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Les agences d’urbanisme peuvent-elles continuer à s’ignorer comme acteurs culturels ?

Un article de Stéphane Cordobes, rédigé à partir de son intervention publique du 2 avril 2025 lors de la Rencontre POPSU Métropoles et POPSU Transitions à Clermont-Ferrand. La séquence intitulée « Quelles cultures pour s’adapter au changement global et recomposer nos territoires de vie ? » était animée par Laurent Lelli, directeur de la plateforme clermontoise de POPSU Transitions.

D’une question incongrue au dépassement d’un malentendu

« Une agence d’urbanisme peut-elle se prendre pour un acteur culturel ? » La question, posée lors d’une rencontre publique réunissant principalement des professionnels du secteur culturel, peut surprendre. Elle trahit un étonnement, voire une gêne : que ferait donc un urbaniste — perçu avant tout comme technicien ou planificateur, un agent de la ville et du territoire — dans une sphère peuplée d’artistes, de programmateurs ou de médiateurs ? Pour y répondre, il faut d’abord dépasser un double malentendu.

D’un côté, les professionnels de l’urbanisme ont souvent du mal à décrire et légitimer leur pratique autrement qu’à travers leur expertise technique — normative, réglementaire, fonctionnelle. Ils peinent à reconnaître que ce qu’ils produisent touche aussi à l’imaginaire, au sensible, à la manière dont les gens habitent tout simplement le monde. De l’autre, les acteurs culturels, en acceptant une définition de la culture centrée sur les arts et la création « libre et désintéressée », peinent à reconnaître comme « pairs » ceux qui façonnent, dans un cadre utilitaire assumé, les espaces habités — autrement dit, ceux qui agissent sur les espaces et les modes de vie, les relations de tout ce qui les compose. Ce malentendu mérite d’être pris au sérieux — non pour dénoncer ou défendre des places et des statuts légitimes, mais pour interroger ensemble cette ignorance réciproque des “faire territoire” et “faire culture” qui, bien qu’installés, semblent aujourd’hui dépassés.

Ce que fait une agence d’urbanisme

Revenons à l’agence d’urbanisme. On ne saurait la réduire à un simple bureau d’études techniques, produisant des plans ou des rapports. Ancrée dans un territoire, elle coproduit avec des collectivités, chercheurs, associations et habitants, autrement dit une communauté située d’acteurs, une pluralité de savoirs : des chiffres et données, bien sûr, mais aussi des récits, des représentations, des imaginaires instituants, des intentions partagées, des expériences d’édification collective. Elle intervient sur les façons d’habiter un lieu, sur les modes de cohabitation, sur les formes de vie ; autrement dit, elle contribue à façonner un ensemble de rapports au monde, caractéristiques d’un territoire et de sa culture.

Elle n’est donc pas extérieure à la culture : au contraire, elle contribue à fabriquer les conditions politiques, pratiques, sensibles et symboliques de la vie en commun. Si l’on s’appuie sur la définition large de la culture proposée par l’UNESCO — un ensemble de traits spirituels, matériels, intellectuels et affectifs qui caractérisent un groupe social — il devient évident qu’une agence d’urbanisme est un acteur culturel à part entière. Elle n’a pas pour objet principal la production artistique — encore que les dimensions architecturales et paysagères de la fabrique urbaine avec laquelle elle compose obligeraient à en discuter — mais elle agit sur un autre plan, tout aussi culturel : par emprunt à Jacques Rancière, celui du partage du sensible propre à chaque territoire. En rendant possible, collectivement, l’édification de mondes habitables, elle induit une action culturelle qui dépasse l’expertise technique : de fait, elle mobilise à la fois des dimensions sensibles, imaginatives, symboliques, pratiques, politiques et techniques.

Une fonction culturelle invisibilisée

Cette « évidence » est pourtant difficile à voir et à admettre, car la culture elle-même s’est enfermée dans un cadre qui la dépolitise, la spécialise et l’isole. Le régime culturel moderne et le projet politique qui l’accueille ont forgé une vision du monde fondée sur sa réification, sa segmentation et sa marchandisation. Dans cette perspective, la culture ne désigne plus des rapports au monde — ou plus justement, des régimes culturels situés qui se traduisent en agencements spécifiques de rapports au monde — mais devient un levier de développement économique, un outil d’attractivité territoriale, un service récréatif et éducatif, une fiction identitaire rassurante, parfois un outil d’émancipation individuelle, souvent un champ d’activité replié sur lui-même, centré sur sa propre finalité : l’art pour l’art, la culture pour la culture.

Ainsi conçue, la culture s’inscrit dans un cadre qui érige la création en œuvres, donc en choses, spécialise l’activité dans un champ autonome avec ses objets, ses experts, ses lieux, ses publics, et valorise sa production dans une logique de marché. On est alors bien loin du geste culturel premier et commun d’habitation du monde.

Dans ce système, ce que produit une agence d’urbanisme — des savoirs, des agencements de milieux, des partages du sensible, des imaginaires instituants, des pratiques habitantes, etc. — n’est pas identifié comme « culturel », car cela échappe au régime culturel légitime. Elle est perçue comme un rouage technique d’un autre domaine d’activités moderne, l’aménagement et l’urbanisme, et non comme une force d’expérimentation ou d’invention de nouveaux rapports au monde. Il est sans doute temps de rouvrir ce cadre et de l’interroger sérieusement.

Le tournant anthropocène et l’invitation à reculturaliser le monde

Pourquoi ? Parce que l’Anthropocène, entendu comme une ère marquée par les effets délétères du projet d’exploitation moderne de la planète sur nos capacités de vie, bouleverse notre présence au monde. Il fait éclater les séparations entre nature et culture, science et politique, production et création. Il nous oblige à repenser en profondeur nos manières de faire territoire et nos modes d’habitation de la Terre. Et cette tâche est d’abord culturelle.

Ce que nous appelons « transition écologique » apparaît dans cette perspective moins comme un enjeu technologique que comme un dilemme fondamentalement culturel, qui plus est, à fort potentiel conflictuel : un affrontement entre récits du monde, entre formes de vie, entre manières de faire société. Il met d’ailleurs déjà en tension ceux qui veulent poursuivre le projet moderne déconnecté des limites planétaires, et ceux qui cherchent à inventer d’autres façons de vivre et d’habiter. La culture ne peut rester à l’écart de ce conflit ; redéfinie ainsi, elle se trouve au cœur du politique — en tant que fabrique de sens, de valeurs, de représentations, de collectifs, de rapports au monde.

Vers une politique culturelle anthropocène

Imaginons comme admises ces hypothèses. Que pourrait être une politique culturelle à la hauteur de ce défi ? Certainement pas une politique de la prescription ou de l’enchantement forcé. L’attente du « grand récit positif de la transition » relève du mythe : non seulement il masque les obstacles matériels réels aux transformations à engager — notamment la redistribution des richesses et des investissements qu’elles impliquent — mais il tend aussi vers ce qui relève de la propagande. Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas un récit qui s’imposerait à tous rendant acceptable ce qui, sans changer de point de vue, d’attachements et de partages, ne le sera pas. Ce n’est pas davantage une idéologie totalitaire masquée sous les atours séduisants d’un storytelling artistique.

Non, ce qui semble nécessaire pour faire face à la situation et convoquer la force agissante de la culture, c’est un espace favorable à l’émergence de multiples récits, de micro-devenirs originaux, de scènes de création et d’expérimentation de nouveaux rapports au monde, à la fois émancipateurs et communs, de nouvelles fabriques habitantes.

On peut convoquer ici Hannah Arendt et sa conception de la politique : non pas la prise du pouvoir, son exercice ou la gestion des affaires publiques, mais l’assurance d’un espace commun de visibilité et de parole, de diversité et de liberté — un espace de co-présence et de création collective et individuelle, où s’inventent et se mettent en œuvre les conditions communes d’habitations possibles du monde. Une politique culturelle de l’Anthropocène pourrait être cela : l’installation pérenne d’un espace commun où s’élaborent, se discutent, s’expérimentent, se vivent de nouveaux rapports au monde, se créent de nouveaux agencements territoriaux. Une politique favorable au renouvellement de formes situées d’habitation partagées et sensibles. Une politique qui ne chercherait pas à imposer l’acceptation des transitions, mais à offrir les conditions culturelles favorables au jaillissement d’autres « habiter » possibles, faisant tenir ensemble de manières plus justes et viables humains et non-humains compris.

Pour des agences culturelles d’urbanisme

Reconnaître l’agence d’urbanisme comme un acteur culturel, ce n’est donc pas élargir à la marge le périmètre de la culture. C’est réinterroger ce qu’elle est, dans un moment où la condition terrestre nous oblige à réarticuler sensibilités, imaginaires, savoirs et actions. C’est ouvrir la possibilité d’une politique culturelle qui ne se contente plus de gérer la création ou de patrimonialiser le passé, mais qui contribue activement à la fabrique de nos futurs mondes communs.

