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Larzac : une histoire d’utopie jouée sur un plateau

Larzac !, spectacle de et avec Philippe Durand, se situe exactement à la confluence des thématiques portées par Prairies nomades. En racontant l’histoire d’un outil de gestion collective des terres qui fait ses preuves depuis quarante ans, l’auteur fait entendre les voix de ceux qui prolongent aujourd’hui l’aventure du Larzac et pérennisent d’autres modèles non seulement d’agriculture, mais de démocratie, de transmission, et donc de culture.


25 avril 2026. En une belle soirée de printemps sur le Livradois-Forez, plus de cent personnes se pressent devant la Ferme GAEC des Chaumes de Valcivières, où Manu Durand, maître des lieux et producteur de fourme selon la méthode traditionnelle accueille Larzac ! le spectacle de Philippe Durand (aucun lien familial entre les deux !).

Un beau pied de nez aux déplorations sempiternelles sur le théâtre soi-disant déserté par le public.  Car l’événement se mérite : depuis Valcivières, il faut parcourir une petite route en lacets escarpée pour y parvenir. Et pourtant ils sont 110, certains venus en voisins, d’autres de loin, avec une belle diversité de professions et générations. Toutes et tous, du début à la fin, sont pendus aux mots des Larzaciens : paroles directes et vivantes, loin de toute langue de bois ou jargon.

Auteur, interprète et metteur en scène, Philippe Durand fait théâtre de paroles avec sa compagnie 1336. Longtemps comédien dans différentes structures du théâtre public, dont la Comédie de Saint-Etienne auprès d’Arnaud Meunier, il expérimente depuis une douzaine d’année cette forme d’adresse directe au spectateur : un spectacle seul en scène, et un texte tissé de paroles brutes recueillies dans un contexte social particulier. Ces paroles, il les recueille, les écoute, les retranscrit, les organise, construit une récit, puis s’approprie les voix et leur musicalité au plus près de celles et ceux qui lui ont confié leurs témoignages.  C’est ainsi qu’en 2014, il est parti à la rencontre des ouvrières et ouvriers marseillais qui ont porté 1336 jours durant la lutte pour soutenir leur entreprise productrice de thé contre le projet de la multinationale Unilever et la transformer en SCOP. À l’arrivée, Paroles de Fralibs est un phénomène, avec plus de 400 représentations ! C’est au cours de l’une d’elle, à Montredon dans le Larzac, qu’il rencontre les « historiques » du Larzac avec le réalisateur Christian Rouaud, réalisateur de Tous au Larzac. De là naît l’envie de parler du Larzac d’aujourd’hui et la pérennité d’une volonté d’autogestion qui a su trouver ses outils.

Derrière la carte postale, l’alternative en actes

Le Larzac draine toute une imagerie, voire même un folklore : les babas cool partis sur le plateau se battre avec les paysans historiques contre l’extension du camp militaire… Une lutte de dix ans, bien documentée, mais que ses habitants actuels se lassent un peu de ressasser.

Philippe Durand a choisi de parler, ou plutôt faire parler de l’outil qui a permis à l’aventure de perdurer et à une autre forme de travail et de transmission des terres d’exister. Un outil curieusement passé sous silence alors qu’il propose une véritable alternative à la difficulté à s’installer pour les agriculteurs et une solution à la vacance des terres.

Cet outil, c’est la Société civile des Terres du Larzac, ou SCTL, qui gère collectivement les 6300 hectares du plateau laissés par l’abandon du projet de camp militaire[1]. Après avoir renoncé à l’installation du camp militaire, et à la suite de longues négociations, l’Etat, toujours propriétaire des terres lui a concédé un bail emphytéotique.

C’est cette société civile immobilière qui gère l’occupation des maisons et terres, le départ et l’arrivée des agriculteurs, et plus largement d’habitants et d’habitantes ayant envie de vivre et travailler sur place. Elle est devenue l’instrument d’une autogestion des terres toujours revendiquée, et le moyen d’accéder au foncier et à l’habitat sans s’endetter pour acheter.

Un agriculteur ou une agricultrice veut s’installer sur le Larzac, sur une ferme laissée vacante ? Il ou elle paye une « valeur d’usage » pour récupérer terres et maisons[2], et se voit proposer un « bail de carrière » qui lui permet d’occuper les lieux, avec un fermage modeste jusqu’à sa retraite. Seule condition : habiter le territoire et l’entretenir. À la retraite, l’amélioration apportée aux terres et à la maison fait l’objet d’une évaluation, et les repreneurs s’acquittent à leur tour de la « valeur d’usage » qui lui permet de partir avec un pécule.

« Grâce à cet outil les terres n’ont jamais été inoccupées, explique Philippe Durant. Cela permet à des agriculteurs de s’installer à des prix qui n’ont rien à voir avec ceux du marché : la plus haute valeur d’usage est de 150000 euros pour une ferme ! ».

Le même principe de « valeur d’usage » à payer à l’entrée et récupérer à la sortie est appliqué à celles et ceux qui souhaitent s’installer sur le Larzac pour développer une activité non agricole : artisan, boulanger, et même compagnie de théâtre ! »

Sur le papier comme sur scène, cela semble une solution formidable et évidente pour permettre l’installation de jeunes ruraux.  Cette approche par la valeur plutôt que la propriété apparaît pourtant souvent révolutionnaire, voire subversive, dans le milieu agricole qui traditionnellement ne connaît que deux modes d’exploitation des terres : la propriété privée ou la location en fermage.

Un conseil de la SCTL gère l’attribution des terres, trie les dossiers, interviewe longuement les candidats à l’installation. C’est à ce conseil que la pièce Larzac ! donne vie : les quelques quarante personnes interrogées par Philippe Durand en ont été partie prenante.

L’autogestion vivante et chorale

Parler de baux, de valeur d’usage, de gestion collective sur scène ?

Le sujet peut sembler aride comme un causse en été, et se révèle pourtant comme lui source de vie. Avec un dispositif des plus dépouillé, seul en scène et assis à une table, Philippe Durand le transforme en un savoureux récit choral et universel. Il n’aime pas les étiquettes, et récuse l’appellation de théâtre documentaire. Son théâtre est en revanche fortement documenté. Témoignent, entre autres, celui qui a toujours rêvé d’être paysan ; celle « qui cueille des agneaux et du lait dans le respect de l’animal » celui de « not’ première génération, on était tous d’ailleurs, aucun Aveyronnais, je me fais un plaisir de leur dire », celle qui seule salariée de la SCTL anime les réunions et doit avec doigté se débrouiller pour que la parole des leaders n’écrase pas celle des autres…

Ces phrases truculentes ou émues, directes ou hésitantes, Philippe Durand s’en empare tour à tour, avec gourmandise, faisant sonner leur musicalité et les accents sans jamais caricaturer.

On est dans le théâtre, l’humour, l’émotion, la poésie, pas dans la pédagogie, même si l’on découvre et apprend beaucoup. Peut-être est-on dans les origines du théâtre en tant que source de démocratie, avec l’évocation des réunions de la SCTL : une aventure humaine, même émancipatrice, est aussi faite d’antagonismes, d’engueulades, de conflits. L’autogestion, c’est pas de la tarte ! » annonçait un livre culte des années 70. La SCTL n’est ni une communauté anarchiste, ni même un lieu où tout le monde s’apprécie et partage les mêmes envies, mais un espace de débats animés et un sacré boulot à faire tourner ! « Ceux du Larzac, c’est d’abord des besogneux », affirme l’un des témoignages.

La réaction du public montre à quel point le sujet résonne et combien la parole brute est salutaire. Joué depuis trois ans dans toutes sortes de lieux, Larzac ! frôle les 20000 spectateurs.

« Le sujet est local, et l’outil spécifique, mais cette relation à la propriété et à la transmission a une portée universelle. Des fondateurs ont transmis non seulement des terres mais aussi un outil à des plus jeunes, et ont dû admettre qu’ils s’en emparent différemment qu’eux. Passer le relais n’est facile pour personne, y compris les fondateurs d’aventures théâtrales » ! commente Philippe Durand.

En une période anxiogène pour l’agriculture, Larzac ! offre ce bonheur à entendre le témoignage d’une alternative qui a collectivement réussi. À la sortie du spectacle, l’auteur reçoit d’ailleurs toutes sortes de témoignages d’autres expériences en dehors des clous.

À Valcivières, le spectacle résonnait avec les pratiques d’une agriculture pastorale proche des modes d’élevage du Larzac. Les échanges se sont prolongés après le spectacle, avec dégustation de la fourme fermière produite sur place.  De quoi repartir avec des étoiles dans les yeux en miroir de celles du ciel du Forez.

 


Pop’up et théâtre en fermes

Depuis plusieurs années, la communauté de communes d’Ambert Livradois Forez propose chaque printemps un spectacle dans l’une des fermes du territoire. L’originalité du dispositif est de faire travailler ensemble le service culture et le service agriculture qui choisissent ensemble le spectacle le plus pertinent, à la thématique liée au monde agricole et la ferme la plus idoine pour l’accueillir. Le succès ne se dément pas : chaque année, le spectacle fait le plein et montre une véritable appétence des habitants. Cette année, le service patrimoine s’est joint à l’initiative pour proposer une exposition sur les bergers et jasseries du Livradois sous un hangar de la ferme.

La programmation de Larzac ! s’est faite en partenariat avec la Comédie de Clermont-Ferrand. Arrivée à sa tête il y a quatre ans et demi, Céline Bréant y a initié le POP (Programme Ouvert aux Population). Après trois ans, elle a ressenti le besoin de développer de la décentralisation hors les murs avec le programme Pop’up, qui propose des formes pouvant être jouées dans des lieux très divers, en ruralité.

Présenté dans le cadre de ce programme, Larzac ! a fait l’objet de sept représentations : en lycées agricoles à l’automne, dans des fermes comme celle de Sarliève à Cournon et au château de Murol, « devant un public qui n’est majoritairement pas celui de la Comédie », précise Céline Bréant.

« C’était passionnant ces manières de porter ces témoignages et cette histoire, loin du folklore. Tout ça résonne fort avec le monde agricole d’aujourd’hui, dans un territoire éminemment rural », ajoute-t-elle.

La Comédie propose cette saison d’autres créations liées à la thématique du pastoralisme, dont une mise en scène de La Terre de Zola, et l’installation « Je suis une montagne ». Elle accueille également la compagnie Turak en résidence d’immersion à Chanonat.


Un beau troupeau, un art d’habiter

Dans nos imaginaires le mouton est encore souvent associé à la mièvrerie, la stupidité, la crédulité et l’esprit d’imitation. Comme en témoignent plusieurs expressions, certains ont de fâcheuses réputations : le mouton noir, le mouton à cinq pattes, le mouton enragé, le mouton de Panurge. Pour toutes ces raisons, écrit l’historien Pierre Aubé (2001), « le mouton jouit d’une réputation au-dessous du médiocre ». Pourtant, relève-t-il plus loin, « depuis que le monde est monde, il a beaucoup donné de lui-même. Viande, lait, peau, laine, gènes maintenant ». Aussi, quand on dit mouton, de quoi parle-t-on ?

Une relation de compagnonnage

Le lapsus assumé du psychanalyste Jacques Lacan (2001), « Les animaux d’hommestiques sont un peu de nous-mêmes », résume la co-évolution entre l’espèce humaine et les espèces domestiquées. En les soustrayant à la nature sauvage, en les modifiant génétiquement et en développant des interactions complexes, l’humanité a façonné ces animaux, mais aussi elle-même, son environnement et les paysages.

Acteur majeur de cette formidable relation de compagnonnage qui s’est inventée au Néolithique, il y a environ 12 000 ans au Proche-Orient, l’ovin en est l’exemple parfait. Son élevage a franchi les millénaires, s’est étendu sur tous les continents et a su s’accommoder de vicissitudes politiques, sociales, économiques et climatiques. Il engendre des productions (viande, lait, laine, peau) issues du façonnage de races adaptées à leur territoire. Il résulte d’une symbiose originale entre communautés humaines, troupeaux et écosystèmes, où s’articulent des savoirs variés (génétiques, vétérinaires, gestion du pâturage, gestion de conflits, etc.).

En France, cette relation et ces savoirs millénaires ont été consacrés par l’UNESCO en 2011 en tant que patrimoine mondial de l’humanité, par le classement des Causses et Cévennes au titre de paysage culturel de l’agropastoralisme méditerranéen[1].

