une attractivité pour l’eau, l’eau contemplée et pas uniquement pour se rafraîchir. Donc quel avenir pour ces sites touristiques ? Les situations sont très variées. Certains de ces plans d’eau pourront peut-être perdurer et d’autres seront condamnés à devenir autre chose. Il faudra certainement accompagner ces territoires ruraux dans la reconversion de ces plans d’eau et la diversification de leur économie touristique. Certains plans d’eau ont disparu. Par exemple, le plan d’eau d’Uzein, au nord de Pau, a vu le jour dans les années 1970 avec une guinguette, de la location de pédalos, etc. En juin 2013, les crues très importantes du gave de Pau et de ses affluents ont fait beaucoup de dégâts et le plan d’eau d’Uzein n’a pas résisté : la digue a cédé et le plan d’eau a disparu. Depuis 2013, il y a des hésitations, des réflexions autour de la « reconstruction » de ce plan d’eau fantôme qui appartient à la Commission syndicale du Haut Ossau.

Dans l’étude que vous avez portée sur la perception de la ressource en eau et l’adaptation au changement climatique dans les vallées de la Dronne et de la Vézère, les acteurs touristiques et certains élus minimisent la vulnérabilité de leur territoire face aux changements climatiques. Pourquoi et comment sensibiliser ces acteurs à l’enjeu d’un usage plus raisonné de la ressource dans un territoire où celle-ci est suffisante hors épisodes de sécheresse ?

Dans les vallées de la Dronne et de la Vézère, si les acteurs touristiques s’accordent sur la baisse effective des débits et la prolifération des plantes invasives qui perturbent, entre autres, la navigation, ils gardent une relative confiance avec une mise à distance spatiale et temporelle des risques liés au changement climatique. Certains acteurs, comme les loueurs de canoës, entrevoient même l’opportunité d’allonger considérablement la saison de pratique. Dans le secteur pyrénéen, les accompagnateurs en montagne qui proposent des activités de canyoning, ont une sensibilité environnementale plus forte et sont plus inquiets, mais ils entrevoient néanmoins, avec la baisse des débits, la possibilité de diversifier les publics et d’ouvrir l’activité aux plus débutants. Ils se sentent également moins menacés, car ils estiment que leur espace de pratique est très étendu, qu’ils sont « mobiles » et qu’ils peuvent donc s’adapter. Par contre, dans le Marais poitevin, j’ai senti plus d’inquiétudes en échangeant avec les loueurs de canoës, notamment pour la pérennisation de leur activité avec la baisse des niveaux d’eau. Il y a une inquiétude, mais il faudrait distinguer là aussi deux types de professionnels : ceux qui font des visites accompagnées du marais, qui ont suivi une formation dispensée par le Parc Naturel Régional en début de saison et sont donc capables de sensibiliser eux-mêmes les visiteurs à la fragilité de cet espace, et ceux qui se contentent de louer des embarcations et ne sensibilisent pas forcément les clients à la nécessité de préserver le marais, ni aux règles de bon usage avec des berges fragiles et souvent privées.

En plus de minimiser la vulnérabilité du territoire, les acteurs précités tendent à minimiser l’impact des usagers sur le milieu naturel. Quelle posture adopter pour une prise de conscience de ces impacts et les inciter à adapter leurs pratiques (sensibilisation des clients, signalétique, campagnes de ramassage de déchets…) ?

En Dordogne, les vallées de la Dronne et de la Vézère sont un vaste parc de jeux aquatiques : les gens crient, se jettent à l’eau, s’amarrent ou pique-niquent n’importe où, et on a des berges qui sont érodées à plusieurs endroits différents, parce qu’il n’y a pas de points de pique-nique. Dans le Marais poitevin, les canoës en visite libre partent avec une petite carte des points de pique-nique autorisés. Donc en principe c’est un peu mieux régulé, ce qui n’est pas le cas en Dordogne où l’activité est uniquement mue par la rentabilité économique et avec une très faible sensibilité environnementale de la part des loueurs qui ne sont même pas conscients que leurs embarcations en plastique peuvent avoir un effet de frottement sur le lit de la rivière. Les nanoparticules de plastique qui s’échappent n’ont ainsi jamais été évoquées dans les entretiens que nous avons conduits dans le cadre de cette étude.

Par ailleurs, les opérateurs sont très mobiles puisqu’en fonction des conditions météo, des conditions des lâchers d’eau, ils se déplacent d’un lieu de pratique à un autre. Les clients louent une activité ludique, mais pas un lieu de pratique, ils veulent « juste profiter d’un moment de détente sur l’eau ». Cette activité, en quelque sorte «a-spatiale», pose toute la limite des actions de sensibilisation.

Dans les Pyrénées, on constate beaucoup de problèmes de tensions entre usagers, d’autant que la fréquentation en zone de montagne est en augmentation depuis trois ans (donc depuis le Covid), notamment sur les espaces lacustres et pastoraux qui sont des lieux particulièrement prisés par les néo-pratiquants de la montagne. Des heurts assez violents ont eu lieu, entre bergers et randonneurs, avec les chiens de bergers aussi. En réponse à cela, le Conseil départemental des Pyrénées Atlantiques a mis en place une démarche de communication et de sensibilisation sur le terrain, en lien avec les acteurs du pastoralisme et les acteurs du tourisme qui s’appelle “Réussir ma rando” et qui vise en premier lieu à sensibiliser ces nouveaux publics aux bons gestes à adopter en zone pastorale. Il me semble que ça a plutôt bien fonctionné et j’ai l’impression que, durant l’été 2023, il y a eu moins de tensions, ou en tout cas moins de tensions médiatisées que lors des étés précédents, même si on observe encore des contrevenants, comme des personnes avec des chiens sans laisse, ce qui pose énormément de problèmes en zone pastorale et aussi en zone lacustre, car les chiens ont tendance à se baigner et cela nuit à la qualité de l’eau et aux milieux aquatiques.

Vous faites état d’un manque de partage et de dialogue entre les acteurs touristiques et les gestionnaires des milieux aquatiques, lié à des cloisonnements sectoriels et institutionnels. Quels sont, selon vous, les moyens existants – ou à inventer – de concertation autour du partage de l’eau ?