Ne nous y trompons pas. Ce propos n’est pas un plaidoyer pour l’urbanisme culturel qui tend à se propager. Sa pratique la plus courante ne dispose en effet ni des ressources ni de l’ambition transformatrice et située ici convoquée. Dans bien des cas, elle offre aux artistes une diversification salutaire à l’heure où vivre de son art devient difficile. Trop souvent, elle relève d’un mécénat opportun, d’une mise en scène facile et accessoire susceptible d’acheter à bon compte une image sociale ou environnementale louable. Pire encore, elle peut afficher des marques de grandeur et de puissance. La politique culturelle dont il est ici question ne relève pas de cette logique de gala, de subsistance ou de pouvoir : c’est une invitation à penser ensemble les politiques culturelles comme politiques de cohabitation — c’est-à-dire de ce lien vivant, fragile et fondamental que nous entretenons avec ceux qui composent nos milieux. Une invitation à reconnaître que, face aux défis de l’Anthropocène, « faire culture » comme « faire territoire », c’est fondamentalement apprendre à renouer des liens et à cohabiter dans un monde qu’il est urgent de reconsidérer et de prendre soin.

Espaces publics et droits culturels : à la recherche de l’agora 2030

« Regardons l’invisible », « Pensez l’Humain Urbain ! », « Lâchez nous l’espace public ! ». Les quelques slogans formulés à l’issue de cette journée -proposée dans le cadre de la 45ème rencontre nationale des agences d’urbanisme le 10 octobre 2024 à St Omer- donnent le ton de l’atelier. Hors des sentiers traditionnellement battus par les urbanistes lorsqu’il est question d’espaces publics, nous faisons à travers cette journée l’hypothèse d’un renouvellement de logiciel : et si l’approche des espaces publics par les droits culturels, dans leur capacité à garantir l’exercice des droits fondamentaux de chacun, nous permettait de réinventer la fabrique des espaces publics et d’aller vers davantage de démocratie ?  Afin de partir collectivement en quête de premiers éléments de réponse, la journée s’articule autour d’une série de courtes expériences, comme autant de tentatives de relier la question des droits culturels, à une réflexion sur la teneur et la fabrication de nos espaces publics.

Introduction aux droits culturels

Que sont les droits culturels ? En quoi ceux-ci peuvent-ils nous aider à porter un regard neuf sur les espaces publics, pour les rendre plus fertiles et moteurs dans nos efforts collectifs de transitions ?  A l’abri du kiosque à musique du jardin public de Saint Omer, à quelques pas des fortifications érigées sous Charles Quint, Nawel Bab-Hamed, chargée d’études sociologie, culture et mode de vie, à l’Agence d’urbanisme de l’aire métropolitaine lyonnaise, met en valeur la spécificité de ces droits humains fondamentaux apparus en 1948 dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme, révélés par la Déclaration de Fribourg en 2007. Humanité, légitimité, réciprocité, coopération, démocratie…le logiciel des droits culturels s’inscrit dans une définition très large de la culture, comme espace d’expression de l’humanité des personnes et des groupes. Ces droits contribuent à donner la capacité à chaque être humain de « prendre sa part, d’apporter sa part, de recevoir sa part ». Ils permettent d’inclure toute personne dans la création et l’enrichissement d’un système de valeurs, de croyances, de langues, de savoirs et d’arts, de traditions, d’institutions et de mode de vie par lesquels un individu qu’il soit seul ou dans un groupe exerce son humanité et son rapport au monde. L’espace public, « commun de nos communs », tel que l’écrivait Luc Carton, philosophe, vice-président de l’Observatoire de la diversité et des droits culturels de Fribourg, permet-il pour autant l’exercice des droits culturels de chacun.e ? Renforce-t-il notre capacité à créer du lien, à coopérer, à faire s’exprimer et se transmettre nos cultures ?

Enquête flash : à la recherche des héritages et référentiels culturels en présence

Quelle est l’intensité d’un espace public en matière de droits culturels ?  Le jardin public de St Omer, conçu au XIXème siècle sur le modèle des jardins « à la française », où voisinent arbres remarquables et stigmates du passé militaire, nous semble un écrin favorable pour aborder la notion d’héritage, de transmission, qui figure parmi les huit droits culturels. Qu’est-ce qui fait « héritage » dans cet espace ? Quelles sont les références culturelles, les différents narratifs en présence ?  Quels sont les grands absents, du point de vue des références culturelles contemporaines ? Course à pied, course d’orientation, manèges, concerts, photos de mariage… En quoi cet espace favorise-t-il la rencontre entre différentes cultures, le partage et le renforcement des liens entre habitants ? En quoi d’autres approches de cet espace, sous le prisme des droits culturels, pourraient-elles favoriser sur ce site un « faire patrimoine » par les acteurs ? L’expérience soulève diverses questions, des tâtonnements qui amènent les participants à considérer la charge culturelle d’un espace et son potentiel de transmission.

L’espace public comme support de coopérations : le cas de la Station

De retour dans le centre-ville, la visite de « La Station », écosystème territorial d’innovation initié par la Communauté d’Agglomération du Pays de Saint-Omer, invite le groupe à analyser une autre notion faisant partie des huit droits culturels : la coopération.  Mutualisation de ressources, synergies, réciprocité des échanges, gouvernance partagée…comment passer de l’individu à la communauté ? en quoi un espace partagé est-il vecteur de coopérations ? Quels sont à l’inverse les freins à la mise en liens ?

Dans l’esprit des « pratiques en chantier », outil d’analyse expérimenté par les promoteurs des droits culturels, Marie Matte, architecte-paysagiste, start-uppeuse vice-présidente de la Station, évoque la genèse du lieu, les péripéties et succès qui jalonnent la mise en place de ce type d’espace partagé. Les échanges avec le groupe révèlent l’intérêt de cet espace partagé pour tisser de nouveaux possibles collectifs. Si la vitalité de l’écosystème nécessite une attention de chaque instant, ce type d’espace de coopération s’avère néanmoins fertile, en permettant de faire œuvre commune, sans toutefois gommer les spécificités de chacun.

Une question émerge : Les agences d’urbanisme gagneraient-elles à s’adosser à un tiers-lieu d’innovation pour réinventer la fabrique des espaces publics ?

Arpenter le Haut-Pont au prisme des droits culturels

Afin de se relier à un ressenti plus intime et tenter de capter des éléments d’ambiance urbaine, une dynamique en présence, les participants sont invités, en silence, à parcourir l’allée des Marronniers – espace public le long du canal – pour rejoindre le quartier du Haut-Pont. Ce faubourg emblématique du maraichage audomarois, fruit de plus de 1000 ans de relations entre l’humain et la nature, créé la synthèse entre les notions d’héritage et de coopération évoquées en début de matinée : conçu collectivement, pas à pas, pour habiter et produire des ressources alimentaires, ce quartier charnière questionne notre capacité collective à produire des espaces, à nous fédérer, en dialogue avec le vivant.

Valérie Mathias-Husson, géographe-urbaniste à l’Agence d’urbanisme et de développement Flandre Dunkerque, formule alors une nouvelle proposition au groupe : muni.e d’un livret reprenant les huit droits culturels, chacun.e est invité.e à arpenter individuellement le haut-Pont, où cohabitent aujourd’hui une population de cadres en quête d’authenticité et les héritiers de la profession maraichère. L’occasion d’évoquer et d’éprouver l’enjeu des choix en matière de techniques d’arpentages, d’enquêtes de terrain. Quels types d’arpentage et d’enquête engager pour saisir l’épaisseur culturelle d’un espace public ?

Le marais audomarois, démonstrateur des droits culturels ?

La Maison du marais, où nous nous réfugions à la mi-journée, a investi le champ de l’imaginaire collectif en valorisant l’héritage culturel du marais audomarois sous de multiples dimensions, à travers une riche scénographie. La visite de l’exposition permanente permet au groupe d’appréhender la coopération que l’humain a construit, ici, avec le vivant non-humain, à travers l’aménagement des canaux et le développement du maraichage.  Une communauté s’est formée autour de l’activité vivrière, puis commerciale, où chacun semble trouver sa place. Ce système culturel, producteur d’aménagements, d’espaces publics, et générateur d’un tissu social complexe, repose sur un espace-temps fédérateur dont les contours résonnent avec les huit droits culturels.

Au sortir de la journée, quid de l’agora 2030 ?  Revendiquons ! La journée s’achève autour d’un atelier de création de panneaux de manifestation. Quels slogans nous inspirent cette approche par les droits culturels, à l’heure où le contexte de changement global nous incite à réinventer nos espaces publics ? « Droits humains droits urbains même combat !!! », « FNAU / Fabrique ta Nouvelle Agence d’Urbanisme »… L’envie semble partagée de faire émerger une nouvelle « grammaire » de projet, de nouvelles approches, où se renégocient la place des acteurs, leurs interactions et le rôle de l’urbaniste en tant que médiateur. Vers un nouveau modèle social des espaces publics ?

Quelle culture pour prendre soin de nos territoires de vie ?