Où le mouton a droit de cité…

Si le berger, les alpages et la transhumance ont déjà leurs maisons (en région Sud, dans les Alpes et les Pyrénées[2]), c’est à Bellac, en Haute-Vienne, au cœur du premier bassin français de production d’agneaux de boucherie[3], qu’a démarré une démarche visant à la reconnaissance et la préservation de l’élevage ovin extensif (système herbager) en tant que patrimoine. Traduisant ainsi un attachement collectif à cette activité et une tendance déjà ancienne : « Chez nous en Limousin, l’élevage de qualité fait partie de notre patrimoine » affirmait une publicité télévisée pour l’agneau Baronet[4]en 1996.

Siège du Carrefour génétique (association d’éleveurs ovins travaillant à l’amélioration génétique des troupeaux), lieu de la plus importante foire[5] aux reproducteurs du bassin moutonnier Limousin-Berry-Poitou et de Tech-Ovin, salon professionnel dédié aux éleveurs ovins de toutes les régions de France[6], Bellac et sa région sont reconnus par les éleveurs comme un territoire de référence (et par les gastronomes pour l’excellence de la viande d’agneau), au point que la ville s’est autoproclamée « Cité de l’agneau ». Forte de cette renommée et de ces expériences, la Communauté de Communes du Haut Limousin en Marche, en lien avec l’association organisatrice de Tech-Ovin, a donc entrepris en 2025 de se doter d’un outil de valorisation, d’animation et de soutien de la filière ovine. Son nom (provisoire ?), « Maison du mouton et de l’élevage en plein air », est tout un programme !

Des enjeux et des écueils

En matière de patrimonialisation du pastoralisme ovin, les centres d’interprétation qui ont émergé dans les années 1990-2000 provenaient généralement d’une démarche locale relayée par des collectivités soucieuses de répondre à l’attachement des habitants à la culture pastorale de leur territoire[7]. Pour avoir été acteur et observateur de l’évolution de ces centres d’interprétation des cultures pastorales[8], il me semble que leur problème principal fut, en dépit de leurs programmes initiaux, de réduire la densité de la culture pastorale en l’enfermant dans des logiques visant à générer du développement économique et du marketing touristique. C’était prendre le problème à l’envers. Il eut sans doute été plus opportun d’appuyer d’abord ces structures sur de solides bases professionnelles, techniques et scientifiques capables ensuite d’engendrer durablement de l’attractivité et des retombées économiques.

Le substrat professionnel du projet de Maison du mouton laisse à penser que cet écueil pourrait être évité. Mais, pour le formuler de manière un peu brute, à quoi et à qui cette Maison pourrait-elle servir ? Sans doute à expliciter ce que l’élevage ovin représente pour l’identité du territoire, ainsi qu’à valoriser les professions de l’élevage et ses productions. Toutefois, le plus important me semble être de donner à comprendre le métier d’éleveur ovin dans toute sa complexité. Sachant que, pour beaucoup d’entre nous, l’histoire et les enjeux contemporains de cette culture professionnelle sont largement méconnus.

 

Le style du troupeau

Ce sujet de grande ampleur oscille entre deux pôles que traduisent ces mots entendus sur la foire de Bellac de septembre 2008[9]. Ceux, assez formels, d’une élue locale présentant la Haute-Vienne comme « le département phare pour l’élevage ovin » en France. Ceux, plus sensibles, d’un éleveur, parlant du temps qu’il faut « pour construire un beau troupeau », exprimant en quelques mots le travail des éleveurs inscrit dans la durée, au fil des générations de brebis.

Ces gestes techniques et savoir-faire mis en œuvre patiemment, n’est-ce pas cela qu’il faut expliciter dans une Maison du mouton afin de réduire la distance entre le public et le travail des éleveurs d’ovins ? L’anthropologue Edward E. Evans-Pritchard (1994), disait que si l’on voulait comprendre le comportement des Nuer, une population d’éleveurs de bovins du sud Soudan qu’il a étudiée dans les années 1930, il fallait « chercher la vache ». Façon d’affirmer que l’animal est un révélateur des liens entre les sociétés humaines et les animaux d’élevage ; des liens tissés de savoirs techniques, de choix en matière de conduite des troupeaux et de représentations des animaux. Cherchons donc le mouton…, et particulièrement l’agneau dont les qualités et le goût révèlent le métier de son éleveur.

Comme l’analyse l’ethnologue Mariel Jean-Brunhes Delamarre (1975), l’éleveur ovin donne un style à son troupeau ; il « sculpte la silhouette des animaux, dirige leurs productions, modifiant rendements et qualités, les spécialise en vue des besoins du marché, du goût des consommateurs et d’un plus grand profit ». Les débats autour de ce processus permettent aux éleveurs de se positionner au sein de leur groupe professionnel et de faire valoir des conceptions de leur métier parfois dissemblables, tout en contribuant en parallèle au maintien d’une diversité de techniques et de savoir-faire dans lesquels puiser pour accompagner (et faire face à) des situations nouvelles ou même les inventer. C’est ainsi que se nourrit ce que certains appellent la « tradition ». Mais cela suffit-il à faire patrimoine ?

Une belle manière d’habiter

Pour les éleveurs, brebis, agneaux et béliers sont au centre de toutes les pensées et de tous les gestes ; mais l’herbe – ce patrimoine fondateur – est aussi au cœur de tous les enjeux. L’alliance entre ces deux préoccupations génère un rapport au monde propre aux populations pastorales sur les bases desquelles s’est construite une culture originale.

Le pâturage est une donnée fondatrice des territoires d’élevage ovin à partir du moment où, année après année, les passages réguliers des troupeaux, ordonnés et réglés selon les saisons, le produisent et l’entretiennent. Pour produire le pâturage et l’entretenir en tant que tel, il est indispensable que l’éleveur conduise son troupeau avec mesure et savoir-faire.

Pour donner l’exemple des Alpes, les pelouses d’alpage (qui donnent ces vastes paysages ouverts) n’existent pas naturellement et cesseraient bientôt d’exister sans la présence des animaux qui les broutent, les piétinent et les engraissent sous la conduite de bergers. Les paysages que nous connaissons et auxquels nous sommes attachés s’en trouveraient considérablement modifiés. En certains lieux, c’est déjà le cas.

Pour la philosophe spécialiste du vivant, Vinciane Despret, et l’écologue Michel Meuret (2016), « composer avec les moutons » relève ainsi d’un art d’habiter qui passe par le fait d’« apprendre à manger » avec le troupeau en façonnant le milieu de manière à produire de la beauté. « Créer du beau, un beau troupeau, une belle manière d’habiter, une belle manière de façonner le milieu et de devenir avec lui » nous disent-ils encore, voilà ce que font les éleveurs avec leurs bêtes.

Et voilà finalement ce qui fait patrimoine. Un patrimoine qui n’est pas un miroir du passé, mais qui pose les jalons d’une agentivité préservant capacités d’action et d’innovation, tout en répondant aux attentes de la société.

 

 

Ouvrages cités
Pierre Aubé, Éloge du mouton, Actes Sud, 2001.

Mariel Jean-Brunhes Delamarre, Technique de production : l’élevage, Guides ethnologiques 6-7, Éditions des Musées nationaux, 1975.
Vinciane Despret & Michel Meuret, Composer avec les moutons, Cardère éd., 2016.
Edward E. Evans-Pritchard, Les Nuer, Gallimard, 1994.
Jacques Lacan, Autres écrits, Seuil, 2001.
Guillaume Lebaudy, Une draille pour vivre : pastoralisme, patrimoine intégré et développement durable en Méditerranée, dans François Lerin (eds.), Pastoralisme méditerranéen. Patrimoine culture et paysager et développement durable, Options méditerranéennes, n°93, CIHEAM, 2010.
Guillaume Lebaudy, Les métamorphoses du bon berger (mobilités, mutations et fabrique de la culture pastorale du sud de la France), Cardère éd., 2016.
Guillaume Lebaudy, Un outil expérimental évolutif : la Maison du berger, centre d’interprétation des cultures pastorales alpines, dans Corinne Eychenne & Nicolas Buclet (dir.), Activités pastorales et dynamiques territoriales. Quelles articulations ? Quelles synergies ?, Pastum hors-série, Association française de pastoralisme et Cardère éditeur, 2017.

Un chant de la terre, la voix d’une femme-monde

« Qui était cette femme ? »

Nous vivons dans un pays avide de commémorations et d’hommages. Ceux qui, depuis 2025 ponctuent le centenaire de la naissance de Marcelle Delpastre méritent une plus ample caisse de résonance, pour faire connaître une poète, écrivain, ethnographe, « qui, femme en milieu rural, cochait toutes les cases de l’invisibilité ».[1]

Née en 1925, Marcelle Delpastre passe un baccalauréat philo et lettres, fait une année d’études à l’Ecole des arts décoratifs de Limoges puis revient dans sa famille dans la ferme familiale de Germont en Corrèze, dont elle prendra peu à peu les rênes et qu’elle ne quittera plus. Un choix qu’elle revendique : elle aimait la liberté d’écrire partout, carnet et crayon à la main, que lui offrait la vie paysanne en gardant les bêtes. Et elle n’a jamais cessé d’écrire, en français et en occitan, parfois mêlés. Son œuvre est foisonnante : poèmes, récits, contes collectés, chroniques pour Le Populaire du Centre, Mémoires (sept tomes) …

Paysanne et poète. Si le « poète » est au masculin dans ces lignes, c’est qu’elle le voulait, répondant un vigoureux « poétesse de mes fesses !»[2]  à qui prétendait l’assigner à ses racines, au bucolique, à son coin de Limousin comme à son genre (à l’époque, les femmes n’avaient pas retourné le stigmate en féminisant les noms de métiers).

Dans plusieurs documentaires qui lui sont consacrés, Marcelle Delpastre oppose son sourire malicieux, sa solide culture littéraire, son « immense orgueil et immense humilité » au mépris que lui a opposé le snobisme du milieu des lettres urbain. Ethnographe, elle a collecté des chants et traditions, y compris un bestiaire mais dit clairement qu’écrire sur « son petit lieu » ne l’intéresse pas. Si elle défend un mode de vie paysan qu’elle sait menacé, elle n’est pas plus réductible à sa ferme de Germont que les sœurs Brontë à leur presbytère du Yorkshire. Toute sa poésie trouve le cosmique dans une feuille d’arbre, l’universel dans un champ « les pieds dans la merde et la tête dans les étoiles », intensément consciente du reste du monde qu’elle ne connaît pas mais auquel elle est liée par un sentiment mystique avec la nature qui l’entoure. Son pays, c’est la poésie, la langue, « La lenga que tant me platz » »[3], l’occitan limousin qu’elle magnifie. Ce qui lui vaut de voir l’édition de ses œuvres jalousement gardée par les occitanistes [4], mais la déflagration de son écriture possède la même puissance dans les deux langues. L’autrice en langue occitane Miquèla Stenta la qualifie de « Femme monde, au sens d’Edouard Glissant ».[5]

Mahler et Delpastre, entre deux montagnes

« Je l’ai découverte au hasard de la lecture d’un poème, et vécu un choc artistique et émotionnel. Plus on la lit, plus on se rend compte de l’immense artiste qu’elle est, d’une liberté saisissante, toujours là où on ne l’attend pas », dit Romie Estèves, chanteuse lyrique, directrice artistique de la compagnie La Marginaire. « J’avais envie que cette personne soit entendue et connue. On a, toutes et tous, besoin d’être réparé de notre passé pastoral, rural, de cesser de courir vers des lumières trompeuses. J’arrive de la campagne en Dordogne, je n’ai pas fait le Conservatoire de Paris, je connais les regards et les a priori. C’est pour cela que j’ai eu envie de confronter Marcelle Delpastre à Mahler, un compositeur mondialement reconnu d’une autre époque : c’est à ce haut niveau qu’il faut la placer, parce qu’elle a trop été reléguée au local et à une fonction de druidesse bien plus pauvre que ce qu’elle portait ».

À partir de là, Romie Estèves fait résonner un écho entre deux montagnes, la montagne Delpastre et la montagne Mahler. Non sans difficultés, car il faut choisir les extraits signifiants d’une œuvre considérable. De plus, comment concilier le verbe de Delpastre, qui a toujours refusé que ses poèmes soient mis en musique, avec la partition chantée ?

