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Année internationale du pastoralisme : Le futur est dans le pré  

2026 est décrétée Année internationale du pastoralisme par l’ONU. Dans un monde chaotique, cette célébration d’un mode d’élevage plurimillénaire peut apparaître décalée : que raconte le pastoralisme face à nos préoccupations contemporaines ?

C’est précisément tout l’enjeu de ce pas de côté dans l’herbe des prairies. Car loin de se figer dans la tradition, le pastoralisme revendique son existence au présent et porte des solutions pour l’avenir. Ce mode d’élevage recèle des pensées et pratiques frayant des voies aux transitions indispensables pour un futur soutenable.

C’est par l’imaginaire que le Massif central s’inscrit dans cette année : le projet Prairies Nomades, conçu et porté par l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central invite à comprendre, fêter, raconter, s’immerger dans le pastoralisme au travers d’un foisonnement d’événements artistiques, festifs, remue-méninges qui vont jalonner les douze mois de 2026 aux quatre coins de ce vaste territoire.

Pastoralisme :  le mot véhicule des images peuplées de troupeaux, de bergères et bergers, qui hantent la mythologie, les contes et légendes, les chansons populaires… Mais au-delà du folklore, quelle réalité recouvre-t-il aujourd’hui ? 

Précisons d’abord sa définition. Le pastoralisme recouvre toutes les pratiques d’élevage extensives basées sur les prairies naturelles. Notre imaginaire associe ce mot à des pratiques d’élevage nomades, comme la transhumance [1], mais il n’y est pas réductible. Dans ce mode d’élevage, les éleveurs et les bergers s’adaptent aux ressources existantes plutôt que d’essayer de produire de nouvelles. Les troupeaux pâturent l’été et sont nourris par l’herbe fauchée l’hiver. L’élevage en prairies est pratiqué surtout dans des régions où d’autres formes d’agriculture sont difficiles et où il est source d’économie, d’entretien des paysages et des sols, de maintien de la biodiversité et, au-delà, garantie de survie d’un imaginaire ancré dans l’histoire de l’humanité et qui ne cesse de se renouveler. 

À l’échelle planétaire, on recense aujourd’hui plus de 500 millions de pasteurs ! 

L’objectif de cette Année internationale des parcours et du pastoralisme, proposée par la Mongolie à l’ONU en 2022 et soutenue par une centaine de pays et trois cents organisations est précisément de montrer l’actualité et l’intérêt social, économique, écologique de ce mode d’élevage. 

En France, cette initiative est chapeautée par un groupe qui regroupe des structures surtout scientifiques, telles que l’UMT Pasto à l’Institut Agro de Montpellier. 

Dans le cadre d’une programmation nationale surtout consacrée aux travaux et colloques scientifique et technique, le Massif central se singularise par une approche originale : aller vers le grand public au travers d’une programmation culturelle et artistique foisonnante et éclectique, sous le titre Prairies Nomades. 

Il faut préciser que ce massif d’une surface de 85000 km2 à cheval sur plusieurs régions administratives (Auvergne-Rhône Alpes, Occitanie, Nouvelle-Aquitaine, Bourgogne Franche-Comté) est le plus grand pré du continent européen ! 

Quelques chiffres y illustrent la prégnance de l’élevage en prairies : sur une surface de 40000m2 (soit la moitié de son territoire) dédiés à l’agriculture, 85% sont exploités en prairies… Un million et demi de vaches allaitantes, un million de brebis, auxquelles il faut ajouter les caprins dans le sud du massif. 

Comme dans les autres massifs montagneux français, un Commissariat fédère les acteurs du Massif central afin de définir des stratégies cohérentes et coordonner des politiques publiques à cette échelle géologique, au-delà des frontières administratives. 

Le Massif central s’est inscrit dans l’Année internationale du Pastoralisme de façon singulière et même unique, en privilégiant une approche culturelle et artistique du pastoralisme. La candidature « Clermont-Ferrand Massif central 2028 » avait jeté les premières bases du projet.  

À la suite de la nomination de la ville de Bourges au titre de Capitale européenne de la Culture, l’Agence d’Urbanisme Clermont Massif central (AUCM), encouragée par le Commissariat du Massif central et Clermont Auvergne Métropole, s’est emparée de la thématique. L’agence a pour mission de concevoir, coordonner et faire connaître une programmation culturelle autour du pastoralisme, pour réveiller tout ce que cette pratique d’élevage porte d’imaginaire à la fois immémorial et contemporain. L’objectif est de sensibiliser le grand public aux enjeux des pratiques pastorales pour les transitions écologiques, démographiques et économiques à venir sur les territoires. 

De quelles cultures parlons-nous ?                                                                  

« Agence d’urbanisme » et « pastoralisme » : cela pourrait apparaître comme un oxymore, de même que l’audace de faire rimer une forme d’agriculture avec culture.   

L’initiative est pourtant en pleine cohérence avec les missions de l’AUCM, forte de deux atouts pour coordonner cette programmation : son expertise culturelle et son expertise territoriale. Depuis 2023, la culture est non seulement entrée dans son champ de compétences mais devenue l’un de ses piliers. 

Il est ici question de la culture au sens le plus large, comme mode d’appréhension sensible et manière d’habiter le monde et son lieu de vie : « Face à l’Anthropocène, il ne s’agit plus seulement de préserver des œuvres ou de diffuser des savoirs, mais d’ouvrir la possibilité d’inventer d’autres rapports au monde, de créer localement, collectivement, démocratiquement des modes d’habiter pérennes, de faire de l’adaptation une danse qui ne contraint pas mais libère et épanouit. C’est là, il me semble, que les politiques culturelles territoriales peuvent jouer un rôle en élargissant leurs missions, en se donnant d’autres objectifs : imaginer, expérimenter, reconnaître et partager les pratiques situées qui façonnent les modes d’habiter de demain ; renouer humains, vivants, non vivants pour régénérer les milieux de vie,» [2] écrit Stéphane Cordobes, géographe et directeur général de l’AUCM. 

La 44e Rencontre nationale des agences d’urbanisme sous le titre « No cultures no futures », organisée en 2023, montrait précisément comment les politiques culturelles s’articulaient aux politiques d’aménagement et d’urbanisme et pouvaient faire levier sur les autres politiques de transition. 

Le pastoralisme est à la croisée des chemins entre pratiques territoriales et patrimoine culturel. Maintenir des troupeaux dans les prairies, c’est aussi maintenir des habitants et de la vie dans les zones rurales  notamment montagneuses– avec des fermes à taille humaine, entretenir la biodiversité, favoriser le stockage du carbone, produire une alimentation de qualité. C’est aussi garantir l’entretien de paysages remarquables ancrés dans nos imaginaires, et générateurs de nouveaux récits. 

 « Le pastoralisme est un sujet idéal pour un projet culturel ! explique Rosalie Lakatos, responsable du pôle Projets culturels territoriaux à l’AUCM. Il offre de multiples facettes et angles d’approche : on peut l’aborder par le paysage, par le vivant, par le patrimoine matériel et immatériel, par l’imaginaire. C’est une manière d’habiter le territoire, de s’adapter à ses ressources, et donc une culture territoriale spécifique, terreau d’histoires que l’on va décliner au travers d’un parcours au cours de toute l’année 2026… ce qui est presque trop court dans une région aux réalités très différentes entre l’Allier, l’Aveyron, le Limousin…! » 

Façonneur de paysages et d’imaginaire

Comment le pastoralisme résonne-t-il auprès des habitants ? 

Si le mot trouve un écho dans les Causses où les traditions de l’estive et de la transhumance sont restées vivaces, il n’est pas forcément familier dans d’autres parties du massif. On pourrait même parler de M. Jourdain du pastoralisme pour une partie des éleveurs qui pratiquent l’élevage en prairies sans revendiquer le mot !   

« Quand on s’adresse aux habitant.es, il faut un temps d’explication, précise Rosalie Lakatos. L’entrée évidente vers le pastoralisme, c’est l’animal : dans le Massif central, on n’est jamais très éloigné d’une vache ou d’un troupeau, et cette omniprésence nous relie ! » 

L’élevage en prairies a façonné le paysage du Massif central, son patrimoine matériel et immatériel, et la spécificité de ses productions (fromages, viande, cuir, laine…) et même ses mots, comme les « drailles » qui désignent les chemins de montagne tracés et entretenus par le passage des troupeaux. L’AUCM a d’ailleurs commencé à distiller un lexique du pastoralisme sur ses réseaux. 

« Notre environnement visuel est imprégné de ce mode d’élevage très spécifique, aujourd’hui menacé par l’élevage intensif et l’agrivoltaïsme, ajoute Rosalie Lakatos. C’est cette forme de conscience collective que nous voulons encourager par toutes sortes de formes et propositions culturelles.  Notre objectif, c’est de raconter une histoire simple d’accès, qui concerne le grand public et lui permette de cerner l’importance des pratiques pastorales dans le Massif central. C’est aussi d’inviter à réfléchir à ce que ces pratiques pourraient nous inspirer, en termes de capacité d’adaptation au changement climatique notamment. Nous comptons sur la puissance des projets culturels à embarquer les habitants dans des dynamiques collectives, espérant qu’ils et elles soient au rendez-vous ! » 

Des sentiers familiers, des chemins de traverse

 L’un des défis de l’AUCM est d’éviter de se cantonner à un catalogue d’événements et de décloisonner les approches : artistique, agricole, scientifique. Les gestes artistiques y sont foisonnants, pluriels et éclectiques, répartis sur l’ensemble du territoire, la programmation qu’elle a conçue pour les douze mois à venir se décline en quatre entrées : raconter, comprendre, s’immerger, fêter. 

On pourrait y ajouter le mot relier : l’un des rôles de l’AUCM a d’abord été de prendre contact avec les très nombreux acteurs culturels du territoire – scènes nationales et conventionnées, associations, tiers lieux, fêtes, Parcs naturels régionaux, compagnies, etc…– pour coordonner et animer avec eux des programmations existantes et les faire entrer en résonance. 

Cela passe par le calendrier de multiples fêtes traditionnelles ou réactualisées : Journée internationale de la laine à Felletin, Fêtes de la transhumance, Fourmofolies, pour ne citer que celles-là. Mais aussi par la volonté de trouver des détours parfois inattendus comme dans la création « La Ruche » d’Abraham Poincheval [3], qui au carrefour de l’art et de la science invite à une immersion dans le monde des abeilles. « Car là où il y a des prairies, il y a des abeilles, et c’est aussi une manière détournée et poétique d’aborder les enjeux », souligne Rosalie Lakatos. Les chemins de traverse peuvent passer aussi par l’appréhension du pastoralisme dans d’autres cultures comme celle du peuple Peul évoquées dans le spectacle « Le fabuleux destin de Amadou Hampâté Bâ » proposé à la Scène nationale d’Aubusson. 

Au-delà du travail d’animation et de brassage, l’opération Prairies Nomades est aussi productrice de plusieurs rendez-vous artistiques : des exemples de ces pas de côté au cours desquels « L’art se convertit, mène l’enquête et ouvre la voie à de nouvelles expérimentations sensibles des rapports au monde, en lien avec le changement global et ses enjeux. » 

Avec le Théâtre du Centaure, l’AUCM va proposer des « animaglyphes », dessins vivants avec des animaux en mouvements, dédiés au paysage du pastoralisme. 

Elle orchestre par ailleurs un « feuilleton » avec cinq structures culturelles partenaires, sous forme de rendez-vous d’une journée et d’une soirée :  à chaque épisode, le geste artistique y sera articulé à une question sociale, économique, écologique. 

Le premier épisode est en construction avec le Théâtre du Cloître de Bellac et la Ferme de Villefavard qui organisent régulièrement un « temps fort paysan » : il concernera la question sociale très prégnante actuellement dans le milieu agricole. Avec la scène art et territoire Derrière le Hublot, basée en Aveyron, un autre épisode abordera les productions : nourritures, artisanats, savoir-faire. Un troisième se consacre aux ressources, notamment l’eau, les sols, les prairies, avec le Parc naturel régional des Monts d’Ardèche. Enfin, avec l’association Polymorphe, dans le bocage bourbonnais, un quatrième rendez-vous invitera à de la prospective : quels modèles d’élevage pour l’avenir et quelles transformations ? 

 En refusant de dissocier création artistique et réflexion sur des enjeux sociaux, économiques, écologiques, culturels du pastoralisme, chacun de ces épisodes cultive l’art du dialogue et de la relation, pour déborder largement l’entre-soi culturel. Prairies Nomades est l’invitation faite à tous et toutes à partager une culture du pastoralisme dont nous sommes, parfois à notre insu, imprégnés et héritiers. 

 

Découvrir la programmation culturelle “Prairies Nomades”.