En fragilisant nos sociétés et milieux naturels, le changement global nous met au pied du mur : nous allons devoir adapter nos modes de cohabitation et d’aménagement. L’enjeu n’est plus seulement d’interroger le « tout croissance et développement » mais de réparer et de prendre soin de nos territoires de vie. Assurément la promesse d’une révolution culturelle qui engagera non seulement nos régimes d’action et de savoir, mais également nos sensibilités et attachements : qui doute encore de la nécessité de renouveler nos récits communs, nos imaginaires, nos désirs, etc., en un mot tout ce qui affectivement et symboliquement nous lie.

Comment les acteurs culturels se préparent-ils à endosser ce nouveau rôle ? Quelles coopérations entre acteurs culturels et territoriaux se dessinent ?

L’AUCM vous donne rendez-vous le 22 janvier au Lieu-Dit !

  • Partage d’expériences et témoignages d’acteurs qui font du soin et de la culture des leviers de bifurcation écologique
  • Conférence-débat « Soigner les territoires : chiche ! » par Michel Lussault
  • Vœux de l’AUCM, en présence de Gregory Bernard, Président de l’AUCM

Entrée libre, sur inscription.

« Nous devons comprendre ce qui change plutôt que de figer les représentations » – Entretien avec Martin Vanier

Dans “Le Temps des liens – Essai sur l’anti-fracture”, paru en janvier 2024, Martin Vanier prend à rebours la pensée dominante sur les fractures territoriales. “Communs territorialisés”, reliance, processus de médiation, le géographe nous invite à reconsidérer la fabrique territoriale.

Invité : Martin Vanier, géographe, professeur à l’Ecole d’urbanisme de Paris
Discutant : Stéphane Cordobes – Directeur général de l’AUCM

Régénérer la fabrique des espaces publics : l’hypothèse des droits culturels

L’accroissement de la vulnérabilité de nos territoires face au changement global, l’absolue nécessité de réorienter nos manières de les habiter, de les édifier, s’inscrivent paradoxalement dans un contexte d’affaiblissement de la démocratie. Que peut l’espace public, en tant que support d’interactions, de pratiques sociales, mais aussi de trajectoires individuelles, pour accompagner nos efforts de transitions ? Quelles voies possibles pour l’urbaniste dans cette recomposition ?

De la participation citoyenne aux droits culturels

Alors que la participation citoyenne, longtemps perçue comme la voie royale vers une réappropriation collective des problématiques publiques, peine à tenir ses promesses [1], un pas de côté semble nécessaire pour régénérer la fabrique des espaces publics. Il s’agit notamment de penser d’autres formes de médiation avec l’habitant, en prenant en compte la diversité des façons de vivre, la pluralité des références culturelles, la multiplicité des imaginaires qui fondent notre capacité à faire collectif. L’approche des espaces publics sous l’angle des droits culturels constitue en ce sens une hypothèse de travail. Elle pourrait répondre à un double enjeu : d’une part, renforcer la capacité de chaque habitant à se réaliser au sein de la communauté, d’autre part, ouvrir aux urbanistes un champ de possibles pour amorcer les transitions.

Vers des espaces publics de capacités

Les droits culturels, établis dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, s’inscrivent dans la pensée réparatrice d’après-guerre. Ils visent à garantir pour chacun la liberté de vivre son identité culturelle, comprise comme « l’ensemble des références culturelles par lequel une personne, seule ou en commun, se définit, se constitue, communique et entend être reconnue dans sa dignité ». La notion se consolide à travers divers textes de référence [2], dont la Déclaration de Fribourg en 2007. Les droits culturels sont aujourd’hui des droits fondamentaux universels, confortés en France par les lois NOTRe (2015) et LCAP (2016).

Approcher les espaces publics par les droits culturels revient à dépasser les notions de fonctions et d’usages, à conscientiser les rapports de domination, l’omniprésence de certaines références culturelles, comme fondements – souvent involontaires – de nos espaces publics et facteurs de leurs dysfonctionnements. Les logiques de normes, de prescription, laissent place à une logique d’encapacitation des habitants, où la diversité des savoirs et le croisement des points de vue nourrissent la robustesse du collectif.

Un outil d’interrogation des pratiques urbanistiques

Traduire les droits culturels dans l’ingénierie urbaine consiste à changer de posture, de regard, à ouvrir de nouveaux espaces de coopérations.

En témoigne l’expérience «Habitat, espaces public et droits culturels »[3] à laquelle a contribué l’AGUR de 2020 à 2021, qui a montré la capacité des droits culturels à renouveler le logiciel et les métiers de la fabrique urbaine, faisant émerger une nouvelle « grammaire » de projet où se renégocient la place des acteurs et leurs interactions, où l’urbaniste s’implique en tant que médiateur-traducteur. Un glissement de posture sur lequel s’engage aussi UrbaLyon, via la recherche-action « Urbanisme et droits culturels », qui explore une approche anthropologique et cognitive de l’urbanisme. Un esprit partagé par l’AUCM, qui promeut la réorientation écologique des territoires sous l’angle de la recomposition culturelle. Soin au long cours plutôt que remède miracle, l’horizon des droits culturels forme ainsi un cadre de pensée qui interpelle la manière dont dialoguent espaces publics et relations d’humanité et ouvre une voie vers de nouvelles interactions, propices aux transitions.

“Ne pas renoncer au tourisme, mais fonder le tourisme sur autre chose, c’est certainement la voie qu’il faudrait suivre.” – Entretien avec Sylvie Clarimont

Entretien avec Sylvie Clarimont, professeur des universités en géographie à l’université de Pau et des Pays de l’Adour, ancienne élève de l’École Normale Supérieure de Fontenay-Saint Cloud, responsable du Master Tourisme parcours Loisirs, Tourisme et Développement Territorial, et rattachée au laboratoire TREE (Transitions énergétiques et environnementales).

De 2018 à 2022, Sylvie Clarimont a porté le programme « Tourisme, eau et changement climatique en Nouvelle-Aquitaine (EauTour) », financé par la Région Nouvelle Aquitaine, visant à analyser les conditions d’émergence et de mise en œuvre de politiques d’adaptation au changement climatique, respectueuses de la ressource en eau et des milieux aquatiques et capables d’accompagner la transition vers des territoires touristiques durables et résilients. Dans la continuité de ce programme, Sylvie Clarimont vient de démarrer un nouveau programme de recherche « Investir les plans d’eau pour la transition écologique des loisirs et du tourisme en Nouvelle-Aquitaine (ILEAUT-NA) », cofinancé par la Région Nouvelle Aquitaine et la communauté d’agglomération Pau – Béarn – Pyrénées.

Cet entretien a été sollicité pour apporter des éclairages sur des missions conduites par l’agence d’urbanisme, portant sur les usages touristiques des lacs et rivières dans un contexte de changement climatique. Ainsi, les trois lacs de la communauté de communes Thiers Dore et Montagne et la rivière Allier, qui irrigue le territoire du pôle métropolitain Clermont Vichy Auvergne, font l’objet de deux missions distinctes, qui ont pour même objectif de croiser les regards d’experts, de professionnels du tourisme et d’élus, pour apporter des réponses tant aux attentes des clientèles touristiques qu’aux besoins des habitants du territoire.

Les propos de cet entretien ont été recueillis le 19 février 2024 par Julia Angeletti, chargée d’études urbanisme et transitions environnementales et Anaïs Burias Moreira, chargée d’études économie et tourisme.

Vos travaux, en lien notamment avec le partage des eaux, vous amènent à porter un regard à la fois analytique et critique sur les difficultés de mise en pratique des politiques publiques de tourisme durable, des concurrences entre usages et des tensions entre régions. Quels sont selon vous les principaux défis du tourisme face au changement climatique ?

Le premier défi n’est-il pas celui de la connaissance et de la reconnaissance des enjeux environnementaux associés au tourisme ? Les professionnels pâtissent d’un manque de formation, voire de sensibilisation, sur ces enjeux. Je suis responsable d’un Master en tourisme, pour lequel je dispense des cours sur les interactions entre tourisme et environnement, et j’éprouve toujours des difficultés à intéresser les étudiants aux questions environnementales, eux qui viennent généralement d’une formation en tourisme très orientée marketing, promotion, communication. C’est certainement cette logique entrepreneuriale, qui prévaut dans les formations en tourisme, qu’il faudrait ajuster dès l’amont. Les professionnels du tourisme doivent prendre conscience de l’ampleur du changement et du fait qu’aucun territoire ne sera épargné. La France se réchauffe plus rapidement que le reste du globe, mais malgré tout, certains professionnels ou élus pensent encore que nous serons épargnés. Dans les Pyrénées, comme dans le Massif central, prévaut l’image d’un territoire « château d’eau », et même si les acteurs locaux ne nient pas le changement climatique, je constate une mise à distance géographique du changement climatique : “le changement climatique c’est pour la frange méditerranéenne”, “le changement climatique c’est pour le versant sud des Pyrénées, mais ce n’est pas pour nous”, ainsi qu’une mise à distance temporelle : “le changement climatique, ça sera peut-être dans 100 ans, mais pas pour maintenant”. Les prévisions sont alarmantes, nous avons des éléments de connaissance en Nouvelle-Aquitaine, avec l’association AcclimaTerra [1] et l’Observatoire Pyrénéen du Changement Climatique [2], et pourtant certains élus sont encore dans le déni.