Romie Estèves retient les grands piliers de l’œuvre : le rapport à la langue, à la ferme, à l’amour, à la spiritualité. Si elle doit faire l’impasse sur Delpastre l’ethnographe, elle le compense par la dimension du collectage de musiques traditionnelles présentes chez Mahler. Sur scène, un écran permet de confronter les poèmes de Marcelle Delpastre aux textes du livret de Mahler, sur fond de photographies de paysages, de feuilles, d’insectes, du micro au macro, en lien avec les thèmes du cosmos, de la Terre, du renouveau du vivant.

Elle casse la solennité de l’hommage et de l’oratorio en orchestrant, littéralement, ce qu’André Minvielle qualifie de « confrontation ».  En s’associant avec le jazzman, diseur, improvisateur, chanteur, Romie Estèves voulait échapper au risque de la redondance que risquaient d’apporter des musiques uniquement traditionnelles aux textes de Marcelle Delpastre. « Ce que porte André Minvielle, c’est aussi une forme de collectage, avec des chansons porteuses à la fois d’inspiration traditionnelle, de jazz, et d’improvisations. Et c’est un chanteur extraordinaire ! »

À l’arrivée, pas moins de quatorze musiciens sur scène, pour une fusion qui échappe au collage.

Une célébration entre savant et populaire

La rencontre entre les musiciens classiques, mais tout-terrain recrutés par la Marginaire et ceux des Chaudrons, la compagnie d’André Minvielle, s’est faite par confrontations et tâtonnements. Christophe Monniaux s’est chargé des arrangements pour les musiques orales et populaires tandis que Florent Hubert faisait résonner l’œuvre de Mahler y compris là où on ne l’attend pas, en écho au traditionnel…

« C’était ambitieux, commente André Minvielle. Cela nous a beaucoup plu d’écouter les musiciens classiques travailler : au début, dans les répétitions, j’avais l’impression qu’eux avaient le GPS de l’œuvre et moi pas ! On a réussi à faire naître de cette confrontation quelque chose de résonnable».

À l’exception de la chanson que l’on voit Marcelle Delpastre entonner sur écran, toute la musique d’Un Chant de la Terre est signée soit Mahler soit Minvielle. Le trait d’union vient de la lecture sensible des textes de Marcelle Delpastre par Juliette Minvielle, qui lit des textes. La jeune artiste, comédienne et musicienne aux claviers a étudié le gascon béarnais à l’Institut d’études occitanes et se coule dans le limousin de Marcelle Delpastre, dont elle dit les textes avec toute la simplicité requise : « Mes grands-parents maternels étaient agriculteurs, et j’ai l’impression qu’elle me parle, dans sa poésie en regard malicieux et très fin. J’étais honorée de dire ces textes, c’était une consécration ; j’ai juste essayé de me les mettre en bouche, comme quelque chose de familier, et Marcelle m’a portée ! »

Simplicité. Le terme revient souvent dans la bouche des trois artistes, pour qualifier ce spectacle ambitieux, où le dialogue entre texte, chant lyrique, oralité, scat, jazz, musiques populaires se reçoit pourtant avec la même évidence que la poésie de Delpastre. Le public ne s’y trompe pas, tantôt saisi par l’émotion, tantôt complice et invité à entrer dans ce qui est aussi une célébration populaire. « À la Philharmonie de Paris, tout le monde dansait ! » raconte André Minvielle. Car Un Chant de la Terre se conclut par une danse de la Terre, un bal orchestré par le Ti’bal d’André Minvielle qui efface les frontières entre musique savante et musique populaire. « C’est une soirée, qui fait célébration, qui fait humanité, qui fait joie, » conclut Romie Estèves.

Année internationale du pastoralisme : Le futur est dans le pré  

2026 est décrétée Année internationale du pastoralisme par l’ONU. Dans un monde chaotique, cette célébration d’un mode d’élevage plurimillénaire peut apparaître décalée : que raconte le pastoralisme face à nos préoccupations contemporaines ?

C’est précisément tout l’enjeu de ce pas de côté dans l’herbe des prairies. Car loin de se figer dans la tradition, le pastoralisme revendique son existence au présent et porte des solutions pour l’avenir. Ce mode d’élevage recèle des pensées et pratiques frayant des voies aux transitions indispensables pour un futur soutenable.

C’est par l’imaginaire que le Massif central s’inscrit dans cette année : le projet Prairies Nomades, conçu et porté par l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central invite à comprendre, fêter, raconter, s’immerger dans le pastoralisme au travers d’un foisonnement d’événements artistiques, festifs, remue-méninges qui vont jalonner les douze mois de 2026 aux quatre coins de ce vaste territoire.

Pastoralisme :  le mot véhicule des images peuplées de troupeaux, de bergères et bergers, qui hantent la mythologie, les contes et légendes, les chansons populaires… Mais au-delà du folklore, quelle réalité recouvre-t-il aujourd’hui ? 

Précisons d’abord sa définition. Le pastoralisme recouvre toutes les pratiques d’élevage extensives basées sur les prairies naturelles. Notre imaginaire associe ce mot à des pratiques d’élevage nomades, comme la transhumance [1], mais il n’y est pas réductible. Dans ce mode d’élevage, les éleveurs et les bergers s’adaptent aux ressources existantes plutôt que d’essayer de produire de nouvelles. Les troupeaux pâturent l’été et sont nourris par l’herbe fauchée l’hiver. L’élevage en prairies est pratiqué surtout dans des régions où d’autres formes d’agriculture sont difficiles et où il est source d’économie, d’entretien des paysages et des sols, de maintien de la biodiversité et, au-delà, garantie de survie d’un imaginaire ancré dans l’histoire de l’humanité et qui ne cesse de se renouveler. 

À l’échelle planétaire, on recense aujourd’hui plus de 500 millions de pasteurs ! 

L’objectif de cette Année internationale des parcours et du pastoralisme, proposée par la Mongolie à l’ONU en 2022 et soutenue par une centaine de pays et trois cents organisations est précisément de montrer l’actualité et l’intérêt social, économique, écologique de ce mode d’élevage. 

En France, cette initiative est chapeautée par un groupe qui regroupe des structures surtout scientifiques, telles que l’UMT Pasto à l’Institut Agro de Montpellier. 

Dans le cadre d’une programmation nationale surtout consacrée aux travaux et colloques scientifique et technique, le Massif central se singularise par une approche originale : aller vers le grand public au travers d’une programmation culturelle et artistique foisonnante et éclectique, sous le titre Prairies Nomades. 

Il faut préciser que ce massif d’une surface de 85000 km2 à cheval sur plusieurs régions administratives (Auvergne-Rhône Alpes, Occitanie, Nouvelle-Aquitaine, Bourgogne Franche-Comté) est le plus grand pré du continent européen ! 

Quelques chiffres y illustrent la prégnance de l’élevage en prairies : sur une surface de 40000m2 (soit la moitié de son territoire) dédiés à l’agriculture, 85% sont exploités en prairies… Un million et demi de vaches allaitantes, un million de brebis, auxquelles il faut ajouter les caprins dans le sud du massif. 

Comme dans les autres massifs montagneux français, un Commissariat fédère les acteurs du Massif central afin de définir des stratégies cohérentes et coordonner des politiques publiques à cette échelle géologique, au-delà des frontières administratives. 

Le Massif central s’est inscrit dans l’Année internationale du Pastoralisme de façon singulière et même unique, en privilégiant une approche culturelle et artistique du pastoralisme. La candidature « Clermont-Ferrand Massif central 2028 » avait jeté les premières bases du projet.  

À la suite de la nomination de la ville de Bourges au titre de Capitale européenne de la Culture, l’Agence d’Urbanisme Clermont Massif central (AUCM), encouragée par le Commissariat du Massif central et Clermont Auvergne Métropole, s’est emparée de la thématique. L’agence a pour mission de concevoir, coordonner et faire connaître une programmation culturelle autour du pastoralisme, pour réveiller tout ce que cette pratique d’élevage porte d’imaginaire à la fois immémorial et contemporain. L’objectif est de sensibiliser le grand public aux enjeux des pratiques pastorales pour les transitions écologiques, démographiques et économiques à venir sur les territoires. 

De quelles cultures parlons-nous ?                                                                  

« Agence d’urbanisme » et « pastoralisme » : cela pourrait apparaître comme un oxymore, de même que l’audace de faire rimer une forme d’agriculture avec culture.   

L’initiative est pourtant en pleine cohérence avec les missions de l’AUCM, forte de deux atouts pour coordonner cette programmation : son expertise culturelle et son expertise territoriale. Depuis 2023, la culture est non seulement entrée dans son champ de compétences mais devenue l’un de ses piliers. 

Il est ici question de la culture au sens le plus large, comme mode d’appréhension sensible et manière d’habiter le monde et son lieu de vie : « Face à l’Anthropocène, il ne s’agit plus seulement de préserver des œuvres ou de diffuser des savoirs, mais d’ouvrir la possibilité d’inventer d’autres rapports au monde, de créer localement, collectivement, démocratiquement des modes d’habiter pérennes, de faire de l’adaptation une danse qui ne contraint pas mais libère et épanouit. C’est là, il me semble, que les politiques culturelles territoriales peuvent jouer un rôle en élargissant leurs missions, en se donnant d’autres objectifs : imaginer, expérimenter, reconnaître et partager les pratiques situées qui façonnent les modes d’habiter de demain ; renouer humains, vivants, non vivants pour régénérer les milieux de vie,» [2] écrit Stéphane Cordobes, géographe et directeur général de l’AUCM. 

La 44e Rencontre nationale des agences d’urbanisme sous le titre « No cultures no futures », organisée en 2023, montrait précisément comment les politiques culturelles s’articulaient aux politiques d’aménagement et d’urbanisme et pouvaient faire levier sur les autres politiques de transition. 

Le pastoralisme est à la croisée des chemins entre pratiques territoriales et patrimoine culturel. Maintenir des troupeaux dans les prairies, c’est aussi maintenir des habitants et de la vie dans les zones rurales  notamment montagneuses– avec des fermes à taille humaine, entretenir la biodiversité, favoriser le stockage du carbone, produire une alimentation de qualité. C’est aussi garantir l’entretien de paysages remarquables ancrés dans nos imaginaires, et générateurs de nouveaux récits. 

 « Le pastoralisme est un sujet idéal pour un projet culturel ! explique Rosalie Lakatos, responsable du pôle Projets culturels territoriaux à l’AUCM. Il offre de multiples facettes et angles d’approche : on peut l’aborder par le paysage, par le vivant, par le patrimoine matériel et immatériel, par l’imaginaire. C’est une manière d’habiter le territoire, de s’adapter à ses ressources, et donc une culture territoriale spécifique, terreau d’histoires que l’on va décliner au travers d’un parcours au cours de toute l’année 2026… ce qui est presque trop court dans une région aux réalités très différentes entre l’Allier, l’Aveyron, le Limousin…! » 

Façonneur de paysages et d’imaginaire

Comment le pastoralisme résonne-t-il auprès des habitants ? 

Si le mot trouve un écho dans les Causses où les traditions de l’estive et de la transhumance sont restées vivaces, il n’est pas forcément familier dans d’autres parties du massif. On pourrait même parler de M. Jourdain du pastoralisme pour une partie des éleveurs qui pratiquent l’élevage en prairies sans revendiquer le mot !   

« Quand on s’adresse aux habitant.es, il faut un temps d’explication, précise Rosalie Lakatos. L’entrée évidente vers le pastoralisme, c’est l’animal : dans le Massif central, on n’est jamais très éloigné d’une vache ou d’un troupeau, et cette omniprésence nous relie ! » 

L’élevage en prairies a façonné le paysage du Massif central, son patrimoine matériel et immatériel, et la spécificité de ses productions (fromages, viande, cuir, laine…) et même ses mots, comme les « drailles » qui désignent les chemins de montagne tracés et entretenus par le passage des troupeaux. L’AUCM a d’ailleurs commencé à distiller un lexique du pastoralisme sur ses réseaux. 