RENCONTRE – Adaptation au changement climatique dans le Massif central : du plan à son déploiement dans les territoires

Une rencontre de l’Agence d’Urbanisme Clermont Massif central (AUCM), avec le Commissariat du Massif central et Clermont Auvergne Métropole.

Pour relever les enjeux territoriaux du changement global, les acteurs du Massif central s’engagent. Après les temps d’élaboration et d’adoption d’un Plan Stratégique d’Adaptation au Changement Climatique (PSACC), vient celui de la mise en oeuvre : quelles priorités, quelles actions, quelles ingénieries locales et nationales, quelles ressources pour que la vision commune se fasse projets concrets d’adaptation dans les territoires et filières du Massif central ?

CONSULTER LE PROGRAMME COMPLET

PROGRAMME :

9H00 – ACCUEIL CAFÉ

9H30 – OUVERTURE
L’adaptation au changement climatique, un enjeu majeur pour le Massif central

9H50 – LE PLAN STRATÉGIQUE D’ADAPTATION AU CHANGEMENT CLIMATIQUE DU MASSIF CENTRAL
Un dispositif de réflexion et d’action, raconté par ses acteurs

11H20 – L’ADAPTATION DU MASSIF, C’EST MAINTENANT
3 initiatives locales d’adaptation déjà à l’œuvre

12H10 – DÉJEUNER / EXPOSITION DES TRAVAUX DE NICOLAS TAILLANDIER ET ELZA LACOTTE
Buffet offert par le Commissariat du Massif central -à la Maison de la Culture (Salle Chavignier)

14H00 – S’ADAPTER, LA DIVERSITÉ DES BESOINS EN INGÉNIERIE
Restitution et mise en débat d’une enquête menée par l’AUCM dans le Massif central

14H45 – S’ADAPTER, VU PAR LES ACTEURS DE L’INGÉNIERIE PUBLIQUE
La complémentarité des offres d’accompagnement locales et nationales

16H15 – S’ADAPTER, LE DÉPLOIEMENT DU PSACC
Les actions soutenues par le commissariat du Massif central

 

Enquête sur les territoires du Massif central en transition : analyse des besoins en ingénierie et fonctionnalités d’un réseau

Former une communauté d’acteurs pour répondre aux enjeux des transitions sur les territoires du Massif central

Le Massif central, marqué par son caractère à la fois montagneux et rural, est particulièrement exposé et vulnérable aux impacts du changement climatique. S’engager dans des démarches de transition constitue désormais une nécessité et implique de repenser nos manières d’habiter, d’aménager et de coopérer à l’échelle du massif. Répondre à ces défis suppose d’inventer de nouveaux cadres d’action, une ingénierie adaptée, ancrée dans les réalités de terrain. C’est dans cette perspective que l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central (AUCM) a engagé une enquête exploratoire pour identifier les besoins des territoires en ingénierie de la transition et préfigurer un réseau des acteurs au service d’une dynamique collective et apprenante. Cette initiative s’inscrit dans le prolongement du Plan stratégique d’adaptation au changement climatique du Massif central, avec l’ambition de forger une culture commune de compréhension et d’adaptation au changement global entre tous les acteurs du massif.

Comment accompagner les collectivités du massif vers une ingénierie à la fois pointue, locale et pérenne, capable de concevoir et de porter des projets face aux défis du changement global ?

De l’enquête de terrain à la structuration d’un réseau d’acteurs de la transition

Une enquête en deux volets

La démarche menée par l’AUCM s’est articulée en deux temps :

  • Un questionnaire diffusé aux collectivités du Massif central pour cerner leurs besoins en matière d’ingénierie de la transition ;
  • Des entretiens avec des réseaux existants, afin d’identifier les bonnes pratiques, les écueils et les leviers pour la constitution d’un réseau territorial adapté.

Les résultats de l’enquête ont été complétés par ceux émanant des rapports nationaux au sujet des besoins en ingénierie des territoires ruraux. Les enseignements de l’enquête ont été, par ailleurs, mis en débat avec les membres du Comité de massif, afin de valider collectivement les orientations et dégager des pistes concrètes d’action.

Ce que révèle l’enquête : des difficultés partagées

A travers le questionnaire proposé aux collectivités du Massif central, élus et techniciens ont avant tout souligné leurs difficultés à obtenir des financements disponibles pour mettre en place des projets en lien avec les transitions. Le foisonnement d’offres de financements et d’outils freine les collectivités dans la mobilisation de ces aides. S’ajoute à cela la complexité administrative dans la constitution des dossiers, véritable défi pour certaines collectivités dont les moyens sont limités. Un des freins majeurs à l’engagement des collectivités dans ces démarches de transition est également le manque de compétences spécifiques sur des thématiques nouvelles et parfois pointues. L’enquête révèle une forte attente des collectivités en matière de formation et d’acculturation. Enfin, mutualiser les expériences, valoriser ces actions et créer des collaborations apparaissent comme des leviers essentiels pour engager tous les acteurs et accélérer les actions en faveur des transitions.

L’identification de ces besoins ont permis de dégager huit leviers structurants pour une ingénierie territoriale de la transition territoriale :

  1. Définir, pour construire un diagnostic partagé du territoire : lors de la phase de définition d’un projet, l’enquête a mis en avant le besoin de connaitre les réalités du terrain pour comprendre précisément les enjeux du territoire et prioriser les actions à mettre en place. La stratégie doit, dans ce cadre, s’appuyer sur des méthodes ajustées aux territoires qui prennent en compte ses réalités socio-économiques et ses capacités réelles.
  2. Se projeter, en pensant le territoire dans sa globalité avec pragmatisme : les projets de transition, faisant appel à des registres très variés, nécessitent une approche large pour disposer d’une vision d’ensemble prenant en compte les multiples impacts du changement global. Il s’agit bien de penser le territoire dans sa complexité et sa globalité, en croisant les approches sectorielles (air, énergie, climat, déchets, mais aussi eau, sol, biodiversité, mobilité…), ainsi que les échelles de temps et d’espaces (exemple : logique amont-aval) sans pour autant perdre de vue la nécessité d’agir.
  3. Trouver des ressources locales indispensables pour répondre au mieux aux enjeux tels qu’ils se posent localement : le manque de moyens alloués en termes de financements et de compétences constitue un frein majeur soulevé dans l’enquête par les collectivités. Les programmes, appels à projets ou appels à manifestation d’intérêt sont très nombreux, mais il est souvent difficile pour les collectivités de s’en saisir. Favoriser l’accès à ces financements et améliorer les compétences sont donc une clé de réussite.
  4. S’assurer de la réalité des transformations à engager par une conception et un management de projet orientés vers l’action : La phase de pilotage et d’animation d’un projet nécessite un pilotage pour activer la prise de décision et passer d’une stratégie porteuse de sens à des actions concrètes en déclinaison. La présence d’un chargé de mission dédié à cette étape peut faciliter sa mise en œuvre.
  5. Valoriser les retours d’expérience, pour apprendre de ses pairs : la valorisation est un besoin essentiel, car elle permet à la fois de mettre en avant des projets inspirants et l’implication motivante des collectivités, mais aussi de capitaliser sur les méthodes et les connaissances et de favoriser l’essaimage.
  6. Evaluer pour progresser : le projet ne s’arrête pas à la mise en œuvre des actions : les expérimentations réalisées doivent être évaluées à plus ou moins long terme. Cette phase nécessite de définir des indicateurs adaptés permettant de suivre et de mesurer de manière dynamique les effets des projets mis en place. Il s’agit pour les collectivités de tirer les enseignements des retours d’expérience, mais aussi d’être soucieuses de l’efficience de leurs actions.
  7. Acculturer pour se préparer collectivement : l’enquête met en avant des besoins en termes de sensibilisation, de formation et d’apprentissages collectifs entre acteurs et territoires. Il s’agit de s’entrainer ensemble pour être prêts face aux aléas.
  8. Mobiliser les acteurs : les démarches territoriales en faveur des transitions doivent s’inscrire dans des logiques de dialogue et de synergie en toutes les parties prenantes, de manière à créer de la confiance, dépasser les situations de blocage, faciliter les coopérations et les partenariats.

Cette ingénierie d’accompagnement couvre les trois phases de montage des projets de transition : la phase amont de conception (leviers 1 et 2), la phase opérationnelle de montage et de mise en œuvre du projet (leviers 3 et 4) et la phase de capitalisation (leviers 5 et 6), complétées par 2 leviers transversaux indispensables (leviers 7 et 8).

Vers un « Réseau des territoires du Massif central en transition »

L’offre d’ingénierie existe sur les territoires. Le « réseau des territoires du Massif central en transition » doit prendre en compte cette diversité d’acteurs pour mettre en place des dispositifs complémentaires. Une des fonctionnalités du futur réseau est d’animer les coopérations et les échanges pour favoriser le partage d’expériences et l’acquisition de savoir-faire, et trouver des solutions collectives aux freins existants à la mise en place de projets de transition. Il est également attendu pour proposer une veille informationnelle sur les outils et acteurs existants, et sur les opportunités de financement. Il s’agira surtout de traduire ces opportunités pour permettre à tous les territoires de s’en saisir. Générer de l’envie est primordial pour assurer le fonctionnement du réseau et sa pérennité. Ce travail de veille sera donc complété par la capitalisation des ressources, outils, acteurs et projets existants pour valoriser l’engagement actuel des territoires et favoriser leur implication future.

Un fonctionnement horizontal permettra d’impliquer davantage les parties prenantes. Les formats doivent être fréquents pour maintenir la dynamique. Les objectifs fixés par le réseau doivent être clairs et les réflexions basées sur des cas concrets, opérationnels, adaptés aux contextes territoriaux du Massif central.

A partir des réponses au questionnaire, des entretiens avec des réseaux existants, des recherches bibliographiques, l’AUCM propose de faire travailler le réseau sur 4 fonctionnalités :

  • Monter en stratégie collectivement, à travers un partage sur des retours d’expériences et l’acquisition de savoir-faire.
  • Activer les opportunités, à travers de la veille informationnelle sur les AMI, les opportunités de financements, les programmes, ….
  • Animer les coopérations, à travers la mise en place de scènes d’échanges, de club, en faisant du lobbying territorial, en faisant vivre la « communauté apprenante ».
  • Intégrer collectivement des savoirs nécessaires, en mettant à disposition des espaces ressources et des boites à outils, en faisant notamment une cartographie des acteurs et des projets.

Un tel réseau devra fonctionner selon des modalités souples et horizontales, s’appuyer sur des formats concrets, ancrés dans les réalités locales, et générer une dynamique d’entraînement collectif, pour donner envie d’agir et d’apprendre ensemble.

Conclusion : Vers une ingénierie de proximité, lisible et partagée

L’enquête menée par l’AUCM s’inscrit pleinement dans les constats du rapport interministériel de juin 2025 sur la rationalisation de l’ingénierie territoriale. Celui-ci pointe notamment :

  • Le manque de lisibilité, de disponibilité et d’accessibilité de l’offre actuelle d’ingénierie territoriale pour les élus avec des opérateurs fonctionnant en silo, qui déploient une offre qui peut apparaître redondante, peu coordonnée, voire concurrente dans le cadre d’AP/AMI.
  • La difficulté des territoires à accéder à une ingénierie de qualité, adaptée à leurs besoins spécifiques.
  • La sous-utilisation des ressources locales déjà présentes avec des programmes nationaux qui prennent trop rarement en compte les ingénieries locales existantes, voire parfois foisonnantes.
  • Le besoin urgent de renforcer l’ingénierie de proximité, notamment en milieu rural où les moyens humains disponibles sont souvent très faibles.
  • L’importance de respecter le principe de subsidiarité et de complémentarité pour garantir un équilibre de l’offre, mais également éviter les effets d’aubaine.

Dans ce contexte, la démarche engagée dans le Massif central ouvre une voie prometteuse : celle d’une ingénierie coopérative, en réseau, à l’écoute des territoires. Loin d’être une simple couche technique, l’ingénierie devient un outil de transformation, à condition qu’elle soit lisible, mobilisable et fondée sur la confiance entre acteurs.

Créer une communauté apprenante, c’est doter les territoires d’un pouvoir d’agir partagé, face aux défis du climat, mais aussi des transitions économiques, sociales et démographiques.

C’est ce pari que porte aujourd’hui l’AUCM, avec ses partenaires, pour faire du Massif central un territoire d’innovation collective et d’adaptation solidaire.

Transformer les territoires, accompagner les transitions : le programme de travail partenarial 2025-2026 de l’AUCM

L’esprit du programme partenarial 2025-2026

Face aux transformations continues, profondes et collectives qui s’intensifient aux échelles globales comme locales, l’Agence d’Urbanisme Clermont Massif central (AUCM) affirme, à travers son programme partenarial prévisionnel 2025-2026, son rôle d’acteur pivot dans l’accompagnement des mutations territoriales.