Le deuxième défi, c’est de mettre en œuvre des stratégies territoriales qui combinent des actions d’atténuation, notamment de réduction des émissions de gaz à effet de serre, à des actions d’adaptation. Mais une adaptation qui consiste « à faire avec », et non pas à vouloir « faire contre » le changement climatique. On constate aujourd’hui de nombreuses actions de pseudo-adaptation, je dirais même de mal-adaptation, qui consistent à vouloir aller contre et à s’obstiner malgré tout : s’acharner à produire de la neige de culture alors que les températures annoncées sont positives, envisager de stocker la neige dans des puits à neige… Cela relève très clairement de la non-adaptation. S’adapter au changement climatique, c’est aussi l’accepter et prendre notamment conscience que nous aurons sans doute de moins en moins d’eau, de moins en moins de neige et qu’il faudra faire avec.

 Selon vous, les intérêts économiques locaux (tourisme notamment) sont-ils compatibles avec la protection des milieux aquatiques ?

Les logiques économiques l’emportent encore trop souvent sur les logiques de préservation de la ressource en eau, alors que, pourtant, on sait qu’elle est vulnérable, on sait qu’elle est fragile. On a des éléments d’actualité qui montrent cela. Je prends pour exemple la suspension du plan Ecophyto3 – alors que les plans précédents étaient loin d’avoir atteint leurs objectifs -, la révélation du scandale du traitement illégal des eaux minérales ou encore l’aménagement de terrains de golf dans des secteurs qui n’ont pas connu de pluies significatives depuis deux ans comme les Pyrénées-Orientales. Je n’explique pas qu’on puisse s’obstiner à défendre les intérêts économiques quand une ressource aussi vitale que la ressource en eau, est en jeu. Plusieurs éléments peuvent expliquer cela. La marchandisation de la nature tout d’abord. La notion de service écosystémique est en quelque sorte révélatrice de cette entrée de la nature dans la sphère marchande. On reconnaît que la nature nous rend des services, et que l’on a besoin d’elle, mais on cherche à en faire une évaluation monétaire.

Aujourd’hui, on considère par ailleurs que « tout est compensable », donc si on détruit les hectares de forêt quelque part on pourra le compenser par le reboisement de nouveaux hectares de forêt ailleurs, comme si tous les espaces naturels se valaient, dans une relation d’équivalence. Cette logique compensatoire peut certainement expliquer ce primat de l’économie par rapport à la nature.

Enfin, l’eau devrait réellement être reconnue comme un bien commun, et sa préservation relever de l’intérêt général, pour primer sur des intérêts particuliers ou sectoriels. Dans les faits, il est complexe de considérer l’eau comme « patrimoine commun de la nation », même si la loi sur l’eau de 1992 la définit comme telle. C’est un bien commun qu’il faut épargner, préserver à tout prix. Quoi qu’il en soit, c’est une question complexe.

Selon quelles modalités concilier aménagement, développement et préservation des sites ? Faut-il activer des leviers spécifiques et lesquels, le cas échéant ?

En premier lieu, pour réellement protéger la ressource en eau, ne faudrait-il pas envisager la maîtrise foncière publique comme condition sine qua non ? Autour des lacs et rivières, avec un parcellaire morcelé et majoritairement privé, la maîtrise foncière demeure complexe et onéreuse. Mais autour des plans d’eau de taille modeste, une maîtrise foncière publique peut être envisagée pour s’assurer que les usages agricoles ou économiques ne portent pas préjudice à la qualité de la ressource. Les périmètres de protection de captage d’alimentation en eau potable sont un bon exemple de maîtrise foncière publique adoptée par certains syndicats pour éviter la contamination de la ressource.

Ensuite, au-delà des indispensables actions de sensibilisation et d’éducation des usagers, la régulation des flux de fréquentation peut être un levier à activer. Certains lacs pyrénéens sont extrêmement fréquentés en période estivale, avec des comportements inadaptés : de la baignade… avec crème solaire, des dépôts sauvages de déchets et des rives de lacs qui deviennent des plages, à 1800 ou 2000 mètres d’altitude. Dans ces espaces fragiles, la régulation de la fréquentation, et des nuisances engendrées, peut se faire par une meilleure maîtrise de l’accès, des restrictions de stationnement et une limitation des activités de loisirs motorisées. Sur le site protégé des lacs d’Ayous, en vallée d’Ossau, la Communauté de communes et la Commission syndicale qui gère les estives ont mis en place des mesures assez drastiques de régulation des flux (contrôle strict et limitation du stationnement avec interdiction des camping-cars la nuit, tarification du stationnement, sensibilisation) qui semblent porter leurs fruits et on ne retrouve plus les dérives constatées les années précédentes. Cependant, si l’accès côté français est régulé, côté espagnol, il y a une promotion de ces lacs avec une dérégulation totale de la fréquentation. Ce levier de régulation des flux en espace naturel ouvert n’est pas facile à mettre en œuvre, dans le cas des lacs d’Ayous, il y a eu une dizaine ou une douzaine d’années de réflexion, de tâtonnements, d’échecs, avant d’arriver à une solution.

Mais en zone urbaine, comment réguler quand s’exprime une demande sociale très forte pour des espaces de fraîcheur en libre d’accès ? Et comment concilier aménagement, développement et préservation des sites ? Il y a un exemple que je trouve très intéressant à côté de Pau : une ancienne gravière, le lac d’Aressy, est devenue à la fois un espace de préservation des milieux naturels et un espace de loisirs ouvert à la population paloise qui apprécie ce lieu aux usages beaucoup plus libres qu’en piscine publique. Mais se pose aujourd’hui la question de la régulation de l’accès et de la sensibilisation du public dans cet espace très fréquenté. L’agglomération réfléchit à créer un zonage, une séparation fonctionnelle de l’espace, avec une zone de quiétude pour les oiseaux et l’ensemble de la faune sauvage qui ont commencé à s’y implanter, et une zone ouverte à la fréquentation. Comment fait-on pour interdire l’accès à une partie du lac ? On met des barrières, des clôtures ? Si on cesse d’entretenir les sentiers, il y aura des cheminements sauvages…Cela renvoie à des questions de justice sociale, de réduction des inégalités sociales d’accès à la nature, avec un public qui fait partie de ces 35% de personnes qui n’ont pas accès aux vacances.

Face au changement climatique et notamment aux vagues de chaleur estivales, dans quelle mesure les fleuves et les lacs constituent-ils des atouts, tant pour la vie locale et le besoin de fraîcheur que pour la dynamique touristique et la clientèle qui s’y rapporte ?

Il faut certainement distinguer deux types d’espaces. D’un côté, les espaces urbains, que l’on vient d’évoquer, avec une demande sociale très forte pour des espaces de fraîcheur, des espaces aquatiques, facilement accessibles, qui permettent de se rafraîchir l’été quand il fait très chaud. Dans l’agglomération paloise, le lac d’Aressy et les berges du gave de Pau jouent pleinement ce rôle, même si la baignade y est interdite. Les eaux dormantes, les eaux courantes, sont des alternatives aux piscines publiques, souvent prises d’assaut, parfois fermées, et dont le prix peut être aussi dissuasif. En zones rurales, loin de pôles urbains importants, on est dans une situation un peu différente. Je pense aux territoires ruraux qui ont parfois construit leur développement touristique autour de la présence d’un lac, d’un plan d’eau artificiel. Dans les années 1960, 1970 et même 1980, il y a eu une vague d’équipements des zones rurales en plans d’eau, financée en partie par l’État dans le cadre de la politique d’aménagement du territoire, pour essayer de diversifier l’économie rurale et favoriser le développement touristique de ces zones qui n’avaient pas vraiment d’éléments attractifs hormis des éléments patrimoniaux. Et si le plan d’eau fut un moyen d’attirer une clientèle touristique dans ces espaces ruraux intermédiaires, il répond moins aux besoins de fraîcheur des habitants qu’aux besoins de la clientèle touristique.

Quel avenir pour ces territoires touristiques qui dépendent de ces plans d’eau avec le changement climatique ?

Si certains plans d’eau ont été créés uniquement pour satisfaire des besoins touristiques, d’autres l’ont été pour l’irrigation ou la production hydroélectrique et sont devenus avec le temps des sites touristiques. Je pense à la retenue du Gabas qui devait initialement être dévolue à l’irrigation et qui est aujourd’hui un lieu récréatif et touristique et surtout une composante importante du paysage. On retrouve donc une attractivité pour l’eau, l’eau contemplée et pas uniquement pour se rafraîchir. Donc quel avenir pour ces sites touristiques ? Les situations sont très variées. Certains de ces plans d’eau pourront peut-être perdurer et d’autres seront condamnés à devenir autre chose. Il faudra certainement accompagner ces territoires ruraux dans la reconversion de ces plans d’eau et la diversification de leur économie touristique. Certains plans d’eau ont disparu. Par exemple, le plan d’eau d’Uzein, au nord de Pau, a vu le jour dans les années 1970 avec une guinguette, de la location de pédalos, etc. En juin 2013, les crues très importantes du gave de Pau et de ses affluents ont fait beaucoup de dégâts et le plan d’eau d’Uzein n’a pas résisté : la digue a cédé et le plan d’eau a disparu. Depuis 2013, il y a des hésitations, des réflexions autour de la « reconstruction » de ce plan d’eau fantôme qui appartient à la Commission syndicale du Haut Ossau.