« Notre environnement visuel est imprégné de ce mode d’élevage très spécifique, aujourd’hui menacé par l’élevage intensif et l’agrivoltaïsme, ajoute Rosalie Lakatos. C’est cette forme de conscience collective que nous voulons encourager par toutes sortes de formes et propositions culturelles.  Notre objectif, c’est de raconter une histoire simple d’accès, qui concerne le grand public et lui permette de cerner l’importance des pratiques pastorales dans le Massif central. C’est aussi d’inviter à réfléchir à ce que ces pratiques pourraient nous inspirer, en termes de capacité d’adaptation au changement climatique notamment. Nous comptons sur la puissance des projets culturels à embarquer les habitants dans des dynamiques collectives, espérant qu’ils et elles soient au rendez-vous ! » 

Des sentiers familiers, des chemins de traverse

 L’un des défis de l’AUCM est d’éviter de se cantonner à un catalogue d’événements et de décloisonner les approches : artistique, agricole, scientifique. Les gestes artistiques y sont foisonnants, pluriels et éclectiques, répartis sur l’ensemble du territoire, la programmation qu’elle a conçue pour les douze mois à venir se décline en quatre entrées : raconter, comprendre, s’immerger, fêter. 

On pourrait y ajouter le mot relier : l’un des rôles de l’AUCM a d’abord été de prendre contact avec les très nombreux acteurs culturels du territoire – scènes nationales et conventionnées, associations, tiers lieux, fêtes, Parcs naturels régionaux, compagnies, etc…– pour coordonner et animer avec eux des programmations existantes et les faire entrer en résonance. 

Cela passe par le calendrier de multiples fêtes traditionnelles ou réactualisées : Journée internationale de la laine à Felletin, Fêtes de la transhumance, Fourmofolies, pour ne citer que celles-là. Mais aussi par la volonté de trouver des détours parfois inattendus comme dans la création « La Ruche » d’Abraham Poincheval [3], qui au carrefour de l’art et de la science invite à une immersion dans le monde des abeilles. « Car là où il y a des prairies, il y a des abeilles, et c’est aussi une manière détournée et poétique d’aborder les enjeux », souligne Rosalie Lakatos. Les chemins de traverse peuvent passer aussi par l’appréhension du pastoralisme dans d’autres cultures comme celle du peuple Peul évoquées dans le spectacle « Le fabuleux destin de Amadou Hampâté Bâ » proposé à la Scène nationale d’Aubusson. 

Au-delà du travail d’animation et de brassage, l’opération Prairies Nomades est aussi productrice de plusieurs rendez-vous artistiques : des exemples de ces pas de côté au cours desquels « L’art se convertit, mène l’enquête et ouvre la voie à de nouvelles expérimentations sensibles des rapports au monde, en lien avec le changement global et ses enjeux. » 

Avec le Théâtre du Centaure, l’AUCM va proposer des « animaglyphes », dessins vivants avec des animaux en mouvements, dédiés au paysage du pastoralisme. 

Elle orchestre par ailleurs un « feuilleton » avec cinq structures culturelles partenaires, sous forme de rendez-vous d’une journée et d’une soirée :  à chaque épisode, le geste artistique y sera articulé à une question sociale, économique, écologique. 

Le premier épisode est en construction avec le Théâtre du Cloître de Bellac et la Ferme de Villefavard qui organisent régulièrement un « temps fort paysan » : il concernera la question sociale très prégnante actuellement dans le milieu agricole. Avec la scène art et territoire Derrière le Hublot, basée en Aveyron, un autre épisode abordera les productions : nourritures, artisanats, savoir-faire. Un troisième se consacre aux ressources, notamment l’eau, les sols, les prairies, avec le Parc naturel régional des Monts d’Ardèche. Enfin, avec l’association Polymorphe, dans le bocage bourbonnais, un quatrième rendez-vous invitera à de la prospective : quels modèles d’élevage pour l’avenir et quelles transformations ? 

 En refusant de dissocier création artistique et réflexion sur des enjeux sociaux, économiques, écologiques, culturels du pastoralisme, chacun de ces épisodes cultive l’art du dialogue et de la relation, pour déborder largement l’entre-soi culturel. Prairies Nomades est l’invitation faite à tous et toutes à partager une culture du pastoralisme dont nous sommes, parfois à notre insu, imprégnés et héritiers. 

 

Découvrir la programmation culturelle “Prairies Nomades”.

RENCONTRE – Adaptation au changement climatique dans le Massif central : du plan à son déploiement dans les territoires

Une rencontre de l’Agence d’Urbanisme Clermont Massif central (AUCM), avec le Commissariat du Massif central et Clermont Auvergne Métropole.

Pour relever les enjeux territoriaux du changement global, les acteurs du Massif central s’engagent. Après les temps d’élaboration et d’adoption d’un Plan Stratégique d’Adaptation au Changement Climatique (PSACC), vient celui de la mise en oeuvre : quelles priorités, quelles actions, quelles ingénieries locales et nationales, quelles ressources pour que la vision commune se fasse projets concrets d’adaptation dans les territoires et filières du Massif central ?

CONSULTER LE PROGRAMME COMPLET

PROGRAMME :

9H00 – ACCUEIL CAFÉ

9H30 – OUVERTURE
L’adaptation au changement climatique, un enjeu majeur pour le Massif central

9H50 – LE PLAN STRATÉGIQUE D’ADAPTATION AU CHANGEMENT CLIMATIQUE DU MASSIF CENTRAL
Un dispositif de réflexion et d’action, raconté par ses acteurs

11H20 – L’ADAPTATION DU MASSIF, C’EST MAINTENANT
3 initiatives locales d’adaptation déjà à l’œuvre

12H10 – DÉJEUNER / EXPOSITION DES TRAVAUX DE NICOLAS TAILLANDIER ET ELZA LACOTTE
Buffet offert par le Commissariat du Massif central -à la Maison de la Culture (Salle Chavignier)

14H00 – S’ADAPTER, LA DIVERSITÉ DES BESOINS EN INGÉNIERIE
Restitution et mise en débat d’une enquête menée par l’AUCM dans le Massif central

14H45 – S’ADAPTER, VU PAR LES ACTEURS DE L’INGÉNIERIE PUBLIQUE
La complémentarité des offres d’accompagnement locales et nationales

16H15 – S’ADAPTER, LE DÉPLOIEMENT DU PSACC
Les actions soutenues par le commissariat du Massif central

 

Enquête sur les territoires du Massif central en transition : analyse des besoins en ingénierie et fonctionnalités d’un réseau

Former une communauté d’acteurs pour répondre aux enjeux des transitions sur les territoires du Massif central

Le Massif central, marqué par son caractère à la fois montagneux et rural, est particulièrement exposé et vulnérable aux impacts du changement climatique. S’engager dans des démarches de transition constitue désormais une nécessité et implique de repenser nos manières d’habiter, d’aménager et de coopérer à l’échelle du massif. Répondre à ces défis suppose d’inventer de nouveaux cadres d’action, une ingénierie adaptée, ancrée dans les réalités de terrain. C’est dans cette perspective que l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central (AUCM) a engagé une enquête exploratoire pour identifier les besoins des territoires en ingénierie de la transition et préfigurer un réseau des acteurs au service d’une dynamique collective et apprenante. Cette initiative s’inscrit dans le prolongement du Plan stratégique d’adaptation au changement climatique du Massif central, avec l’ambition de forger une culture commune de compréhension et d’adaptation au changement global entre tous les acteurs du massif.

Comment accompagner les collectivités du massif vers une ingénierie à la fois pointue, locale et pérenne, capable de concevoir et de porter des projets face aux défis du changement global ?

De l’enquête de terrain à la structuration d’un réseau d’acteurs de la transition

Une enquête en deux volets

La démarche menée par l’AUCM s’est articulée en deux temps :

  • Un questionnaire diffusé aux collectivités du Massif central pour cerner leurs besoins en matière d’ingénierie de la transition ;
  • Des entretiens avec des réseaux existants, afin d’identifier les bonnes pratiques, les écueils et les leviers pour la constitution d’un réseau territorial adapté.

Les résultats de l’enquête ont été complétés par ceux émanant des rapports nationaux au sujet des besoins en ingénierie des territoires ruraux. Les enseignements de l’enquête ont été, par ailleurs, mis en débat avec les membres du Comité de massif, afin de valider collectivement les orientations et dégager des pistes concrètes d’action.

Ce que révèle l’enquête : des difficultés partagées

A travers le questionnaire proposé aux collectivités du Massif central, élus et techniciens ont avant tout souligné leurs difficultés à obtenir des financements disponibles pour mettre en place des projets en lien avec les transitions. Le foisonnement d’offres de financements et d’outils freine les collectivités dans la mobilisation de ces aides. S’ajoute à cela la complexité administrative dans la constitution des dossiers, véritable défi pour certaines collectivités dont les moyens sont limités. Un des freins majeurs à l’engagement des collectivités dans ces démarches de transition est également le manque de compétences spécifiques sur des thématiques nouvelles et parfois pointues. L’enquête révèle une forte attente des collectivités en matière de formation et d’acculturation. Enfin, mutualiser les expériences, valoriser ces actions et créer des collaborations apparaissent comme des leviers essentiels pour engager tous les acteurs et accélérer les actions en faveur des transitions.

L’identification de ces besoins ont permis de dégager huit leviers structurants pour une ingénierie territoriale de la transition territoriale :

  1. Définir, pour construire un diagnostic partagé du territoire : lors de la phase de définition d’un projet, l’enquête a mis en avant le besoin de connaitre les réalités du terrain pour comprendre précisément les enjeux du territoire et prioriser les actions à mettre en place. La stratégie doit, dans ce cadre, s’appuyer sur des méthodes ajustées aux territoires qui prennent en compte ses réalités socio-économiques et ses capacités réelles.
  2. Se projeter, en pensant le territoire dans sa globalité avec pragmatisme : les projets de transition, faisant appel à des registres très variés, nécessitent une approche large pour disposer d’une vision d’ensemble prenant en compte les multiples impacts du changement global. Il s’agit bien de penser le territoire dans sa complexité et sa globalité, en croisant les approches sectorielles (air, énergie, climat, déchets, mais aussi eau, sol, biodiversité, mobilité…), ainsi que les échelles de temps et d’espaces (exemple : logique amont-aval) sans pour autant perdre de vue la nécessité d’agir.
  3. Trouver des ressources locales indispensables pour répondre au mieux aux enjeux tels qu’ils se posent localement : le manque de moyens alloués en termes de financements et de compétences constitue un frein majeur soulevé dans l’enquête par les collectivités. Les programmes, appels à projets ou appels à manifestation d’intérêt sont très nombreux, mais il est souvent difficile pour les collectivités de s’en saisir. Favoriser l’accès à ces financements et améliorer les compétences sont donc une clé de réussite.
  4. S’assurer de la réalité des transformations à engager par une conception et un management de projet orientés vers l’action : La phase de pilotage et d’animation d’un projet nécessite un pilotage pour activer la prise de décision et passer d’une stratégie porteuse de sens à des actions concrètes en déclinaison. La présence d’un chargé de mission dédié à cette étape peut faciliter sa mise en œuvre.
  5. Valoriser les retours d’expérience, pour apprendre de ses pairs : la valorisation est un besoin essentiel, car elle permet à la fois de mettre en avant des projets inspirants et l’implication motivante des collectivités, mais aussi de capitaliser sur les méthodes et les connaissances et de favoriser l’essaimage.
  6. Evaluer pour progresser : le projet ne s’arrête pas à la mise en œuvre des actions : les expérimentations réalisées doivent être évaluées à plus ou moins long terme. Cette phase nécessite de définir des indicateurs adaptés permettant de suivre et de mesurer de manière dynamique les effets des projets mis en place. Il s’agit pour les collectivités de tirer les enseignements des retours d’expérience, mais aussi d’être soucieuses de l’efficience de leurs actions.
  7. Acculturer pour se préparer collectivement : l’enquête met en avant des besoins en termes de sensibilisation, de formation et d’apprentissages collectifs entre acteurs et territoires. Il s’agit de s’entrainer ensemble pour être prêts face aux aléas.
  8. Mobiliser les acteurs : les démarches territoriales en faveur des transitions doivent s’inscrire dans des logiques de dialogue et de synergie en toutes les parties prenantes, de manière à créer de la confiance, dépasser les situations de blocage, faciliter les coopérations et les partenariats.

Cette ingénierie d’accompagnement couvre les trois phases de montage des projets de transition : la phase amont de conception (leviers 1 et 2), la phase opérationnelle de montage et de mise en œuvre du projet (leviers 3 et 4) et la phase de capitalisation (leviers 5 et 6), complétées par 2 leviers transversaux indispensables (leviers 7 et 8).