On a deux univers parallèles qui se croisent très peu, l’univers du tourisme et l’univers des gestionnaires de l’environnement. Je suis étonnée finalement que, vous à l’Agence, vous travaillez en commun, chargée de mission environnement, chargée de mission tourisme, que vous travailliez ensemble et que vous dialoguiez en permanence parce que ce n’est pas toujours le cas. Dans beaucoup d’institutions, c’est assez tubulaire et finalement les gens du service environnement croisent très peu les gens du service tourisme, ils travaillent au sein de la même structure, mais ils se connaissent à peine. Et ensuite, au niveau des professionnels, nos acteurs du tourisme croisent très peu les chargés de mission environnement. Alors comment faire pour que ces univers commencent à travailler ensemble ? Faudrait-il revoir les démarches de concertation ? En principe dans les SAGE [3], quand il y a une commission locale de l’eau qui se met en place, tous les usagers de la rivière doivent être présents. Mais les secteurs institutionnels du tourisme sont-ils toujours représentés ? Faudrait-il repenser la composition des commissions locales de l’eau et les élargir ou créer, en parallèle, des instances délibératives, des instances de dialogue qui soient plus larges ? Mais comment susciter l’intérêt de ces acteurs du tourisme qui sont parfois rétifs à s’impliquer dans ces instances ?

Dans le Marais poitevin, j’ai constaté que les personnes les plus sensibles aux questions environnementales avaient une double casquette, par exemple des professionnels du tourisme élus au niveau de la communauté de communes. Ces acteurs multi-casquettes ont une vision un peu plus élargie, et c’est certainement par leur intermédiaire qu’il y a un levier d’action intéressant.

Dans le cadre des enquêtes qualitatives, la photographie est aussi un vecteur permettant de favoriser la prise de parole. Elle invite les participants à exprimer leur perception du changement climatique, la façon dont ils voient l’évolution de la rivière et de ses usages. L’agence de l’eau Adour Garonne a organisé, début février, une journée citoyenne autour de clichés montrant les différentes facettes de la rivière (aménagée, en assec, …). Ce dispositif a libéré la parole des personnes présentes qui avaient plus de facilités à s’exprimer avec ce support photographique.

Avec la baisse des débits d’étiage en été et la pression sur la ressource en eau dans ses différents usages, faut-il renoncer à certaines activités d’eau vive et repenser l’offre touristique des destinations dont les activités nautiques sont dépendantes d’une quantité et d’une qualité d’eau suffisantes ? A la suite des réflexions engagées actuellement sur la fermeture des stations de ski, quelles pourraient être les stratégies de reconquête envisageables pour les territoires de lacs et de rivières ?

Dans les territoires centrés sur les activités d’eau vive, je crois qu’il faudra apprendre à entrer dans l’ère du renoncement, apprendre à faire le deuil de certaines activités. Des choix devront être faits avec des priorités d’usages clairement établies, dans le dialogue et la concertation. Mais de fait, il y a déjà des renoncements qui sont à l’œuvre, comme en 2022, lorsque l’activité nautique sur le lac de Sainte-Croix ou le lac de Serre-Ponçon a été réduite par manque d’eau disponible dans ces lacs de retenue. Ce qui m’inquiète davantage, ce sont les réponses techniques à ces problèmes qui conduiraient à multiplier les stockages en eau. Pour moi, ça s’apparente un petit peu à une fuite en avant. Je pense qu’il faudrait d’abord envisager de réduire drastiquement les consommations en eau, et ensuite envisager de renoncer à certaines activités qui ne sont peut-être pas fondamentales. Revoir les priorités d’usages de la ressource en eau en mettant la priorité sur l’eau potable et l’eau comme vecteur pour la production alimentaire. Faire un effort pour maintenir une eau suffisante pour préserver les écosystèmes aquatiques, et après, peut-être, envisager en dernier lieu les usages qui sont des usages moins fondamentaux, moins vitaux. Mais ça suppose de sortir d’une vision très sectorielle de l’eau avec chaque groupe d’intérêt qui défend finalement son pré carré.

Vous faites une analogie avec la fermeture des stations de ski et effectivement dans certaines vallées on constate la fin d’une économie qui dépendait complètement du ski. Et il y a certainement des enseignements à tirer de ces fermetures de stations. En 2021, un jeune chercheur, Pierre-Alexandre Métral[4], dans le cadre de sa thèse portant sur l’analyse des trajectoires territoriales des stations de ski abandonnées,  a mis en évidence trois logiques de reconversion distinctes qui peuvent être inspirantes pour des territoires de lacs ou de rivières : 1/ la reconversion « planifiée », 2/ la reconversion « sous contrainte » et 3/ la reconversion par « laisser faire ». Les trajectoires d’anticipation (cas 1) sont particulièrement intéressantes. Il prend l’exemple de la station de Métabief, une station du Jura qui prévoit de cesser son activité ski en 2030 ou 2035. La station concentre aujourd’hui ses investissements dans l’entretien des équipements, il n’y a plus d’investissements massifs, et les économies financières réalisées sont mises au service de la diversification de l’offre. Ne pas renoncer au tourisme, mais fonder le tourisme sur autre chose, c’est certainement la voie qu’il faudrait suivre. Une reconversion planifiée, anticipée, réfléchie et concertée, en se donnant un pas de temps d’une dizaine d’années pour réfléchir tous ensemble au devenir du territoire.

A contrario, la reconversion « sous contrainte » ou le « laisser-faire » ne sont pas des solutions souhaitables. L’abandon, la fermeture brutale, sans anticipation, sans projection, une station qui devient une friche touristique, une « station fantôme », sont autant de stigmates dans les territoires.

D’autres stations de ski se réinventent : c’est le cas de Céüze dans les Hautes-Alpes qui repense son devenir touristique autour des sports de nature, ou encore le Mas de la barque, en Lozère, une station fermée une vingtaine d’années auparavant qui s’est orientée vers l’écotourisme avec la construction d’un parc d’hébergements complètement inscrit dans l’architecture locale, en employant des matériaux locaux. Ou encore Valdrôme, dans la Drôme, qui s’est orientée vers une forme de tourisme assez originale : l’astro-tourisme. Ce sont des trajectoires plutôt réussies qui invitent à l’optimisme.