Dans l’étude que vous avez portée sur la perception de la ressource en eau et l’adaptation au changement climatique dans les vallées de la Dronne et de la Vézère, les acteurs touristiques et certains élus minimisent la vulnérabilité de leur territoire face aux changements climatiques. Pourquoi et comment sensibiliser ces acteurs à l’enjeu d’un usage plus raisonné de la ressource dans un territoire où celle-ci est suffisante hors épisodes de sécheresse ?

Dans les vallées de la Dronne et de la Vézère, si les acteurs touristiques s’accordent sur la baisse effective des débits et la prolifération des plantes invasives qui perturbent, entre autres, la navigation, ils gardent une relative confiance avec une mise à distance spatiale et temporelle des risques liés au changement climatique. Certains acteurs, comme les loueurs de canoës, entrevoient même l’opportunité d’allonger considérablement la saison de pratique. Dans le secteur pyrénéen, les accompagnateurs en montagne qui proposent des activités de canyoning, ont une sensibilité environnementale plus forte et sont plus inquiets, mais ils entrevoient néanmoins, avec la baisse des débits, la possibilité de diversifier les publics et d’ouvrir l’activité aux plus débutants. Ils se sentent également moins menacés, car ils estiment que leur espace de pratique est très étendu, qu’ils sont « mobiles » et qu’ils peuvent donc s’adapter. Par contre, dans le Marais poitevin, j’ai senti plus d’inquiétudes en échangeant avec les loueurs de canoës, notamment pour la pérennisation de leur activité avec la baisse des niveaux d’eau. Il y a une inquiétude, mais il faudrait distinguer là aussi deux types de professionnels : ceux qui font des visites accompagnées du marais, qui ont suivi une formation dispensée par le Parc Naturel Régional en début de saison et sont donc capables de sensibiliser eux-mêmes les visiteurs à la fragilité de cet espace, et ceux qui se contentent de louer des embarcations et ne sensibilisent pas forcément les clients à la nécessité de préserver le marais, ni aux règles de bon usage avec des berges fragiles et souvent privées.

En plus de minimiser la vulnérabilité du territoire, les acteurs précités tendent à minimiser l’impact des usagers sur le milieu naturel. Quelle posture adopter pour une prise de conscience de ces impacts et les inciter à adapter leurs pratiques (sensibilisation des clients, signalétique, campagnes de ramassage de déchets…) ?

En Dordogne, les vallées de la Dronne et de la Vézère sont un vaste parc de jeux aquatiques : les gens crient, se jettent à l’eau, s’amarrent ou pique-niquent n’importe où, et on a des berges qui sont érodées à plusieurs endroits différents, parce qu’il n’y a pas de points de pique-nique. Dans le Marais poitevin, les canoës en visite libre partent avec une petite carte des points de pique-nique autorisés. Donc en principe c’est un peu mieux régulé, ce qui n’est pas le cas en Dordogne où l’activité est uniquement mue par la rentabilité économique et avec une très faible sensibilité environnementale de la part des loueurs qui ne sont même pas conscients que leurs embarcations en plastique peuvent avoir un effet de frottement sur le lit de la rivière. Les nanoparticules de plastique qui s’échappent n’ont ainsi jamais été évoquées dans les entretiens que nous avons conduits dans le cadre de cette étude.

Par ailleurs, les opérateurs sont très mobiles puisqu’en fonction des conditions météo, des conditions des lâchers d’eau, ils se déplacent d’un lieu de pratique à un autre. Les clients louent une activité ludique, mais pas un lieu de pratique, ils veulent « juste profiter d’un moment de détente sur l’eau ». Cette activité, en quelque sorte «a-spatiale», pose toute la limite des actions de sensibilisation.

Dans les Pyrénées, on constate beaucoup de problèmes de tensions entre usagers, d’autant que la fréquentation en zone de montagne est en augmentation depuis trois ans (donc depuis le Covid), notamment sur les espaces lacustres et pastoraux qui sont des lieux particulièrement prisés par les néo-pratiquants de la montagne. Des heurts assez violents ont eu lieu, entre bergers et randonneurs, avec les chiens de bergers aussi. En réponse à cela, le Conseil départemental des Pyrénées Atlantiques a mis en place une démarche de communication et de sensibilisation sur le terrain, en lien avec les acteurs du pastoralisme et les acteurs du tourisme qui s’appelle “Réussir ma rando” et qui vise en premier lieu à sensibiliser ces nouveaux publics aux bons gestes à adopter en zone pastorale. Il me semble que ça a plutôt bien fonctionné et j’ai l’impression que, durant l’été 2023, il y a eu moins de tensions, ou en tout cas moins de tensions médiatisées que lors des étés précédents, même si on observe encore des contrevenants, comme des personnes avec des chiens sans laisse, ce qui pose énormément de problèmes en zone pastorale et aussi en zone lacustre, car les chiens ont tendance à se baigner et cela nuit à la qualité de l’eau et aux milieux aquatiques.

Vous faites état d’un manque de partage et de dialogue entre les acteurs touristiques et les gestionnaires des milieux aquatiques, lié à des cloisonnements sectoriels et institutionnels. Quels sont, selon vous, les moyens existants – ou à inventer – de concertation autour du partage de l’eau ?

On a deux univers parallèles qui se croisent très peu, l’univers du tourisme et l’univers des gestionnaires de l’environnement. Je suis étonnée finalement que, vous à l’Agence, vous travaillez en commun, chargée de mission environnement, chargée de mission tourisme, que vous travailliez ensemble et que vous dialoguiez en permanence parce que ce n’est pas toujours le cas. Dans beaucoup d’institutions, c’est assez tubulaire et finalement les gens du service environnement croisent très peu les gens du service tourisme, ils travaillent au sein de la même structure, mais ils se connaissent à peine. Et ensuite, au niveau des professionnels, nos acteurs du tourisme croisent très peu les chargés de mission environnement. Alors comment faire pour que ces univers commencent à travailler ensemble ? Faudrait-il revoir les démarches de concertation ? En principe dans les SAGE [3], quand il y a une commission locale de l’eau qui se met en place, tous les usagers de la rivière doivent être présents. Mais les secteurs institutionnels du tourisme sont-ils toujours représentés ? Faudrait-il repenser la composition des commissions locales de l’eau et les élargir ou créer, en parallèle, des instances délibératives, des instances de dialogue qui soient plus larges ? Mais comment susciter l’intérêt de ces acteurs du tourisme qui sont parfois rétifs à s’impliquer dans ces instances ?

Dans le Marais poitevin, j’ai constaté que les personnes les plus sensibles aux questions environnementales avaient une double casquette, par exemple des professionnels du tourisme élus au niveau de la communauté de communes. Ces acteurs multi-casquettes ont une vision un peu plus élargie, et c’est certainement par leur intermédiaire qu’il y a un levier d’action intéressant.

Dans le cadre des enquêtes qualitatives, la photographie est aussi un vecteur permettant de favoriser la prise de parole. Elle invite les participants à exprimer leur perception du changement climatique, la façon dont ils voient l’évolution de la rivière et de ses usages. L’agence de l’eau Adour Garonne a organisé, début février, une journée citoyenne autour de clichés montrant les différentes facettes de la rivière (aménagée, en assec, …). Ce dispositif a libéré la parole des personnes présentes qui avaient plus de facilités à s’exprimer avec ce support photographique.

Avec la baisse des débits d’étiage en été et la pression sur la ressource en eau dans ses différents usages, faut-il renoncer à certaines activités d’eau vive et repenser l’offre touristique des destinations dont les activités nautiques sont dépendantes d’une quantité et d’une qualité d’eau suffisantes ? A la suite des réflexions engagées actuellement sur la fermeture des stations de ski, quelles pourraient être les stratégies de reconquête envisageables pour les territoires de lacs et de rivières ?

Dans les territoires centrés sur les activités d’eau vive, je crois qu’il faudra apprendre à entrer dans l’ère du renoncement, apprendre à faire le deuil de certaines activités. Des choix devront être faits avec des priorités d’usages clairement établies, dans le dialogue et la concertation. Mais de fait, il y a déjà des renoncements qui sont à l’œuvre, comme en 2022, lorsque l’activité nautique sur le lac de Sainte-Croix ou le lac de Serre-Ponçon a été réduite par manque d’eau disponible dans ces lacs de retenue. Ce qui m’inquiète davantage, ce sont les réponses techniques à ces problèmes qui conduiraient à multiplier les stockages en eau. Pour moi, ça s’apparente un petit peu à une fuite en avant. Je pense qu’il faudrait d’abord envisager de réduire drastiquement les consommations en eau, et ensuite envisager de renoncer à certaines activités qui ne sont peut-être pas fondamentales. Revoir les priorités d’usages de la ressource en eau en mettant la priorité sur l’eau potable et l’eau comme vecteur pour la production alimentaire. Faire un effort pour maintenir une eau suffisante pour préserver les écosystèmes aquatiques, et après, peut-être, envisager en dernier lieu les usages qui sont des usages moins fondamentaux, moins vitaux. Mais ça suppose de sortir d’une vision très sectorielle de l’eau avec chaque groupe d’intérêt qui défend finalement son pré carré.

