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La recré-action fait son chemin, en reconsidérant la place du vivant dans la fabrique urbaine

Réintroduire le vivant dans les cours d’écoles

La cour de l’école primaire de Châteaugay a constitué le premier arrêt de cette balade. A cette occasion, Thomas Weibel, conseiller délégué à la ville de Clermont-Ferrand en charge de la végétalisation des cours d’école et Elodie Sauzède, chargée de mission Nature en ville à la ville de Clermont-Ferrand ont présenté à deux voix le projet “Respire la récré” qui consiste à redonner une place à la nature dans les cours d’école clermontoises. 

Issu d’une promesse électorale forte, ce projet hérite du constat selon lequel les cours d’école sont inadaptées aux besoins des enfants, tant en termes de développement social, humain et cognitif qu’en termes de motricité. Réintroduire le vivant dans ces espaces a des effets très positifs pour le développement des compétences motrices des enfants, la pratique de l’activité physique mais aussi pour le confort de tous, en rafraîchissant les espaces extérieurs. Deux dimensions de projets et d’enveloppes budgétaires qui y sont consacrées ont été prévues. Dans le cas des projets les plus modestes, la co-construction avec l’ensemble des personnes fréquentant les établissements concernés, principe opérationnel général, se double de leur participation active. Enseignants, animateurs périscolaires, parents d’élèves et élèves sont invités à contribuer aux travaux, aux plantations et aux transformations des espaces. La transformation progressive des cours d’école donne des résultats très positifs et le projet gagne, suite à des premières expériences, en fluidité et en capacité d’essaimage. 

Mieux comprendre les arbres pour en faire nos alliés face au changement climatique

Dans un second temps, Thierry Ameglio, directeur de recherche à l’UMR PIAF, a présenté le travail de son laboratoire de recherche sur la “Physique et Physiologie Intégrative de l’Arbre en environnement Fluctuant” (PIAF) au groupe rassemblé dans le parc Jay. Spécialisé depuis plusieurs années sur la question de la végétation en ville, les travaux de ce laboratoire s’intéressent aux effets sur tous types d’arbre des conditions environnementales particulièrement contraintes que les environnements urbains proposent aux sujets : sol limité, chaleur émanant des bâtiments… Le PIAF participe ainsi actuellement à plusieurs expérimentations destinées à éclairer les choix d’avenir pour les plantations nouvelles au regard du contexte climatique et de la résistance connue des espèces végétales. Thierry Ameglio a partagé avec le groupe l’exemple de l’observation en cours sur les arbres du quartier Saint-Jacques à Clermont, exposés à de nouvelles conditions de vie suite à la destruction de la “Muraille”. Une instrumentation permet de suivre, par des capteurs positionnés sur les sujets observés, le bien-être et le niveau de stress hydrique auquel ils sont confrontés. Thierry Ameglio a ainsi fait remarquer qu’une suite de jours chauds sans précipitations avait permis d’observer une réduction du diamètre des branches de ces arbres. 

Se mettre à la place des arbres, une manière de sortir d’une approche utilitariste ?

En guise de transition vers le moment de la séance consacrée à la balade sensible, Stéphane Cordobes, directeur de l’Agence d’Urbanisme Clermont Massif central a noté le maintien d’une vision très utilitariste des végétaux dans les présentations proposées : les arbres sont considérés pour leur intérêt pour le confort des humains et utilisés pour les apports en matière de qualité de vie induits. La transformation culturelle importante que le contexte d’urgence écologique, climatique et sociale impose impliquerait cependant davantage de lier de nouvelles relations avec la végétation et les animaux en redéfinissant la nature de nos cohabitations, de nos liens et du partage des ressources nécessaires aux besoins du vivant, toutes espèces confondues. 

Mentionner, comme l’a fait Thierry Ameglio, l’existence d’un “cri de l’arbre” lorsque celui-ci est soumis à des événements stressants peut-il contribuer à nous relier davantage à ces vivants non humains ? C’est ce que la balade sensible s’est attachée à produire, en invitant les participants à se mettre “dans la peau d’un arbre” et à imaginer ce que les arbres nous diraient s’ils partageaient le même langage que nous. Cette expérimentation a été perturbée par une collision entre un véhicule et un chien à proximité du groupe. Cependant, cette expérience commune a mis l’accent sur plusieurs notions telles que la fragilité du vivant et l’insécurité et la conflictualité des espaces urbains. L’acceptabilité sociale, qui préoccupe les acteurs du territoire, a également constitué un fil rouge de cette séance. Entre des riverains qui s’opposent parfois à laisser davantage d’espace aux végétaux, la pression foncière, des demandes toujours croissantes d’espaces à urbaniser et les limites des outils réglementaires et de leur application, les élus ont exprimé un certain découragement quant à leur capacité à protéger les végétaux et à contribuer à la transformation des imaginaires et au développement de nouvelles formes de relations et d’interactions avec la végétation et les animaux. 

En conclusion, les participants ont exprimé une volonté de transformer les manières de travailler et d’être au monde, notamment en partant du PLU de la Métropole, non comme un document figé mais comme un lieu de réflexion et de mise en oeuvre susceptible de recevoir des ajustements et nécessitant, de ce fait, un travail collaboratif en continu à maintenir sur la durée de son exécution.

Un marché locatif privé de l’agglomération clermontoise encore accessible mais amené à se tendre dans les années à venir ?

Un marché locatif privé local abordable et dynamique en comparaison des OLL du réseau

Avec un niveau de loyers hors charges observé de 9,3 €/m² tous types de logements confondus en 2022, l’agglomération clermontoise fait partie des territoires où les niveaux de loyers sont les moins élevés : vingtième niveau de loyer le plus bas sur les 54 territoires observés par le réseau [4]. L’agglomération clermontoise est ainsi parmi les territoires les plus abordables comparativement aux autres territoires couverts par un OLL. Pour autant, son marché locatif privé connaît un dynamisme à la relocation : il est constaté un écart moyen de +0,7 €/m² entre les logements loués dans l’année et l’ensemble des logements loués du parc privé, proche de la moyenne nationale. Dans les marchés les moins dynamiques, cet écart est inférieur à 0,5 €/m² et supérieur à 0,8 €/m² pour les marchés les plus dynamiques. Ces résultats confirment les tendances observées lors des précédentes enquêtes.

Néanmoins, ces loyers sont aussi à apprécier au regard des capacités des ménages à les payer. De ce point de vue, le marché locatif privé clermontois est accessible, au regard des revenus des ménages du territoire et des niveaux de loyers pratiqués, et proche du marché locatif privé nancéien [5] : les revenus annuels médians des locataires [6], de l’ordre de 19 900€, permettent d’accéder sans trop de difficulté à des logements loués autour de 9,8€/m². Du fait de revenus annuels médians disponibles moins élevés (16 900€) pour des niveaux de loyers équivalents, le marché locatif nîmois est en comparaison plus tendu. Parmi les autres marchés comparables au marché clermontois, le marché locatif privé tourangeau est lui aussi équilibré mais à des niveaux de loyers et de revenus disponibles plus élevés (10,4 €/m² et 20 700€), quand le marché stéphanois se caractérise par des niveaux de loyers et des revenus disponibles beaucoup plus bas (7,4 €/m² et 17 400€).

Les disparités de loyers observées sur le territoire de l’agglomération clermontoise

Les niveaux de loyers [7] observés au sein de l’agglomération clermontoise sont très différenciés au regard des caractéristiques des logements, dont certaines sont à même de faire croître le loyer. Ainsi, la localisation, la taille, la période de construction, le type du logement sont autant de critères qui font qu’un bien est plus ou moins recherché, et son montant de loyer plus ou moins élevé.