Insistons sur la méthode d’élaboration de ce programme annuel dont on sait qu’elle constitue un processus structurant de l’Agence. Comme il se doit, celui-ci repose sur une co-construction active avec ses adhérents, qu’il s’agisse de partenaires de longue date ou de récents entrants, tels que la Communauté de communes du Bocage Bourbonnais, le CROUS, l’Université Clermont Auvergne ou encore le Commissariat du Massif central. Ce sont ces échanges réguliers qui permettent d’actualiser les priorités d’intervention autour de sept axes, représentatifs de la diversité des expertises de l’Agence. L’ambition est claire : mieux outiller les élus de terrain pour accompagner les changements de pratiques et d’usages, fédérer les savoirs et les acteurs, favoriser les synergies interterritoriales, et diffuser une culture partagée de l’attention portée aux espaces de vie.

Si le programme 2025-2026 s’inscrit dans la continuité du projet d’agence et des travaux menés en 2024-2025, il approfondit cependant deux champs d’expertise et d’activité : l’adaptation au changement global prend une dimension transversale. Devant la complexité du sujet, l’Agence expérimente avec les territoires pour donner un sens concret à cette pratique et identifier les leviers d’action. Elle déploie, pour cela, des outils pédagogiques, des démarches d’urbanisme favorable à la santé, et une prise en compte accrue du vivant. A côté de l’adaptation, le champ de l’habitat s’élargit en accueillant un observatoire du logement étudiant et en travaillant son volet foncier malgré l’incertitude normative qui règne autour de la sobriété. L’Agence développe aussi une approche plus sensible de « l’habiter », en intégrant les dimensions culturelles et symboliques des espaces de vie.

Un programme partenarial structuré par 7 orientations

Le programme partenarial 2025-2026 est structuré par 7 orientations auxquelles chaque ligne d’étude répond.

Axe 1 : Construire des projets territoriaux et urbains adaptés aux nouvelles vulnérabilités

L’AUCM poursuit son accompagnement des collectivités dans la planification territoriale, en intégrant de plus en plus fortement les enjeux d’adaptation au changement climatique. Elle mobilise ses compétences sur les SCoT, les PLUi ou les projets de territoire, tout en intervenant sur des démarches dédiées aux transitions, telles que le Plan stratégique d’adaptation du Massif central ou le Schéma de transition écologique et énergétique (STEE) de la Métropole.

Axe 2 : Améliorer la qualité du logement et des espaces de vie quotidienne

L’analyse des conditions de vie et d’habitat constitue une priorité forte des membres adhérents de l’Agence. Les actions vont de la revitalisation des centres-bourgs aux politiques communautaires de l’habitat (PLH, CIL), en passant par l’analyse des passoires thermiques ou les dynamiques du logement des étudiants. L’AUCM joue également un rôle d’animation à l’échelle départementale et régionale à travers des clubs et réseaux spécialisés.

Axe 3 : Œuvrer à la sobriété foncière et à la régénération de milieux

L’Agence explore de nouvelles trajectoires de sobriété foncière pour valoriser les espaces déjà urbanisés, à travers l’observation et la réplicabilité d’expériences innovantes, comme le projet BAMBA. Elle intervient aussi sur la renaturation des friches et l’observation de la qualité de vie en milieu urbain, contribuant à une approche durable et pragmatique de l’aménagement. A noter, en 2025, l’engagement fort de l’AUCM auprès du réseau URBA 4 pour accompagner l’Etat dans une enquête prospective sur la sobriété foncière post 2030.

Axe 4 : Soutenir les populations et les espaces les plus fragiles

L’observation des transitions solidaires, l’évaluation des contrats de ville, l’analyse des politiques de petite enfance ou encore l’égalité femmes-hommes sont au cœur de cet axe. L’AUCM mobilise des outils pour analyser les besoins locaux, accompagne les territoires et travaille en lien étroit avec l’ARS pour intégrer les déterminants de santé dans les politiques d’aménagement.

Axe 5 : Favoriser l’accès à des mobilités décarbonées

Les mobilités sont abordées sous l’angle de l’émergence des nouvelles offres à déployer pour redynamiser les territoires. L’Agence poursuit ses travaux sur l’enquête EMC², élabore une réflexion prospective pour la Métropole et soutient des projets structurants comme le Service Express Régional Métropolitain (SERM), avec la réalisation d’une monographie détaillée sur les 30 gares concernées par le projet de SERM du Pôle métropolitain Clermont Vichy Auvergne.

Axe 6 : Contribuer à l’émergence de modèles de développement économique résilients

Dans un contexte de fortes dépendances et vulnérabilités des modèles socio-économiques, l’AUCM fournit des éléments d’analyse et d’aide à la décision sur les mutations de l’emploi, du commerce, du tourisme et de l’industrie. Elle soutient également l’optimisation du foncier économique et développe enfin son expertise sur l’adaptation des modèles touristiques au changement climatique sur la rivière Allier et les trois territoires de lac de Thiers Dore et Montagne.

Axe 7 : Forger une nouvelle culture commune de l’habiter

Cette orientation met l’accent sur l’acculturation des acteurs et la valorisation des démarches exploratoires au service de l’adaptation. Qu’il s’agisse de contributions aux débats publics (Recré-Action, réseau transitions du Massif central), des travaux de recherches prospectives ou inspirantes (GIEC, POPSU, expérimentation prospective), ou de l’animation de programmes dédiés (pastoralisme, projet culturel métropolitain), l’AUCM y renforce son rôle de catalyseur d’idées et de pratiques innovantes.

 

Ceci n’est pas qu’un plan d’adaptation

… Mais les premiers pas d’une communauté apprenante pour adapter ses territoires et milieux de vie et continuer à habiter demain, fièrement, le Massif central. 

1. S’adapter n’est plus affaire de plan ou d’expertises, mais de convictions

Rendre public un plan d’adaptation au changement climatique alors que l’on assiste à un recul marqué des ambitions écologiques pourrait sembler contracyclique. Quel accueil recevra le Plan stratégique d’adaptation au changement climatique du Massif central, alors que l’actualité, nationale comme internationale, incite à relâcher la vigilance ? Risque-t-il, comme tant d’autres rapports, d’être mis de côté et oublié ? 

On préfère faire le pari inverse. Les batailles de posture, tenues loin des réalités de terrain, pèseront peu face aux transformations déjà à l’œuvre, aux inquiétudes concrètes qui touchent chacun dans ses territoires, son travail, ses modes d’habiter. Qui peut encore nier que des vulnérabilités apparaissent, que d’autres s’aggravent ? Il n’est plus de milieux de vie épargnés, plus d’attachements qui ne soient remis en question. Ignorer le changement global est devenu un luxe réservé à quelques nantis. Un luxe auquel la majorité des habitants du Massif central — jeunes ou vieux, actifs ou retraités, femmes ou hommes, ruraux ou urbains — ne peut plus prétendre. 

Et ce d’autant plus que les reculs actuels en matière de sobriété foncière, de régulation des pesticides, d’agroécologie, de réduction de la consommation ou de préservation du vivant risquent d’accélérer les déséquilibres. Et de rendre l’adaptation plus urgente encore. 

2. Le Massif central n’est pas un refuge, il n’échappera pas aux effets du changement global

Commençons par déconstruire une idée reçue : non, le Massif central ne sera pas épargné. Non, il ne constituera pas un refuge préservé des effets du changement climatique, envié par le reste du pays, voire du monde. Si la situation y paraît parfois « moins pire », elle n’en sera pas moins grave. Les transformations à venir remettront en cause en profondeur les paysages, les modes de vie et les équilibres territoriaux que nous connaissons aujourd’hui. 

L’évolution du climat est déjà perceptible : printemps précoces, sécheresses, baisse de l’enneigement, épisodes extrêmes plus fréquents… Ce que les habitants constatent au quotidien, les modèles climatiques le confirment : d’ici 2050, certaines zones du Massif pourraient connaître un réchauffement de +3,5°C, avec un déficit hydrique marqué. Ces changements affecteront directement les milieux, les conditions de vie et les activités. 

Mais ces effets ne seront ni uniformes ni équitables. Les ressources déjà fragiles — eau, sol, biodiversité — seront mises à plus rude épreuve. Et tous les habitants ne disposent pas des mêmes capacités d’adaptation. Le vieillissement démographique, la dispersion de l’habitat, les écarts de niveau de vie, la faiblesse de l’ingénierie locale aggravent les inégalités face au changement climatique. 

Dans ce contexte, l’adaptation ne peut relever de la seule initiative individuelle ou sectorielle ; ni de collectivités ou collectifs isolés. Elle doit être portée comme un projet collectif, intriqué, solidaire. Sans pour autant assigner le Massif à un statut peut-être trop déterministe ou surinvesti de bio-région, on peut y reconnaître une communauté de milieux et de culture — mieux : une envie de faire front commun dans un espace de co-appartenance qui fait sens, y compris face à la déprise et à l’adversité passée. Parce que les territoires qui composent cet espace partagent des ressources, parce qu’ils sont liés par des interdépendances. Parce que les vulnérabilités s’accumulent. Parce que la réponse devra être territorialisée et coopérative. 

3. Un plan, qui n’en est pas qu’un, comme réponse itinérante à l’incertitude et au trouble

Le Plan stratégique d’adaptation au changement climatique (PSACC) ne prétend pas tout résoudre. Mais il propose un cadre d’actions structuré, réaliste, fondé sur une dynamique collective. Il repose sur une conviction partagée : à défaut de certitudes, il est possible de construire une méthode – au sens de chemin à ouvrir et arpenter -, de se doter d’outils communs, de s’accorder sur des priorités et de tracer des lignes d’horizon. Cet optimisme méthodologique n’a rien d’un pari incantatoire. Il s’appuie sur une expérience concrète de travail entre acteurs du territoire. 

Tout au long du processus d’élaboration, les membres du groupe de travail – filières et territoires confondus – ont engagé un effort d’écoute, d’analyse, de confrontation des points de vue. Ensemble, ils ont tenté de nommer les changements à l’œuvre, d’en comprendre les mécanismes et d’en mesurer les effets, sur les milieux comme sur les manières de vivre. Ce chemin partagé, malgré les incertitudes, a permis de faire émerger un socle commun d’enjeux et d’objectifs. Il ouvre la voie non pas à un avenir rêvé, mais à un futur atteignable, à condition d’un engagement collectif durable. 

Ce futur repose sur l’idée d’un Massif central toujours habité, vivable, transmis. Un territoire qui prend soin de ses sols, de ses ressources, de ses paysages. Où les formes de vie locales évoluent sans se dissoudre. Où les savoir-faire vernaculaires se transmettent. Où l’économie locale s’ancre dans des pratiques respectueuses du vivant. Et où la coopération reste un levier d’autonomie et de résilience. Ce projet n’est pas une projection abstraite : c’est une stratégie pragmatique pour maintenir la qualité de vie malgré les bouleversements à venir. 

4. Un plan ne suffit pas. Ce sont les clés qu’il active qui comptent

Un plan peut fixer des intentions, stabiliser un diagnostic, structurer un langage commun. Mais il ne transforme rien s’il ne crée pas du mouvement. Ce qui compte, ce ne sont pas les pages, mais les ressorts. Ce que le PSACC cherche à produire, ce ne sont pas des recommandations générales, mais des clés concrètes : pour ouvrir des possibles, déverrouiller des situations, franchir des seuils d’inertie. 

Ces clés prennent la forme de cinq principes d’action non hiérarchisées et pensées non comme des objectifs extérieurs mais comme des leviers activables dans les contextes locaux. Le premier consiste à repenser collectivement l’usage des ressources, à sortir du modèle d’abondance pour inscrire les territoires dans une logique de sobriété et de partage. La deuxième repose sur la capacité à diversifier les pratiques, les filières, les formes d’organisation, pour renforcer souplesse et résilience. Le troisième engage à réduire concrètement les émissions, à préserver les puits de carbone, à revoir les mobilités et les modes de production dans une perspective de justice sociale. Vient ensuite la nécessité de revitaliser les territoires les plus en difficulté, non pas en leur appliquant un modèle, mais en travaillant à restaurer leur habitabilité, leur hospitalité, leur capacité à accueillir et à faire projet. Enfin, la dernière clé, la plus transversale : il s’agit d’apprendre ensemble, de se doter de sensibilités et de repères communs, de construire une culture de l’adaptation capable de dépasser les cloisonnements institutionnels ou sectoriels, de remettre en cause certains biais consomptifs de la modernité urbaine globalisée. Cette acculturation partagée est une condition essentielle pour permettre un véritable changement d’échelle. 