Vous faites une analogie avec la fermeture des stations de ski et effectivement dans certaines vallées on constate la fin d’une économie qui dépendait complètement du ski. Et il y a certainement des enseignements à tirer de ces fermetures de stations. En 2021, un jeune chercheur, Pierre-Alexandre Métral[4], dans le cadre de sa thèse portant sur l’analyse des trajectoires territoriales des stations de ski abandonnées,  a mis en évidence trois logiques de reconversion distinctes qui peuvent être inspirantes pour des territoires de lacs ou de rivières : 1/ la reconversion « planifiée », 2/ la reconversion « sous contrainte » et 3/ la reconversion par « laisser faire ». Les trajectoires d’anticipation (cas 1) sont particulièrement intéressantes. Il prend l’exemple de la station de Métabief, une station du Jura qui prévoit de cesser son activité ski en 2030 ou 2035. La station concentre aujourd’hui ses investissements dans l’entretien des équipements, il n’y a plus d’investissements massifs, et les économies financières réalisées sont mises au service de la diversification de l’offre. Ne pas renoncer au tourisme, mais fonder le tourisme sur autre chose, c’est certainement la voie qu’il faudrait suivre. Une reconversion planifiée, anticipée, réfléchie et concertée, en se donnant un pas de temps d’une dizaine d’années pour réfléchir tous ensemble au devenir du territoire.

A contrario, la reconversion « sous contrainte » ou le « laisser-faire » ne sont pas des solutions souhaitables. L’abandon, la fermeture brutale, sans anticipation, sans projection, une station qui devient une friche touristique, une « station fantôme », sont autant de stigmates dans les territoires.

D’autres stations de ski se réinventent : c’est le cas de Céüze dans les Hautes-Alpes qui repense son devenir touristique autour des sports de nature, ou encore le Mas de la barque, en Lozère, une station fermée une vingtaine d’années auparavant qui s’est orientée vers l’écotourisme avec la construction d’un parc d’hébergements complètement inscrit dans l’architecture locale, en employant des matériaux locaux. Ou encore Valdrôme, dans la Drôme, qui s’est orientée vers une forme de tourisme assez originale : l’astro-tourisme. Ce sont des trajectoires plutôt réussies qui invitent à l’optimisme.

La Cour des comptes vient de publier un rapport sur les stations de sport d’hiver[5], qui propose d’établir des diagnostics de vulnérabilités au changement climatique. Il me semble intéressant de transposer cette approche pour réfléchir à de nouvelles stratégies touristiques dans des territoires de rivières et de lacs, en prenant en compte certes des aspects climatiques et d’évolution des disponibilités en eau, mais aussi la solidité financière de la collectivité qui porte ces activités, et d’autres critères comme les ressources disponibles du territoire (patrimoniales, architecturales, naturelles, etc.). Et sur la base de ce diagnostic de vulnérabilités multicritères, nous pourrions identifier les territoires prioritaires sur lesquels il faut intervenir d’urgence. A la lecture de ce rapport, il faut certainement aussi faire évoluer le cadre réglementaire pour que les autorisations de prélèvement pour les usages récréatifs tiennent mieux compte des perspectives climatiques. Certaines pistes sont à investir, comme la mise en place d’un fonds d’adaptation au changement climatique pour financer des actions de diversification et de déconstruction, de reconversion de certaines installations, pour éviter des verrues paysagères, qui rouillent, qui vont contaminer les eaux, et poser de nombreux problèmes.

Une méthodologie à plusieurs dimensions pour accompagner les collectivités dans la mobilisation des friches urbaines

Les enjeux de mutations foncières, de renouvellement urbain et l’impératif de réponse aux objectifs du ZAN rendent la question des friches urbaines toujours plus prégnante. En réponse à ces enjeux, l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central développe depuis quelques années une méthodologie spécifique d’accompagnement des collectivités en matière de repérage et de mobilisation de ces friches.

Dresser l’inventaire

Repérer les friches, notamment les friches économiques, et en identifier le stock primaire, nécessite tout d’abord le croisement de multiples sources de données : sources fiscales (LOCOMVAC, CFE, etc.), inventaires des pollutions (BASIAS, BASOL), données cadastrales, etc. Ce travail de recensement brut reste cependant incomplet et nécessite un apport d’expertise terrain. Les acteurs locaux – élus et techniciens des collectivités – par leur connaissance fine du territoire, se révèlent être les détenteurs de l’information la plus fiable et la plus actualisée pour affiner et compléter l’identification des friches. D’autres acteurs sont également essentiels, à l’instar des Etablissements Publics Fonciers (EPF), qui apportent non seulement leur connaissance du terrain, mais aussi une expertise métier opérationnelle utile à la qualification de chaque friche (pollution, coûts d’acquisition/ démolition, proto-aménagement, etc.).

Prioriser les sites

Une fois l’inventaire réalisé, l’Agence s’attache à aider les collectivités à prioriser les nombreux sites identifiés, qui présentent des atouts et contraintes très variés et des caractéristiques complexes. Avec les contraintes qui sont les leurs (financières, temporelles, environnementales, etc.), les collectivités ont en effet besoin de cibler leurs efforts sur des sites à enjeux. Une analyse multicritères, croisant des données exogènes (contexte urbain, patrimonial, environnemental) avec les priorités stratégiques des élus (inscrites notamment dans les SCoT, PLUi et PLH), est réalisée afin d‘aider au choix de ces sites à enjeux. Les outils de mutabilité et TransiFriches, développés par l’AUCM et l’Ademe, ont ainsi permis de déterminer des profils de friches en fonction de leurs capacités contributives aux transitions écologiques et énergétiques des territoires.

Projeter une reconversion

Sur ces sites pilotes, intéressants de par leur caractère exemplaire et reproductible, l’Agence travaille alors sur des démonstrateurs de réemploi afin de se projeter sur des déclinaisons pré-opérationnelles de reconversion de friches. Cela dans une vision à long terme du développement territorial, non seulement car les friches sont « vivantes » – tous les jours de nouveaux sites apparaissent ou disparaissent – mais également car les besoins du territoire évoluent eux aussi avec le temps.

Accompagner la pré-programmation : le cas des Thermes Henry

Dans la cité thermale de Châtel-Guyon, 6 500 habitants, l’AUCM accompagne la mutation des usages et la recomposition des attachements autour d’un héritage emblématique. Les Thermes Henry, reconstruits en quasi-totalité en 1982, ferment définitivement leurs portes en 2019. Leur activité est transférée dans le nouveau resort thermal « Aïga » en 2020. Ils constituent aujourd’hui une friche significative et emblématique à reconquérir (10 000 m2), située au cœur du parc thermal de la commune. La ville, propriétaire du site, et la Communauté d’agglomération Riom Limagne et Volcans, souhaitent y implanter un tiers-lieu à dominante économique. À travers l’organisation d’ateliers avec élus et techniciens, l’AUCM accompagne les deux collectivités dans une étude de pré-programmation. Les ateliers prennent appui sur la présentation d’une vingtaine d’exemples de tiers-lieux en France et en Europe. Les prochaines étapes consisteront à envisager le modèle économique du projet, identifier les acteurs à associer à la démarche, et organiser la visite d’un ou de plusieurs sites inspirants. C’est donc tout une ingénierie d’accompagnement qu’il s’agit de déployer. Ce travail ne peut se faire sans la création d’espaces de dialogue, entre élus et techniciens, institutionnels et professionnels, permettant de trouver des consensus et de construire une culture commune sur les enjeux renouvelés de la sobriété foncière.

Consommation d’espaces versus artificialisation des terres : au-delà de la sémantique, la nécessaire préservation des fonctions écologiques des sols

Qu’est-ce qu’un sol ? Comment comprendre, suivre et analyser les notions de consommation et d’artificialisation des espaces naturels et agricoles à l’échelle locale ? Comment imaginer collectivement un modèle d’aménagement qui ménage les sols ? En fixant l’objectif du « Zéro Artificialisation Nette » (ZAN) à l’horizon 2050, la loi Climat et Résilience nous incite à reconsidérer notre rapport au sol et à recomposer nos cultures de l’aménagement, pour produire de nouvelles trajectoires basées sur l’efficacité et la sobriété foncières.

Après avoir abordé la question de la réduction des émissions de gaz à effet de serre avec les Shifters, l’Alliance pour la transition écologique et solidaire de la métropole clermontoise a fait appel à l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central pour co-animer son deuxième atelier consacré à la thématique de l’artificialisation des sols. Partager les savoirs élémentaires / principaux sur les sols, dresser un état de la situation locale, esquisser les trajectoires potentielles vers des aménagements plus sobres : une étape nécessaire à l’appropriation de la problématique pour contribuer à la co-construction de la feuille de route du territoire en matière de transition à l’horizon 2025.

Préserver les sols : de quoi parle-t-on ?