Caractéristiques du logement impactant à la hausse le montant du loyer au sein du Grand Clermont

Caractéristiques du logement Impact sur le montant du loyer
Localisation +2 €/m² pour un logement situé à Clermont-Ferrand comparativement à un bien situé en dehors de la métropole
Taille du logement +2,7 €/m² pour un T1 comparativement à un T2
Type d’habitat +1,4 €/m² pour un appartement par rapport à une maison
Epoque de construction +1,8 €/m² pour un logement construit après 2005, par rapport à un logement de la période 1946-1970

Les logements récents ont par exemple une consommation énergétique moindre, qui se traduit souvent par des montants de loyer plus élevés pour ces biens. De la même façon, les loyers des petits logements sont relativement plus élevés car ils correspondent à la demande majoritaire des jeunes ménages actifs en emploi (55 %) ou des étudiants (19 %), vivants seuls (62 %), à proximité des zones d’études ou d’emplois : cette adéquation avec les besoins des locataires joue sur l’attractivité des T1 et T2 et donc sur le montant de leur loyer.

Si les niveaux de loyers en €/m² sont les plus élevés au centre de Clermont-Ferrand, c’est en dehors de la métropole que le coût du logement est le plus élevé pour les ménages locataires du parc privé. En effet, le parc locatif dans cette zone est composé essentiellement de grands logements (46 % de T4 ou +) et de maisons (50 %). La taille des logements étant plus importante (55 m² en moyenne au centre contre 78 m² hors métropole), le loyer médian en euros y est finalement plus élevé. Ainsi, un locataire en dehors de la métropole paie un loyer médian de 540 € contre 486 € pour un locataire dans Clermont-Ferrand.

Un parc locatif privé plus difficile d’accès dans la métropole clermontoise et la ville-centre

Dans la plupart des EPCI du Grand Clermont, le parc locatif privé est facilement accessible [8] aux ménages du territoire : 70 % des ménages ont accès à plus de 90 % du parc locatif privé. Pour autant, cette accessibilité est plus restreinte à Clermont-Ferrand où seulement la moitié des ménages ont accès à 90 % ou plus du parc locatif privé. Dans la ville-centre, les ménages les plus modestes n’ont d’ailleurs accès qu’à 10 à 25 % du parc locatif privé.

Accéder à un logement locatif est une chose, pouvoir supporter les augmentations de loyer en est une autre. De 2016 à 2020 [9], le revenu médian des locataires du parc privé de Clermont Auvergne Métropole a augmenté de 4,8 %, là où les niveaux de loyers avaient augmenté de 3,9 %. Sur cette période, l’augmentation des revenus des locataires du parc privé leur permet donc de supporter le coût de leur loyer et leur augmentation. Pour autant, à Clermont-Ferrand, le revenu médian des locataires du parc privé a connu une augmentation de 4,2 % sur cette période tandis que les niveaux de loyers avaient augmenté de 4,4 %. Dans la ville-centre, le marché locatif privé est ainsi plus tendu, les loyers ayant augmenté plus rapidement que les revenus des locataires du parc privé.

Entre 2016 et 2022, les niveaux de loyers sont passés de 8,6 €/m² à 9,6 €/m², soit une hausse de 0,7 €/m² à l’échelle de l’agglomération clermontoise, dont + 0,3 €/m² entre 2020 et 2022, signe d’une accélération de cette tendance à la hausse. Cette augmentation a été plus importante à Clermont-Ferrand, où les loyers ont augmenté de 0,9 €/m² sur la période 2016-2022. Le contexte estudiantin de la ville corrélée à, la forte présence de petits logements dans le parc locatif privé (60 % de T1 et de T2), et l’importante mobilité des locataires (36 % des locataires clermontois ont emménagé il y a moins d’un an) sont en effet plus à même de faire augmenter rapidement les niveaux de loyers.

Un marché locatif privé qui pourrait se tendre ?

Les niveaux de loyer du marché locatif privé de l’agglomération clermontoise pourrait continuer à augmenter, avec pour conséquences des difficultés plus importantes pour se loger, notamment à Clermont-Ferrand et pour les plus modestes. Pour autant, ce risque devrait être limité pour les locataires en place, au moins jusqu’à la fin du 1er trimestre 2024, le gouvernement ayant décidé de plafonner l’IRL [10] à 3,5 % jusqu’à cette date en raison de l’inflation.

L’interdiction progressive de mise en location des “passoires thermiques” [11] pourrait également entraîner une contraction du parc locatif privé, avec pour conséquence des difficultés prégnantes d’accès au logement locatif privé pour les ménages modestes souvent occupants de ces logements. Les logements construits avant les premières réformes thermiques, insuffisamment isolés au regard des exigences actuelles représentent un peu plus de deux logements sur cinq dans le parc locatif privé de l’agglomération clermontoise. Localement, il est estimé que 19 % des logements du parc locatif privé du Grand Clermont, toutes époques de construction confondues, sont des « passoires thermiques » (DPE F et G) [12]. Le volume de logements mis en location pourrait ainsi se réduire dès 2025 si les propriétaires n’engagent pas de travaux de rénovation énergétique.

Enfin, le développement du parc des locations meublées pourrait également contribuer à tendre le marché locatif privé clermontois. Ces dernières années, les locations meublées connaissent un essor important sur le territoire, marqueur du développement du marché de la location étudiante sur la métropole. Leur volume a fortement augmenté entre 2013 et 2019, passant de 6 315 logements à 8 220 logements à l’échelle du Grand Clermont. La majorité de ces locations meublées se situent à proximité des lieux d’études, 80 % des meublés du parc locatif privé du Grand Clermont se situant à Clermont-Ferrand. Une location meublée se louant plus chère qu’une location vide (+2, 7 €/m² pour un T1 meublé par rapport à T1 loué nu), les propriétaires bailleurs sont attirés par ce mode de location, et pourraient l’être de plus en plus puisque les locations meublées ne sont pas concernées par l’interdiction de location des passoires thermiques.

L’augmentation des loyers observée, bien qu’encore supportable par les ménages locataires du parc privé, la possible contraction de l’offre locative privée liée à l’interdiction de mise en location des passoires thermiques et la part de plus en plus conséquente de logements meublés aux loyers plus élevés sont autant de facteurs qui pourraient amener le marché locatif privé de l’agglomération clermontoise à se tendre. Les difficultés d’accès au parc locatif privé pourraient notamment s’accentuer à Clermont-Ferrand où les étudiants et les jeunes ménages, dont les revenus sont souvent modestes, représentent une proportion importante des locataires.

La « Tournée des popotes » : une contribution à l’évolution d’un système (d’aide) alimentaire à bout de souffle

La lutte contre la précarité alimentaire : un secteur exsangue où le Puy-de-Dôme ne fait pas figure d’exception

L’année 2020 et les désordres occasionnés par les confinements ont mis certaines difficultés sociales sur le devant de la scène, au premier rang desquelles l’accès à l’alimentation des personnes en situation de précarité. A l’échelle nationale, les associations d’aide alimentaire n’ont eu de cesse depuis, de tirer la sonnette d’alarme [1] en raison des difficultés qu’elles rencontrent : diminution des denrées disponibles, augmentation du nombre de demandeurs, injustice perçue relative à la dégradation des dons de la grande et moyenne distribution, ….

Les effets de la crise (inflation, hausse des coûts de l’énergie) impactent directement les familles les plus précaires. La situation est grave : les associations insistent sur l’arrivée de nouveaux demandeurs qui, jusqu’ici, parvenaient à s’en sortir et à se stabiliser de manière autonome malgré des situations pécuniaires limites. Aujourd’hui, cet équilibre ne se fait plus, et les nouveaux demandeurs affluent alors même que les associations peinent à recevoir la quantité de denrées dont elles disposaient à l’époque où le champ de la lutte contre le gaspillage alimentaire n’était pas concurrentiel. L’ouverture de ce champ à d’autres acteurs (plateforme de lutte anti-gaspillage du type « too good to go », rayons -30% dans les supermarchés [2], …) a directement impacté les associations distributrices d’aide alimentaire qui recevaient par les ramasses hebdomadaires ou quotidiennes, les invendus des supermarchés locaux. Les quantités de dons lors des collectes annuelles diminuent également.