La Cour des comptes vient de publier un rapport sur les stations de sport d’hiver[5], qui propose d’établir des diagnostics de vulnérabilités au changement climatique. Il me semble intéressant de transposer cette approche pour réfléchir à de nouvelles stratégies touristiques dans des territoires de rivières et de lacs, en prenant en compte certes des aspects climatiques et d’évolution des disponibilités en eau, mais aussi la solidité financière de la collectivité qui porte ces activités, et d’autres critères comme les ressources disponibles du territoire (patrimoniales, architecturales, naturelles, etc.). Et sur la base de ce diagnostic de vulnérabilités multicritères, nous pourrions identifier les territoires prioritaires sur lesquels il faut intervenir d’urgence. A la lecture de ce rapport, il faut certainement aussi faire évoluer le cadre réglementaire pour que les autorisations de prélèvement pour les usages récréatifs tiennent mieux compte des perspectives climatiques. Certaines pistes sont à investir, comme la mise en place d’un fonds d’adaptation au changement climatique pour financer des actions de diversification et de déconstruction, de reconversion de certaines installations, pour éviter des verrues paysagères, qui rouillent, qui vont contaminer les eaux, et poser de nombreux problèmes.

Une méthodologie à plusieurs dimensions pour accompagner les collectivités dans la mobilisation des friches urbaines

Les enjeux de mutations foncières, de renouvellement urbain et l’impératif de réponse aux objectifs du ZAN rendent la question des friches urbaines toujours plus prégnante. En réponse à ces enjeux, l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central développe depuis quelques années une méthodologie spécifique d’accompagnement des collectivités en matière de repérage et de mobilisation de ces friches.

Dresser l’inventaire

Repérer les friches, notamment les friches économiques, et en identifier le stock primaire, nécessite tout d’abord le croisement de multiples sources de données : sources fiscales (LOCOMVAC, CFE, etc.), inventaires des pollutions (BASIAS, BASOL), données cadastrales, etc. Ce travail de recensement brut reste cependant incomplet et nécessite un apport d’expertise terrain. Les acteurs locaux – élus et techniciens des collectivités – par leur connaissance fine du territoire, se révèlent être les détenteurs de l’information la plus fiable et la plus actualisée pour affiner et compléter l’identification des friches. D’autres acteurs sont également essentiels, à l’instar des Etablissements Publics Fonciers (EPF), qui apportent non seulement leur connaissance du terrain, mais aussi une expertise métier opérationnelle utile à la qualification de chaque friche (pollution, coûts d’acquisition/ démolition, proto-aménagement, etc.).

Prioriser les sites

Une fois l’inventaire réalisé, l’Agence s’attache à aider les collectivités à prioriser les nombreux sites identifiés, qui présentent des atouts et contraintes très variés et des caractéristiques complexes. Avec les contraintes qui sont les leurs (financières, temporelles, environnementales, etc.), les collectivités ont en effet besoin de cibler leurs efforts sur des sites à enjeux. Une analyse multicritères, croisant des données exogènes (contexte urbain, patrimonial, environnemental) avec les priorités stratégiques des élus (inscrites notamment dans les SCoT, PLUi et PLH), est réalisée afin d‘aider au choix de ces sites à enjeux. Les outils de mutabilité et TransiFriches, développés par l’AUCM et l’Ademe, ont ainsi permis de déterminer des profils de friches en fonction de leurs capacités contributives aux transitions écologiques et énergétiques des territoires.

Projeter une reconversion

Sur ces sites pilotes, intéressants de par leur caractère exemplaire et reproductible, l’Agence travaille alors sur des démonstrateurs de réemploi afin de se projeter sur des déclinaisons pré-opérationnelles de reconversion de friches. Cela dans une vision à long terme du développement territorial, non seulement car les friches sont « vivantes » – tous les jours de nouveaux sites apparaissent ou disparaissent – mais également car les besoins du territoire évoluent eux aussi avec le temps.

Accompagner la pré-programmation : le cas des Thermes Henry

Dans la cité thermale de Châtel-Guyon, 6 500 habitants, l’AUCM accompagne la mutation des usages et la recomposition des attachements autour d’un héritage emblématique. Les Thermes Henry, reconstruits en quasi-totalité en 1982, ferment définitivement leurs portes en 2019. Leur activité est transférée dans le nouveau resort thermal « Aïga » en 2020. Ils constituent aujourd’hui une friche significative et emblématique à reconquérir (10 000 m2), située au cœur du parc thermal de la commune. La ville, propriétaire du site, et la Communauté d’agglomération Riom Limagne et Volcans, souhaitent y implanter un tiers-lieu à dominante économique. À travers l’organisation d’ateliers avec élus et techniciens, l’AUCM accompagne les deux collectivités dans une étude de pré-programmation. Les ateliers prennent appui sur la présentation d’une vingtaine d’exemples de tiers-lieux en France et en Europe. Les prochaines étapes consisteront à envisager le modèle économique du projet, identifier les acteurs à associer à la démarche, et organiser la visite d’un ou de plusieurs sites inspirants. C’est donc tout une ingénierie d’accompagnement qu’il s’agit de déployer. Ce travail ne peut se faire sans la création d’espaces de dialogue, entre élus et techniciens, institutionnels et professionnels, permettant de trouver des consensus et de construire une culture commune sur les enjeux renouvelés de la sobriété foncière.

Ausculter la ville comme un médecin

L’exploration «Territoires en cure : comment la culture du soin peut infuser l’urbanisme?» a emmené les participants dans la ville thermale de Châtel-Guyon, pour une balade sonore et sensorielle, afin d’appréhender la manière dont notre environnement influe sur notre santé.

Dans un contexte de changement global de nos milieux de vie face aux enjeux climatiques (pluies intenses, épisodes caniculaires), mais également de développement des maladies chroniques et d’apparition des zoonoses (maladies infectieuses qui passent de l’animal à l’homme) à l’échelle mondiale, la situation nous oblige à repenser la manière dont notre environnement, nos espaces de vie influent sur notre santé. Mais comment faire ? Quels sont nos besoins dans l’espace urbain pour rester en bonne santé, qu’elle soit physique, mentale ou sociale ? C’est à Châtel-Guyon, ville thermale et lieu de santé par excellence, que nous avons lancé nos procédures de diagnostic, pour appréhender les différentes thérapeutiques favorisant un urbanisme favorable à la santé (UFS).

Le maire de Châtel-Guyon, Frédéric Bonnichon, et son équipe, dont Danielle Faure-Imbert, première adjointe, nous ont donné de premiers éléments. Comme pour tout questionnaire médical ont été abordés les habitudes de vie, les antécédents médicaux, urbains, les traitements mis en place, et l’histoire du coeur de ville, récemment repensé autour de la place Brosson, espace central de Châtel-Guyon. Le traitement appliqué l’a libéré de la voiture, créant un espace de rencontre, de festivités et de flânerie, avec une attention particulière au mobilier urbain : une fontaine sèche et des gradins, pour admirer le patrimoine thermal et profiter des animations. Mais, pour nous, aspirants médecins de la ville, cette anamnèse [1] n’est pas suffisante pour établir un diagnostic : une auscultation est nécessaire. C’est ainsi, qu’accompagnés de la troupe Ici-Même (lire ci-contre), nous avons marché, éprouvé nos sens – parfois les yeux fermés, parfois les oreilles grandes ouvertes – pour inspecter les chemins de forêt, écouter le bruit de la nature et de la ville, palper l’humeur des habitants et examiner le bourg de Châtel. Afin de dresser le bilan de cet examen physique, nous avons repris le tracé de nos cheminements, à la main et à la voix.