Vers un « Réseau des territoires du Massif central en transition »

L’offre d’ingénierie existe sur les territoires. Le « réseau des territoires du Massif central en transition » doit prendre en compte cette diversité d’acteurs pour mettre en place des dispositifs complémentaires. Une des fonctionnalités du futur réseau est d’animer les coopérations et les échanges pour favoriser le partage d’expériences et l’acquisition de savoir-faire, et trouver des solutions collectives aux freins existants à la mise en place de projets de transition. Il est également attendu pour proposer une veille informationnelle sur les outils et acteurs existants, et sur les opportunités de financement. Il s’agira surtout de traduire ces opportunités pour permettre à tous les territoires de s’en saisir. Générer de l’envie est primordial pour assurer le fonctionnement du réseau et sa pérennité. Ce travail de veille sera donc complété par la capitalisation des ressources, outils, acteurs et projets existants pour valoriser l’engagement actuel des territoires et favoriser leur implication future.

Un fonctionnement horizontal permettra d’impliquer davantage les parties prenantes. Les formats doivent être fréquents pour maintenir la dynamique. Les objectifs fixés par le réseau doivent être clairs et les réflexions basées sur des cas concrets, opérationnels, adaptés aux contextes territoriaux du Massif central.

A partir des réponses au questionnaire, des entretiens avec des réseaux existants, des recherches bibliographiques, l’AUCM propose de faire travailler le réseau sur 4 fonctionnalités :

  • Monter en stratégie collectivement, à travers un partage sur des retours d’expériences et l’acquisition de savoir-faire.
  • Activer les opportunités, à travers de la veille informationnelle sur les AMI, les opportunités de financements, les programmes, ….
  • Animer les coopérations, à travers la mise en place de scènes d’échanges, de club, en faisant du lobbying territorial, en faisant vivre la « communauté apprenante ».
  • Intégrer collectivement des savoirs nécessaires, en mettant à disposition des espaces ressources et des boites à outils, en faisant notamment une cartographie des acteurs et des projets.

Un tel réseau devra fonctionner selon des modalités souples et horizontales, s’appuyer sur des formats concrets, ancrés dans les réalités locales, et générer une dynamique d’entraînement collectif, pour donner envie d’agir et d’apprendre ensemble.

Conclusion : Vers une ingénierie de proximité, lisible et partagée

L’enquête menée par l’AUCM s’inscrit pleinement dans les constats du rapport interministériel de juin 2025 sur la rationalisation de l’ingénierie territoriale. Celui-ci pointe notamment :

  • Le manque de lisibilité, de disponibilité et d’accessibilité de l’offre actuelle d’ingénierie territoriale pour les élus avec des opérateurs fonctionnant en silo, qui déploient une offre qui peut apparaître redondante, peu coordonnée, voire concurrente dans le cadre d’AP/AMI.
  • La difficulté des territoires à accéder à une ingénierie de qualité, adaptée à leurs besoins spécifiques.
  • La sous-utilisation des ressources locales déjà présentes avec des programmes nationaux qui prennent trop rarement en compte les ingénieries locales existantes, voire parfois foisonnantes.
  • Le besoin urgent de renforcer l’ingénierie de proximité, notamment en milieu rural où les moyens humains disponibles sont souvent très faibles.
  • L’importance de respecter le principe de subsidiarité et de complémentarité pour garantir un équilibre de l’offre, mais également éviter les effets d’aubaine.

Dans ce contexte, la démarche engagée dans le Massif central ouvre une voie prometteuse : celle d’une ingénierie coopérative, en réseau, à l’écoute des territoires. Loin d’être une simple couche technique, l’ingénierie devient un outil de transformation, à condition qu’elle soit lisible, mobilisable et fondée sur la confiance entre acteurs.

Créer une communauté apprenante, c’est doter les territoires d’un pouvoir d’agir partagé, face aux défis du climat, mais aussi des transitions économiques, sociales et démographiques.

C’est ce pari que porte aujourd’hui l’AUCM, avec ses partenaires, pour faire du Massif central un territoire d’innovation collective et d’adaptation solidaire.

Un plan stratégique d’adaptation au changement climatique par et pour les acteurs du Massif central

Entretien avec Paul-Henry Dupuy, commissaire de massif (Commissariat à l’aménagement, au développement et à la protection du Massif central)

Propos recueillis par Stéphane Cordobes, directeur général de l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central

Stéphane Cordobes :
Vous venez, avec le commissariat de massif, de concevoir un plan stratégique d’adaptation au changement climatique. Pouvez-vous nous en dire plus ? Et plus particulièrement, expliquer pourquoi le commissariat a été amené à mener ce travail ? Est-ce une obligation légale ? Qu’est-ce qui en est à l’origine ?

Paul-Henry Dupuy :
Effectivement, il y a une obligation légale. La loi Climat et Résilience de 2021 demande à tous les comités de massif d’élaborer un plan d’adaptation au changement climatique. Mais le besoin de travailler sur ce sujet s’était fait sentir depuis longtemps, et il s’était déjà manifesté dans le Massif central. Des acteurs, comme ceux du monde agricole, étaient engagés depuis 2012. Il existait donc une volonté préalable de développer une stratégie d’adaptation. L’obligation réglementaire nous a en quelque sorte imposé – ou plutôt donné – la légitimité pour lancer ce travail.

Stéphane Cordobes :
Quand vous dites “on”, est-ce le commissariat qui parle, ou le commissariat qui parle au nom du comité de massif ? Est-ce une volonté technique que vous exprimez, ou y avait-il également un engagement politique clair pour mener ce travail ?

Paul-Henry Dupuy :
Il y avait une volonté politique, certains acteurs l’ont exprimée. Il y avait également une volonté technique au niveau du commissariat de massif. Il s’agissait de rénover le cadre d’intervention des politiques de massif, et cela impliquait de trouver un nouveau fil rouge mobilisateur. Très rapidement, nous avons identifié que l’adaptation au changement climatique – parce qu’elle était déjà portée par certains – pouvait structurer cette démarche. Jusqu’alors, le fil conducteur était la reconquête démographique du Massif central. Mais ce thème était daté et renvoyait une image du territoire, même si l’enjeu de renouvellement de population et en particulier des actifs perdure, qui ne nous paraissait plus pertinente. En revanche, engager un travail sur l’adaptation de territoires particulièrement impactés permettait au Massif central de se différencier. Aujourd’hui, la dynamique est enclenchée et même si le contexte politique national et international est peut-être moins porteur, la volonté des acteurs du massif s’est manifestée par l’adoption de ce plan, l’enjeu d’adaptation entre dans les mentalités, et cela nous permet d’envisager de construire une image renouvelée d’un Massif central engagé dans l’adaptation.

Stéphane Cordobes :
On sait que ce type d’exercice – construire un projet de territoire, un plan d’adaptation – nécessite des moyens en ingénierie importants. Et dans votre cas, on peut même parler d’une ambition forte. Vous avez par ailleurs fait le choix de privilégier l’ingénierie locale. Pouvez-vous en dire un peu plus, à la fois sur ce besoin en ingénierie et sur ce choix de travailler avec des acteurs du territoire ?

Paul-Henry Dupuy :
Travailler à l’échelle du Massif central pose toujours une difficulté liée à la taille du territoire. Il s’agit d’un territoire aussi vaste qu’un pays : 85 000 km². Il fallait donc adopter une approche différente de celle qu’on peut mener à l’échelle d’un EPCI ou d’un PETR. Nous avons compris très vite que nous ne pourrions pas produire un document définissant, point par point, tout ce qu’il faudrait faire territoire par territoire. En revanche, il nous semblait essentiel de faire en sorte que les acteurs puissent s’exprimer.

Cela correspond aussi à l’esprit de la Loi montagne, c’est-à-dire à une logique d’auto-développement des territoires : un développement ascendant, fondé sur la volonté des acteurs. Il fallait donc toucher l’ensemble des territoires du massif, à la fois géographiquement et sectoriellement. Les institutions, les milieux économiques, les élus devaient pouvoir participer. Le besoin d’ingénierie était évident, car nous n’avions pas, à nous seuls, les compétences pour animer une telle démarche. Il y a un vrai savoir-faire à mobiliser pour permettre aux gens de s’exprimer, et pour les nourrir en retour avec des apports scientifiques ou techniques.

Pourquoi une ingénierie locale ? Parce que c’est fondamental de travailler avec des personnes qui connaissent les modes de vie, les réalités du territoire. Et aussi avec des structures qui ont une expérience de l’animation sur des sujets d’aménagement ou de planification. Ce que nous voulions construire, c’était une stratégie pour le Massif central à l’horizon 2050. Des acteurs comme l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central, qui produit des projets de territoire, des SCoT, etc., sont donc tout à fait adaptés. Nous savions que cette agence était sensible aux questions climatiques, qu’elle articulait bien ces enjeux avec les problématiques d’aménagement, et qu’elle maîtrisait les démarches collaboratives. Il n’y a pas vraiment eu d’hésitation.

Stéphane Cordobes :
Ce type de démarche est souvent engageant. Parfois difficile ou douloureux, parfois enthousiasmant. Maintenant que le plan est élaboré, en cours de diffusion et de déploiement, si vous deviez revenir sur l’expérience : qu’avez-vous appris ? Qu’avons-nous appris collectivement ? Ce fut un travail de plus d’un an, avec des réunions régulières, des apports d’experts… Que retenez-vous de cette séquence ?

Paul-Henry Dupuy :
Avant de parler de ce que nous avons appris, je voudrais insister sur les choix forts qui ont été faits. Ces choix n’auraient pas été possibles sans un échange étroit avec l’agence d’urbanisme. Cela nous a permis de construire la méthode, de nous rassurer sur les attendus, de distinguer l’essentiel de l’accessoire, le tout dans un climat de confiance.

Un des choix structurants a été de réunir les participants pendant un an, à huit reprises, en présentiel, sur le massif. Ce n’était pas une évidence, car les déplacements sont longs et contraignants. Mais nous avons fait ce pari. De votre côté, vous étiez convaincus que c’était la bonne méthode pour embarquer les acteurs. J’ai pris un risque, mais je n’ai aucun regret. Aujourd’hui, il existe un collectif qui s’est formé, qui veut continuer à travailler, qui considère ce plan comme le sien. Nous avons réussi à faire émerger quelque chose.

Ce que cela nous a appris, c’est d’abord qu’il y a un intérêt réel pour travailler sur l’adaptation. C’est un sujet fédérateur. Nous avons réuni des personnes qui, au départ, n’avaient pas les mêmes intérêts, ni les mêmes convictions. Et plus nous les réunissions, plus elles avaient envie de participer, de passer à l’action. À la fin du cycle, elles demandaient à poursuivre. Pourtant, la démarche était exigeante.

Cela m’a conforté dans l’idée que notre mode de fonctionnement issu de la loi Montagne – qui vise à mobiliser une communauté d’acteurs pour orienter, donner un cap au massif – fonctionne. Cette communauté s’est sentie investie. Elle s’est emparée du sujet. Nous avons ravivé l’esprit d’auto-développement dans les politiques de massif. Les participants se sont dit : “Il faut qu’on prenne les choses en main”, “On ne peut pas attendre”, “Si on anticipe, on peut s’en sortir, et même se différencier”.

Stéphane Cordobes :
Vous évoquez une diversité de points de vue au sein du collectif. Or c’est un sujet qui peut générer de l’anxiété, de la controverse, du conflit. Ce collectif, très attaché au territoire, ne partageait pas toujours la même opinion, ni les mêmes orientations politiques ou idéologiques. Pourtant, vous dites qu’au fil des rencontres, l’envie de poursuivre s’est affirmée. Est-ce que cette fabrication du collectif constitue, autant que le plan lui-même, une réponse au trouble que génère ce sujet ?

Paul-Henry Dupuy :
Oui, c’est une réponse à ce trouble, à cette forme d’anxiété qui accompagne ce sujet. La démarche que nous avons menée a permis d’exprimer et de confronter les points de vue, sans les opposer. Chacun ressentait, d’une manière ou d’une autre, une inquiétude. Mais ce qui nous a rassemblés, c’est un attachement fort au territoire. Cet attachement a été exprimé à plusieurs reprises. Les acteurs sont fiers du Massif, et veulent continuer à y vivre, à le faire vivre. Cela permet de dépasser le trouble. C’est compliqué, mais on s’y met ensemble, et cela renforce le sentiment d’appartenance.