5. Ouvrir un chemin commun à arpenter avec lucidité et confiance

L’Agence d’urbanisme Clermont Massif central en partenariat avec le Commissariat de Massif et avec le soutien de Clermont Auvergne Métropole, a conçu le dispositif, animé les scènes d’échange et co-produit une grande partie des contenus. Mais elle a tenu à élaborer un outil collectif, structurant et enraciné. Loin d’appliquer une méthode standardisée, elle s’est attachée à prendre en compte les singularités locales, les zones de controverse, les blocages cognitifs, culturels et économique, les niveaux de maturité et de connaissance, les différences de sensibilité et d’envie. 

Ses collaborateurs n’ont pas adopté la posture du sachant ou de l’expert garant d’une méthode rigide et préformatée. Ils se sont engagés comme des acteurs parmi d’autres dans une expérimentation locale, un apprentissage collectif, une rencontre propice à faire émerger des liens, des convictions et des actions communes. Ils ont investi un processus qui ne s’achève pas avec la publication du plan, mais constitue un premier actif, une base partagée à mettre à disposition de tous ceux qui, dans le Massif, souhaiteront rejoindre la dynamique, et traduire — donc adapter et inventer — leur propre chemin d’adaptation. 

Car malgré l’atmosphère politique incertaine, malgré les contraintes budgétaires annoncées, malgré les freins bien identifiés, l’exigence d’agir ne recule pas. Et parce que ce plan n’est pas resté à l’état d’intention, parce qu’il a mobilisé un groupe de travail actif, engagé, formé, qui a débattu, hiérarchisé et clarifié, s’est entendu, parce que les risques pris ont été parfaitement assumés de part et d’autre, il ouvre aujourd’hui un espace de confiance. Une dynamique s’est enclenchée. 

Ce plan n’est pas un aboutissement, mais un point d’appui. Il rend visible des possibilités, articule vulnérabilités et ressources, appelle à l’action, et surtout, à la poursuite d’un projet collectif. Les cinq clés ne sont pas des cases à cocher. Ce sont des principes à incarner, des manières d’agir, des invitations à faire évoluer les pratiques et à se préparer, ensemble, à un monde en transformation — pour préserver ce qui, dans le Massif central, fait encore qualité de vie, sens et avenir commun, fierté. 

Réencastrer la production culturelle dans les problématiques contemporaines ? – Entretien avec Vincent Guillon

Au regard des nombreuses crises (climatique, démocratique…) que traverse notre société, le cadre et les modalités d’intervention des politiques culturelles, tant nationales que locales, se transforment. Ces dernières investissent par exemple plus fortement le numérique, se positionnent quant aux questions liées au genre, réfléchissent à la participation citoyenne. Ce bouleversement l’est de manière plus saisissante encore lorsqu’on envisage notre évolution dans l’anthropocène et l’adaptation nécessaire de nos activités et modes de faire à la transformation radicale de nos milieux de vie qui l’accompagnent. Comment les politiques culturelles se saisissent-elles de ce contexte ?

Pour être tout à fait sincère, encore assez timidement. Il y a sur ces sujets une forme d’inflation de discours alors que, comme souvent dans les politiques culturelles, il y a un écart entre le discours produit et la réalité de l’action publique ou l’intensité de sa transformation. On pourrait évoquer des espaces plus marginaux de recomposition, mais de façon générale, l’aggiornamento des politiques culturelles est loin d’être à l’œuvre ; c’est plutôt le statu quo qui prédomine sur ces questions de transition comme sur d’autres. On voit certaines organisations professionnelles rentrer dans ces questions de transition comme elles entrent dans celle des droits culturels ; en investissant fortement un sujet du point de vue du discours sans pour autant que les pratiques changent beaucoup. Je ne pense pas que les acteurs des politiques culturelles soient en réalité dans une posture extrêmement volontariste par rapport aux transformations très concrètes que ces multiples transitions impliquent. Ils ont cependant une facilité à produire du discours dessus. Ce qui est aussi une manière d’échapper un peu au réel.

C’est ce qu’on appelle classiquement le « sentier de dépendance », c’est-à-dire une forme de statu quo des comportements des acteurs et une difficulté à emprunter un chemin qui serait différent de celui qu’on a l’habitude de prendre. Cela se vérifie dans beaucoup de domaines d’actions publiques, mais la petite différence avec les politiques culturelles est que leurs acteurs sont très à l’aise pour produire du discours et du registre symbolique. Celle-ci peut donner l’impression d’une forme d’avant-garde au niveau des comportements, d’un certain concernement de la situation sans que cela modifie nécessairement de façon importante les manières d’agir. Les œuvres d’art continuent à être produites comme elles sont produites, les circulations et les mobilités des publics continuent à être envisagées comme elles le sont habituellement dans la majorité des cas… Là où les acteurs culturels sont les plus à l’aise, c’est pour investir une dimension plus symbolique qui ne fragilise pas forcément les habitudes.

En 2022, les assises de la Fnadac [1], dont l’Observatoire des Politiques Culturelles était partenaire, se sont réunies autour du thème « culture de la transition et transition culturelle ». Il y a tout de même un signal du côté des techniciens, une envie de se saisir de ce sujet ?

C’est un signal positif qui existe, bien qu’il ne faille, de nouveau, pas le surinterpréter. Dans notre enquête annuelle qui sera publiée cet automne sur les budgets et choix culturels des collectivités territoriales, nous avons tout un aspect du questionnaire relatif à la priorisation de l’action publique : en quels termes sont formulés les objectifs politiques priorisés par les exécutifs territoriaux en matière de culture ? Les problématiques des transitions et d’écologie n’apparaissent que très marginalement. Cependant, même si ces questions sont encore loin de structurer l’action publique culturelle, il est vrai qu’elles suscitent un intérêt grandissant, au moins à deux niveaux.

Le premier concerne un registre plutôt symbolique autour de la culture du vivant, impliquant un travail sur les imaginaires et les esthétiques de la transition. La limite de cette production symbolique est son audience et son impact sur les représentations qui semblent assez restreints si l’on considère l’espace social dans lequel circulent ces productions et ces discours. Par ailleurs, le message didactique prend parfois le pas sur l’originalité du langage artistique. Il y a certes des œuvres très convaincantes offrant une expérience esthétique et pas uniquement pédagogique ou idéologique. Mais si l’on parle de mouvement ou de scène artistique, c’est encore assez balbutiant.

Le second niveau consiste en une approche plus matérialiste impliquant un retour au réel. Au-delà de la production de symboles, le dérèglement climatique a une matérialité qui peut être traitée par tous les champs de production, y compris culturels et artistiques. Un certain nombre d’initiatives se structurent autour de critères écologiques, de décarbonation, de « basse consommation » énergétique, de mobilités des publics. On est ici dans une dimension plus matérialiste qui fait moins naître de désir, car la contrainte est forcément plus présente et immédiate.

Enfin, il existe des perspectives entre les deux niveaux, faisant appel au registre de la slow culture et qui portent une considération tant aux formes culturelles singulières qui émaneraient d’un ralentissement qu’aux conditions matérielles de ce ralentissement. Cet espace de jonction fait converger ces deux aspects, symbolique et matériel, sans en exclure un par rapport à l’autre. Le symbolique seul peut avoir des effets de masque sur la réalité matérielle et la façon dont les acteurs se comportent. Inversement, ne traiter le problème qu’à travers une conception matérialiste, c’est aussi ne prendre en compte que partiellement ce qui relève d’un problème culturel au sens large.

Cette aisance des acteurs culturels à produire du discours, de l’imaginaire… Ne pourrait-elle pas influencer des comportements ou des constructions de pensée ?

Je suis partagé sur ce problème des représentations. L’idée que la crise écologique soit également une crise de nos représentations et de notre sensibilité au vivant, et qu’il faille retravailler nos imaginaires pour être un peu moins « limités » dans la gamme de nos émotions, de nos affects ; de telle façon à ce qu’on soit plus sensible à un certain nombre d’autres considérations que nos sociétés modernes n’ont pas priorisées. Ce discours propose de travailler la production culturelle en la réencastrant dans des problématiques contemporaines qui sont celles des défis de notre époque. Je suis convaincu qu’il y a là un horizon à investir.

Cependant, là où je suis plus ambivalent, c’est que cette production symbolique ou discursive concerne une avant-garde intellectuelle ou artistique qui a peu de chances d’avoir un effet massif sur les imaginaires, c’est-à-dire un effet de renversement et de bascule qui prenne place dans les batailles culturelles qui structurent nos représentations et nos perceptions. Il ne faudrait pas surestimer l’impact que peuvent avoir ces nouvelles esthétiques « écopolitiques » sur les comportements et les manières de voir le monde. Par contre, la question se pose sans doute avec plus d’ampleur au niveau des cultures populaires, des industries culturelles et des média sociaux-numériques comme le suggère un récent rapport de l’ADEME. 

Ce discours de la recomposition culturelle nécessaire à la réorientation écologique des territoires semble répondre d’un certain modèle socio-économique. Peut-il avoir un impact sur les modes de gouvernance interurbaine ou sur l’émergence de nouveaux paradigmes ?

Les 30 dernières années nous montrent que des encastrements territoriaux s’opèrent entre les politiques culturelles, le champ de la production culturelle et celui de la gouvernance urbaine. Ces encastrements ont jusqu’ici plutôt pris le pli de modèles de développement structurés autour de questions d’attractivité et de compétitivité afin de conquérir une position favorable dans la mondialisation et la concurrence entre les territoires. La culture a éminemment participé au travers notamment de formes événementielles et d’architectures d’équipements spectaculaires, à cette grammaire métropolitaine du développement culturel. Les Capitales européennes de la culture sont par exemple un véhicule de diffusion de ce modèle métropolisé des politiques culturelles qui s’accompagne de modes de gouvernance urbaine qui ne sont pas uniquement des gouvernances sectorielles. Si on considère ce précédent, rien n’empêche d’envisager que d’autres modèles de développement métropolitain ou territorial, axés sur les transitions, trouvent également leur propre grammaire culturelle et produisent d’autres modes de gouvernance territoriale, d’autres agencements d’acteurs, d’autres formes architecturales et événementielles, d’autres langages artistiques que ceux de la métropolisation culturelle ou de la ville créative…

De ce point de vue, on est dans un moment très liminaire et je serais bien incapable de vous indiquer des métropoles où l’on trouve des « modèles culturels des transitions » donnant lieu à une organisation spécifique de la gouvernance culturelle territoriale. Nous sommes là dans des projections qui relèvent de la prospective. Tant mieux, il en faut. Mais je ne crois pas qu’on puisse illustrer aujourd’hui des modes de gouvernance territoriale qui seraient issus ou à l’origine d’une nouvelle conception du fait culturel à l’échelle métropolitaine autour des problématiques de transitions. C’est donc un horizon stimulant.

Ensuite, la circulation des références, des expériences, des discours, a toujours un effet d’entraînement. On le voit dans la manière dont les modèles de développement métropolitain par la culture se sont propagés par effet de mimétisme à l’échelle nationale ou internationale : on cite souvent les cas de Bilbao ou de Nantes. Il n’y a pas de raison que ces effets de mimétisme ne se reproduisent pas pour d’autres modèles culturels qui viseraient d’autres types d’objectifs politiques et territoriaux : par exemple autour des questions de transitions écologique, numérique ou démocratique. Mais encore faut-il au préalable que ces expériences émergent pour ensuite produire de la normativité.

“Les acteurs de la culture ont un rôle à jouer” Entretien avec Marc Drouet

Le Covid, puis la guerre en Ukraine nous semble avoir précipité la prise de conscience par les acteurs culturels de l’impact du changement global sur leurs activités. Partagez-vous ce constat ? Comment se traduit-il dans les faits ?

Il y a incontestablement un avant et après Covid. Les termes de la réflexion étaient déjà présents malgré leur visibilité moindre dans le débat public. Sans doute n’avait-on jusqu’alors pas envie de faire face à des questions aussi lourdes et auxquelles il n’y avait pas de réponse simple à apporter. Mais incontestablement, la période de crise sanitaire, ce moment où tout s’est trouvé en quelque sorte arrêté et la manière de regarder le monde que cela a engendré, a amené des sujets qui étaient là, au bord de la transition écologique. Par ailleurs, les manifestations de la crise climatique sont beaucoup plus nombreuses et beaucoup plus intenses et on a désormais dans le débat public une multitude de questions autour d’une évidence : le modèle de fonctionnement qui jusqu’à présent était retenu ne fonctionne plus, et ce dans tous les domaines. Plus spécifiquement pour les acteurs culturels, il me semble que ces crises ont surtout pointé ou révélé l’existence de vulnérabilités antérieures, comme la difficulté à renouveler les publics, plutôt qu’amené de nouveaux problèmes. Tout était là, mais on ne le regardait pas, on ne voulait pas le voir.

Maintenant que ces sujets sont présents dans le débat public, quelle est la position de l’État sur ces questions de transition ?