Ainsi le représentant de la Banque alimentaire d’Auvergne indique, lors d’une « popote » dédiée aux questions d’approvisionnement, qu’en novembre 2023, « il nous manque 30 tonnes de denrées pour finir l’année [3]». Le Secours populaire d’Issoire confirme avoir, au mois de septembre 2023, distribué autant de denrées et de colis que sur l’année 2022 entière. Et l’ensemble des associations locales s’accorde sur cet état de faits.

Une transition non maîtrisée vers un nouveau système

Si le problème est simple à comprendre, les solutions pour y répondre sont complexes à trouver. La première réponse apportée ou recherchée est souvent financière : davantage d’argent disponible pour les associations leur permet effectivement de compenser la diminution des denrées reçues ou l’absence de certaines denrées, notamment en produits frais.

Face au manque de denrées collectées, le recours à l’achat à partir de leurs fonds propres ou grâce à des subventions augmente. D’un système de redistribution d’excédents de production ou de denrées en voie de péremption afin de lutter contre le gaspillage alimentaire tout en contribuant à nourrir les familles les plus précaires, les acteurs de l’aide alimentaire deviennent progressivement, par leur mission de solidarité, un des acheteurs principaux des Grandes et Moyennes Surfaces (GMS) locales. Elles se tournent alors vers les institutions locales pour combler le déficit financier conséquent. 

Certaines associations mentionnent des dépenses de plusieurs dizaines de milliers d’euros hebdomadaires auprès des supermarchés locaux. Ce phénomène fait, au-delà de leur mission de redistribution d’un existant, des associations d’aide alimentaire un acteur à part entière du système alimentaire et des choix territoriaux qui peuvent être faits. Les acteurs sont conscients de cette évolution et notent, avec tristesse et regret, la disparition d’une certaine forme de solidarité : « Il nous faudrait revoir notre conception du don ». Cependant, ils n’interrogent pas encore leur positionnement en tant que premier consommateur auprès de la grande distribution. Leur force de plaidoyer est essentiellement orientée aujourd’hui pour maintenir le système de redistribution et du don tel qu’il a été historiquement conçu.

Or, si l’aide alimentaire a été créée dans un contexte d’augmentation de la précarité des ménages et de surproduction alimentaire à l’échelle européenne, la réalité est aujourd’hui autre [4]. La « Tournée des popotes » vient interroger ce phénomène en inscrivant la réflexion dans le contexte actuel de globalisation, qui conduit chaque individu à dépendre de territoires de plus en plus grands, y compris pour le besoin quotidien qu’est l’alimentation. Les “popotes” vont jusqu’à questionner, au-delà de l’augmentation de la précarité des ménages, les enjeux de résilience collective et de sécurité alimentaire à plus long terme. Il y a en effet un sujet de temporalité à travailler, entre l’urgence de donner un plat chaud aux personnes démunies qui ont faim aujourd’hui, et celle d’anticiper les effets des actions conduites au quotidien sur le système alimentaire dont dépendront les générations futures.

L’achat de denrées n’est heureusement pas la seule solution aujourd’hui retenue. D’autres initiatives plus créatives ont été repérées à l’occasion de la « Tournée des popotes » : les associations d’aide alimentaire développent en effet des trésors d’ingéniosité pour faciliter l’accès aux excédents des jardins de particuliers en milieu rural, pour cultiver elles-mêmes leurs propres jardins, pour rencontrer et développer des partenariats avec les agriculteurs locaux… Mais ces initiatives, encore embryonnaires, se heurtent à de nombreux obstacles, parmi lesquels : la disponibilité du foncier, l’identification de producteurs locaux pouvant contribuer, la capacité à maintenir des prix justes pour les consommateurs en situation précaire, les associations et les producteurs. Ces nouvelles actions mais aussi l’irrégularité des dons ou des produits proposés par les partenaires obligent par ailleurs les associations à disposer de toujours plus de compétences logistiques et de capacité de stockage, voire de traitement et de transformation.

Comme dans le même temps, les associations ont toujours à accueillir les familles, organiser les ramasses à l’aube, redistribuer des produits de plus en plus aléatoires et gérer des conflits entre les familles que cela peut créer, la question du maintien du modèle du bénévolat est posée, d’autant plus s’il faut produire des rapports d’activité quasi-professionnels pour pouvoir prétendre aux subventions.

Favoriser les rencontres des forces-vives locales pour s’outiller face aux enjeux communs

« Portée à plusieurs, la charge est moins lourde », ce dicton populaire résume parfaitement les objectifs et l’intérêt de la « Tournée des popotes », prise comme action d’interconnaissance et d’échange de bonnes pratiques. Etre ensemble est un premier pas pour faciliter la conception de projets innovants, la mutualisation des actions, la réduction des coûts pour chacun ainsi qu’in fine, la pertinence et l’efficacité des actions publiques et la cohérence de leur mise en œuvre par les associations.

L’Agence d’urbanisme a construit la « Tournée des popotes » comme un lieu de réflexion ouvert pour aborder les principaux enjeux [5] auxquels sont confrontés les acteurs de l’aide alimentaire au regard des objectifs de justice alimentaire et d’adaptation au changement climatique :

  • l’offre de services à destination des publics précaires et sa couverture sur le territoire,
  • la qualité des denrées et de l’alimentation des publics précaires et l’accès à une alimentation suffisante et de qualité,
  • la capacité des acteurs à accompagner les publics précaires vers une autonomie – entre autres – alimentaire.

A partir de ces trois enjeux, un programme de “popote”a été proposé et monté en partenariat avec des acteurs locaux. Le principe de fabrication de ces rencontres est double : solliciter les acteurs locaux pour qu’ils partagent les actions qu’ils mettent en œuvre et répondre aux sollicitations de certains en organisant des popotes dédiées aux problématiques qui les préoccupent.

La « Tournée des popotes » a donc été menée comme une action engageante, de proximité et de lien avec une diversité d’acteurs, et d’activation de l’envie d’agir et de partager. Pour ce faire, un grand nombre d’entretiens a été réalisé en préambule pour recenser les actions mises en œuvre et les volontés de se questionner localement sur l’un ou l’autre des sujets.

Au total, 5 séances ont pu être montées sur des thématiques en rapport avec le plan d’action. Elles se présentent comme une interrogation des déclinaisons opérationnelles de ce plan ou comme un élargissement de la question, notamment sur le sujet d’un contexte environnemental insuffisamment pris en compte par les acteurs de l’aide alimentaire.

Destinée à l’ensemble des acteurs du Puy-de-Dôme, cette action de mise en réseau des acteurs d’un secteur s’est vite confrontée à la question de la géographie et des territoires. L’option opérationnelle retenue a été de faire avec les acteurs locaux prêts et disposés à recevoir la « Tournée » sur leur territoire ou dans leurs locaux et d’inviter sur le site candidat l’ensemble des acteurs départementaux repérés. La « Tournée » a ainsi inscrit ses rencontres à Issoire, Saint-Eloy-les-Mines, Cournon d’Auvergne, Clermont-Ferrand et Gerzat.