Au regard de nos incertitudes, une coexpertise semblait nécessaire. Aussi, avons-nous réalisé des examens complémentaires par petits groupes, chacun apportant son regard propre : géographe, urbaniste, cartographe, écologue, etc., ont ainsi pu amender le diagnostic. Afin d’obtenir des radiographies précises de la situation, nous nous sommes mis dans la peau de différents usagers.

Dans les antécédents de notre patient « ville », les facteurs de risques pour la santé ont été identifiés : omniprésence de la voiture, topographie marquée rendant difficile la mobilité, espaces publics très imperméables, peu d’espaces de rencontre et peu de cheminements actifs entre le centre-bourg, les équipements ou la forêt. Puis, ce fut au tour des facteurs de protection mis en place au travers des aménagements récents : meilleure lecture des paysages depuis l’espace public, création d’un espace de rencontre qui invite à la marche en lien avec le parc, mise en place de mobilier urbain propice au repos et à l’échange. Ces imageries, sous forme de Post-it® collés sur les photos aériennes de la ville, ont permis d’envisager des actions de prévention complémentaires, afin d’éviter le développement de nouveaux maux : augmenter la végétalisation des espaces pour amplifier le rafraîchissement de l’air en été, aménager des liaisons piétonnes entre le bourg, les espaces pavillonnaires, la forêt, dans une logique intergénérationnelle, et augmenter le nombre d’équipements liés à l’hygiène. Cette coanalyse fait écho aux 15 déterminants de la santé identifiés par les travaux de Barton et al. (2006) et de l’École des hautes études en santé publique (EHESP) dans le guide ISadOrA [2] et sur lesquels l’aménagement peut avoir un impact, qu’il soit positif ou négatif. Cette auscultation de la ville nous a permis de comprendre comment, en tant qu’acteur de l’aménagement, nous avons un rôle à jouer sur les déterminants de la santé, et comment envisager des modèles d’amplification permettant de rendre la ville plus favorable à la santé dans nos domaines d’expertises respectifs.

Au chevet des territoires ?

Le choix souvent fait, notamment dans une volonté de lutter contre les inégalités de santé, est de s’intéresser aux plus fragiles. C’est l’exemple qui nous a été présenté par Vincent Challet, chargé de mission à l’Union départementale des centres communaux et intercommunaux d’action sociale du Puy-de-Dôme (UDCCAS 63), qui a mené des réunions au sein de son département, en juin 2023. Ainsi, chaque territoire a pu exprimer ses spécificités au regard des enjeux de santé : désertification médicale, inégalité de santé, devenir des établissements d’hébergement pour personnes âgées (Ehpad), précarité en milieu rural, santé mentale, UFS, etc. Ces temps d’échanges ont permis de sensibiliser les acteurs à la notion de déterminants de la santé et d’aboutir à une restitution et à un livret mettant en valeur les actions exemplaires du territoire. Si on se penche sur la question de la planification urbaine, les élus de la communauté urbaine de Dunkerque (CUD), accompagnés par l’agence de Dunkerque (Agur), ont choisi la santé et le climat comme fil rouge du plan local d’urbanisme intercommunal, habitat et déplacements (PLUi-HD). Sa spécificité : vous ne trouverez pas d’OAP santé, car les élus ont souhaité que la santé soit transversale à l’ensemble du document. C’est depuis 2014 que la CUD s’intéresse à l’approche de l’UFS. Elle est venue infuser de nombreuses politiques publiques comme celle de la mobilité, par la mise en place du réseau de bus gratuit. S’il était destiné initialement à favoriser le pouvoir d’achat, il donne aujourd’hui à chacun la possibilité « de se rendre à l’endroit où on a envie, par ses propres moyens », comme le rappelle Jean-François Montagne, vice-président à la CUD en charge de la transition écologique et de la résilience. Mais c’est aussi le cas du plan vélo ou du plan marche, en cours de réalisation ; autant de mesures agissant sur l’autonomie des individus et leur santé physique. Au-delà des politiques d’aménagement, les politiques de santé se sont également nourries des enjeux urbains, avec un contrat local de santé (CLS) qui porte un axe santé-environnement. « On a pris la question de la santé sous toutes ses formes », indique Delphine Castelli, élue déléguée à la santé, et, aujourd’hui, sur le territoire dunkerquois, l’urbanisme apparaît comme un outil de prévention en la matière.

Du côté du projet urbain, le réseau Urba 4 [3], soutenu par l’agence régionale de santé (ARS) et la direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal), mène depuis quatre ans des expérimentations dans le cadre du plan régional santé-environnement (PRSE) n° 3. L’agence de Grenoble (Aurg) a ainsi mis en oeuvre deux démarches d’UFS pour des collectivités périurbaines, inscrites dans le cadre d’une opération de revitalisation de territoire : La Mure et Vizille. Ces travaux ont permis à l’équipe pluridisciplinaire mobilisée de partager, avec les élus et les services, le fait que l’urbanisme est un outil majeur de prévention en santé mentale et physique dans un contexte de changement climatique et de transition démographique. L’organisation de diagnostic en marchant avec des personnes âgées, des mères et des enfants de la commune a permis de faire émerger les besoins de ces publics vulnérables en matière de lien social, d’apaisement des espaces publics, de confortement des services, d’habitat adapté. Au-delà de l’identification de ces aspirations, ces démarches d’UFS ont permis, d’une part, de partager la nécessité de décloisonner les politiques publiques en matière d’urbanisme et de soins et, d’autre part, d’identifier, sur chacun des centres anciens, les leviers et les opportunités spatiales afin d’améliorer l’habitabilité de certains îlots. En conclusion de la journée, les participants ont relevé l’intérêt de développer une culture commune autour des déterminants de la santé, pour mettre en oeuvre des actions concrètes qui amplifient les ressources des territoires pour le soin et la prévention.  Il s’agit notamment de mobiliser les agences en développant les partenariats avec les ARS et en prenant appui sur la création d’un club santé au sein de la Fnau, comme l’ont souligné Françoise Schaetzel, présidente de l’agence de Strasbourg (Adeus) et viceprésidente de la Fnau en charge de la santé, et Franck Mérelle, directeur de l’agence de Dunkerque (Agur), qui ont tous deux participé à cette exploration.