D’abord, l’État doit être exemplaire. S’il ne l’est pas, il ne pourra pas être entendu. Il y a donc en premier lieu un travail en interne dans les administrations, qui concerne bien sûr le ministère de la culture. Nous essayons aussi de nous montrer pédagogues en portant des questions que, jusqu’à présent, on ne se posait pas ou qui étaient et qui restent très sensibles. L’artificialisation des sols, l’évolution de l’urbanisme et notamment la place de l’automobile en milieu urbain et le partage des usages des espaces publics… Tous ces sujets qui entrent désormais dans le débat public, mais pour lesquels il est difficile de faire ressortir un consensus. Néanmoins, l’intensité et la succession des crises climatiques confortent la nécessité d’évolution.

Plus spécifiquement par rapport aux politiques et acteurs culturels, nous essayons de diffuser la sensibilisation à la transition écologique, de penser des modèles qui soient compatibles avec les enjeux actuels et qui permettent de réduire l’impact écologique de nos différentes activités. Les archéologues, les Architectes des Bâtiments de France et les conservateurs du patrimoine observent dans leurs pratiques des solutions d’adaptation au climat pensées par nos prédécesseurs que l’on a perdues de vue pour différentes raisons : par exemple, quand on avait l’illusion de l’énergie permanente, on pouvait se permettre de mettre de la climatisation partout. Et si on met de la climatisation partout, la question de l’orientation du bâtiment est moins évidente alors qu’elle était, chez nos ancêtres, une question essentielle. La culture, c’est aussi la transmission. On peut voir cette crise climatique et les conditions de la transition écologique comme l’occasion de réinterroger des solutions anciennes et d’en tirer des leçons. Il faut alors les retrouver et réfléchir à la manière de les adapter. Ceci implique des savoir-faire, des matériaux, des filières courtes : des sujets plutôt porteurs. Les architectes s’en emparent aujourd’hui en essayant d’adapter à la rénovation et à la construction nouvelle ces solutions du passé, des solutions de bon sens.

Ce constat de vulnérabilités causé par le changement global dépasse le cadre de la culture mais concerne les territoires dans l’ensemble de leurs activités. Dans la rencontre que nous organisons, nous faisons l’hypothèse que la réorientation – on dit bien réorientation – sera d’une telle importance qu’il faut l’envisager au sens anthropologique du terme comme une véritable recomposition culturelle dans les territoires. Qu’en pensez-vous?

Il faut accompagner l’émergence d’une nouvelle perception du monde sensible, toute la question est là. Évidemment, on est ici dans des concepts, mais la grande interrogation est la manière dont, avec nos sens et par le prisme de nos cultures, on perçoit le monde et jusqu’où on le perçoit. Nous avons évidemment une approche et un regard occidental. Or, comme le démontre Philippe Descola dans ses travaux, on peut, à partir de deux cultures différentes, regarder le même paysage et ne pas voir la même chose. C’est aussi une question de frontière qu’il nous faut apprendre à dépasser. Depuis la Renaissance, un modèle dominant portant un regard occidental s’est construit et renforcé ; c’est ce modèle qu’il semble intéressant de réinterroger. On observe en effet aujourd’hui des tentatives d’aller voir au-delà des limites de la perception du monde sensible issue de ce modèle. Il est important d’essayer de renouveler les regards et peut-être, à partir de là, de créer une autre relation à la nature qui ne soit pas une relation d’opposition. Il faut apaiser la relation humaine à la nature. Très longtemps, on disait que la finalité de l’histoire humaine était d’adapter la nature pour ne plus la subir. On en perçoit les limites.

Ce recentrage de nos perceptions sensibles se joue en effet par une prise de conscience et une sortie de notre anthropocentrisme, mais il y a aussi la question des humains, entre eux, et de la réception de ce discours reçu différemment ou moins perçu.

C’est effectivement une question culturelle qui est soulevée ici. Nous avons tous des objectifs de court terme et il est difficile de tendre à une vision qui ne soit plus une vision individualiste, au demeurant tout à fait légitime, mais à une vision collective et qui ne soit plus à l’échelle de notre génération mais à celle de plusieurs générations. Ça n’est pas évident de décider de planter un arbre pour 200 ans ou de lancer la construction de la muraille de Chine tout en sachant qu’on n’en verra pas l’aboutissement. Ce sont des projets que notre relation au temps et à l’immédiat rendent complexes et néanmoins nécessaires. Les réponses que l’on doit apporter face aux crises climatiques comprennent cette difficulté qui consiste à être face à cette interrogation : « Est-ce que l’action, à mon petit niveau, va changer quelque chose ? Est-ce que ce ne sont pas aux autres de commencer ? », ce qui est très paradoxal. Prenons l’exemple des élections : nous sommes majoritairement d’accord pour considérer que sa voix peut changer le résultat alors qu’objectivement, une voix individuelle parmi un corps électoral de plus de 40 millions d’électeurs ne change rien. Mais si tout le monde considère que sa voix ne peut rien changer et décide de ne plus voter, alors il n’y a plus d’élection possible et nos institutions démocratiques s’effondrent. C’est un peu la même chose pour l’écologie, il faut que chacun soit convaincu que même si son action seule ne suffira pas à bouleverser le cours des choses, la somme des actions apportera un résultat tangible.

Pour convaincre les gens, les embarquer vers un futur désirable qui pousse à agir aujourd’hui, peut-être peut-on passer par l’invention de nouveaux récits, faire appel à des imaginaires différents en s’appuyant sur l’apport des arts et de la culture ?

J’en suis convaincu et de ce point de vue, je considère qu’il faut être très prudent dans la communication. La communication catastrophiste risque d’entraîner vers une forme de fatalisme. On connaît les formules : « Puisque l’on danse au bord du volcan, continuons à danser ; après nous le déluge ». Or, rien n’est inéluctable : « Cela semble toujours impossible jusqu’à ce que l’on le fasse » nous a enseigné Nelson Mandela. Nous avons besoin de montrer qu’il y a un récit possible et c’est ce récit qu’il faut construire. Si une génération est convaincue que nous sommes arrivés à la fin du monde, comment peut-on investir sur des projets à 100, 150, 200 ans qui pourraient améliorer ce monde ? La situation aujourd’hui est très délicate, mais il faut préparer l’après parce qu’il y a un après. Et cette communication du tragique est peut-être quelquefois contre-productive et peut rendre chacun impuissant. Même si l’accentuation des conséquences du changement climatique est une évidence, avec plus d’incendies, plus d’inondations, plus de canicules…

Les acteurs de la culture ont là un rôle à jouer, à commencer bien sûr par l’exemplarité. Il nous faut être volontaire, exemplaire, pédagogique. C’est en montrant que des actions sont possibles et en les entreprenant que l’on peut inciter les autres. C’est comme quand on dit que les enfants lisent moins. En général, dans les familles où il y a des livres, les enfants lisent. Énormément de courants artistiques et d’artistes posent dans leurs productions ces questions et amènent ces thèmes de réflexion, chacun à leur manière. Le rôle fondamental de l’artiste est d’interroger le consensus. Et c’est en venant, par la création artistique, interroger ce consensus qu’on parvient à poser des questions, à faire bouger les frontières et à faire en sorte que ce même consensus évolue, qu’il ne se fige pas. C’est le rôle fondamental de l’artiste de contribuer à alimenter le débat public. Autrement, c’est le conformisme. Et comme le disait Tocqueville, le conformisme, c’est le piège des démocraties. C’est un sujet de libertés fondamentales, ce que Charles de Gaulle a parfaitement illustré à l’occasion de son intervention à Oxford en novembre 1941 : il n’y a pas de liberté possible pour tous si chacun n’est pas en mesure d’exprimer sa singularité, d’exercer ce droit fondamental qui consiste à se demander pourquoi et à ne pas se satisfaire de l’injonction au mimétisme. Etre libre, c’est parvenir à se libérer du regard de l’autre, non pas en se repliant dans le communautarisme, mais en trouvant sa juste et légitime place d’individu libre et responsable au sein d’un collectif.

Quel aménagement pour édifier les territoires du monde anthropocène ?

I − L’entrée dans l’anthropocène

En mai 2000, Paul J. Crutzen, chimiste de l’atmosphère nobélisé en 1995, et Eugene F. Stoermer, biologiste, signent un article dans The IGBP Newsletter [1] à la portée retentissante : ils émettent l’hypothèse selon laquelle la Terre serait entrée dans une nouvelle époque géologique. À l’holocène, dont relèvent les 10 000 dernières années, succéderait l’anthropocène, ou « ère de l’homme », découlant de notre emprise croissante sur la planète. Par nos activités d’extraction et de prélèvement des ressources, de transformation des milieux, de production et de consommation, d’émission de gaz et de rejet de déchets, nous serions devenus une force d’ampleur géologique, à l’image des phénomènes naturels comme les éruptions volcaniques, les phénomènes climatiques ou les cycles solaires. Pour l’Union internationale des sciences géologiques, et sa commission internationale de stratigraphie, l’hypothèse fait encore débat. Sa reconnaissance passerait, il est vrai, par le respect de critères draconiens : les limites des intervalles géologiques doivent correspondre à un événement majeur survenu à l’échelle du globe et constatable dans l’analyse des sédiments via la présence « d’un clou d’or », autrement dit d’un élément objectif discriminant qui fait encore défaut. Les doutes portent également sur la date à retenir de début de cette ère : fin du néolithique, siècles de la Renaissance, ère industrielle et de l’utilisation de l’énergie carbonée – comme le propose Crutzen lui-même –, après la première explosion nucléaire ou à partir des années 1950, lorsque les indicateurs de perturbation de la biosphère se mettent à croître exponentiellement et marquent la grande accélération ? Du point de vue géologique, rien n’est donc figé. Mais le constat de cette influence déterminante et irréversible de l’Homme sur la planète dépasse ce cercle restreint : d’autres disciplines, comme les sciences humaines et sociales, s’emparent de la notion parce qu’elle fournit un cadre heuristique solide pour penser le changement global auquel on assiste et favoriser l’interprétation d’une multitude d’observations convergentes. En 2007, Paul J. Crutzen résumera : « À moins d’une catastrophe mondiale – comme l’impact d’une météorite, une guerre mondiale ou une pandémie –, l’humanité restera une force environnementale majeure pour des millénaires. Les scientifiques et les ingénieurs se retrouvent face à une tâche redoutable qui consiste à guider la société vers une gestion environnementale soutenable durant l’ère de l’Anthropocène. » [2]

II − L’anthropocène comme nouveau monde

L’hypothèse anthropocène tire sa force de son intérêt heuristique mais également – peut-être même surtout – du rendez-vous « existentiel » qu’elle fixe. Le changement global que l’on documente n’aurait pas la même audience s’il ne remettait pas directement en cause l’habitabilité de la Terre pour l’Homme et d’une part considérable du vivant. Des premiers rapports officiels alertant sur les atteintes environnementales causées par le développement moderne jusqu’à la prise de conscience actuelle, un demi-siècle s’est écoulé. La description du changement climatique, de l’extinction de masse des espèces et des multiples menaces qui pèsent sur notre vie, se cristallise dans une litanie médiatisée qui documente la nouvelle ère en même temps qu’elle précise ce à quoi nous sommes véritablement confrontés : l’anthropocène n’est pas qu’une hypothèse scientifique à confirmer, c’est d’ores et déjà un autre monde qui émerge et menace l’espèce qui l’a causé tout en l’interrogeant de manière radicale sur sa capacité à relever de nouveaux enjeux qui engagent son avenir, et celui des êtres avec lesquels elle cohabite. L’expression « nouveau monde » ne doit pas être entendue métaphoriquement. Par son action sur l’environnement et la biosphère, l’homme est parvenu à modifier certains cycles biogéochimiques de manière irréversible, en dépassant des seuils au-delà desquels la déstabilisation des géo-écosystèmes remet en cause leur homéostasie et provoque l’émergence de nouvelles propriétés et de nouveaux composants : hyper objets [3], hyper lieux [4], mégafeux [5]… Le changement climatique est une des transformations les plus étudiées grâce aux travaux du GIEC : nos émissions de CO2 et de gaz à effet de serre occasionnent un réchauffement des températures et un dérèglement climatique qui, au-delà des 2 °C que nous nous apprêtons à franchir, vont bouleverser nos territoires de vie. La montée des eaux, la multiplication des aléas climatiques « exceptionnels », la hausse des températures, les feux, l’omniprésence du plastique, etc., sont des phénomènes qui d’ores et déjà dessinent ce nouveau monde auquel il va falloir s’adapter. Ces transformations sont déterminantes et obligent, dans le meilleur des cas, à repenser et adapter nos régimes d’habitation, notre façon d’aménager les espaces, dans le pire, à émigrer vers des ailleurs encore habitables.