Vers où mènent la rencontre et le dialogue

La « Tournée des popotes » s’intéresse à plusieurs niveaux de rencontre et de dialogue :

  • Entre acteurs d’un même territoire, pour fluidifier et favoriser les actions locales, le partage des enjeux et des problèmes et la mutualisation des solutions à apporter.
  • Entre acteurs de différents lieux, mais possédant des rôles et des fonctions similaires. La mise en lien s’effectue ainsi principalement au niveau des acteurs de l’aide alimentaire, mais peut s’élargir, quand des contacts sont trouvés, au monde agricole, aux acteurs des communes et intercommunalités, …
  • Entre acteurs de terrain et acteurs de la gouvernance. Sur cette dernière, le lancement de groupes de travail interinstitutionnels et quelques rencontres entre acteurs départementaux et acteurs intercommunaux constituent une ébauche de système coordonné de l’alimentation au sein duquel s’intègre la question des publics précaires et de la justice alimentaire.  

Ainsi, l’ambition de la mise en réseau portée par la « Tournée des popotes » vise autant l’élargissement et la diversification des relations des acteurs de terrains que la mise en dialogue du terrain et de l’opérationnel avec la décision politique et le financement.

En 2024, un rapport de recherche-action fera le bilan de ce travail mis en place pour faire se rencontrer et dialoguer les acteurs autour de la notion de justice alimentaire et de la résilience des territoires. Une journée de clôture, à la fois bilan de cette recherche-action et ouverture sur de nouvelles perspectives pourra alors être organisée. Dans l’intervalle, la plateforme en ligne de diffusion [6] des comptes-rendus des « popotes » et d’échanges partenariaux, mise à disposition par l’Agence, est ouverte et peut être saisie et utilisée par tous les acteurs intéressés pour diffuser les évènements qu’ils organisent, commenter les contenus produits ou partager leurs propres travaux.

“Je considère la culture comme un endroit de porosité immense avec le monde…” – Entretien avec Céline Bréant

Notre société connaît depuis quelques années une accélération de son bouleversement, visible à travers différentes crises (covid, guerre en Ukraine…). Constatez-vous une prise de conscience du changement global par les acteurs culturels ?

Cela dépend de quels acteurs culturels on parle mais cette prise de conscience s’est exercée à deux niveaux. Elle a consisté, à partir du covid et tant pour les artistes que pour les structures culturelles, en un grand moment de discussion et de remise à plat de nos modèles. Elle a été aussi concomitante du constat que les artistes et les structures culturelles se préoccupaient déjà d’un certain nombre de choses : la nécessité d’une plus grande proximité avec les publics, le besoin de créer des formats qui ne soient pas uniquement des formats pour le plateau. Si l’on considérait déjà l’artiste comme une formidable possibilité de lien entre les gens, c’est devenu tout à coup un élément fondamental qu’il nous fallait défendre quand elle apparaissait auparavant comme secondaire.

Ces dernières années, on observe aussi une tendance à la considération de l’œuvre d’un artiste dans sa dimension globale et pas uniquement au regard de la production finale. La partie noble du métier, la chose à privilégier jusqu’alors, était la création de spectacle sur un plateau, et si possible, un grand plateau. Or, certains sont faits pour créer des plateaux, d’autres non. Et ce n’est pas grave : on a besoin de toutes ces choses pour mener une politique publique de la culture efficiente prenant en compte les travaux des artistes et leurs apports dans leur globalité. Je crois que ce moment a contribué à un changement de considérations. Ceci passe notamment par un questionnement dans l’attribution de subventions : ne doivent-elles concerner que les représentations sur un plateau, dans un théâtre ? Ou peut-on considérer que le fait d’avoir mené un certain nombre d’ateliers, de travailler auprès des habitants, d’avoir créé auprès d’amateurs ou dans des territoires éloignés… a autant de valeur que de faire une pièce plateau ? Si ce n’est renverser, c’est en tout cas changer l’échelle de valeur de ce qu’on produit dans le secteur artistique et culturel. Cette prise de conscience est visible notamment à travers les programmations de nos maisons qui comportent de plus en plus de propositions n’ayant pas forcément lieu dans nos salles de spectacle mais s’organisant autour d’un travail décentralisé, ou hors scène, ou encore un travail mené avec des habitant.e.s, des amateur.trice.s. Des processus qui étaient déjà à l’œuvre mais qui se sont nettement accentués, en cela que tout à coup, ils avaient une valeur comparable à un travail de création plus classique.

Comment cette confrontation au changement global se traduit-elle à la Comédie et dans le rôle qu’elle se donne ?

Au sein de ma structure précédente, je menais déjà des actions. Cependant, au cours des dernières années, nous avons pris conscience du fait que le changement climatique est, si ce n’est la problématique majeure de toutes nos problématiques, un enjeu primordial dont il faut nous préoccuper. Il me semble que dans le secteur culturel, cette prise de conscience demeure, malgré les belles promesses de la période covid qui ont parfois du mal à perdurer. Ceci passe par exemple par le fait de ne plus privilégier les très grands formats venant de loin mais plutôt penser en termes de tournées raisonnées dans notre région, ou encore d’être moins à cheval sur la notion d’exclusivité, et cetera.

Concernant la guerre en Ukraine, c’est un peu différent. La communauté artistique, d’une part, est par nature sensible au sort réservé aux artistes, en particulier dans les pays en guerre. D’autre part, elle est sensible à l’état du monde. Dans le théâtre public et dans les scènes nationales en particulier, nous donnons la voix, à travers les écritures contemporaines du spectacle, à des artistes qui prennent le pouls du monde et viennent livrer un point de vue sur les questions qui traversent nos sociétés. Aussi, les questions des guerres, du climat, des identités, du genre, du féminisme, du changement des valeurs, du changement des systèmes de domination, et cetera, sont portées par les artistes sur nos plateaux. Ceci est intrinsèque au travail des artistes, et donc à ce que nous donnons à voir dans nos programmations.

Cette considération de la place de l’artiste dans la société et auprès des publics, vous la développez dans votre projet POP, « Projet Ouvert aux Populations ». Ces crises ont-elles eu un impact sur votre manière de penser ce projet ?

Quand on a un théâtre tout neuf qui fait irruption dans une ville, comment fait-on pour en faire un lieu ouvert au plus grand nombre ? Le rôle du théâtre public est de s’interroger sur la manière dont notre action contribue à lutter contre les déterminismes, les assignations, et à faire en sorte que chacun trouve sa place dans la société. Nous faisons œuvre d’une certaine mission de service public de la culture pour toutes et tous. C’est le fondement de notre travail. Néanmoins, on constate tous que nos publics restent massivement très choisis. La question du POP, Projet Ouvert aux Populations, vient aussi frotter la question du « populaire » au bon sens du terme. C’est-à-dire de s’interroger sur l’opposition « culture savante » versus « culture populaire », et surtout de se demander si cette opposition a vraiment du sens aujourd’hui. On s’interroge sur les points de friction entre ces choses-là, on essaye de les tricoter ensemble sans présager de la supériorité d’une forme de culture sur une autre. Les choses peuvent coexister. Cette coexistence est même extrêmement riche, elle nous permet justement d’être ouvert à un très grand nombre.

Notre spectacle d’ouverture de l’année dernière est un bon exemple. C’était le projet Stadium de Mohamed El Khatib, un spectacle sur le foot et les supporters. La capacité de ce genre de proposition est de retourner la question en se demandant si un public de supporters et un public de théâtre sont si différents. Ce spectacle rapproche et fait dialoguer les deux mondes. À cette occasion, très clairement, nous avons vu des gens que nous n’avions jamais vus au théâtre, qui eux-mêmes étaient supporters de foot. Les plus réticents étaient finalement les publics de théâtre, en tout cas un certain public de théâtre que l’on pourrait qualifier d’un peu classique. Mais après avoir assisté à la représentation, ils ont mieux compris les enjeux et sont revenus. En France, on aime mettre les choses dans des cases mais nous avons fait dialoguer ces cultures entre elles. Or il me semble plus fructueux de justement faire dialoguer des mondes et des cultures a priori très éloignés.

Comment ce projet POP s’imprègne-t-il des enjeux sociétaux, comme les questions d’écologie ou de rapport au vivant, dans une société en constante mutation ?