Nous avions aussi pris le parti de ne pas rendre la démarche écrasante. Il ne s’agissait pas d’enjoliver la réalité, mais de rappeler régulièrement qu’il restait une capacité d’agir. Que le Massif central de 2050 pouvait encore correspondre à nos désirs, en tenant compte des contraintes. Cette posture – pas optimiste, mais donnant une visibilité – a été décisive. Elle a limité les tensions entre les participants, malgré des intérêts divergents, et elle a atténué le caractère anxiogène du changement climatique.

Stéphane Cordobes :
Dans la méthode, vous avez choisi d’intégrer dès le début des illustrateurs, des médiateurs graphiques, en immersion complète lors de tous les temps de travail. Ils ont produit de nombreuses planches, constituant presque un récit graphique de cette aventure collective. Quelle était l’intention de départ ? Et quel regard portez-vous aujourd’hui sur ce choix ?

Paul-Henry Dupuy :
Avec le recul, je considère que c’était une très bonne décision. Je ne saurais plus dire précisément comment l’idée est née, mais dès le départ, nous voulions que cet outil soit facilement diffusable, agréable à lire. Il nous fallait un média de communication grand public. D’où les médiateurs graphiques. Il y avait aussi cette volonté d’avoir un regard extérieur, un peu décalé. C’est toujours délicat pour moi, en tant que commissaire de massif, de dire certaines choses. Je représente l’État. Le médiateur graphique, lui, peut se permettre plus de liberté, provoquer le débat. C’est comme pour l’ingénierie externe : l’intervenant extérieur peut dire ce que nous ne pouvons pas dire.

Il y avait deux volets à cette médiation graphique. Le premier, c’était le dessin en direct, pendant les séances : les illustrateurs captaient des verbatims, les représentaient immédiatement. Même les phrases dures devenaient discutables, car elles étaient mises en image, parfois avec humour. Cela détendait l’atmosphère. Les dessins étaient affichés dans la salle, les participants voyaient que leurs propos n’étaient pas censurés. Nous les avons tous conservés. Ils seront bientôt exposés, sans filtre.

Le second volet, c’était un carnet de voyage. Un récit illustré, de la première séance à la dernière, en mars. Presque une chronique, dans un style proche du journalisme. Et c’est un support très efficace, y compris pour la diffusion. Plus lisible qu’un compte-rendu classique. Dans certaines collectivités, un seul représentant assistait aux réunions, mais tout le service lisait les épisodes du carnet. Cela prouve l’intérêt du format

Stéphane Cordobes :
Le plan d’adaptation débouche sur cinq clés stratégiques. Pourquoi ce mot de “clé” ? Et en quoi ces clés permettent-elles, selon vous, de transformer les manières de faire territoire, de s’adapter à l’échelle du Massif central ?

Paul-Henry Dupuy :
C’est une très bonne illustration de ce que le collectif a produit. Assez vite, grâce au temps pris pour dialoguer et écouter, les acteurs ont compris qu’il fallait adopter une approche transversale, coopérative. Cinq leviers ont émergé – nous les appelions ainsi au début. Des leviers d’adaptation volontairement transversaux, là où les documents stratégiques classiques fonctionnent par thématiques : agriculture, tourisme, gestion de l’eau, …

Nous avons évolué vers cette idée de “clés”, venue naturellement. Ce mot évoque l’action, la capacité à déverrouiller des blocages. Et pour cela, il faut une approche intégrée. Les cinq clés retenues – partage des ressources, diversification, décarbonation, revitalisation, coopération – reprennent et réinventent des logiques connues dans les politiques de massif. Elles ne sont pas déconcertantes. Elles parlent aux acteurs.

Prenons “diversification” : cela évoque l’économie, c’est positif, y compris pour des personnes peu à l’aise avec l’idée de transition. Idem pour “revitalisation”, qui renvoie à un vocabulaire territorial fort. Les acteurs veulent un territoire habité, vivant, partout. On ne parle pas seulement de sobriété ou de transition agricole. On emploie des mots dynamiques, accessibles. Ce n’est pas une posture de continuité, mais une manière renouvelée d’aborder les sujets. Surtout, ces cinq clés peuvent être mobilisées localement. Elles sont adaptées à tous types d’acteurs : petites collectivités, grandes intercommunalités, filières économiques. Elles offrent un cadre d’action pour que le plan soit approprié, décliné concrètement.

Stéphane Cordobes :
Vous avez dit que cela avait permis de fédérer une communauté, et que vous aviez veillé à ce que les mots choisis soient entendables. Mais au-delà du plan et de ses formulations – y compris artistiques ou graphiques – il faut aussi que cela produise des effets. Il faut que ce soit performatif. Vous attachez beaucoup d’importance au déploiement. Il ne s’agissait pas de faire un plan pour faire un plan. Il s’agit maintenant de le faire vivre, de susciter des initiatives concrètes. Vers quoi allez-vous ? Y a-t-il déjà des projets identifiés ? Concrètement, comment se déploiera-t-il dans les prochains mois ?

Paul-Henry Dupuy :
Le déploiement passe d’abord par la diffusion. C’est une évidence. Mais je voudrais revenir un instant sur la conception même du plan, car cela éclaire notre approche. Ce plan, ce n’est pas une planification stricte. C’est un outil mis à disposition de tous les acteurs pour susciter l’envie d’agir, pour accompagner l’adaptation.

Il contient une base de diagnostic très complète, que chaque territoire peut s’approprier. Il propose aussi une méthode d’embarquement d’un écosystème d’acteurs – c’est le récit de notre travail collectif. Chaque territoire, chaque filière, peut s’en inspirer, voir que c’est possible. À condition d’y consacrer du temps, de l’animation. C’est essentiel.

Les cinq clés offrent ensuite un cadre structurant pour établir une stratégie locale d’adaptation. Enfin, le plan recense de nombreuses actions déjà engagées. Ce sont souvent des démarches légères, sans regret, mais elles montrent que c’est faisable. L’objectif est donc de donner envie, et de fournir les premiers repères.

La première étape est donc de diffuser largement. D’expliquer, de faire de la pédagogie. Notamment en lien avec les autres démarches de planification écologique. Ce plan doit pouvoir contribuer aux objectifs d’adaptation.

La deuxième étape, c’est créer les conditions de la massification. Il faut que les territoires du Massif central s’engagent. Cela suppose d’inventer des méthodes d’accompagnement, de mobiliser une ingénierie adaptée – y compris pour les territoires qui en sont aujourd’hui éloignés.

Dès 2025, le commissariat financera des projets d’expérimentation. Des méthodes d’accompagnement appliquées dans des territoires pilotes. Des approches différenciées, parfois thématiques : sur l’eau, sur les risques, sur l’éducation au risque… avec des contenus spécifiques. L’idée est de constituer une gamme large, adaptée à toute typologie de territoire.

Il faudra aussi convaincre les financeurs. Leur montrer que ces démarches sont utiles, efficaces, et qu’elles méritent d’être soutenues. Pour que l’adaptation se déclenche partout.

Stéphane Cordobes :
Vous évoquez là les deux extrémités de la chaîne : les acteurs de terrain d’un côté, les financeurs de l’autre. Et entre les deux, il y a l’ingénierie. Vous avez travaillé avec notre agence, mais aussi avec d’autres. Ce qui est intéressant, c’est que vous ne cherchez pas à privilégier un acteur, mais à faire converger les ressources existantes, locales et nationales, pour créer une sorte de “pack” d’acteurs au service de l’adaptation. Est-ce bien cela ?

Paul-Henry Dupuy :
Oui, exactement. C’est le grand chantier qui s’ouvre. Nous allons le lancer avec l’appui de l’Agence d’urbanisme, à travers la création d’un réseau des acteurs pour l’adaptation du Massif central. Le nom n’est pas encore arrêté.

Ce réseau comprendra une communauté de territoires engagés, qui pourront en inspirer d’autres. Mais surtout un ensemble – un “pack”, comme vous dites – d’acteurs de l’ingénierie, qui devront se structurer en complémentarité. Pour répondre à tous les besoins : par sujet, par type de territoire, par profil d’acteur. Il faudra connecter tout cela. Mobiliser les ingénieries locales déjà existantes, bien implantées, pour les orienter davantage vers l’adaptation. Il n’est pas nécessaire de tout réinventer. Nous avons des ressources, des personnes compétentes, qui connaissent les spécificités du territoire. Il s’agit de les mettre en réseau avec des expertises plus pointues, parfois extérieures.

C’est cela qu’il faut orchestrer. Et c’est une clé de réussite, non seulement pour le Massif central, mais au-delà. C’est le chantier que nous allons ouvrir, avec un premier temps fort prévu le 30 septembre pour en poser les fondations.

Stéphane Cordobes :
Dernière question : ce plan ne va-t-il pas aussi transformer le commissariat lui-même, ou le comité de massif ? Est-ce que ce travail va vous amener à faire évoluer vos objectifs, vos modes de fonctionnement, vos leviers de financement ?

Paul-Henry Dupuy :
Quand le comité de massif a adopté, le 23 mai, le plan stratégique d’adaptation au changement climatique, il a affirmé que l’adaptation devenait la priorité des politiques publiques de massif. C’est désormais le fil rouge. Cela implique que le commissariat, qui gère les crédits de l’État pour le Massif central, mais aussi les autres partenaires (régions, départements), doivent interroger leurs dispositifs pour les aligner sur cette priorité. Je laisse à chacun le soin de porter ces réflexions. En ce qui concerne l’État, nous allons faire évoluer nos manières de travailler. Nous allons prioriser les projets qui relèvent de l’adaptation, en nous appuyant sur les cinq clés. Et dans un contexte de moindres moyens, cette ligne claire est nécessaire. Ce plan nous aidera à orienter nos financements.

Stéphane Cordobes :
Est-ce que cela ira jusqu’à une révision du document cadre, le schéma de massif ?

Paul-Henry Dupuy :
Oui, j’aurais même dû commencer par là. Quand le comité dit que l’adaptation devient la priorité, et que les cinq clés structurent cette vision, cela implique forcément une révision du schéma. C’est notre document stratégique de référence. Et le vote à l’unanimité du plan nous conforte dans l’idée que cette révision est possible, et attendue.

Pas d’adaptation locale au changement global sans coopération ni expérimentation interterritoriale: la raison d’être d’une agence d’urbanisme

1. Bien Habiter localement dans un monde de plus en plus instable et incertain

L’Agence d’urbanisme de Clermont agit dans un contexte de profondes transformations. Si la situation n’a rien d’original — elle affecte les espaces de vie et les milieux de la planète entière — elle oblige néanmoins, à chaque échelle locale, à se mobiliser pour y faire face. Engager ce que nous appelons aujourd’hui des “transitions” requiert d’affronter collectivement une série d’instabilités structurelles qui redéfinissent nos cadres d’analyse et d’intervention. Ces instabilités ne se limitent pas aux dimensions climatiques ou environnementales, ni à celles en cours d’explosions économiques et géopolitiques. Elles concernent tout autant les équilibres sociaux et politiques que les représentations et les affects. En un mot, toutes les relations qui conditionnent nos conditions, et possibilités, de cohabitation dans nos territoires de vie. 

Cette instabilité généralisée prend donc plusieurs formes, qui ne se juxtaposent pas, mais s’entrelacent et se cumulent. Elle est d’abord écologique et spatiale : les environnements de vie se modifient rapidement, parfois irréversiblement, remettant en question l’habitabilité même de certains territoires. Ces transformations affectent nos manières de voir et de penser, produisant une instabilité cognitive et symbolique : les repères collectifs s’effacent, les récits hérités vacillent, les finalités de l’action publique se brouillent. Comme le souligne Donna Haraway, ce n’est pas seulement le monde qui devient trouble, mais nos cadres d’analyse eux-mêmes. Cette perte de lisibilité s’accompagne d’une instabilité politique et sociale : les tensions s’aiguisent, les inégalités se creusent, les usages du territoire se confrontent, les formes de coopération se fragilisent. Là où l’on pensait que la rareté favoriserait les rapprochements — la « sobriété » foncière dans le cadre du ZAN en est emblématique — on observe au contraire un repli sur soi qui accentue encore les vulnérabilités. 

Au cœur de ces déséquilibres, une instabilité sensible et affective se manifeste : sentiment d’impuissance, peurs diffuses, mais aussi perte d’attachements ordinaires — ces liens discrets, quotidiens, souvent invisibles, qui faisaient tenir ensemble les lieux, les personnes et les usages. Il est peu de dire que ces instabilités produisent du trouble. Elles bousculent les cadres établis, mais elles ouvrent aussi des possibles. Encore faut-il savoir les entendre, les formuler, les travailler. C’est précisément là que réside le rôle d’une agence comme la nôtre : ne pas contourner l’incertitude, mais en faire le point de départ d’une modalité d’accompagnement de l’action publique lucide, située, partagée. 