Le programme de travail 2024-2025 est celui d’une agence transformée et transformatrice

Dans un contexte contraint de changement global qui nécessite de revoir sensiblement les pratiques et modes de fabrique urbaine, l’Agence a souhaité interroger ses adhérents et partenaires pour comprendre et identifier leurs besoins en accompagnement et mutualisation. S’appuyant sur ces réflexions, l’AUCM s’est ainsi transformée et renouvelée à l’issue de son projet stratégique défini en 2023. Son programme de travail illustre parfaitement les changements opérés en profondeur. Il suffit de considérer les nouvelles lignes d’études confiées à l’Agence en 2024 pour mesurer le chemin parcouru. On notera, entre autres, la place accordée aux accompagnements prospectifs, stratégiques et opérationnels des transitions, aux travaux de recherche-action qui s’inscrivent dans des programmes nationaux et l’engagement à l’échelle du Massif central pour commencer à construire une culture commune urbaine/rurale de l’adaptation à l’échelle biorégionale.

L’AUCM se positionne, également, comme un outil transformateur et accélérateur au service des transitions.

Dans le cadre de son programme 2024-2025, l’Agence est appelée à questionner les processus d’aménagement de l’espace, à tester et expérimenter des procédés alternatifs situés dans le cadre d’opérations de revitalisation, de rénovation ou encore de mutations urbaines, à bousculer et éclairer de nouveaux récits collectifs, à fluidifier les coalitions urbain-rural entre acteurs pour mieux répondre aux besoins à long terme des territoires.

Sept axes, participant d’une montée en compétences et en cultures communes de transformation des territoires, ont été retenus pour décliner le programme 2024-2025. Il s’agit ainsi de :

  • Accompagner l’élaboration de projets de territoires en transitions, pour co-construire des futurs adaptés aux différents territoires et différentes échelles (intercommunale, bassin de vie du SCoT du Grand Clermont, biorégion du Massif central) ;
  • Forger une culture territoriale commune d’adaptation au changement global, pour s’approprier individuellement les enjeux de transitions et répondre collectivement aux défis de transformation auxquels les territoires doivent faire face ;
  • Outiller les politiques de sobriété foncière, pour inventer, depuis l’approche de l’observation jusqu’aux démonstrateurs pré-opérationnels, de nouveaux modèles de développement urbain désirables et intensifs qui ménagent la qualité des sols, leur recyclage et les services écosystémiques qu’ils rendent. ;
  • Améliorer l’habitat et la vie urbaine de proximité, pour renforcer l’habitabilité et l’hospitalité de nos territoires de vie  ;
  • Prendre soin des publics et des espaces vulnérables, pour repenser nos politiques publiques au prisme du soin à apporter à tous les publics et tous les espaces du vivre ensemble ;
  • Soutenir les modèles de développement résilient, pour donner plus de robustesse et de capacités régénératrices à nos économies face à la réalité du nouveau climat ;
  • Favoriser l’accès à des mobilités à faible impact environnemental, pour transformer en profondeur nos pratiques de mobilités bas carbone de courte et longue distance.

Pour déployer ce programme, qui vise à apporter une approche à la fois inspirante et opérationnelle de l’urbanisme durable, l’Agence mobilise des compétences pluridisciplinaires dans ses cinq domaines d’expertise : accompagnement de projets de transitions urbaines et territoriales de l’îlot au grand territoire, observation des évolutions structurelles des territoires et évaluation des politiques publiques, ingénierie de la data et des systèmes d’information pour éclairer de façon synthétique des dynamiques territoriales de plus en plus complexes, partage des savoirs dans un objectif de capitalisation et de valorisation de ses travaux, et enfin recherche et prospective sur les grands enjeux qui engagent l’avenir des territoires.

Ce programme ouvre un champ des possibles pour les membres adhérents de l’AUCM qui souhaitent entrer dans les transitions. Il a, à ce titre, également vocation à être une source d’inspiration pour d’autres acteurs qui souhaiteraient adhérer à l’Agence et rejoindre ce programme de travail.

Quelle contribution des politiques culturelles à la réorientation écologique des territoires ?

L’agence d’urbanisme Clermont Massif central (AUCM) propose aux collectivités qui souhaiteraient engager leur réorientation écologique de tester un outil, en cours de conception, permettant d’aborder la transition écologique des territoires par une entrée culturelle.
Les premiers résultats valent invitation.

Depuis l’automne 2023, une vingtaine d’acteurs locaux (artistes, techniciens, responsables associatifs…) participent à des ateliers de prospective « à dire d’experts [1]». Ces ateliers permettent de projeter les politiques culturelles, leur contenu, leurs modalités de production et les rôles des acteurs de la culture dans différents scénarios à l’horizon 2050. Ces scénarios, articulés avec la production de l’Ademe [Agence de la transition écologique, ndlr] « Transitions 2050 [2] », doivent conduire à une vision territorialisée des projections par le prisme des politiques culturelles. On interroge ainsi pour chaque contexte ce qui « est » culture, le rôle qu’elle exerce, la manière dont les acteurs publics et privés, professionnels s’en saisissent.

La production qui découlera de cette première étape permettra à l’agence d’urbanisme Clermont Massif central (AUCM) de créer un prototype d’accompagnement des territoires. Les collectivités du Massif central volontaires pour repenser leurs politiques culturelles pourront bénéficier de l’accompagnement de l’agence dans les prochains mois. En effet, au regard des bouleversements anthropocènes auxquels font face les territoires, les solutions techniques et organisationnelles ne suffiront pas à engager pleinement la société sur un chemin résilient.

La culture, par sa capacité à véhiculer des imaginaires, à créer la rencontre et l’inattendu, à faire « ressentir », peut jouer un rôle prépondérant dans l’acculturation nécessaire aux changements qu’il nous faut conduire collectivement. Pour illustrer cette production, voici en avant-première un des quatre scénarios produits, articulé à celui des « Coopérations territoriales » de l’Ademe [3], afin de mettre en situation anthropocène les politiques culturelles et leurs territoires.