En donnant la voix à des artistes qui viennent prendre le pouls du monde, la question écologique est fatalement présente sur nos plateaux. À cet égard, certains artistes travaillent directement dans la nature mais ils sont de plus en plus nombreux à interroger notre rapport à la nature et au vivant. Traverser la nature, faire une randonnée chorégraphique en extérieur avec un artiste et des publics vient évidemment dire quelque chose de notre relation au vivant. Mais montrer un spectacle sur la question des violences faites aux femmes, vient aussi requestionner notre rapport au vivant. C’est sous-jacent à nos métiers. Nous ne sommes bien sûr pas parfaits partout, de grandes marges d’amélioration existent encore. Mais j’ai l’impression que c’est une lame de fond qui est en route et que nous accompagnons dans nos actions quotidiennes. Cette lame de fond est transversale à tous les courants et toutes les disciplines artistiques.

Pendant et après la crise du covid, les acteurs culturels ont été invités à repenser leurs métiers, à se réinventer. Ces crises ont peut-être accentué le fait de réinterroger nos projets. Mais il faut avoir conscience du fait que notre travail et celui des artistes est bien de se réinventer en permanence, de s’adapter et se réadapter aux situations que l’on traverse. C’est inhérent au métier. C’est le cas avec le projet POP, c’est le cas avec tous les projets. L’esprit général demeure car le POP est suffisamment ouvert pour s’adapter. Mon approche de la culture consiste à considérer la culture comme un endroit de porosité immense avec le monde. Et quand on est immensément poreux au monde, l’adaptation à celui-ci est constante. Nous sommes, comme le monde, en perpétuel mouvement.

A travers cette voix donnée aux artistes, ce portage des enjeux sociétaux auprès des publics, votre vision du dépassement des hiérarchies culturelles… La culture peut-elle être un appui pour transformer les représentations qu’on a du monde et le rapport qu’on entretient avec ?

Produire sans cesse de nouveaux imaginaires, de nouvelles représentations est au cœur de nos actions. L’accélération du travail de façon décentralisée sur nos territoires devient plus valorisable et valorisé. Travailler avec le monde associatif, le monde de l’éducation culturelle, de l’éducation populaire – qui a été quand même un endroit de très grand bannissement à un moment, c’était moche de faire de l’éducation populaire -, c’est le sens du projet POP et l’essence même de nos métiers. Rien n’est antinomique, tout est complémentaire, et c’est bien l’essentiel.

À la Comédie, nous aimerions aller encore plus vers les territoires et travailler plus encore en décentralisé pour apporter un plus grand nombre de propositions sur le terrain. Cependant, nous sommes vite limités par les moyens humains et financiers. D’autant plus que l’on vient d’entrer dans un nouveau théâtre et que nous sommes attendus dans ce nouveau théâtre. Il nous faut donc trouver un équilibre entre ce que nous proposons à l’intérieur du théâtre (et qui est un territoire en soi) et ce que nous produisons au dehors. C’est ce déploiement que nous aurons à opérer dans les prochaines années. Maintenant que l’on est bien installé dans notre théâtre, comment faire pour en sortir davantage ?

“La politique culturelle, c’est une politique de lien” – Entretien avec Pierre Patureau-Mirand

Le portage d’une politique culturelle par l’intercommunalité est relativement ancien à Clermont-Ferrand. Comment se structure cette politique publique ?

Dès 2004, Clermont Communauté a élaboré un schéma d’orientation communautaire du développement culturel, feuille de route permettant à l’intercommunalité de développer sa propre politique culturelle. C’était assez précurseur à l’époque. Ce schéma s’inscrivait dans une perspective sur quinze ans et avait donc pour ambition de s’étendre au-delà d’un seul mandat politique. Il a fait l’objet d’une révision lui incorporant des orientations stratégiques en 2016, assorties d’un plan d’actions en 2017.

Pendant toutes ces années, la direction de la culture s’est structurée selon deux axes. Le premier vient placer la culture comme élément d’attractivité et de rayonnement territorial à travers de grands événements et des infrastructures importantes. Ces éléments vont permettre au territoire de jouer un rôle de tête de réseau au niveau régional (à l’époque de l’ex-région Auvergne). Le second axe concerne la création d’un service public culturel de qualité et de proximité dans un territoire intercommunal. Il fallait pour cela dépasser le cadre communal et inscrire notre action dans une perspective plus large, considérant qu’on est plus fort lorsqu’on fait ensemble. Cet axe comprend aussi un soutien aux opérateurs culturels du territoire, notamment à travers le versement de subventions ainsi qu’un travail important sur la structuration d’écosystèmes. Par exemple, dans le domaine des musiques actuelles, nous avons construit des lieux de répétition, de création, de résidence et mis en réseau un maillage de studios afin de permettre le développement de ce champ artistique sur notre territoire. Dans la même logique, nous avons réhabilité un lieu, la Diode, afin de donner la possibilité à des artistes nationaux et internationaux de venir en résidence de recherche et d’expérimentation sur le territoire clermontois via l’association Artistes en résidence, tout en se connectant  collectif d’artistes du territoire, les Ateliers, dans cette fabrique tournée vers les arts visuels. Notre rôle en tant que collectivité est donc aussi de chercher à créer des modèles de gestion facilitants pour les artistes, en nous appuyant entre autres sur le tissu associatif.

Depuis l’élaboration du premier schéma en 2004 et le transfert au 1er janvier 2005 du réseau de lecture publique vers l’intercommunalité, le champ de compétence de votre direction s’est considérablement élargi.

Depuis son transfert, le réseau de lecture a connu une transformation significative. Nous avons rebâti plus de la moitié des bibliothèques, développé des fonctions transversales… Actuellement, ce réseau comprend quinze bibliothèques et deux bibliothèques spécialisées (le Centre de documentation de la Jetée dédié au cinéma et au court métrage ainsi que la bibliothèque du Patrimoine). Le fonctionnement du réseau s’appuie sur un document cadre pour la lecture publique intitulé le projet culturel, scientifique, éducatif et social pensé à l’échelle du réseau (PCSES). La vocation éducative et sociale de la lecture publique nous montre la façon dont les bibliothèques ont entamé leur mue culturelle afin de se rapprocher encore plus de la population. Nous portons actuellement au sein de la direction, un projet majeur de  bibliothèque dans l’ancien bâtiment de l’Hôtel-Dieu, dans le centre de Clermont-Ferrand.

Enfin, nous avons également transféré six musées dans le cadre d’un champ d’intervention intitulé musées-patrimoine, dont le transfert a eu lieu non pas par la compétence culture, mais par la compétence tourisme. Ce transfert s’est effectué le 1er janvier 2017, lors de la transformation de la communauté d’agglomération en communauté urbaine.

Les derniers transferts ont été opérés dans un contexte de forte mutation territoriale : le 1er janvier 2018, notre intercommunalité est devenue métropole, entraînant un changement de paradigme considérable. L’enjeu était alors de continuer à exister dans la nouvelle grande région. L’ex-région Auvergne représente seulement 20 % d’Auvergne-Rhône-Alpes, une part relativement modeste. Et dans cette grande région, il y a d’autres métropoles : Lyon, qui est un peu à part, mais surtout Grenoble et Saint-Étienne. Il devenait impératif d’avoir aussi une métropole à l’ouest de la région. Qui plus est, obtenir un nouveau statut après avoir perdu celui de capitale régionale était un enjeu majeur dans notre évolution territoriale.

Dans cette récente métropole, de quelle manière parvenez-vous à ancrer au territoire la politique culturelle que vous mettez en œuvre ?

Nos équipements, et en particulier les bibliothèques, ont un ancrage territorial important allant parfois au-delà des limites de l’intercommunalité. C’est le cas pour la médiathèque de Cournon-d’Auvergne dont la fréquentation par des publics venus d’en dehors de la Métropole montre l’articulation entre l’urbain, le périurbain et le rural qui existe sur notre territoire et qui fait de cette métropole une aire d’attraction relativement importante.