2. Les nouvelles conditions d’exercice des métiers de l’urbanisme et de l’aménagement

Ces mutations n’affectent pas seulement les territoires. Elles transforment en profondeur les conditions mêmes d’exercice du métier d’urbaniste et d’aménageur. Elles obligent à repenser les savoirs, les postures, les modes de faire, les « expertises », les conditions mêmes d’intervention. 

Épistémologiquement d’abord : les connaissances disponibles ne suffisent plus à appréhender la complexité et l’instabilité actuelles. Les savoirs sont hétérogènes, situés, parfois contradictoires. Il ne s’agit plus de produire une vérité stabilisée, mais de rendre visible et créative la diversité des perspectives. Il s’agit aussi d’être en mesure de mobiliser une multiplicité d’expertises — scientifiques, pratiques, d’usage — qu’aucune structure seule n’est aujourd’hui capable d’intégrer. Le recours au partenariat est devenu aussi indispensable que difficile à mettre en œuvre, dans un monde optimisé, où le temps manque à chaque institution pour prendre du recul, se questionner et a fortiori coopérer. Dans un monde qui a érigé la compétition et le marché en modèle, la coopération qui suppose confiance et don/contre don peine à exister. 

Déontologiquement ensuite : il faut assumer une posture plus modeste, plus réflexive, plus attentive aux asymétries de pouvoir et aux inégalités d’accès à l’expression, à la diversité composant les communautés territoriales. Le mythe du grand récit et du sauveur a la vie dure. Il ne s’agit plus seulement de s’inscrire dans une vérité unique surplombante et héroïque, de la traduire et de l’appliquer, mais d’écouter, de relier, de partager, de faire converger une multitude de petits récits performatifs, d’alliance en actes autant qu’en mots. Là encore, la modernité et son productivisme effréné deviennent un frein malgré les promesses numériques. Face à l’injonction de faire mieux avec moins — moins de temps, moins de ressources, moins de distance, moins de bienveillance — quelle posture inventer localement et collectivement pour préserver un espace de travail plus ouvert, assurément plus créatif, et moins “productif” au sens court-termiste de la modernité tardive? 

Mais la transformation est aussi très concrète. Elle est fondamentalement pratique. Elle appelle un renouvellement des formes d’intervention : sortir des logiques de commande, éviter les réponses standardisées, assumer des démarches longues, progressives, inscrites dans la durée et la proximité. Moins les plans définitifs que des processus continus, itératifs et intégrateurs. Car coconstruire, coproduire, collaborer, cohabiter ne relève pas du seul discours managérial et politiquement correct, ni du marketing vert. Ce sont des investissements à part entière – et non du fonctionnement auquel on les ravale dans nos logiques comptables courantes – pour se donner collectivement la capacité de faire face. Ce travail demande du temps, de la présence, de la confiance, une attention soutenue aux contextes, aux dynamiques locales, à ce que lie davantage qu’à ce qui délie. 

Cette transformation du métier affecte évidemment les professionnels eux-mêmes. Les équipes de l’Agence sont traversées par les mêmes incertitudes que les acteurs qu’elles accompagnent. Elles doivent elles aussi ajuster leurs compétences, leurs méthodes, leur rapport à la légitimité tout en s’interrogeant sur leur avenir et les craintes qui l’accompagnent, comme professionnels et habitants. Cela suppose une organisation qui autorise le tâtonnement, le droit à l’erreur, la transversalité en même temps qu’elle donne sens au travail effectué. Une organisation qui reconnaît que la fabrique urbaine et territoriale dans ce monde instable est, en interne à l’agence comme en externe avec les adhérents et partenaires, un apprentissage collectif, et non une capacité à répondre mécaniquement à des commandes, elles-mêmes souvent dictées par des obligations réglementaires vécues comme des contraintes inutiles et coûteuses. 

3. Non plus aménager et urbaniser, mais inventer une politique culturelle de l’habiter

Accompagner les territoires dans ce contexte ne peut se réduire à une ingénierie de commande et d’automatismes. Il s’agit d’un travail culturel au sens fort, créatif : un travail qui porte attention aux formes de vie, aux manières d’habiter, aux attachements, aux représentations, aux imaginaires. Un travail qui accepte de sortir de la seule logique d’instrumentation quantitative et de performance technique, trop souvent dominante dans nos métiers. 

Accompagner, ce n’est pas seulement produire de la méthode au sens courant du terme. Cette fameuse méthode que l’on apprend à l’université, qui se transmet d’experts à apprentis, et qu’il s’agirait d’appliquer rigoureusement ensuite sans réflexivité. C’est avant tout produire du sens — direction et signification comprises. C’est à cette condition que l’adaptation peut devenir concrète, partagée, démocratiquement engageante. L’Agence de Clermont s’inscrit résolument dans cette voie malgré ses moyens réduits. Elle contribue, à son humble niveau donc, à l’élaboration de ce que pourraient devenir des politiques culturelles de l’habiter, en rendant visibles et intégrant pleinement les dimensions sensibles, symboliques, sociales constitutives de nos manières de vivre les territoires. 

Cela suppose aussi de mobiliser, aux côtés des savoirs techniques et scientifiques, des savoirs artistiques et artisanaux. Non pour illustrer ou enjoliver les démarches, mais pour ouvrir d’autres registres de perception, d’enquête, de partage. C’est par ces frottements que se construit une lecture plus fine, plus incarnée des transformations à l’œuvre. Ce travail ne relève pas d’un modèle sur étagère, mais d’un bricolage — au sens anthropologique du terme. Il s’agit de faire avec ce que l’on a, d’assembler, de détourner, de composer, dans une logique de réinvention pragmatique et située. C’est ainsi que l’on peut construire, dans l’instabilité même, le trouble, de nouvelles formes d’habiter. 

4. Façonner une communauté apprenante de l’adaptation par la coopération interterritoriale

La coopération n’est pas un supplément. Elle n’est pas une méthode parmi d’autres. Elle est structurellement nécessaire, car l’adaptation ne peut se concevoir qu’à plusieurs. Elle ne prend sens qu’à l’échelle interterritoriale et suppose une solidarité active entre acteurs, institutions et territoires. Ce que l’Agence cherche à nourrir, ce n’est pas seulement une mutualisation d’études ou un alignement de diagnostics. C’est la constitution progressive d’une communauté apprenantes d’acteurs, créative, expérimentale. Une communauté qui accepte les désaccords, les tensions, les conflits d’usage. Qui sait que ceux-ci ne sont pas des anomalies, mais des révélateurs à travailler collectivement pour les transformer en leviers. 

Ces désaccords sont rarement de nature exclusivement idéologiques, surtout localement. Quelle place d’ailleurs restera-t-il à l’idéologie quand la vulnérabilité de nos milieux de vie imposera, sous contrainte environnementale, des arbitrages si l’on tarde à s’adapter pourrait devenir autrement plus radicaux ? Les considérer comme des constructions purement rationnelles serait donc une erreur : ils renvoient à des vécus, des affects, des vécus, des liens subtils. Ils traduisent le poids de l’histoire, des représentations, des formes d’impuissance. C’est en tant que tels qu’Ils doivent être abordés frontalement – au risque sinon de devenir des blocages insurmontables — mais dans un cadre sécurisant, ouvert, respectueux. Cela peut paraître aventureux de se lancer dans tels dévoilements, mais c’est l’effort et le risque nécessaires à l’installation d’un dialogue, d’une production collective qui donne sa force au pragmatisme local si nécessaire. 

La méthode partenariale est ici un levier décisif : elle permet de construire du commun sans effacer les différences, de réguler sans imposer, de faire alliance sans nier les tensions. Elle permet de retrouver des ressorts d’action, non en s’accrochant aux anciens conforts, mais en retrouvant du sens — et peut-être une forme de réconfort — y compris dans et par l’engagement collectif. 

5. La coopération interterritoriale : une nécessité pour les territoires et une raison d’être des agences à affirmer avec les nouveaux exécutifs

Les transitions demandent du temps. Mais elles se déploient dans un contexte politique rythmé par des cycles courts. Les élections municipales de 2026 constitueront un moment charnière. D’ici là, beaucoup de dynamiques risquent de ralentir, de se figer, de se replier sur l’existant. Ce n’est pas une anomalie. C’est une caractéristique structurelle des rythmes démocratiques. 

C’est pourquoi l’agence prend dès aujourd’hui rendez-vous avec l’après. Elle engage, avec ses adhérents, une réflexion sur sa propre gouvernance, qui viendra conclure le projet stratégique en cours. Cette réflexion ne vise pas simplement à redéfinir les équilibres internes, à les simplifier pour favoriser le fonctionnement de ces instances, définies il y a plus d’un quart de siècle maintenant. Elle doit contribuer à structurer à court terme une nouvelle dynamique partenariale centrée sur l’adaptation territoriale, à la hauteur des enjeux qui s’imposent à nous. 

La future gouvernance devra renforcer la capacité de l’Agence à coopérer, à relier, à porter dans la durée des démarches ouvertes, transversales, structurantes — donc à agir avec ses adhérents et partenaires. Ce processus doit permettre, dès l’installation des nouveaux exécutifs, de relancer un projet ambitieux, adapté à la situation du monde, et fidèle à la vocation des agences d’urbanisme en général, à celle de Clermont Massif central en particulier. 

Transformer les territoires, accompagner les transitions : le programme de travail partenarial 2025-2026 de l’AUCM

L’esprit du programme partenarial 2025-2026

Face aux transformations continues, profondes et collectives qui s’intensifient aux échelles globales comme locales, l’Agence d’Urbanisme Clermont Massif central (AUCM) affirme, à travers son programme partenarial prévisionnel 2025-2026, son rôle d’acteur pivot dans l’accompagnement des mutations territoriales.

Insistons sur la méthode d’élaboration de ce programme annuel dont on sait qu’elle constitue un processus structurant de l’Agence. Comme il se doit, celui-ci repose sur une co-construction active avec ses adhérents, qu’il s’agisse de partenaires de longue date ou de récents entrants, tels que la Communauté de communes du Bocage Bourbonnais, le CROUS, l’Université Clermont Auvergne ou encore le Commissariat du Massif central. Ce sont ces échanges réguliers qui permettent d’actualiser les priorités d’intervention autour de sept axes, représentatifs de la diversité des expertises de l’Agence. L’ambition est claire : mieux outiller les élus de terrain pour accompagner les changements de pratiques et d’usages, fédérer les savoirs et les acteurs, favoriser les synergies interterritoriales, et diffuser une culture partagée de l’attention portée aux espaces de vie.

Si le programme 2025-2026 s’inscrit dans la continuité du projet d’agence et des travaux menés en 2024-2025, il approfondit cependant deux champs d’expertise et d’activité : l’adaptation au changement global prend une dimension transversale. Devant la complexité du sujet, l’Agence expérimente avec les territoires pour donner un sens concret à cette pratique et identifier les leviers d’action. Elle déploie, pour cela, des outils pédagogiques, des démarches d’urbanisme favorable à la santé, et une prise en compte accrue du vivant. A côté de l’adaptation, le champ de l’habitat s’élargit en accueillant un observatoire du logement étudiant et en travaillant son volet foncier malgré l’incertitude normative qui règne autour de la sobriété. L’Agence développe aussi une approche plus sensible de « l’habiter », en intégrant les dimensions culturelles et symboliques des espaces de vie.

Un programme partenarial structuré par 7 orientations

Le programme partenarial 2025-2026 est structuré par 7 orientations auxquelles chaque ligne d’étude répond.

Axe 1 : Construire des projets territoriaux et urbains adaptés aux nouvelles vulnérabilités

L’AUCM poursuit son accompagnement des collectivités dans la planification territoriale, en intégrant de plus en plus fortement les enjeux d’adaptation au changement climatique. Elle mobilise ses compétences sur les SCoT, les PLUi ou les projets de territoire, tout en intervenant sur des démarches dédiées aux transitions, telles que le Plan stratégique d’adaptation du Massif central ou le Schéma de transition écologique et énergétique (STEE) de la Métropole.