La culture de coopération pour prendre soin les uns des autres : une ébauche de scénario

La réalité actuelle dans laquelle toutes les vies et formes de vie ne se valent pas est le reflet d’une culture anthropocentrée et occidentale sur laquelle s’est construit le modèle socio-économique dominant. Les barrières cognitives et les échelles de valeurs héritées de ce modèle sont autant de freins à la réorientation écologique des territoires qu’il faudrait pourtant engager dès aujourd’hui. Le constat de la vulnérabilité du système socio-économique face aux réalités anthropocènes a conduit à un changement de modèle. Celui-ci se construit autour d’une lecture des relations, humaines mais également avec le vivant et le non-vivant, au prisme du soin et de la préservation. Prenant acte de l’intégration pleine et entière de l’humanité dans le vivant, le changement fondamental de valeurs qui s’est opéré en accordant à toute vie et quelle qu’en soit la forme, une valeur pour elle-même, a entraîné une transformation profonde des politiques publiques.

Ainsi, celles-ci s’appliquent désormais à exercer un rôle de soin à deux niveaux : d’une part, face aux transformations radicales du monde et aux bouleversements sociaux que l’anthropocène et le changement de modèle ont entraînés ; d’autre part, en inculquant à chacun une culture de l’attention à l’autre devenue valeur centrale. Ainsi, les indicateurs socio-économiques, le système fiscal et les modes de comptabilité ont été considérablement transformés pour prendre en compte ces nouveaux impératifs. L’attribution d’un statut juridique aux entités naturelles leur a offert une protection face à des périls imminents ainsi qu’un rôle d’acteurs à part entière de la décision publique. Les expérimentations de convention citoyenne et les méthodes de type « budget participatif » ont été généralisées ; l’éducation culturelle et artistique, l’héritage des volets culturels des politiques de transition et l’esprit des projets culturels de territoire ont inspiré un modèle de gouvernance locale résilient et agile, organisé autour des droits culturels.

Des gouvernances locales et agiles

Afin de mettre en oeuvre cette organisation, l’État s’est fortement décentralisé au profit du développement de gouvernances locales et partagées à l’échelle des anciens EPCI [établissements publics de coopération intercommunale]. Les échelons administratifs ne sont plus nécessairement en correspondance avec les échelles d’action : celles-ci se reconfigurent en permanence, en fonction des enjeux et projets à l’oeuvre. La nouvelle perspective biorégionaliste qui structure tout projet permet de prendre en compte la totalité des composantes d’un territoire et leurs rétroactions. Cette approche entraîne les différents territoires, voisins ou non, dans des logiques de coopération fortes permettant l’agilité nécessaire au déploiement de projets ou de politiques publiques à des échelles variables.

L’organisation territoriale accepte et permet l’incertitude et l’adaptation permanente. En tant que garant de la justice, de l’exercice démocratique et de l’accès aux soins et à l’éducation, l’État accompagne les nouvelles collectivités territoriales dans la mise en oeuvre effective de ces dispositifs dont tout un chacun doit bénéficier. La condition sine qua non pour des gouvernances locales réellement démocratiques repose, en effet, sur une réponse à l’ensemble des besoins fondamentaux du vivant, dont le plein exercice des droits culturels. Ceux-ci permettent d’assurer à chacun la capacité de s’outiller intellectuellement pour prendre part au débat et à la décision publique.

La réinvention des politiques culturelles

L’intégration des droits culturels dans les besoins fondamentaux auxquels les pouvoirs publics apportent une réponse se traduit par la disparition du ministère de la Culture et des politiques culturelles telles que menées depuis les années 1960. En effet, la question culturelle n’est plus traitée selon un angle création/diffusion/accessibilité de disciplines, lieux ou pratiques légitimés par l’État. Il s’agit désormais de considérer tout domaine de la vie publique au regard des droits culturels. Ainsi, chaque politique est élaborée en fonction de sa capacité à permettre à toute personne ou groupe, sans discrimination, de développer et d’exprimer son humanité et sa vision du monde. Les politiques publiques se trouvent ainsi renforcées dans leur rôle de permettre l’« encapacitation » de tous, nécessaire à l’exercice démocratique local sur lequel repose désormais l’organisation de l’État.

Les politiques culturelles, face à leurs propres incohérences dans ce nouveau modèle ainsi qu’à l’impératif de soutien au déploiement des droits culturels, ont réalisé un long parcours vers l’acceptation de leur disparition telles qu’elles existaient jusque dans les années 1930. Les professions culturelles se sont hybridées avec celles de l’ingénierie territoriale, déplaçant le coeur de métier vers la facilitation des coopérations, la médiation et l’accompagnement de processus expérimentaux. Le système éducatif s’est également profondément transformé, tant dans le contenu véhiculé que dans les méthodes employées. Ainsi, les enseignants, placés dans une posture apprenante, transmettent les savoirs « anciens », mais enseignent également l’incertitude, le « faire ensemble » et l’envie de prendre soin.

Les droits culturels pour faire fonctionner une démocratie du vivant

Par leur préoccupation pour l’exercice des droits culturels, les politiques publiques s’ancrent dans les territoires de vie et dans le quotidien, favorisant le développement de cultures communes locales. La culture relève ici du lien, du liant, de l’anthropologique plus que de l’artistique. Cette culture du lien est en elle-même précieuse et soignée par les politiques publiques qui oeuvrent à l’articulation de logiques de proximité et d’ouverture au monde ; un jeu d’échelles indispensable pour faire société et éviter le repli sur soi. Si la société civile exerce un rôle particulièrement important dans les gouvernances locales, les modèles de type associatif coexistent avec le service public, dont le rôle est d’apporter à tous une capacité de participation, d’implication, d’expression, et cela, sans condition d’appartenance ou d’adhésion. Pour encourager et permettre la libre expression de tous au sein de la société et ainsi renforcer la démocratie, les pratiques artistiques amateurs sont soutenues par les pouvoirs publics.

Les projets expérimentaux, impliquant une recherche permanente d’adaptation à des contextes ou échelles variables, sont largement considérés pour leur capacité à faire face à l’instabilité du monde. Les pratiques dites « alternatives » ne sont plus évoquées comme telles, puisque les anciennes hiérarchies culturelles n’ont plus cours et que ce qui « est » culturel a été redéfini : la culture est propre à chacun, fait collectif et est ancrée dans un quotidien plus écologique.