Même si nous travaillons étroitement avec les communes de la Métropole, et particulièrement Cournon-d’Auvergne et Clermont-Ferrand, ce n’est pas toujours simple : les communes ont leurs propres politiques culturelles et passer de l’échelon communal au cadre métropolitain représente parfois une dimension trop grande. Nous avons donc découpé le territoire en vallées : la vallée de la Tiretaine partant d’Orcines et traversant Royat, Chamalières et Clermont-Ferrand. Également, la vallée du Bédat qui passe par Durtol, Nohanent, Blanzat, Châteaugay, Cébazat et Gerzat. La vallée de l’Artière descend quant à elle de Saint-Genès-Champanelle vers Beaumont, en passant par Romagnat, Aubière et  Pérignat-lès-Sarliève. Enfin, la dernière, plus au sud, que l’on a nommé Val d’Allier, relie Pont-du-Château, Lempdes, Aulnat, Cournon-d’Auvergne et Le Cendre.  Ce découpage basé sur des entités géographiques, telles que les rivières, permet aux gens de s’identifier et de se sentir appartenir à l’une ou l’autre tout en étant dans une strate intermédiaire qui ne correspond ni à la commune, ni à la Métropole mais plutôt à un territoire approprié.  

Votre approche territoriale est donc étroitement liée aux aspects géographiques et naturels du territoire. Quelle est la place de la question écologique dans la politique culturelle que porte votre direction ?

La culture interroge les manières de faire, de vivre ensemble, de faire communauté. Elle questionne aussi les façons de répondre à des besoins fondamentaux comme les besoins en alimentation ou en eau. Des questions qui sont pour moi éminemment culturelles dans le sens où elles reflètent la manière dont on vit ensemble. La culture a donc toute sa place dans la question écologique.

Cet enjeu me semble aujourd’hui être clairement partagé par les acteurs de la culture. Cependant, toute la difficulté est de savoir quels leviers activer pour s’en saisir. Est-ce par des objectifs de décarbonatation du secteur, comme on peut le lire dans le rapport du Shift Project ? La question de l’économie circulaire et des circuits courts n’est-elle pas plus importante ? Doit-on tirer le fil d’autres enjeux liés à l’habitabilité ? Un mouvement de fond, impactant nos équipements, est de plus en plus prégnant. Nos pratiques sont interrogées pour tendre à quelque chose de plus vertueux. Lorsqu’on réalise une exposition par exemple, la scénographie interroge le devenir des matériaux employés à la fin de l’exposition. Est ce qu’on jette ? Est ce qu’on recycle ? Est ce qu’on récupère ? Nous réfléchissons aujourd’hui au réemploi des matériaux avec des partenaires comme l’École Supérieure d’Art de Clermont Métropole, très intéressée par une « récupérathèque ». La question de la décarbonation se pose aussi lorsque nous organisons un événement au regard des mobilités du public ou de celles des œuvres, venues parfois du bout du monde pour le temps limité d’une exposition. Mais nous savons que malgré la difficulté que cela représente, nous devons modifier nos façons de faire. La question du numérique, aujourd’hui très présente dans le monde culturel, est une bonne illustration de cette ambiguïté. S’il a des aspects très intéressants notamment par rapport aux problématiques de mobilité et d’accessibilité, le numérique n’est pas nécessairement une solution puisqu’il a un impact écologique énorme. Nous sommes aujourd’hui à cet endroit-là, avec de nombreuses interrogations et pas forcément de réponse pragmatique pour y répondre.

Comment les acteurs culturels se saisissent-ils de ces enjeux ? Disposez-vous d’outils spécifiques pour les encourager à les traiter ?

Au regard de cette absence de réponse ferme, il est important, pour encourager les acteurs culturels d’aller vers le traitement des enjeux écologiques, d’aller au-delà des concepts. Nous devons, dans nos équipements, montrer de manière très pragmatique le rôle que l’on peut avoir et la manière d’entrer dans une logique de transition. Il faut bien sûr de la sensibilisation et il y a également d’importants enjeux de formation et d’éducation. Néanmoins, il est primordial de réfléchir à la façon de dire les choses et de porter les messages afin de ne pas culpabiliser les gens.

Concernant les outils dont nous disposons, l’ajout de critères écologiques à l’attribution de subventions est une question complexe. Nos dispositifs actuels ne sont pas adaptés à la transition que nous, techniciens et élus, avons pourtant tous conscience de devoir mener. Mais comment mettre en place des dispositifs n’allant pas à l’encontre des projets culturels et artistiques ? Par exemple, un festival comme Europavox va, de fait, attirer du monde. Mais on peut considérer que le festival se déroulant à Clermont-Ferrand, une partie du public se situe déjà dans la commune et privilégie, pour se rendre aux concerts, la marche ou les transports en commun. Ce qui ne serait pas forcément le cas dans le contexte d’un festival en milieu rural. Il est donc primordial d’analyser toutes les situations car chacune est particulière. Il faut déterminer, au cas par cas, à quels endroits il est possible d’agir plutôt qu’instaurer des critères génériques.

Afin que les réponses apportées aux enjeux écologiques soient les plus justes possible, leur articulation avec les spécificités des projets mais également des territoires semble en effet incontournable ?

La construction de projets de territoire impliquant pleinement une transition écologique et sociale me semble être un élément pour faire face à ces enjeux. Un projet comme la candidature au titre de Capitale européenne de la culture a une dimension territoriale d’une grande richesse car il croise l’urbain, le périurbain, le rural, le vraiment très rural. Il interroge la désertification mais aussi les phénomènes d’attraction et d’interdépendances des territoires à l’échelle du Massif central. Construire un projet de territoire, c’est ce qui permet de dépasser le cadre de la ville de Clermont-Ferrand et celui de la Métropole et finalement, qui nous conduit à considérer que l’on fait tous partie d’un même territoire, d’une grande communauté. Cela nous amène à vouloir donner du sens à ce territoire, à le raconter pour en faire un lieu où les gens se sentent bien. La culture, par son caractère transversal, a la capacité de pouvoir agir sur une multitude d’autres politiques publiques, sur les enjeux économiques, sur la créativité.

On a ici un cadre de vie exceptionnel, éminemment naturel. Souvent, l’Homme façonne la nature pour en faire un paysage, toujours à la recherche du beau, de l’esthétisme. Le lien entre nature et culture est plus complexe et il faut considérer que la culture, dans une conception plus anthropologique, est ce qui nous incarne en tant qu’être humain lié à la nature, lié au vivant.

Les politiques culturelles ont alors la mission de porter cette vision de la culture ?

La direction de la culture gère des équipements, des bâtiments, tout en menant une action par la conduite de politiques culturelles. A travers l’action culturelle, via des expositions, des évènements, l’acquisition de livres, des animations diverses… nous gérons aussi des contenus. Nos équipements culturels, et plus particulièrement nos bibliothèques sont les lieux où l’on peut véhiculer ces contenus et faire infuser des messages auprès des publics. Nous organisons par exemple des ateliers ou encore des Fresques du climat. On peut ainsi agir sur la façon dont les gens perçoivent cette période en les accompagnant dans cette transition. Par ailleurs, en plus des actions que l’on conduit, il y a le message que l’on véhicule. Ce message a une action sur les imaginaires et sur la construction d’un certain sens critique, sur l’émancipation des personnes via une forme de construction mentale. Le rôle des opérateurs culturels est alors d’aider à construire une opinion.

