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Découvrez “Prairies Nomades”.

Journaliste et auteure, Valérie de Saint-Do a notamment travaillé quatre ans à  la rubrique culturelle de Sud-Ouest à Bordeaux , puis a codirigé le centre de ressources revue Art et société Cassandre/Horschamp. Elle contribue régulièrement au site Culture et ruralité de l’UFISC, au site du Réseau Astre des arts visuels en Nouvelle Aquitaine et aux publications de l’Agence L’A ainsi qu’au centre de ressources Artcena, et à différentes publications sur l’architecture et l’urbanisme.


Un Chant de la Terre, concert et bal, le 5 juin, 20h, Coopérative de Mai, Clermont-Ferrand. Coréalisation La Coopérative de Mai et Clermont Auvergne Opéra

Photo d’illustration  : André-Minvielle ©Cassiana-Sarrazin

[1] Selon les mots de Joël Brouch,  directeur de l’Office Artistique de la Nouvelle-Aquitaine, coproducteur du spectacle avec le Centre régional des musiques traditionnelles en Limousin.

[2] L’anecdote est racontée par Miquèla Stenta dans une conférence sur Radio Vassivière https://radiovassiviere.com/2025/10/marcelle-delpastre-lincandescence-de-la-parole/

[3] « La lenga que tant me platz » (La langue qui tant me plaît), poème de Marcelle Delpastre, recueil D’una lenga l’autra, Editions du Chamin de Sent Jaume.

[4] L’œuvre de Marcelle Delpastre est publiée par son ami l’écrivain, conteur et éditeur limousin Jan Dau Melhau (éditions Lo Chamin de Sent Jaume)

[5] Même source que la note 1.

Un chant de la terre, la voix d’une femme-monde

Par Valérie de Saint-Do , Journaliste et autrice - 29.04.2026

Conçu et dirigé par la chanteuse lyrique Romie Estèves, Un Chant de la Terre sera présenté le 5 juin à la Coopérative de Mai à Clermont-Ferrand. Expérience inclassable en forme d’oratorio, ce spectacle est en forme de frottements, de ceux d’où jaillissent étincelles et flammes. Aux extraits du Chant de la Terre de Mahler répondent les poèmes de Marcelle Delpastre, immense poète méconnue, avec une relation à la fois charnelle et cosmique au paysage, au vivant et à la langue, occitane comme française. C’est aussi un frottement joyeux entre les cultures orales portées par André Minvielle et sa compagnie Les Chaudrons et la formation classique de la compagnie la Marginaire.

« Qui était cette femme ? »

Nous vivons dans un pays avide de commémorations et d’hommages. Ceux qui, depuis 2025 ponctuent le centenaire de la naissance de Marcelle Delpastre méritent une plus ample caisse de résonance, pour faire connaître une poète, écrivain, ethnographe, « qui, femme en milieu rural, cochait toutes les cases de l’invisibilité ».[1]

Née en 1925, Marcelle Delpastre passe un baccalauréat philo et lettres, fait une année d’études à l’Ecole des arts décoratifs de Limoges puis revient dans sa famille dans la ferme familiale de Germont en Corrèze, dont elle prendra peu à peu les rênes et qu’elle ne quittera plus. Un choix qu’elle revendique : elle aimait la liberté d’écrire partout, carnet et crayon à la main, que lui offrait la vie paysanne en gardant les bêtes. Et elle n’a jamais cessé d’écrire, en français et en occitan, parfois mêlés. Son œuvre est foisonnante : poèmes, récits, contes collectés, chroniques pour Le Populaire du Centre, Mémoires (sept tomes) …

Paysanne et poète. Si le « poète » est au masculin dans ces lignes, c’est qu’elle le voulait, répondant un vigoureux « poétesse de mes fesses [2]  à qui prétendait l’assigner à ses racines, au bucolique, à son coin de Limousin comme à son genre (à l’époque, les femmes n’avaient pas retourné le stigmate en féminisant les noms de métiers).

Dans plusieurs documentaires qui lui sont consacrés, Marcelle Delpastre oppose son sourire malicieux, sa solide culture littéraire, son « immense orgueil et immense humilité » au mépris que lui a opposé le snobisme du milieu des lettres urbain. Ethnographe, elle a collecté des chants et traditions, y compris un bestiaire mais dit clairement qu’écrire sur « son petit lieu » ne l’intéresse pas. Si elle défend un mode de vie paysan qu’elle sait menacé, elle n’est pas plus réductible à sa ferme de Germont que les sœurs Brontë à leur presbytère du Yorkshire. Toute sa poésie trouve le cosmique dans une feuille d’arbre, l’universel dans un champ « les pieds dans la merde et la tête dans les étoiles », intensément consciente du reste du monde qu’elle ne connaît pas mais auquel elle est liée par un sentiment mystique avec la nature qui l’entoure. Son pays, c’est la poésie, la langue, « La lenga que tant me platz » »[3], l’occitan limousin qu’elle magnifie. Ce qui lui vaut de voir l’édition de ses œuvres jalousement gardée par les occitanistes [4], mais la déflagration de son écriture possède la même puissance dans les deux langues. L’autrice en langue occitane Miquèla Stenta la qualifie de « Femme monde, au sens d’Edouard Glissant ».[5]