Axe 2 : Améliorer la qualité du logement et des espaces de vie quotidienne

L’analyse des conditions de vie et d’habitat constitue une priorité forte des membres adhérents de l’Agence. Les actions vont de la revitalisation des centres-bourgs aux politiques communautaires de l’habitat (PLH, CIL), en passant par l’analyse des passoires thermiques ou les dynamiques du logement des étudiants. L’AUCM joue également un rôle d’animation à l’échelle départementale et régionale à travers des clubs et réseaux spécialisés.

Axe 3 : Œuvrer à la sobriété foncière et à la régénération de milieux

L’Agence explore de nouvelles trajectoires de sobriété foncière pour valoriser les espaces déjà urbanisés, à travers l’observation et la réplicabilité d’expériences innovantes, comme le projet BAMBA. Elle intervient aussi sur la renaturation des friches et l’observation de la qualité de vie en milieu urbain, contribuant à une approche durable et pragmatique de l’aménagement. A noter, en 2025, l’engagement fort de l’AUCM auprès du réseau URBA 4 pour accompagner l’Etat dans une enquête prospective sur la sobriété foncière post 2030.

Axe 4 : Soutenir les populations et les espaces les plus fragiles

L’observation des transitions solidaires, l’évaluation des contrats de ville, l’analyse des politiques de petite enfance ou encore l’égalité femmes-hommes sont au cœur de cet axe. L’AUCM mobilise des outils pour analyser les besoins locaux, accompagne les territoires et travaille en lien étroit avec l’ARS pour intégrer les déterminants de santé dans les politiques d’aménagement.

Axe 5 : Favoriser l’accès à des mobilités décarbonées

Les mobilités sont abordées sous l’angle de l’émergence des nouvelles offres à déployer pour redynamiser les territoires. L’Agence poursuit ses travaux sur l’enquête EMC², élabore une réflexion prospective pour la Métropole et soutient des projets structurants comme le Service Express Régional Métropolitain (SERM), avec la réalisation d’une monographie détaillée sur les 30 gares concernées par le projet de SERM du Pôle métropolitain Clermont Vichy Auvergne.

Axe 6 : Contribuer à l’émergence de modèles de développement économique résilients

Dans un contexte de fortes dépendances et vulnérabilités des modèles socio-économiques, l’AUCM fournit des éléments d’analyse et d’aide à la décision sur les mutations de l’emploi, du commerce, du tourisme et de l’industrie. Elle soutient également l’optimisation du foncier économique et développe enfin son expertise sur l’adaptation des modèles touristiques au changement climatique sur la rivière Allier et les trois territoires de lac de Thiers Dore et Montagne.

Axe 7 : Forger une nouvelle culture commune de l’habiter

Cette orientation met l’accent sur l’acculturation des acteurs et la valorisation des démarches exploratoires au service de l’adaptation. Qu’il s’agisse de contributions aux débats publics (Recré-Action, réseau transitions du Massif central), des travaux de recherches prospectives ou inspirantes (GIEC, POPSU, expérimentation prospective), ou de l’animation de programmes dédiés (pastoralisme, projet culturel métropolitain), l’AUCM y renforce son rôle de catalyseur d’idées et de pratiques innovantes.

 

Ceci n’est pas qu’un plan d’adaptation

… Mais les premiers pas d’une communauté apprenante pour adapter ses territoires et milieux de vie et continuer à habiter demain, fièrement, le Massif central. 

1. S’adapter n’est plus affaire de plan ou d’expertises, mais de convictions

Rendre public un plan d’adaptation au changement climatique alors que l’on assiste à un recul marqué des ambitions écologiques pourrait sembler contracyclique. Quel accueil recevra le Plan stratégique d’adaptation au changement climatique du Massif central, alors que l’actualité, nationale comme internationale, incite à relâcher la vigilance ? Risque-t-il, comme tant d’autres rapports, d’être mis de côté et oublié ? 

On préfère faire le pari inverse. Les batailles de posture, tenues loin des réalités de terrain, pèseront peu face aux transformations déjà à l’œuvre, aux inquiétudes concrètes qui touchent chacun dans ses territoires, son travail, ses modes d’habiter. Qui peut encore nier que des vulnérabilités apparaissent, que d’autres s’aggravent ? Il n’est plus de milieux de vie épargnés, plus d’attachements qui ne soient remis en question. Ignorer le changement global est devenu un luxe réservé à quelques nantis. Un luxe auquel la majorité des habitants du Massif central — jeunes ou vieux, actifs ou retraités, femmes ou hommes, ruraux ou urbains — ne peut plus prétendre. 

Et ce d’autant plus que les reculs actuels en matière de sobriété foncière, de régulation des pesticides, d’agroécologie, de réduction de la consommation ou de préservation du vivant risquent d’accélérer les déséquilibres. Et de rendre l’adaptation plus urgente encore. 

2. Le Massif central n’est pas un refuge, il n’échappera pas aux effets du changement global

Commençons par déconstruire une idée reçue : non, le Massif central ne sera pas épargné. Non, il ne constituera pas un refuge préservé des effets du changement climatique, envié par le reste du pays, voire du monde. Si la situation y paraît parfois « moins pire », elle n’en sera pas moins grave. Les transformations à venir remettront en cause en profondeur les paysages, les modes de vie et les équilibres territoriaux que nous connaissons aujourd’hui. 

L’évolution du climat est déjà perceptible : printemps précoces, sécheresses, baisse de l’enneigement, épisodes extrêmes plus fréquents… Ce que les habitants constatent au quotidien, les modèles climatiques le confirment : d’ici 2050, certaines zones du Massif pourraient connaître un réchauffement de +3,5°C, avec un déficit hydrique marqué. Ces changements affecteront directement les milieux, les conditions de vie et les activités. 

Mais ces effets ne seront ni uniformes ni équitables. Les ressources déjà fragiles — eau, sol, biodiversité — seront mises à plus rude épreuve. Et tous les habitants ne disposent pas des mêmes capacités d’adaptation. Le vieillissement démographique, la dispersion de l’habitat, les écarts de niveau de vie, la faiblesse de l’ingénierie locale aggravent les inégalités face au changement climatique. 

Dans ce contexte, l’adaptation ne peut relever de la seule initiative individuelle ou sectorielle ; ni de collectivités ou collectifs isolés. Elle doit être portée comme un projet collectif, intriqué, solidaire. Sans pour autant assigner le Massif à un statut peut-être trop déterministe ou surinvesti de bio-région, on peut y reconnaître une communauté de milieux et de culture — mieux : une envie de faire front commun dans un espace de co-appartenance qui fait sens, y compris face à la déprise et à l’adversité passée. Parce que les territoires qui composent cet espace partagent des ressources, parce qu’ils sont liés par des interdépendances. Parce que les vulnérabilités s’accumulent. Parce que la réponse devra être territorialisée et coopérative. 

3. Un plan, qui n’en est pas qu’un, comme réponse itinérante à l’incertitude et au trouble

Le Plan stratégique d’adaptation au changement climatique (PSACC) ne prétend pas tout résoudre. Mais il propose un cadre d’actions structuré, réaliste, fondé sur une dynamique collective. Il repose sur une conviction partagée : à défaut de certitudes, il est possible de construire une méthode – au sens de chemin à ouvrir et arpenter -, de se doter d’outils communs, de s’accorder sur des priorités et de tracer des lignes d’horizon. Cet optimisme méthodologique n’a rien d’un pari incantatoire. Il s’appuie sur une expérience concrète de travail entre acteurs du territoire. 

Tout au long du processus d’élaboration, les membres du groupe de travail – filières et territoires confondus – ont engagé un effort d’écoute, d’analyse, de confrontation des points de vue. Ensemble, ils ont tenté de nommer les changements à l’œuvre, d’en comprendre les mécanismes et d’en mesurer les effets, sur les milieux comme sur les manières de vivre. Ce chemin partagé, malgré les incertitudes, a permis de faire émerger un socle commun d’enjeux et d’objectifs. Il ouvre la voie non pas à un avenir rêvé, mais à un futur atteignable, à condition d’un engagement collectif durable. 

Ce futur repose sur l’idée d’un Massif central toujours habité, vivable, transmis. Un territoire qui prend soin de ses sols, de ses ressources, de ses paysages. Où les formes de vie locales évoluent sans se dissoudre. Où les savoir-faire vernaculaires se transmettent. Où l’économie locale s’ancre dans des pratiques respectueuses du vivant. Et où la coopération reste un levier d’autonomie et de résilience. Ce projet n’est pas une projection abstraite : c’est une stratégie pragmatique pour maintenir la qualité de vie malgré les bouleversements à venir. 

4. Un plan ne suffit pas. Ce sont les clés qu’il active qui comptent

Un plan peut fixer des intentions, stabiliser un diagnostic, structurer un langage commun. Mais il ne transforme rien s’il ne crée pas du mouvement. Ce qui compte, ce ne sont pas les pages, mais les ressorts. Ce que le PSACC cherche à produire, ce ne sont pas des recommandations générales, mais des clés concrètes : pour ouvrir des possibles, déverrouiller des situations, franchir des seuils d’inertie. 

Ces clés prennent la forme de cinq principes d’action non hiérarchisées et pensées non comme des objectifs extérieurs mais comme des leviers activables dans les contextes locaux. Le premier consiste à repenser collectivement l’usage des ressources, à sortir du modèle d’abondance pour inscrire les territoires dans une logique de sobriété et de partage. La deuxième repose sur la capacité à diversifier les pratiques, les filières, les formes d’organisation, pour renforcer souplesse et résilience. Le troisième engage à réduire concrètement les émissions, à préserver les puits de carbone, à revoir les mobilités et les modes de production dans une perspective de justice sociale. Vient ensuite la nécessité de revitaliser les territoires les plus en difficulté, non pas en leur appliquant un modèle, mais en travaillant à restaurer leur habitabilité, leur hospitalité, leur capacité à accueillir et à faire projet. Enfin, la dernière clé, la plus transversale : il s’agit d’apprendre ensemble, de se doter de sensibilités et de repères communs, de construire une culture de l’adaptation capable de dépasser les cloisonnements institutionnels ou sectoriels, de remettre en cause certains biais consomptifs de la modernité urbaine globalisée. Cette acculturation partagée est une condition essentielle pour permettre un véritable changement d’échelle. 

5. Ouvrir un chemin commun à arpenter avec lucidité et confiance

L’Agence d’urbanisme Clermont Massif central en partenariat avec le Commissariat de Massif et avec le soutien de Clermont Auvergne Métropole, a conçu le dispositif, animé les scènes d’échange et co-produit une grande partie des contenus. Mais elle a tenu à élaborer un outil collectif, structurant et enraciné. Loin d’appliquer une méthode standardisée, elle s’est attachée à prendre en compte les singularités locales, les zones de controverse, les blocages cognitifs, culturels et économique, les niveaux de maturité et de connaissance, les différences de sensibilité et d’envie. 

Ses collaborateurs n’ont pas adopté la posture du sachant ou de l’expert garant d’une méthode rigide et préformatée. Ils se sont engagés comme des acteurs parmi d’autres dans une expérimentation locale, un apprentissage collectif, une rencontre propice à faire émerger des liens, des convictions et des actions communes. Ils ont investi un processus qui ne s’achève pas avec la publication du plan, mais constitue un premier actif, une base partagée à mettre à disposition de tous ceux qui, dans le Massif, souhaiteront rejoindre la dynamique, et traduire — donc adapter et inventer — leur propre chemin d’adaptation. 

Car malgré l’atmosphère politique incertaine, malgré les contraintes budgétaires annoncées, malgré les freins bien identifiés, l’exigence d’agir ne recule pas. Et parce que ce plan n’est pas resté à l’état d’intention, parce qu’il a mobilisé un groupe de travail actif, engagé, formé, qui a débattu, hiérarchisé et clarifié, s’est entendu, parce que les risques pris ont été parfaitement assumés de part et d’autre, il ouvre aujourd’hui un espace de confiance. Une dynamique s’est enclenchée. 

Ce plan n’est pas un aboutissement, mais un point d’appui. Il rend visible des possibilités, articule vulnérabilités et ressources, appelle à l’action, et surtout, à la poursuite d’un projet collectif. Les cinq clés ne sont pas des cases à cocher. Ce sont des principes à incarner, des manières d’agir, des invitations à faire évoluer les pratiques et à se préparer, ensemble, à un monde en transformation — pour préserver ce qui, dans le Massif central, fait encore qualité de vie, sens et avenir commun, fierté.