Avant de se lancer dans la mesure de l’artificialisation imposée par le législateur, il s’agit de mieux comprendre la ressource que constitue le sol. Le sol se définit comme la couche superficielle de la croûte terrestre dont l’épaisseur varie de quelques centimètres à quelques dizaines de mètres. Véritable épiderme vivant de la planète, il est paradoxalement le plus méconnu des écosystèmes terrestres. Il s’agit pourtant d’une ressource indispensable assurant une foule de fonctions essentielles telles que le stockage de carbone, la filtration de l’eau ou encore l’accueil de multiples organismes vivants, animaux et végétaux. Le sol ne se renouvelle que très lentement, la formation d’un centimètre peut prendre jusqu’à 200 ans. Or la ressource s’avère fragile et se dégrade rapidement. Plus de 60 % des sols sont dégradés en Europe. Les principales menaces qui pèsent sur les sols européens [1] sont l’érosion et l’artificialisation, mais les sols sont également soumis à de nombreuses pollutions et contaminations comme le plastique ou les pesticides. De nombreuses législations et stratégies nationales se sont donc emparées des enjeux liés à la protection des sols. La loi Climat et Résilience du 22 août 2021 franchit un pas supplémentaire en reconnaissant les sols non plus seulement comme un support en deux dimensions mais comme un milieu en trois dimensions. Elle introduit et définit la notion d’artificialisation des sols dans le code de l’urbanisme, faisant ainsi référence aux fonctions écologiques des sols [2].

Définir et observer la consommation d’espaces et l’artificialisation des sols

Il importe de distinguer deux notions complémentaires : d’une part la consommation d’espaces naturels, agricoles et forestiers (ENAF) qui se focalise sur l’usage de l’espace en mesurant la création ou l’extension effective d’espaces urbanisés. Cette notion renvoie à celle d’étalement urbain ; d’autre part, l’artificialisation des terres, qui prend en compte l’impact sur les fonctions biologiques, hydriques, climatiques et agronomiques des sols. La trajectoire ZAN demande d’abord de diviser par deux la consommation d’ENAF sur la période 2021-2031 par rapport à la période 2011-2021, puis de réduire l’artificialisation par tranche de dix ans pour parvenir à zéro artificialisation nette en 2050, soit une balance équilibrée entre l’artificialisation d’un côté et les opérations de restauration des sols – renaturation ou désartificialisation – de l’autre.

La mesure de la consommation d’espaces et de l’artificialisation relève d’obligations réglementaires, les premiers indicateurs obligatoires de suivi devant être établis dès cet été par les territoires dotés de documents d’urbanisme [3]. Le socle minimal de suivi s’articule autour de quatre indicateurs [4] : la consommation des espaces naturels, agricoles et forestiers, le solde entre les surfaces artificialisées et les surfaces désartificialisées, telles que définies dans la nomenclature, les surfaces dont les sols ont été rendus imperméables, et enfin l’évaluation du respect des objectifs de réduction de la consommation d’ENAF et de lutte contre l’artificialisation des sols fixés dans les documents de planification et d’urbanisme.

Le décret du 27 novembre 2023 relatif à l’évaluation et au suivi de l’artificialisation des sols précise la nomenclature des surfaces qualifiées d’artificialisées : les sols imperméabilisés, en raison du bâti ou d’un revêtement, les sols stabilisés ou compactés, les sols constitués de matériaux composites, les surfaces végétalisées herbacées à usage résidentiel (jardins), de production secondaire ou tertiaire ou d’infrastructures et enfin les surfaces en chantier ou à l’abandon. En sont exclues les surfaces à usage agricole.

Quelles tendances localement ?

Sur la période 2011-2020, en moyenne 122 ha ont été aménagés tous les ans à l’échelle du Grand Clermont [5], dont 47 ha par an pour la métropole clermontoise. 80 % des terres nouvellement urbanisées étaient auparavant agricoles, 20 % des espaces naturels (des landes ou des bois). La construction de logements, portée par les maisons individuelles des quartiers pavillonnaires, reste la principale cause de consommation d’espaces sur la dernière décennie. 60 % des surfaces consommées à l’échelle du Grand Clermont sont à vocation de l’habitat, 55 % à l’échelle de la Métropole. Le développement économique constitue la deuxième cause majeure de l’urbanisation. Près de 30 % des surfaces consommées à l’échelle du Grand Clermont sont à vocation économique, presque 40 % à l’échelle de Clermont Auvergne Métropole.

Des leviers pour agir

Le chemin à parcourir pour aboutir au ZAN reste important. Pour autant, les leviers d’action permettant de limiter l’artificialisation sont connus : mobiliser les dents creuses, soit les emprises non bâties ou à faible emprise bâtie au sein de la tâche urbaine ; densifier pour améliorer l’efficacité foncière, par exemple par le biais de la surélévation (Produire un logement à l’échelle du Grand Clermont consomme en moyenne 340 m2 de foncier, 196 m2 à l’échelle de la Métropole) ; recycler le foncier en mobilisant les friches, par le biais de la démolition-reconstruction ou encore par le traitement de la vacance. (Entre 2012 et 2021, plus de 40 % des logements livrés à l’échelle du Grand Clermont ont été produits en renouvellement urbain, plus de la moitié à l’échelle de la Métropole) ; ou enfin intensifier les usages par davantage de mutualisation et de mixité des usages ou la réversibilité des bâtiments.

L’observation et le suivi des politiques publiques en matière de foncier s’avèrent indispensables pour répondre aux enjeux de la transition écologique. Ces objectifs invitent les collectivités à repenser leur culture d’aménagement pour qu’elle s’inscrive dans une logique de sobriété spatiale
L’Agence d’urbanisme Clermont Massif central poursuit ses travaux pour le déploiement d’un observatoire foncier qui permettra de se mettre en capacité de mieux anticiper, cibler et prioriser les actions à mener.

Ausculter la ville comme un médecin

L’exploration «Territoires en cure : comment la culture du soin peut infuser l’urbanisme?» a emmené les participants dans la ville thermale de Châtel-Guyon, pour une balade sonore et sensorielle, afin d’appréhender la manière dont notre environnement influe sur notre santé.

Dans un contexte de changement global de nos milieux de vie face aux enjeux climatiques (pluies intenses, épisodes caniculaires), mais également de développement des maladies chroniques et d’apparition des zoonoses (maladies infectieuses qui passent de l’animal à l’homme) à l’échelle mondiale, la situation nous oblige à repenser la manière dont notre environnement, nos espaces de vie influent sur notre santé. Mais comment faire ? Quels sont nos besoins dans l’espace urbain pour rester en bonne santé, qu’elle soit physique, mentale ou sociale ? C’est à Châtel-Guyon, ville thermale et lieu de santé par excellence, que nous avons lancé nos procédures de diagnostic, pour appréhender les différentes thérapeutiques favorisant un urbanisme favorable à la santé (UFS).

Le maire de Châtel-Guyon, Frédéric Bonnichon, et son équipe, dont Danielle Faure-Imbert, première adjointe, nous ont donné de premiers éléments. Comme pour tout questionnaire médical ont été abordés les habitudes de vie, les antécédents médicaux, urbains, les traitements mis en place, et l’histoire du coeur de ville, récemment repensé autour de la place Brosson, espace central de Châtel-Guyon. Le traitement appliqué l’a libéré de la voiture, créant un espace de rencontre, de festivités et de flânerie, avec une attention particulière au mobilier urbain : une fontaine sèche et des gradins, pour admirer le patrimoine thermal et profiter des animations. Mais, pour nous, aspirants médecins de la ville, cette anamnèse [1] n’est pas suffisante pour établir un diagnostic : une auscultation est nécessaire. C’est ainsi, qu’accompagnés de la troupe Ici-Même (lire ci-contre), nous avons marché, éprouvé nos sens – parfois les yeux fermés, parfois les oreilles grandes ouvertes – pour inspecter les chemins de forêt, écouter le bruit de la nature et de la ville, palper l’humeur des habitants et examiner le bourg de Châtel. Afin de dresser le bilan de cet examen physique, nous avons repris le tracé de nos cheminements, à la main et à la voix.

Au regard de nos incertitudes, une coexpertise semblait nécessaire. Aussi, avons-nous réalisé des examens complémentaires par petits groupes, chacun apportant son regard propre : géographe, urbaniste, cartographe, écologue, etc., ont ainsi pu amender le diagnostic. Afin d’obtenir des radiographies précises de la situation, nous nous sommes mis dans la peau de différents usagers.