Mahler et Delpastre, entre deux montagnes

« Je l’ai découverte au hasard de la lecture d’un poème, et vécu un choc artistique et émotionnel. Plus on la lit, plus on se rend compte de l’immense artiste qu’elle est, d’une liberté saisissante, toujours là où on ne l’attend pas », dit Romie Estèves, chanteuse lyrique, directrice artistique de la compagnie La Marginaire. « J’avais envie que cette personne soit entendue et connue. On a, toutes et tous, besoin d’être réparé de notre passé pastoral, rural, de cesser de courir vers des lumières trompeuses. J’arrive de la campagne en Dordogne, je n’ai pas fait le Conservatoire de Paris, je connais les regards et les a priori. C’est pour cela que j’ai eu envie de confronter Marcelle Delpastre à Mahler, un compositeur mondialement reconnu d’une autre époque : c’est à ce haut niveau qu’il faut la placer, parce qu’elle a trop été reléguée au local et à une fonction de druidesse bien plus pauvre que ce qu’elle portait ».

À partir de là, Romie Estèves fait résonner un écho entre deux montagnes, la montagne Delpastre et la montagne Mahler. Non sans difficultés, car il faut choisir les extraits signifiants d’une œuvre considérable. De plus, comment concilier le verbe de Delpastre, qui a toujours refusé que ses poèmes soient mis en musique, avec la partition chantée ?

Romie Estèves retient les grands piliers de l’œuvre : le rapport à la langue, à la ferme, à l’amour, à la spiritualité. Si elle doit faire l’impasse sur Delpastre l’ethnographe, elle le compense par la dimension du collectage de musiques traditionnelles présentes chez Mahler. Sur scène, un écran permet de confronter les poèmes de Marcelle Delpastre aux textes du livret de Mahler, sur fond de photographies de paysages, de feuilles, d’insectes, du micro au macro, en lien avec les thèmes du cosmos, de la Terre, du renouveau du vivant.

Elle casse la solennité de l’hommage et de l’oratorio en orchestrant, littéralement, ce qu’André Minvielle qualifie de « confrontation ».  En s’associant avec le jazzman, diseur, improvisateur, chanteur, Romie Estèves voulait échapper au risque de la redondance que risquaient d’apporter des musiques uniquement traditionnelles aux textes de Marcelle Delpastre. « Ce que porte André Minvielle, c’est aussi une forme de collectage, avec des chansons porteuses à la fois d’inspiration traditionnelle, de jazz, et d’improvisations. Et c’est un chanteur extraordinaire ! »

À l’arrivée, pas moins de quatorze musiciens sur scène, pour une fusion qui échappe au collage.

Une célébration entre savant et populaire

La rencontre entre les musiciens classiques, mais tout-terrain recrutés par la Marginaire et ceux des Chaudrons, la compagnie d’André Minvielle, s’est faite par confrontations et tâtonnements. Christophe Monniaux s’est chargé des arrangements pour les musiques orales et populaires tandis que Florent Hubert faisait résonner l’œuvre de Mahler y compris là où on ne l’attend pas, en écho au traditionnel…

« C’était ambitieux, commente André Minvielle. Cela nous a beaucoup plu d’écouter les musiciens classiques travailler : au début, dans les répétitions, j’avais l’impression qu’eux avaient le GPS de l’œuvre et moi pas ! On a réussi à faire naître de cette confrontation quelque chose de résonnable».

À l’exception de la chanson que l’on voit Marcelle Delpastre entonner sur écran, toute la musique d’Un Chant de la Terre est signée soit Mahler soit Minvielle. Le trait d’union vient de la lecture sensible des textes de Marcelle Delpastre par Juliette Minvielle, qui lit des textes. La jeune artiste, comédienne et musicienne aux claviers a étudié le gascon béarnais à l’Institut d’études occitanes et se coule dans le limousin de Marcelle Delpastre, dont elle dit les textes avec toute la simplicité requise : « Mes grands-parents maternels étaient agriculteurs, et j’ai l’impression qu’elle me parle, dans sa poésie en regard malicieux et très fin. J’étais honorée de dire ces textes, c’était une consécration ; j’ai juste essayé de me les mettre en bouche, comme quelque chose de familier, et Marcelle m’a portée ! »

Simplicité. Le terme revient souvent dans la bouche des trois artistes, pour qualifier ce spectacle ambitieux, où le dialogue entre texte, chant lyrique, oralité, scat, jazz, musiques populaires se reçoit pourtant avec la même évidence que la poésie de Delpastre. Le public ne s’y trompe pas, tantôt saisi par l’émotion, tantôt complice et invité à entrer dans ce qui est aussi une célébration populaire. « À la Philharmonie de Paris, tout le monde dansait ! » raconte André Minvielle. Car Un Chant de la Terre se conclut par une danse de la Terre, un bal orchestré par le Ti’bal d’André Minvielle qui efface les frontières entre musique savante et musique populaire. « C’est une soirée, qui fait célébration, qui fait humanité, qui fait joie, » conclut Romie Estèves.