III − L’anthropocène comme nouveau paradigme

L’appréhension de ce nouveau monde pose elle-même problème. C’est un autre enjeu clé de l’anthropocène. Comment le penser, nous y adapter, contribuer à l’édifier pour le rendre habitable, sans remettre en cause les idées, les mots, les représentations, les modes d’action, autrement dit le paradigme dont on a hérité et qui a conduit au changement global ? Des travaux de philosophes, d’anthropologues, de géographes comme Philippe Descola, Catherine Larrère, Baptiste Morizot, Michel Lussault, Bruno Latour, esquissent des premières pistes. Selon ce dernier, penser l’anthropocène comme paradigme revient à remettre en cause le projet moderne [6] et son cadre culturel. L’érection de l’homme moderne, individu autonome doté d’une culture qui le pose en maître et possesseur d’une nature immuable dont l’exploitation au profit du développement et du progrès moderne serait la seule raison d’être, est interrogée par l’émergence de l’anthropocène. Catherine Larrère [7] propose ainsi de penser et d’agir avec la nature et non plus contre, en arrêtant de s’en servir comme d’une chose. Philippe Descola [8] , à partir de ses travaux sur les Amérindiens, incite à percevoir les êtres qui composent cette nature comme des personnes avec qui nous devons apprendre à vivre de façon plus symbiotique.
Le modèle économique du monde moderne est ainsi fondamentalement questionné, depuis l’industrialisation et la production d’énergie fossile jusqu’à l’avènement de la mondialisation libérale et du capitalisme financier dérégulés en passant par la production et la consommation de masse. À la question traditionnelle des inégalités générées par ce système économique s’ajoutent celles de sa soutenabilité, de l’épuisement des ressources, de la destruction des milieux naturels auxquels il semble inexorablement conduire, des menaces pour notre survie.
Le paradigme anthropocène doit permettre de répondre à ces questions et de constituer le cadre adéquat à notre perpétuation dans ce nouveau monde. Le développement durable supposait qu’un ajustement de notre modèle dans une optique d’atténuation de la pression anthropique sur la Terre suffirait. Il semble en passe d’échouer. L’anthropocène acte cet échec et nous convie à changer ce modèle, à repenser l’ensemble de nos relations au monde ainsi que nos modes de cohabitation [9].
Les discussions autour de cette refondation culturelle et politique sont vives. Ses protagonistes les plus virulents dénoncent le choix du terme « anthropocène » lui-même, qu’ils jugent trop anthropocentré, alors qu’il s’agit justement d’inventer une relation au vivant plus équilibrée, et insuffisamment critique en fixant une responsabilité humaine générique alors que celle-ci varie grandement selon les pays d’appartenance et leur type de développement, le genre, l’âge ou le niveau de richesse de chacun d’entre nous [10] .
Pour entrer rapidement et de manière responsable dans le monde anthropocène, Bruno Latour nous exhorte à atterrir, à forcer le cadre culturel moderne pour opérer le renouvellement paradigmatique indispensable. Il propose de nous réorienter en politique en nous projetant vers le terrestre, en passant d’une logique de production à une logique d’engendrement, en restaurant nos attachements, en réinterrogeant là où l’on vit les conditions fondamentales de notre subsistance. Comment ne pas y voir une injonction à refonder notre manière de faire territoire et d’aménager nos espaces de cohabitation ?

IV − L’aménagement du territoire, de la modernité à l’anthropocène

La tentation est pourtant grande face à cette nécessité d’atterrir, par habitude et simplicité, de retrouver des manières de penser et de faire « modernes ». On imagine sans mal que le basculement dans l’anthropocène nous oblige à remettre en cause la globalisation économique et ses excès. Il faut aussi lutter pour qu’il ne conduise pas à un repli identitaire local. Le philosophe exclut ces deux attracteurs du registre des solutions en imaginant un terrestre qui dépasse les antagonismes politiques traditionnels. Michel Lussault souligne combien cet englobement [11] nous oblige à dépasser ces oppositions de valeurs et d’échelle, qui prônent toutes deux des approches situées de science-frontière, géopolitiques et transscalaires. L’erreur est d’autant plus facile à commettre que le seul « grand récit » actuel qui hante la sphère médiatique annonce l’effondrement de notre civilisation [12] – voire de l’humanité – par épuisement des ressources et dérèglement des cycles naturels de la biosphère et incline à ce repli local et autarcique, voire survivaliste [13]. Or, l’entrée dans l’anthropocène suppose un dépassement de ces deux pans du même paradigme, la globalisation d’un côté, le localisme de l’autre, dont la mise en tension jalonne la modernité. L’effondrement, n’est-ce pas la modernité qui va jusqu’à son terme faute de réussir son dépassement ? Entrer dans l’anthropocène, c’est assurément faire territoire, mais selon un régime différent, par des processus d’édification politique et des spatialités à réinventer. Loin des questions de périmètres, de compétences, de pouvoir, de dotations, le travail préliminaire de description et de questionnement doit permettre de repenser les attachements et les liens, des alliances et des coopérations, les engagements et les luttes. En se référant à la Révolution française et à ses cahiers de doléances, Bruno Latour indique clairement que c’est une révolution intellectuelle et politique qu’il s’agit d’entreprendre avec pour vecteur « le terrestre » et horizon « l’anthropocène ». L’attention portée aux luttes des places par Michel Lussault [14] et aux expérimentations écopolitiques participe de la même intention : quel que soit le jugement que l’on porte sur ces initiatives, dont leur illégalité [15] , on ne peut en effet ignorer qu’elles composent des tentatives de faire territoire autrement, en essayant d’être plus démocratiques, justes et soutenables.
Mais, sur d’autres scènes moins polémiques, les « territoires » apparaissent aussi comme la solution la plus immédiate pour s’adapter au changement global et engager la véritable transition écologique. Sans doute, cette croyance – ce sont aussi une attente et un espoir – est-elle directement liée à l’impuissance des États qui, d’un côté, ne parviennent pas à s’entendre sur un plan d’action concerté à la hauteur des enjeux du changement climatique et de l’extinction de la biodiversité – pas plus qu’avant ils ne sont parvenus à lutter contre les inégalités – et, de l’autre, des acteurs économiques qui peinent à amender leur conduite et à véritablement œuvrer au changement de modèle économique nécessaire. Ce rendez-vous avec le territoire est ainsi entendu, dans les champs scientifiques et politiques, du côté des géographes, des philosophes, des anthropologues, des écologues, des sociologues etc., et de celui des acteurs territoriaux, collectifs associatifs, élus et citoyens les plus sensibilisés et soucieux d’agir.
Cette attente constitue pour l’aménagement du territoire un véritable défi. Que serait un aménagement qui contribuerait à l’édification de ces nouveaux territoires ? Est-il tout simplement envisageable ? Après tout, l’aménagement, par son histoire et ses principes, s’inscrit pleinement dans la modernité. Il promeut et institue un régime spatial marqué par les valeurs du projet moderne en cherchant à assurer un développement de tous les territoires souvent assimilé à la croissance de la population, des emplois et de la richesse, à les équiper, à exploiter les ressources disponibles, à valoriser l’attractivité économique et la compétitivité, à assurer leur insertion dans le monde globalisé, dans son système de flux et de spécialisation des places. La logique de rééquilibrage qui y préside est avant tout socio-économique et ne semble pas être parvenue à endiguer les inégalités. L’expertise technique-scientifique y figure au premier plan. La préoccupation environnementale, marquée par l’apparition du développement durable dans les discours et objectifs à la fin des années 2000 avec le succès que l’on a évoqué plus haut, demeure secondaire, voire marginale. L’entrée de l’aménagement dans l’anthropocène, sa prise en compte du nouveau monde, sa contribution à l’instauration d’un nouveau paradigme culturel et spatial, relève encore de la gageure. Sans nier l’existence d’initiatives précurseurs, nous sommes encore loin d’une volonté et d’un projet politique dotés d’une pertinence, d’une cohérence, d’une ampleur, d’un impact, d’un récit commun à la hauteur de ce défi. L’atterrissage n’est pas en vue même si quelques pistes prospectives s’offrent d’ores et déjà à lui.

V − Première piste : renforcer l’immunité des espaces de cohabitation

L’entrée dans le monde anthropocène est souvent synonyme de sidération [16] : la succession de phénomènes inquiétants, d’aléas imprévisibles, de ruptures, de catastrophes, souligne la vulnérabilité des établissements humains. Cette condition de notre être-au-monde n’est pas fondamentalement originale, mais elle prend une dimension nouvelle avec le déchirement du filet de sécurité moderne : d’une part la multiplication et l’englobement de ces événements confirment que personne, nulle part, n’est plus à l’abri. D’autre part, le sentiment d’incertitude et de perte du monde stable, connu et sécure, promu par la modernité renforce l’inquiétude et le désarroi. Toutes nos sphères, de l’habitat à la psyché, sont concernées par l’entrée dans l’anthropocène. Notre monde, dans ses attributs externes comme internes, est affecté : songeons, pour illustrer ce dernier point, à l’apparition d’affections comme la solastalgie, une éco-anxiété causée par les changements environnementaux. Le risque de paralysie dans ces circonstances est avéré, la probabilité d’inaction face au catastrophisme est connue [17] . Il touche jusqu’aux animaux qui, confrontés aux mégafeux, perdent leurs réflexes de fuite et de survie [18]. Que l’aménagement doive rapidement produire des lieux où s’abriter, des cabanes [19] qui nous permettent d’affronter cette vulnérabilité généralisée et de nous engager dans la construction d’un monde anthropocène habitable s’impose : d’un côté la reprise des espaces physiques pour protéger les corps, de l’autre les nouveaux récits pour libérer les esprits.
Des politiques de prévention, de précaution, de protection, d’assurance, d’anticipation des risques existent déjà. Elles ont paradoxalement été conçues dans un monde pérenne où la catastrophe ne doit pas se produire. Lorsque cette dernière survient, l’insuffisance de ses dispositifs nous méduse et nous oblige à les réviser.
L’aménagement n’a pas anticipé l’accroissement de l’exposition auquel le développement moderne, directement par nos logiques et localisations d’installations et d’équipements, indirectement par les dérèglements environnementaux que nous enclenchions, nous oblige à faire face. L’urbanisation qui conduit à accentuer les concentrations en proximité des littoraux et des fleuves, espaces jugés les plus attractifs, l’illustre parfaitement : ce sont aussi les plus exposés à la montée des eaux, aux tempêtes, à l’érosion, aux submersions. Combien d’habitations faudra-t-il déplacer sur la côte Atlantique, à Lacanau et ailleurs ? À l’étranger, La Nouvelle-Orléans avec Katrina en 2010, New York avec Sandy en 2012 démontrent le niveau de risque qui prévaut dans ces grandes agglomérations, l’ampleur des coûts humains et matériels auxquels il faut faire face lorsqu’ils sont mal anticipés. La Californie, la Grèce et évidemment l’Australie avec les mégafeux en sont une confirmation. Les politiques d’anticipation du changement climatique ont fait de l’adaptation un de leurs objectifs, avec moins d’avancées encore que pour celui d’atténuation. Tempêtes, montée des eaux, érosion, déplacement du trait de côte, inondation des plaines, vallées, estuaires, mégafeux, sécheresse, pics de chaleur, submersion, destruction, inhabitabilité des espaces de vie, etc. : les événements qui relevaient de l’exceptionnel dans le monde moderne deviennent la norme dans le monde anthropocène. La vulnérabilité généralisée de nos territoires s’impose à nous tout comme la nécessité de dépasser la paralysie qui prévaut face à ces risques – qu’elle soit d’origine cognitive, politique, financière –, d’anticiper et de prévenir les aléas en réaménageant nos espaces de vie, de production, de loisirs. L’aménagement a été érigé sur le culte de la maîtrise de la nature, aveuglé par sa puissance technique et celle de son ingénierie. Les bouleversements naturels qui menacent maintenant la plupart de nos établissements humains signent la remise en cause de cet ordre qui les a érigés.
Les risques ne sont d’ailleurs pas que naturels. Le développement moderne dépend de nombreuses infrastructures techniques et industrielles, dont le numérique est la dernière en date. Leur obsolescence et leur sophistication sont une autre source de fragilité d’autant plus conséquente que nous en dépendons étroitement et que celles-ci sont localisées dans nos espaces de vie. On pense évidemment aux sites industriels installés au cœur des grandes agglomérations – comme Lubrizol à Rouen – ou aux sites nucléaires emblématiques de la modernité prométhéenne – comme la centrale de Fukushima au Japon. La même attention vaut pour les infrastructures plus modestes et néanmoins structurantes pour les territoires, comme les ponts dont l’état en France a récemment fait l’objet d’alertes. L’aménagement a bâti hier un complexe pour assurer le développement moderne, il va falloir devoir demain l’entretenir, le démanteler, le déménager, lui substituer des artefacts à la fois moins attentatoires à l’environnement et vulnérables au changement global. Pour lutter contre cette vulnérabilité généralisée, l’aménagement changera de référentiels. Comment nommer l’orientation qui se dessine ? Michel Lussault propose de faire du « care », du « prendre soin », un objectif central des politiques urbaines et aménagistes [20]. En s’inspirant des analyses de Peter Sloterdijk [21] , il envisage de faire de l’immunité des espaces habités un enjeu majeur du monde anthropocène et de ses politiques spatiales, autrement dit de leur propension à résister aux aléas pathogènes qui vont se multiplier. Les projets menés pour renforcer la résilience des territoires constituent des premiers jalons.