Bien que, dans ce scénario, l’accent soit mis sur les processus créatifs plus que sur les oeuvres finales, les productions artistiques existent toujours. Elles sont, elles aussi, partie intégrante de l’expression humaine et sont en elles-mêmes des médias par lesquels s’expriment les droits culturels. Ces créations sont situées et privilégient des formats de création et de diffusion en proximité avec les territoires et leurs habitants, au sens élargi. L’art écologique longtemps marginal qui vise à travailler avec les écosystèmes et à les raviver occupe une place importante dans la création. Les personnels de la culture, tout comme les artistes, peuvent ainsi se faire médiateurs : les premiers afin d’accompagner les artistes et les populations dans les processus de création ancrés ; les seconds dans leur capacité à faire dialoguer les personnes et les territoires entre eux, vivants humains et non humains compris. Le pays du premier ministère de la Culture au monde est, de ce point de vue, resté précurseur en agrégeant les politiques culturelles avec celles auparavant dédiées à la nature, mais aussi à l’éducation et à la santé.

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La culture de coopération pour prendre soin les uns des autres : une mise en situation

Léa, habitante élue au comité de pilotage du projet de rénovation biomimétique à empreinte positive de l’hôpital de proximité, se rend à pied à la bibliothèque pour assister à une représentation de la compagnie éphémère créée dans le cadre de ce projet. Elle est accompagnée de Mme Diop qui souhaite prendre part aux échanges en public libre. Elles sont en avance et discutent avec les collégiens qui sortent de la bibliothèque.

Dans le cadre de leur cours de relation au vivant, ils mènent, avec des élèves d’un autre établissement, une enquête sur la faune locale et contribuent ainsi au suivi scientifique participatif de la biodiversité. Olivier, le bibliothécaire, les accompagne dans la dimension « recherche et documentation » de leur projet. Léa s’installe dans la grande salle qui jouxte la bibliothèque. Les lits utilisés en journée par les enfants de la crèche ont été relevés contre les murs. La compagnie éphémère comprend une quinzaine de personnes : des techniciens du service public ; des habitants ou usagers des territoires concernés par la rénovation de l’hôpital; des représentants de la forêt et du cours d’eau bordant l’hôpital ainsi que de la faune et de la flore qui les habitent, des artistes professionnels, des personnels hospitaliers, des patients, des ouvriers du bâtiment. Ces personnes ont été tirées au sort par le comité de pilotage.

Pour permettre à chacun de s’investir, leurs obligations professionnelles sont suspendues le temps du projet. Paul, agent des droits culturels, assure la médiation entre les membres de la compagnie et le comité de pilotage. La compagnie propose ce soir une séance de théâtre forum pour débloquer une situation liée au projet : dans le cadre de la réalisation des travaux, les engins de chantier doivent accéder à la façade du bâtiment bordée par la forêt et traverser le cours d’eau qu’elle abrite. Les coupes d’arbres, le passage de poids lourds et le stockage de matériel auront un impact sur l’écosystème qui doit être strictement limité pour garder le bilan positif de l’opération. La mobilisation des réseaux d’acteurs et les conseils issus d’expériences similaires n’ont pas permis de trouver une solution pertinente. Aussi, la représentation de ce soir, en mobilisant de manière sensible les savoirs et points de vue, permettra d’explorer d’autres leviers avec l’assistance.

“Les agences doivent être les maîtrises d’ouvrage des enquêtes coopératives”

Après une performance scénique [Blue Marble Obsession] qui a marqué les esprits, Michel Lussault reprend le micro pour une masterclass animée par Stéphane Cordobes, directeur général de l’agence d’urbanisme Clermont Massif central (AUCM). Un temps d’échange autour des questions anthropocènes placé sous le signe de l’optimisme.

À l’issue de votre performance hier, vous nous avez promis que cette deuxième partie du récit serait plus joyeuse et centrée sur la réinvention de nos modes de vie. Vous avez mis en avant la question des productions de savoirs qui étaient dépassées par la situation. Qu’est-ce que cela signifie ?

Commençons par rappeler des éléments de lucidité. La lucidité ne signifie pas le désespoir, mais elle est impérative. L’optimisme est important, mais pas au prix de l’oubli de la lucidité. Elle nous conduit à un constat simple : il y a deux grands mouvements d’englobement qui concernent l’intégralité des espaces-temps et qui se mettent en système.
D’une part, il y a une urbanisation planétaire, qui n’est pas seulement démographique, paysagère et géographique. C’est un processus de mutation des formes et des cadres de vie des humains en société. Toutes les réalités humaines et non humaines de la planète sont aujourd’hui urbanisées. Pensons l’urbanisme comme ce qui résulte d’un processus d’urbanisation d’englobement planétaire. Où que vous résidiez, vous êtes concernés par cet englobement. D’autre part, nous sommes face à un changement global qui met en lien quatre phénomènes : le dérèglement climatique, la crise de la biodiversité, le stress sur les ressources et le bouleversement des métabolismes. Toutes les réalités humaines et non humaines sont intégrées dans ce changement. Il n’y aura pas d’espace à l’abri ou d’espace de secours.
Comment ces deux systèmes se lient-ils ? L’urbanisme planétaire vectorise le changement global, c’est pour cela que nous avons développé le concept d’« urbanocène ». Dès que les populations s’urbanisent, leur régime alimentaire change, il est plus carné et consommateur de produits agro-industriels. Sa production implique une exploitation des écosystèmes et conduit, entre autres, à la déforestation et l’assèchement des zones humides.
Nous sommes à un moment clé où nous commençons à connaître ces retours de pression : vagues de chaleur, mégafeux, sécheresses extrêmes, bouleversement de la relation au vivant qui expliquent l’apparition de nouveaux pathogènes. Il faut reconnaître que nous avons échoué à habiter cette Terre. Comment en sommes-nous arrivés là ? La lucidité exige que nous nous posions cette question. Il ne s’agit pas de trouver des boucs émissaires, mais de regarder les conséquences que cela provoque au regard de la justice sociale et environnementale. Les
plus pauvres et les plus faibles sont les plus exposés aux médiocrités des conditions de vie et à la dégradation des environnements. Arrêtons le faux débat « Fin du monde, fin du mois », c’est le même combat ! Je ne suis pas favorable à la désurbanisation, on ne peut pas sortir de cet englobement. Mais nous pouvons faire évoluer ses conditions et inventer d’autres urbanités. Dans les agences, vous êtes en première ligne de tout ça. Vous-mêmes dans votre for intérieur vous ne pouvez pas manquer de voir ce mur.

La façon dont nous habitons la Terre est bien une question culturelle. Nous devons réinterroger notre pratique de l’urbanisme et de l’aménagement. Quels conseils peut-on donner aux urbanistes pour amorcer cette révolution ?