Cette richesse de notre direction, et en particulier de nos équipements de proximité, est due à leur gestion et leur animation par des hommes et des femmes (434 agents ont travaillé pour la direction culture en 2022 dont 170 en lecture publique) et non par des algorithmes. Lorsqu’on est conseillé par l’humain, on favorise la diversité et la découverte. Notre rapport à la sensibilité et à l’imaginaire, les algorithmes ne l’ont pas. Par ailleurs, lorsqu’on évoque la transition écologique, on parle aussi d’une dimension sociale : l’enjeu social et l’impact social de la transition écologique. Si on ne traite pas pleinement cette dimension, la transition écologique va être terrible pour tout un pan de la population. 

La politique culturelle, c’est une politique de lien entre les personnes que l’on conduit à travers ce qu’on fait dans nos équipements, mais aussi de lien aussi entre toutes les autres politiques publiques. Pour intégrer pleinement l’enjeu écologique dans la direction de la culture, il faudrait refondre le projet culturel métropolitain vers une chose beaucoup plus globale. Comment agit-on, par exemple, sur la politique de la ville, sur le renouvellement urbain, sur la politique d’habitat, sur la politique d’urbanisme ? Tout l’enjeu est de penser à la façon dont la culture questionne l’habitabilité d’une ville, d’un territoire.

Les enjeux d’attractivité pour une métropole intermédiaire : le prisme clermontois

La notion d’attractivité nourrit des débats anciens, remis à l’agenda politique par le contexte de crise sanitaire et de crise climatique qui interroge les modèles de développement. Avec une mondialisation accrue et une métropolisation croissante, la mobilité des personnes, des capitaux et des biens s’est développée, renforçant la mise en relation – qui peut prendre la forme d’une mise en concurrence – des territoires. Quelle que soit l’échelle géographique considérée, les acteurs des territoires sont incités à définir leur stratégie de développement dans un contexte où l’installation des personnes et des moyens de production n’est jamais acquise.

L’attractivité est la résultante de deux approches. La première est d’ordre quantitatif et traite la question sous l’angle de l’attraction, autrement dit des flux de personnes ou de capitaux attirés par un territoire. La seconde approche est qualitative et aborde l’attractivité sous le prisme de l’attrait ou de l’attirance pour le territoire. Dans cette optique, il s’agit de comprendre ce qui est de nature à attirer des personnes ou des capitaux sur un territoire. Dans un contexte de mobilités croissantes et de demande sociale pour un meilleur cadre de vie, les enjeux de qualité de vie sont de plus en plus mis en avant dans les facteurs d’attractivité par les décideurs locaux. Un nouveau paradigme d’attractivité se met en place, non plus fondé exclusivement sur des don­nées quantitatives mais accordant une place impor­tante aux aspects qualitatifs. Le « bien » (bien-vivre, bien-être, bien-vieillir, bien-travailler, etc.) s’ajoute au « plus » et devient un argument de communica­tion et de positionnement de nombreux territoires.

Dans le cas de Clermont-Ferrand, le temps long, celui de la « capitale des Arvernes », inscrit le territoire dans une géographie profonde qui lui donne une base relationnelle ancienne et solide. Les évolutions politico-administratives récentes ne modifient pas fondamentalement le socle de l’in­fluence métropolitaine clermontoise, qui polarise bien au-delà de l’ancienne région Auvergne. Pour autant, ce rayonnement continu n’est pas synonyme de stabilité. Les choses changent, même de manière discrète et lente, et l’attractivité se transforme en attrait, en recherche de qualité de vie.

Les caractéristiques de l’attractivité clermontoise : une image à renforcer, un territoire à inventer

Une métropole discrète mais solide

La trajectoire métropolitaine clermontoise s’ancre dans des bases solides. Aire de polarisation des services hospitaliers et zone de rayonnement des établissements univer­sitaires contribuent à dessiner la carte actuelle de l’attractivité clermontoise à l’échelle nationale. La métropole attire habitants, patients, étudiants, sur une large aire spatiale incluant l’ancienne région Auvergne et débordant largement sur une partie du Massif central (comme le montre les zones de polarisation du centre hospitalier ou de l’université et des grandes écoles). Si les logiques de stabilité sont évi­dentes sur la durée, elles témoignent de l’ancrage territorial qui conforte la métropole clermontoise au sein de son système territorial.

 Les questions d’images : entre stéréotypes et changement d’échelles

Il y a eu un basculement dans l’idée que les acteurs se font de leur territoire : à la fois un changement d’image et un changement d’échelle. Pendant longtemps, les Clermontois ont eu une vision un peu étriquée, une forme d’auto-assignation à un déficit de légitimité, une crainte de perdre des habitants et des activités économiques. Les conceptions, parfois stéréotypées et fortement ancrées dans les imaginaires, de la capitale provinciale reculée et rurale, pour ne pas dire agricole, à « Michelin-Ville », masquent la réalité d’un tissu économique diversifié et d’une métropole que l’on peut décrire comme dynamique et accueillante. Clermont est dotée des équipements supérieurs mais elle reste accessible, au sens du temps et du coût : les prix du logement restent modérés et les étudiants peuvent se loger sans trop de difficultés ; les espaces productifs et récréatifs sont proches… Clermont Auvergne Métropole, c’est une ville, une agglomération et des espaces naturels qui les bordent et qui constituent un capital environnemental. Elle bénéficie finalement des avantages d’une métropole sans en avoir les externalités négatives.

Depuis quelques années, palmarès et baromètres divers montrent le changement d’image qui est en train de s’opérer, étayé par des indicateurs démo­graphiques et économiques. Clermont-Ferrand fait partie des métropoles nationales où le nombre de brevets déposés par les cadres des fonctions métropolitaines est le plus élevé, devant Saint-Étienne, Lyon et Toulouse [2]. Dans un autre registre, la métropole poursuit sa progression dans le palmarès des villes étudiantes, atteignant la 15e place en 2020-2021 grâce à la diversité de ses for­mations, à sa qualité de vie reconnue et à l’accessi­bilité financière [3]. Récemment, le réseau de conseil en immobilier d’entreprise Arthur Loyd a publié un « Baromètre de l’attractivité et du dynamisme des métropoles françaises » qui place Clermont- Ferrand en tête des métropoles intermédiaires françaises (200 000 à 500 000 habitants) les plus attractives et les plus dynamiques [4].

Le posi­tionnement de Clermont-Ferrand dans cet espace régional recomposé est celui d’une singularisation et d’un ancrage volontaire au Massif central. La démarche actuelle, portée par la ville et la métro­pole, de candidature comme capitale européenne de la culture pour 2028 est emblématique de ce positionnement territorial qui associe métropole et territoires voisins, attraction et attrait, affirmation d’une métropole culturelle et territoriale. La candi­dature « Clermont-Ferrand-Massif central 2028 » porte en effet explicitement l’ambition d’associer les territoires du Massif central à une dynamique cultu­relle et territoriale élargie et partagée. De plus, cette candidature témoigne de la volonté des élus de créer un effet sur le territoire, sur son attrait et son attractivité, comme un geste politique disruptif dont la finalité est aussi de faire connaître et reconnaître les atouts métropolitains de Clermont-Ferrand.

 La mise en œuvre de l’attractivité pour son territoire et avec les voisins

Dans le plan local d’urbanisme de la métropole, la place de l’attractivité est désormais explicite et l’ambition qualitative. Ce document affiche clai­rement l’ambition d’une métropole « attractive », mais également, et surtout, « attrayante ». Le terme même de « qualité de vie » associé à celui d’attractivité confirme cette volonté. Les mots clés associés à la plupart des actions envi­sagées vont dans le sens du qualitatif avec l’amé­lioration de l’existant et de la fonctionnalité des équipements, voire de leur renforcement. Plus encore, l’ensemble du document de 2021, fait la part belle à cette dimension « qualité de vie » présente dans de nombreux objectifs non dédiés à l’attracti­vité mais qui pourront favoriser l’attrait du territoire. Nous retrouvons ainsi les termes de « lieu d’échange et de partage », « bien commun », « bien-être », « qua­lité de l’habitat ». Si nombre de métropoles ou villes intermédiaires optent pour ce registre sémantique, les actions initiées par les élus clermontois permettent de constater une volonté de repositionnement, plus clair et plus offensif de leur part.