Dans les antécédents de notre patient « ville », les facteurs de risques pour la santé ont été identifiés : omniprésence de la voiture, topographie marquée rendant difficile la mobilité, espaces publics très imperméables, peu d’espaces de rencontre et peu de cheminements actifs entre le centre-bourg, les équipements ou la forêt. Puis, ce fut au tour des facteurs de protection mis en place au travers des aménagements récents : meilleure lecture des paysages depuis l’espace public, création d’un espace de rencontre qui invite à la marche en lien avec le parc, mise en place de mobilier urbain propice au repos et à l’échange. Ces imageries, sous forme de Post-it® collés sur les photos aériennes de la ville, ont permis d’envisager des actions de prévention complémentaires, afin d’éviter le développement de nouveaux maux : augmenter la végétalisation des espaces pour amplifier le rafraîchissement de l’air en été, aménager des liaisons piétonnes entre le bourg, les espaces pavillonnaires, la forêt, dans une logique intergénérationnelle, et augmenter le nombre d’équipements liés à l’hygiène. Cette coanalyse fait écho aux 15 déterminants de la santé identifiés par les travaux de Barton et al. (2006) et de l’École des hautes études en santé publique (EHESP) dans le guide ISadOrA [2] et sur lesquels l’aménagement peut avoir un impact, qu’il soit positif ou négatif. Cette auscultation de la ville nous a permis de comprendre comment, en tant qu’acteur de l’aménagement, nous avons un rôle à jouer sur les déterminants de la santé, et comment envisager des modèles d’amplification permettant de rendre la ville plus favorable à la santé dans nos domaines d’expertises respectifs.

Au chevet des territoires ?

Le choix souvent fait, notamment dans une volonté de lutter contre les inégalités de santé, est de s’intéresser aux plus fragiles. C’est l’exemple qui nous a été présenté par Vincent Challet, chargé de mission à l’Union départementale des centres communaux et intercommunaux d’action sociale du Puy-de-Dôme (UDCCAS 63), qui a mené des réunions au sein de son département, en juin 2023. Ainsi, chaque territoire a pu exprimer ses spécificités au regard des enjeux de santé : désertification médicale, inégalité de santé, devenir des établissements d’hébergement pour personnes âgées (Ehpad), précarité en milieu rural, santé mentale, UFS, etc. Ces temps d’échanges ont permis de sensibiliser les acteurs à la notion de déterminants de la santé et d’aboutir à une restitution et à un livret mettant en valeur les actions exemplaires du territoire. Si on se penche sur la question de la planification urbaine, les élus de la communauté urbaine de Dunkerque (CUD), accompagnés par l’agence de Dunkerque (Agur), ont choisi la santé et le climat comme fil rouge du plan local d’urbanisme intercommunal, habitat et déplacements (PLUi-HD). Sa spécificité : vous ne trouverez pas d’OAP santé, car les élus ont souhaité que la santé soit transversale à l’ensemble du document. C’est depuis 2014 que la CUD s’intéresse à l’approche de l’UFS. Elle est venue infuser de nombreuses politiques publiques comme celle de la mobilité, par la mise en place du réseau de bus gratuit. S’il était destiné initialement à favoriser le pouvoir d’achat, il donne aujourd’hui à chacun la possibilité « de se rendre à l’endroit où on a envie, par ses propres moyens », comme le rappelle Jean-François Montagne, vice-président à la CUD en charge de la transition écologique et de la résilience. Mais c’est aussi le cas du plan vélo ou du plan marche, en cours de réalisation ; autant de mesures agissant sur l’autonomie des individus et leur santé physique. Au-delà des politiques d’aménagement, les politiques de santé se sont également nourries des enjeux urbains, avec un contrat local de santé (CLS) qui porte un axe santé-environnement. « On a pris la question de la santé sous toutes ses formes », indique Delphine Castelli, élue déléguée à la santé, et, aujourd’hui, sur le territoire dunkerquois, l’urbanisme apparaît comme un outil de prévention en la matière.

Du côté du projet urbain, le réseau Urba 4 [3], soutenu par l’agence régionale de santé (ARS) et la direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal), mène depuis quatre ans des expérimentations dans le cadre du plan régional santé-environnement (PRSE) n° 3. L’agence de Grenoble (Aurg) a ainsi mis en oeuvre deux démarches d’UFS pour des collectivités périurbaines, inscrites dans le cadre d’une opération de revitalisation de territoire : La Mure et Vizille. Ces travaux ont permis à l’équipe pluridisciplinaire mobilisée de partager, avec les élus et les services, le fait que l’urbanisme est un outil majeur de prévention en santé mentale et physique dans un contexte de changement climatique et de transition démographique. L’organisation de diagnostic en marchant avec des personnes âgées, des mères et des enfants de la commune a permis de faire émerger les besoins de ces publics vulnérables en matière de lien social, d’apaisement des espaces publics, de confortement des services, d’habitat adapté. Au-delà de l’identification de ces aspirations, ces démarches d’UFS ont permis, d’une part, de partager la nécessité de décloisonner les politiques publiques en matière d’urbanisme et de soins et, d’autre part, d’identifier, sur chacun des centres anciens, les leviers et les opportunités spatiales afin d’améliorer l’habitabilité de certains îlots. En conclusion de la journée, les participants ont relevé l’intérêt de développer une culture commune autour des déterminants de la santé, pour mettre en oeuvre des actions concrètes qui amplifient les ressources des territoires pour le soin et la prévention.  Il s’agit notamment de mobiliser les agences en développant les partenariats avec les ARS et en prenant appui sur la création d’un club santé au sein de la Fnau, comme l’ont souligné Françoise Schaetzel, présidente de l’agence de Strasbourg (Adeus) et viceprésidente de la Fnau en charge de la santé, et Franck Mérelle, directeur de l’agence de Dunkerque (Agur), qui ont tous deux participé à cette exploration.

Le programme de travail 2024-2025 est celui d’une agence transformée et transformatrice

Dans un contexte contraint de changement global qui nécessite de revoir sensiblement les pratiques et modes de fabrique urbaine, l’Agence a souhaité interroger ses adhérents et partenaires pour comprendre et identifier leurs besoins en accompagnement et mutualisation. S’appuyant sur ces réflexions, l’AUCM s’est ainsi transformée et renouvelée à l’issue de son projet stratégique défini en 2023. Son programme de travail illustre parfaitement les changements opérés en profondeur. Il suffit de considérer les nouvelles lignes d’études confiées à l’Agence en 2024 pour mesurer le chemin parcouru. On notera, entre autres, la place accordée aux accompagnements prospectifs, stratégiques et opérationnels des transitions, aux travaux de recherche-action qui s’inscrivent dans des programmes nationaux et l’engagement à l’échelle du Massif central pour commencer à construire une culture commune urbaine/rurale de l’adaptation à l’échelle biorégionale.

L’AUCM se positionne, également, comme un outil transformateur et accélérateur au service des transitions.

Dans le cadre de son programme 2024-2025, l’Agence est appelée à questionner les processus d’aménagement de l’espace, à tester et expérimenter des procédés alternatifs situés dans le cadre d’opérations de revitalisation, de rénovation ou encore de mutations urbaines, à bousculer et éclairer de nouveaux récits collectifs, à fluidifier les coalitions urbain-rural entre acteurs pour mieux répondre aux besoins à long terme des territoires.

Sept axes, participant d’une montée en compétences et en cultures communes de transformation des territoires, ont été retenus pour décliner le programme 2024-2025. Il s’agit ainsi de :

  • Accompagner l’élaboration de projets de territoires en transitions, pour co-construire des futurs adaptés aux différents territoires et différentes échelles (intercommunale, bassin de vie du SCoT du Grand Clermont, biorégion du Massif central) ;
  • Forger une culture territoriale commune d’adaptation au changement global, pour s’approprier individuellement les enjeux de transitions et répondre collectivement aux défis de transformation auxquels les territoires doivent faire face ;
  • Outiller les politiques de sobriété foncière, pour inventer, depuis l’approche de l’observation jusqu’aux démonstrateurs pré-opérationnels, de nouveaux modèles de développement urbain désirables et intensifs qui ménagent la qualité des sols, leur recyclage et les services écosystémiques qu’ils rendent. ;
  • Améliorer l’habitat et la vie urbaine de proximité, pour renforcer l’habitabilité et l’hospitalité de nos territoires de vie  ;
  • Prendre soin des publics et des espaces vulnérables, pour repenser nos politiques publiques au prisme du soin à apporter à tous les publics et tous les espaces du vivre ensemble ;
  • Soutenir les modèles de développement résilient, pour donner plus de robustesse et de capacités régénératrices à nos économies face à la réalité du nouveau climat ;
  • Favoriser l’accès à des mobilités à faible impact environnemental, pour transformer en profondeur nos pratiques de mobilités bas carbone de courte et longue distance.

Pour déployer ce programme, qui vise à apporter une approche à la fois inspirante et opérationnelle de l’urbanisme durable, l’Agence mobilise des compétences pluridisciplinaires dans ses cinq domaines d’expertise : accompagnement de projets de transitions urbaines et territoriales de l’îlot au grand territoire, observation des évolutions structurelles des territoires et évaluation des politiques publiques, ingénierie de la data et des systèmes d’information pour éclairer de façon synthétique des dynamiques territoriales de plus en plus complexes, partage des savoirs dans un objectif de capitalisation et de valorisation de ses travaux, et enfin recherche et prospective sur les grands enjeux qui engagent l’avenir des territoires.

Ce programme ouvre un champ des possibles pour les membres adhérents de l’AUCM qui souhaitent entrer dans les transitions. Il a, à ce titre, également vocation à être une source d’inspiration pour d’autres acteurs qui souhaiteraient adhérer à l’Agence et rejoindre ce programme de travail.