La culture est ce qui nous permet de définir nos existences et d’en créer le sens. C’est le processus de construction de notre habitation. Il faut l’entendre au sens originel qui renvoie à l’espace et au temps de vie d’une espèce. L’urbanisme est affaire de sensibilités, d’affects et d’imaginaires. Il y a un enjeu dans l’urbanisme contemporain qui est de se réapproprier totalement le sensible.
Le culturel s’intéresse à la production du sens. Peut-être faudrait-il admettre que nous sommes dans un monde tellement complexe qu’il peut y avoir plusieurs significations d’un même phénomène. Cela conduit à refuser a priori qu’il n’y ait qu’une seule solution fixée. En particulier, ces lignes d’ingénierie que nous avons l’habitude de faire fonctionner pour arriver à des solutions que nous présentons comme optimales et fondamentales.

C’est l’une des difficultés que nous avons aujourd’hui dans l’action : admettre cette pluralité des significations qui refuse une solution unique. C’est un enjeu de connaissance et d’expérimentation autour de cette réappropriation, par nos métiers, de la question du sensible et de la façon dont on met le partage. Si on ne fait pas ça, on se condamne à être des administrateurs de la procédure. L’anthropocène oblige à redistribuer toutes les cartes.

Stéphane CORDOBES (à g.) et Michel LUSSAULT (à dr.). © Félix de Malleray

L’enquête pourrait-elle devenir un dispositif de production de savoirs et d’actions ?

Depuis que je m’intéresse à l’anthropocène, je n’ai jamais autant appris. Adoptons ensemble ces nouvelles manières de faire avec joie. Une première piste consiste à ne plus considérer l’espace comme une surface à équiper. Délaissons les approches géométriques et économétriques, car cette idée est la base de la conception moderne et occidentale du foncier. L’espace géographique sur lequel vous allez devoir travailler se compose d’interdépendances systématiques. Dès que vous activez un de ses composants, vous activez en retour des rétroactions sur l’ensemble du système de l’interdépendance.
Tout aménagement local est global. L’ensemble des liens d’interdépendance est activé par cet aménagement local. Il faut avoir une vigilance globale. Aujourd’hui, lorsque vous aménagez un
espace urbain dans une zone exposée aux vagues de chaleur, si vous ajoutez de la pleine terre, il faut que vous intégriez le fait que les vagues de chaleur vont modifier l’espace bactériologique.
Une deuxième piste consiste à entrer dans l’urbanisme par l’espace hérité. Je suis pour un urbanisme sans plan. Je milite pour l’abandon de la planification et du projet. Je pense qu’ils nous piègent et nous incitent à d’abord regarder les espaces et la projection des entités qu’on va pouvoir faire. Nous sommes dans la production de significations sur ce que cohabiter veut dire. L’implication habitante est absolument fondamentale. Pour cela, il faudra enquêter sur les gestes de cohabitation, et partir d’une méthode anthropologique. Il faut impliquer les habitants dès le départ. Les agences d’urbanisme doivent être les maîtrises d’ouvrage des enquêtes coopératives, pour faire en sorte que le public se constitue autour de problèmes de cohabitation. Ce n’est pas abstrait du tout. Vous pouvez le faire via des méthodes connues, nous en sommes capables. Bien sûr, cela heurte de front l’urbanisme réglementaire. Nous ne pouvons pas continuer vingt ans avec cette administration : l’empilement des normes, les prescriptions nationales, la contradiction des systèmes normatifs, ce n’est plus possible.

Se dirige-t-on vers un urbanisme apprenant, au centre duquel les agences auront un rôle de communication ?

Apprendre consiste à se mettre en situation et se faire dépasser par ce qu’on ignore et qu’on ne maîtrise pas. Apprendre, c’est le contraire du processus de contrôle. C’est entrer dans l’«incontrôlé». C’est pour ça qu’il faut des cadres aux apprentissages.
Apprendre, c’est accepter qu’il y ait du trouble dans tous les genres. Les agences d’urbanisme doivent devenir ces coopératives d’enquête qui vont orchestrer les processus d’apprentissage
coopératifs.
Vous allez vous-mêmes vous troubler par ce processus, bon courage ! Vous allez déranger les certitudes, inquiéter les sachants, ceux qui croient savoir ce qui est bon. Je n’ai pas de réponse à apporter aux questions que je pose. Ne croyez pas ceux qui pensent avoir une réponse, justement, le processus que je vous propose d’engager est un processus d’expérimentation. Le grand défi que nous avons est de rouvrir le champ des possibles et de réaccepter la pluralité. Réaccepter cette pluralité culturelle et la pluriversalité des références est plus difficile pour nous, Occidentaux modernes, car nous avons été biberonnés à l’idée que nous avions toujours raison. Les agences peuvent et doivent parvenir à cette scénarisation des devenirs. Au sens de Gilles Deleuze, les devenirs possibles, c’est ce qui n’est jamais écrit par avance. Nous ne sommes plus de simples administrateurs de projets.

Retours sur la 44ème rencontre FNAU

Il y a quelques mois, vous étiez plus de 900 participants à nous rejoindre à la Comédie de Clermont-Ferrand pour la 44ème rencontre nationale des agences d’urbanisme « No cultures, no futures ! Pas de réorientation écologique sans recomposition culturelle des territoires ».

Aujourd’hui, nous sommes heureux de partager avec vous différents témoignages de ce grand rendez-vous, qui a marqué une étape significative dans l’histoire de l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central et dans nos travaux et réflexions collectifs autour de l’intérêt des approches culturelles et sensibles dans les projets de transitions urbaines et territoriales.

Pendant trois jours, la Comédie de Clermont-Ferrand fut notre refuge pour écouter, apprendre et discuter, pour enquêter, expérimenter et atterrir, pour partager et nous émouvoir, littéralement  « nous mettre en mouvement ». Conférences, débats, performances, expositions, explorations, dégustations, danse : retrouvez l’essentiel de cette joyeuse expérience de co-habitation anthropocène au fil des pages du hors-série Urbanisme.

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Plénière d’ouverture, master class de Michel Lussault, exploration « urbanisme culturel », plénière de clôture, revivez les temps forts de la rencontre dans leur intégralité à travers une série de 10 podcasts.

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Invitée par l’Agence à apporter un témoignage sur la 44e Rencontre nationale des agences d’urbanisme, Lou Herrmann a écouté, regardé, capté les ambiances, les paroles, les situations… En assumant pleinement le point de vue subjectif du spectateur et de l’artiste, ses dessins saisissent des instants qui, assemblés, offrent de nombreux microrécits possibles de l’évènement.

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