VI − Deuxième piste : édifier des géoécosystèmes d’engendrement

La considération de l’immunité des territoires conduit à dégager une deuxième piste pour repenser leur aménagement, celle de la réconciliation avec le vivant. En viendra-t-on à considérer les territoires comme des entités vivantes – à la manière de ce que James Lovelock fait de la Terre avec Gaïa [22]– qui demandent des soins et qui seront d’autant moins souffrantes que nous aurons le souci de leur immunité ? S’agira-t-il alors de faire de l’aménagement une discipline préventive et thérapeutique pour garder ces territoires en bonne santé ? Nul besoin d’adhérer à cette hypothèse ontologique controversée pour saisir et exploiter la richesse de la métaphore. On ne peut plus aujourd’hui douter des dommages infligés au vivant en général, et aux écosystèmes en particulier, par le développement moderne et son volet spatial, l’aménagement. Les mesures de protection de la nature, malgré leurs apports dans les parcs et réserves naturelles, par exemple, ne sont pas à même de relever les défis posés par la survie des espèces et le maintien de la biodiversité alors qu’un processus d’extinction est déjà entamé et le risque d’effondrement avéré. Comme pour l’atténuation et l’adaptation, les engagements et dynamiques en faveur de la préservation de l’environnement ne semblent pas à la hauteur de l’enjeu. Combien d’espaces au sol morts, aux écosystèmes affectés ou détruits, combien de friches urbaines et industrielles en comparaison du nombre de ceux protégés, non altérés ? Faut-il d’ores et déjà voir la Terre comme une vaste friche du monde industriel et capitaliste dans laquelle nous devrons nous contenter de déployer des tactiques de survie, d’aménager des patchs où nous exploiterons les restes de ce que la nature dégradée peut encore offrir, comme dans l’Oregon dont la situation a magistralement été analysée par Anna Lowenhaupt Tsing [23] ? Les traces d’effondrement local sont déjà nombreuses et semblent gagner du terrain par rapport à ce que concomitamment nous parvenons à sauver. Suffit-il encore de compenser, de protéger, de sanctuariser, voire de réensauvager à certains endroits, tout en se donnant une licence illimitée partout ailleurs ? Ne faut-il pas non seulement élargir amplement les espaces naturels à ménager et restaurer, mais faire de la sauvegarde du vivant un objectif inconditionnel de l’aménagement et de l’urbanisme, applicable en tout lieu, pour tout type d’établissement humain ? Nous serions alors amenés à voir les territoires comme des géo-écosystèmes, leur aménagement comme une politique visant moins le seul développement économico-social humain que la puissance d’engendrement, l’aptitude à préserver et régénérer le vivant. Pour Bruno Latour, atterrir, c’est basculer dans une telle logique d’engendrement. Aménager ne consisterait alors pas seulement à porter une attention plus soutenue à notre technostructure obsolescente, aux aléas environnementaux, à renforcer l’immunité de nos espaces habités, mais à forger des géo-écosystèmes propices à la survie, à l’épanouissement des hommes et du vivant, à la restauration des ressources qui leur sont nécessaires. Comment concrètement passer de la logique moderne d’exploitation des espaces et de leurs ressources à celle, anthropocène, d’engendrement ? Par quoi commencer ? Par une remise en cause sérieuse de l’antagonisme entre nature et culture, en renonçant à nous ériger en maîtres et possesseurs de notre environnement, en adoptant une posture humble et respectueuse vis-à-vis du vivant, en adoptant une attention bienveillante aux autres habitants non humains, aux paysages, aux trames naturelles de nos territoires, en dédiant l’aménagement à l’édification du jardin planétaire et du tiers paysage que défend Gilles Clément [24] . Dans ce but, il faut commencer par réapprendre à observer les vivants non humains que la culture moderne nous a fait perdre de vue [25], élargir notre voisinage et réinventer des formes de cohabitation avec ceux, humains, animaux et végétaux, qui le partagent, se doter d’une nouvelle diplomatie pour échanger et dépasser les conflits d’usage qui pourraient en résulter – comme le propose Jean-Baptiste Morizot [26] dans ses travaux sur les loups –, travailler les coopérations et les interrelations avec les autres entités peuplant nos géo-écosystèmes, leur donner des droits, une place en politique, en faire des partenaires dans l’édification de nos futurs territoires.
Complète utopie ? Pas vraiment si l’on en juge certaines entreprises précurseurs : des paysans engagés en agriculture biodynamique aux peuples amazoniens dont le système relationnel avec le vivant est d’une richesse et d’un respect fascinants, des initiatives de reconnaissance juridique des fleuves en Nouvelle-Zélande ou en Inde jusqu’au projet prospectif et artistique de création de parlements [27] politiques humains/non humains, des approches biomimétiques au souci du métabolisme des territoires. Cette conversion du regard, l’acception de cette rencontre interspécifique sont sources d’apprentissage en même temps que gages de survie. Hormis les écologues, qui mesurent ce que le mode de cohabitation des animaux est susceptible de nous apprendre ? Dans la nature, la coopération est un mode relationnel majeur plus fondamental que la lutte ou la compétition ; la capacité de résilience d’un écosystème est étroitement corrélée à la multiplicité de sa biodiversité ; la résilience des organismes vivants suppose la non-optimisation de leurs performances… Faut-il en déduire que nos géo-écosystèmes seront d’autant plus aptes à l’engendrement que nous prendrons soin en les aménageant d’assurer la diversité de leurs habitants, de privilégier les relations coopératives, de moins chercher à les rendre performants que résilients et immuns ? La piste est vertigineuse.

VII − Troisième piste : penser l’aménagement comme un processus de géo-éco capacitation

Comment dépasser ce vertige ? Faut-il véritablement aborder de front ces questions pour édifier les territoires du monde anthropocène ? Est-ce encore d’aménagement dont on parle ? On ne change pas de monde, accompagné de compagnons de voyage que l’on ne connaît pas et dont on ne partage ni la langue, ni les coutumes, en empruntant des pistes aventureuses sans carte ni repères, en découvrant des paysages inconnus et des lieux parfois hostiles sans perdre pied, sans que se fassent jour de nouvelles questions. Entrer dans l’anthropocène, c’est accepter de se soumettre aux événements, emprunter des lignes de fuite, oser improviser une nouvelle ritournelle [28]. Puis, de la ritournelle, passer à l’enquête comme l’enjoint Bruno Latour, pour redéfinir entre cohabitants nos territoires de vie en se posant des questions aussi simples qu’essentielles : de quoi dépendons-nous pour vivre ? À quoi sommes-nous attachés ? Avec qui sommes-nous prêts à faire des alliances ? Contre quoi sommes-nous prêts à combattre ? En y répondant s’ouvre la voie d’une refondation politique et territoriale. N’est-ce pas là un point de départ nécessaire pour refonder l’aménagement des territoires dans l’anthropocène alors compris comme une entreprise collective d’édification in situ de géo-écosystèmes de cohabitation immune et force d’engendrement ?
La simplicité des questions ne saurait éluder la difficulté de l’exercice. Contrairement aux démarches de refondation moderne, il ne s’agit plus simplement de former des commissions, de discuter entre experts et décideurs, d’identifier des propositions d’action, de former des compromis, de trouver des financements, de mettre en œuvre, d’équiper pour combler les usagers-consommateurs. Entrer dans le nouveau monde, générer le nouveau paradigme procèdent d’un vaste réagencement des valeurs, objectifs, savoirs, imaginaires, alliances, hiérarchies, etc., qui nous enrôle tous. Concernant l’aménagement, plus de sachants et décideurs d’un côté et d’usagers et consommateurs de l’autre, plus de global et de local, plus de grands territoires urbains et de petits territoires ruraux, de gagnants et de perdants. Cette catégorisation est moderne et datée. Juste le changement global, le terrestre, des cohabitants et une enquête pour édifier leur géo-écosystème de subsistance.
L’exercice aménagiste n’en devient pas plus simple, moins exigeant ou ambitieux, ni condamné à l’étiolement du repli localiste. Au contraire, il suppose de procéder à un élargissement radical, de mobiliser en situation une multitude d’acteurs, de capitaliser sur des savoirs et savoir-faire divers, d’affronter des controverses, de nouer des coopérations sociales et spatiales inédites. Il est cosmopolite. Ce sont tous les cohabitants et leurs expériences qui sont convoqués par cet aménagement de leur territoire de subsistance. Pour John Dewey [29] , dans ce type d’enquête, scientifique et démocratique, il y a, consubstantiellement liés, une situation, une problématique et un public qui doit s’engager collectivement, de l’énoncé de la question jusqu’au déploiement de la solution.
Les territoires qui se dessinent alors ne correspondent plus aux territoires institutionnels, ni même à ceux habituels des géographes. En s’interrogeant sur nos dépendances, nos attachements, nos liens, nos luttes, les géo-écosystèmes s’ébauchent itérativement à partir des relations qu’entretiennent et nouent les entités qui les composent. Ils s’informent selon la perspective adoptée et s’inscrivent dans une pluralité d’échelles, dans des limites fluctuantes et poreuses. Ce n’est pas un système clos et figé, mais ouvert et évolutif, pas fixe et centralisé, mais dynamique et distribué.
La meilleure manière de l’éprouver est assurément de se lancer dans l’enquête. Première question : de quoi dépendons-nous pour vivre ? Selon que l’on se pose la question de l’alimentation, de l’énergie, de l’air, des solidarités sociales, de la cohabitation interspécifique, on identifiera des réseaux relationnels propres qui se jouent selon des spatialités spécifiques, avec des genres, des niveaux, des lieux de savoirs et d’expériences différents. À quoi suis-je attaché ? Avec qui dois-je m’allier ? Contre qui, quoi dois-je lutter ? Autant de questions qui permettent de faire un nouveau pas dans ce processus de réflexion, d’association rhizomatique, d’édification géo-écosystémique, de découverte et d’apprentissage collectifs.
Car au final, face au changement global, à l’incertitude et à la menace, la refondation de l’aménagement des territoires de l’anthropocène et l’édification des géo-écosystèmes immuns et d’engendrement auxquelles il doit conduire pourraient bien passer par des expériences de vie et des processus de géo-éco capacitation situés avant de désigner la politique que traditionnellement nous entendons sous ce nom.

Anthropocène : vers un renouvellement des métropoles et des systèmes urbains

Des modèles en quête de résilience

Dans son ouvrage Résilience des métropoles. Le renouvellement des modèles, Magali Talandier propose d’explorer la transition comme l’un des chemins possibles de la nécessaire résilience territoriale, offrant ainsi des perspectives de transformation profonde et à long terme qu’appelle la situation dans laquelle nous nous trouvons. Cette transition est celle des modèles socio-économiques qui régissent nos rapports au monde et à l’autre, et plus particulièrement la transition du modèle métropolitain vers de nouveaux paradigmes. La capacité de ces modèles à porter la résilience des territoires, qu’ils soient émergents ou encore à imaginer, repose sur l’intégration de deux dynamiques territoriales déjà à l’oeuvre. D’une part, le déploiement de logiques interterritoriales est un élément incontournable pour gérer les interdépendances, donc penser les complémentarités de demain. Visible aujourd’hui à travers la mise en action d’échelles de coopération plus étendues et complexes, le redimensionnement des stratégies territoriales, comme en atteste l’exemple de Rouen dans l’ouvrage La métropole performative ? Récits et échelles de la fabrique institutionnelle métropolitaine de Rouen de Jean Debrie et Xavier Desjardins permet d’envisager la coopération territoriale comme l’une des clés d’un développement institutionnel et stratégique en cohérence avec les réalités territoriales. D’autre part, il convient de dépasser le mantra de l’attractivité du modèle métropolitain actuel pour interroger la capacité d’accueil des territoires et leur dimension hospitalière pour penser à la manière dont on vit dans les territoires et à la qualité de vie pour tout un chacun que l’on peut y trouver. Néanmoins, l’intégration de ces dynamiques interterritoriales et hospitalières ne peut porter la résilience sans questionner les processus de mutations territoriales. Car l’enjeu est bien là ; bâtir des modes de faire et de penser transformant profondément un modèle à bout de souffle pour aller vers des sociétés adaptables, résilientes aux « chocs » de notre ère voire désirables dans les perspectives de vie qu’elles proposent.

La résilience des territoires portée par leur transition

Dans le contexte qui est le nôtre, parler de nouveaux modèles résilients signifie bien rechercher une transformation radicale pour accompagner les chocs et les catastrophes que rencontrent nos systèmes, en visant un changement profond de ces mêmes systèmes ; rétablir une situation initiale qui ne ferait que nous conduire dans la même impasse est sans intérêt. La recherche d’une situation d’équilibre à partir d’ajustements de la situation initiale n’est pas non plus souhaitable car le modèle socio-économique actuel ne permettra pas de conduire les adaptations qui s’imposent à nous. Celles-ci sont à la fois de l’ordre du court terme mais concernent aussi l’avenir : l’idée de la résilience est alors de percevoir les « chocs » que nous rencontrons comme des opportunités pour construire de nouveaux systèmes par le développement de modèles aux capacité d’adaptabilité accrues afin de ne pas subir mais bien tenter de prévenir des menaces climatiques, écologiques, politiques, sociales et
économiques. Le concept de transition, caractérisé par une période conduisant d’un état à un autre, porte en lui une intentionnalité de transformation profonde et à long terme. La transition semble alors être l’un des chemins possibles de résilience des territoires vers l’invention de nouveaux modèles socio-économiques, à condition qu’elle s’inscrive dans un contexte social, territorial et institutionnel. Celle-ci ne peut en effet reposer sur des innovations hors-sol ou sans considération pour les mouvements déjà à l’oeuvre aujourd’hui.

De la compétition interurbaine à l’interterritorialité

L’émergence de modèles socio-économiques au cours des deux derniers siècles n’est en effet pas cyclique mais incrémentale ; un nouveau modèle ne fait pas disparaître le précédent. Le modèle métropolitain a succédé au modèle industriel, qui lui-même provient d’une transformation du modèle agraire. Quel sera le modèle de demain ? Magali Talandier distingue les signaux faibles d’un modèle collaboratif en émergence. Caractérisé par une reconnexion des fonctions (productives, de consommation, résidentielles…), ce modèle collaboratif semble être en mesure de produire de nouvelles formes d’organisation spatiale des activités : plateformes « C to C » (de consommateur à consommateur), rapports directs producteur-consommateur… Cette hybridation des fonctions entraîne également une fabrique urbaine d’un nouveau genre, entre tiers-lieux et communs urbains. L’enjeu est alors de permettre aux fonctions de s’alimenter les unes les autres et de retrouver au coeur des villes un rapport à la matérialité. Ce modèle collaboratif semble ainsi être en capacité de générer un rééquilibrage territorial des richesses et des forces productives mais dont l’enjeu est de parvenir à entraîner l’ensemble des individus vers les nouvelles formes productives (intelligence artificielle, numérique, liées au vieillissement…) sous peine d’accroître les inégalités sociales pour ceux qui ne pourraient s’en saisir. Avec l’appui des travaux de Jean Debrie et Xavier Desjardins, nous pouvons observer les mutations territoriales actuelles oscillant entre héritage du modèle métropolitain caractérisé par une volonté et un intérêt à devenir métropole, et transformation des paradigmes de coopération interterritoriale qui découlent des logiques du même modèle mais se structurent différemment.
Les transformations des gouvernances mondiales allant de pair avec l’accélération du mouvement de métropolisation à partir des années 1990 ont poussé les territoires à se rêver « plus lourds » pour compter dans l’orientation de l’action publique et privée régionale, nationale et mondiale. Ces nouvelles modalités de gouvernance ont conduit à leur complexification de par la pluralité d’acteurs qui entrent désormais en jeu, articulant tant les échelles locales que régionales, nationales, voire internationales. L’appui par les pouvoirs publics en France de ces stratégies de métropolisation à partir des années 2010 et les réorganisations du territoire national successives encouragent les villes moyennes dans leur volonté d’obtention du statut métropolitain, tant pour l’octroi de subsides que pour l’oreille « directe » de l’État qu’offre ce statut. On constate dès lors, comme dans le cas de Rouen, un élargissement et une superposition des échelles d’action, mais également des échelles auxquelles se jouent les stratégies territoriales. Jean Debrie et Xavier Desjardins soulignent le caractère potentiellement performatif du fait métropolitain : suffit-il de se dire métropole pour le devenir ? La réponse qu’ils apportent dans leur ouvrage montre à n’en pas douter l’intérêt du discours pour la structuration institutionnelle des territoires. Mais les deux auteurs soulèvent également la complexité des strates qui s’entrecroisent et questionnent ce que signifie faire métropole. Est-ce simplement exister sur la scène internationale ou est-ce aussi constituer un territoire, faire sens, faire société dans un territoire donné, lié sans conteste aux autres territoires ? Dans une logique d’inter territorialité et de prise en compte des spécificités locales pour apporter des réponses adaptées, l’émergence de dispositifs propres aux territoires dans lesquels et par lesquels ils sont construits semble être une des conditions de la résilience de ces mêmes territoires.

Dépasser les logiques de concurrence territoriale

Cette résilience des territoires concerne des changements de paradigme à différents niveaux : économique, écologique, humain. Le modèle métropolitain s’est en effet construit autour des fonctions « métropolitaines » à haute valeur ajoutée comme moteurs de création de richesses, et par effet d’entraînement, de développement des espaces. Ici, le développement territorial repose sur une conception exogène, majoritairement construite autour des fonctions productives. Les ressources endogènes, de l’innovation sociale et des ressources territoriales sont peu prises en considération. Il s’agirait alors de dépasser la course à la performance des territoires les uns par rapport aux autres pour permettre aux territoires d’accompagner ensemble les mutations déjà l’oeuvre. La capacité de résilience d’un système territorial repose en effet à la fois sur ses qualités « innées » (situation, ressources matérielles… comme c’est le cas de Rouen et l’axe Seine étudié par Desjardins et Debrie) et « acquises » (action locale, mobilisation…) pour penser les stratégies d’adaptation. Ces stratégies d’adaptation ne peuvent être pensées uniquement dans la limite de périmètres institutionnels mais selon une logique d’échelles plus vastes, entrecroisant différentes strates et convoquant des mécanismes complexes et variés de relations interterritoriales. La dimension humaine des chemins de la résilience territoriale passe quant à elle par l’abandon de la quête perpétuelle d’attractivité pour penser l’hospitalité des territoires. Pour Magali Talandier, « la question de l’hospitalité convoque à la fois les problématiques d’attractivité (faire venir), d’accueil (faire société, faire partie), mais également de capacité à retenir (bien-vivre, bien-être). ». En prenant en compte les lieux de vie, les pratiques habitantes, les flux de personnes, elle propose ainsi de créer les conditions favorables pour une attractivité plurielle et partagée avec d’autres territoires, mais aussi celles pour bien-vivre dans son territoire.

Élargir les régimes de gouvernance ?

Par ailleurs, cette résilience doit offrir de nouveaux modes de faire, pour agir au regard des contextes et nous adapter de manière très concrète, mais également permettre la production partagée de nouveaux schémas de pensée indispensables pour donner du sens à la résilience territoriale. De ce fait, interroger la place des individus, des collectifs, du vivant et les rapports au monde que nous entretenons ainsi que la manière de conduire nos actions et les effets de ces dernières, passe inévitablement par une réflexion de fond sur les gouvernances. À la fois les gouvernances des dispositifs en place ou dont la création est à venir, mais également la gouvernance des transitions elles-mêmes, processus dont la structuration même pourrait être le reflet des modèles socio-économiques à bâtir. Il convient alors, dans le cadre d’un renouvellement du modèle métropolitain, de revoir les logiques de construction institutionnelles prédominantes basées sur la recherche de consensus qui entraînent soit la sortie d’agenda de sujets conflictuels, soit la dépolitisation de questions pourtant éminemment politiques. Que chacun soit en capacité de comprendre, se saisir, orienter, les affaires publiques, n’est-ce pas une condition sine qua none de notre résilience collective ?
Les périodes de transition viennent bousculer des équilibres, des intérêts. Elles sont par essence propices à attiser les peurs et les conflits. Pour aller de l’avant et faire preuve de résilience dès la phase transitionnelle, il nous faut penser des gouvernances adaptées, visant la complémentarité et la solidarité que ce soit à l’échelle des individus ou des territoires. L’hospitalité est alors cruciale pour assurer la cohésion sociale des dynamiques à l’oeuvre et également dépasser le modèle de compétition interurbaine plébiscité jusqu’alors, modèle accélérateur des chocs et des crises que nous vivons aujourd’hui.

Rencontre CULTURE DE L’AMÉNAGEMENT DES TERRITOIRES : HIER L’ATTRACTIVITÉ, ET DEMAIN ? le 27 septembre à Clermont-Ferrand

Attractivité et compétitivité sont devenues au tournant du siècle les maîtres mots d’une culture de l’aménagement qui s’est alignée sur la logique de marché. Dans l’économie monde, l’explosion des flux et le règne de la croissance, auxquels les territoires doivent contribuer, ceux-ci n’ont plus d’autres choix que d’attirer résidents, entreprises, investisseurs, créateurs, travailleurs pour sortir du lot et tirer leur épingle du jeu. Il faut capter les ressources humaines, financières, cognitives, culturelles pour se développer et créer de la richesse. C’est à l’aune de cette habileté, moyennant l’avènement de classements nationaux et internationaux mesurant leur performance et les distinguant, que se jauge la réussite des territoires.

En matière d’attractivité, où en est Clermont Métropole ? C’est la question traitée dans le cadre de la plateforme locale de Popsu Métropoles et dont les travaux seront mis en débat à l’occasion de cette rencontre. Pour élargir la perspective, d’autres productions issues du programme de recherche national et associant les agences d’urbanisme des réseaux FNAU et URBA4 seront également convoquées. Car l’attractivité, au moment où le changement global s’impose et souligne les excès d’un modèle de développement sans limite, semble peu à peu descendre de son piédestal. N’est-il pas temps de recomposer la culture de l’aménagement des territoires pour l’adapter à l’époque anthropocène, lutter contre les vulnérabilités qui s’affirment et inventer d’autres manières plus justes et écologiques de faire ville et territoire en privilégiant la qualité de vie, l’habitabilité, la résilience et l’hospitalité…

14h00 – L’attractivité de la métropole clermontoise, présentation des
résultats de la recherche menée dans le cadre de POPSU Métropoles

  • Jean-Charles Edouard, professeur de géographie, Université Clermont
    Auvergne et Hélène Mainet, professeure géographie et aménagement,
    Université Clermont Auvergne

14h45 – L’appréhension de l’attractivité dans les métropoles françaises

  • Nicolas Maisetti, directeur du programme Transitions, Plateforme
    d’observation des projets et stratégies urbaines (POPSU)
  • Xavier Desjardins, professeur d’urbanisme et d’aménagement de l’espace,
    Sorbonne Université et auteur de « La Métropole performative ?
    Échelles de la fabrique métropolitaine rouennaise »

15h15 – Vers un dépassement de l’attractivité comme premier principe
de l’aménagement des territoires : de l’attractivité à la Résilience et
à l’hospitalité, au bien-être et à l’habitabilité.

  • Magali Talandier, professeure en urbanisme et aménagement du
    territoire, Université Grenoble Alpes
  • Laurence Barthe, maître de conférences géographie et
    aménagement du territoire, Université de Toulouse-Jean-Jaurès
  • Jean-Yves Pineau, directeur Les Localos, Limoges

16h15 – Rafraîchissements

16h45 – Mise en perspective historique et culturelle

  • Pierre Cornu, professeur en histoire contemporaine et histoire des
    sciences, Université Clermont Auvergne
  • Stéphane Cordobes, directeur général de l’agence d’urbanisme
    Clermont Massif central

17h15 – Mise en perspective politique

  • Jean-Pierre Berger, 1er adjoint de la Ville de Saint Étienne et président de
    l’agence d’urbanisme Epures
  • Tony Bernard, Président de la communauté de communes Thiers Dore et
    Montagne
  • Grégory Bernard, conseiller métropolitain délégué et président de l’agence
    d’urbanisme Clermont Massif central
  • François Rage, 1er Vice-Président de Clermont Auvergne Métropole, en charge des Mobilités durables et président du SMTC

18h30 – Présentation officielle du programme de la 44ème Rencontre des agences d’urbanisme « No futures, no cultures, pas de réorientation écologique sans recomposition culturelle des territoires » et de la participation des acteurs locaux

  • Brigitte Bariol-Mathais, déléguée générale de la FNAU
  • Grégory Bernard, conseiller métropolitain délégué et président de l’AUCM