Un autre aspect essentiel concerne le positionnement des territoires voisins, dans leur rapport à l’attractivité. Globalement, les thématiques liées au caractère « attrayant » de ces territoires sont très présentes. Le cadre de vie, la qualité de vie, les atouts paysagers, patrimoniaux et culturels reviennent souvent, dans un contexte de prise en compte des fortes interrelations territoriales via les mobilités pendulaires. Les thématiques touristiques sont également souvent formulées en lien avec les autres territoires, dont la métropole, avec l’idée de coordonner une offre élargie pour renforcer l’attractivité exogène (diversité des offres entre tourisme de montagne, de nature, patrimonial et urbain). Les enjeux de prise en compte globale des inté­rêts territoriaux sont donc importants et parfois for­malisés à travers des objectifs d’accompagnement des dynamiques. « Au lieu de “subir” l’influence des grands territoires limitrophes, il s’agit plutôt d’accompagner et de tirer profit des “voisins” et de développer un travail en réseau ». Cet objec­tif stratégique illustre bien les actions à mettre en œuvre ou à renforcer pour coordonner davantage les nécessaires coopérations interterri­toriales. L’importance des thématiques déjà forte­ment intégrées par des schémas et des acteurs de coopération (transports, tourisme) montre le rôle des espaces et des instances de dialogue et de projet pour favoriser une culture de projet commun, à différentes échelles comme le Syndicat mixte des transports en commun de l’agglomération cler­montoise (SMTC-AC), l’Agence d’urbanisme et de développement Clermont Métropole ou encore le Pôle métropolitain Clermont-Vichy Auvergne qui rassemble 11 établissements publics de coopération intercommunale (EPCI) à l’échelle du grand bassin de vie qui s’étend de Vichy à Brioude.

Les enseignements de l’exemple clermontois

La métropole clermontoise, au-delà de ses caracté­ristiques propres, illustre les évolutions récentes et les enjeux actuels des transitions métropolitaines, en particulier pour les métropoles intermédiaires, autour de thèmes clés que sont le basculement des fondements de l’attractivité, les nécessaires coopé­rations interterritoriales ou l’importance du récit territorial. À travers l’exemple clermontois, ce sont bien les problématiques actuelles de l’attractivité des métro­poles qui sont visibles, entre logiques exogènes et endogènes, injonctions de compétitivité et enjeux de la qualité et d’inclusion. Leur rôle d’entraîne­ment est variable, de même que les effets de redis­tribution sur les territoires voisins, et dépendant des caractéristiques productives et de la nature des liens tissés avec les territoires environnants.

L’exemple clermontois est représentatif des évo­lutions récentes de la prise en compte de la notion d’attractivité. Aux approches classiques et quantita­tives, largement basées sur des critères mesurables et des objectifs exogènes (faire venir des entre­prises, des emplois, des habitants), se combinent de plus en plus des approches basées sur l’attrait, des dimensions qualitatives et sur une part non mesu­rable liée à l’image. Les actions publiques intègrent ces différentes dimensions tant pour attirer que pour retenir. Clermont-Ferrand offre l’exemple d’une métropole qui pendant longtemps n’a pas cherché à être attractive, puis a cherché à l’être, et qui souhaite désormais être attirante en misant sur les aspects qualitatifs plus que quantitatifs. Rester abordable et accessible pour tous est un enjeu poli­tique dont les élus doivent se saisir. La prise en compte des transitions énergétique et écologique est également essentielle, tant la question de l’uti­lisation des ressources (foncières, paysagères) ou de l’accès à l’eau sont importantes pour des démarches qualitatives.

Dans un contexte règlementaire qui adjoint une mission de responsabilité des métropoles vis-à-vis des territoires qui les entourent, la question de la mise en œuvre de ces coopérations se pose. Elles doivent nécessairement être prises en compte dans les objectifs stratégiques des politiques métropoli­taines et dans celles des territoires voisins. La créa­tion de Clermont Auvergne Métropole est récente (2017), son périmètre est restreint (21 communes) et ne correspond pas, loin s’en faut, à son aire fonc­tionnelle du quotidien, sans parler de son aire de polarisation, via ses équipements et services, qui couvre un vaste espace régional (ancienne région Auvergne) qui déborde largement sur une grande partie du Massif central. Au-delà de l’effet institu­tionnel et des compétences, l’enjeu est celui d’une véritable gouvernance métropolitaine, associant la métropole et les territoires voisins, celui d’une « interterritorialité » qui placent les coopérations croisées, voulues et assumées, les projets, au cœur de synergies métropolitaines. Celles-ci restent encore largement à construire.

 Et Après ?

L’étape suivante, c’est de penser au-delà de l’attractivité, d’inventer un autre imaginaire politique, une invitation à faire les choses autrement, pour Clermont Auvergne Métropole et pour les autres. Quelle métropole désire-t-on pour se projeter dans un xxie siècle plus incertain, avec des crises politiques et environnementales fortes ?

La Récré-Action Avance ! Troisième rencontre : Comment sortir de notre addiction à l’automobile ?

Questionner nos transitions

Le thème de cette troisième séance est volontairement  provocateur : sortir de notre addiction à l’automobile ! Cette formulation assume le paradoxe dans lequel nous vivons : l’automobile reste le mode principal de déplacement, malgré les nuisances évidentes liées à son utilisation, et alors qu’il existe  des alternatives accessibles permettant la réduction de son usage. C’est un thème éminemment en lien avec le travail d’élaboration du PLU de la Métropole, puisque les choix réglementaires que nous faisons aujourd’hui façonnent les nouvelles réponses, en termes d’aménagement de l’espace, à ce besoin de mobilité pour lequel, aujourd’hui, la voiture est trop souvent privilégiée. 

Une trentaine d’élus et de techniciens des communes de la métropole clermontoise ont été amenés à réfléchir [1] sur la place de l’automobile et plus particulièrement aux  pratiques « d’autosolisme » (fait de circuler seul dans sa voiture), aujourd’hui très largement répandue. En effet, le secteur des transports est responsable d’environ 30% des émissions de gaz à effet de serre de la France et les voitures particulières en sont la principale cause [2]. Face au défi de la transition, dont l’atteinte du Zéro Émission Nette d’ici 2050, on ne peut que déplorer le fait que le secteur des transports a vu ses émissions s’accroître par rapport à 1990, alors que les autres secteurs (agriculture, résidentiel, industrie…) les ont réduites.

Ainsi, au travers de retours d’expériences, d’éclairages d’experts, et d’une prise de conscience via l’outil de la « fresque du renoncement », cette séance visait à éclairer sur la place de la voiture dans nos mobilités du quotidien et à s’interroger sur les conditions du changement, qui nécessite à la fois l’existence de services alternatifs et des changements culturels sur nos pratiques de mobilité.

Dépendance à la voiture : où en sommes-nous?

Cette dépendance  à la voiture n’est pas simplement liée à des choix de mobilité, elle s’explique par des transformations urbaines et sociétales qui ont conduit, à partir des années 1960, à asseoir le développement des villes sur la démocratisation des véhicules individuels. Ainsi, le développement du tissu pavillonnaire dans une « ville » étalée, n’aurait jamais pu s’imaginer sans sa composante « mobilité », basée sur une expansion des usages de la voiture.

En s’appuyant sur les données de l’enquête déplacements de 2012, qui va faire l’objet d’une actualisation très prochainement [3], des éléments d’état des lieux sur les choix des habitants de la métropole clermontoise en matière de mobilité ont été présentés. En 2012, il ressortait que près de 60% de la mobilité est assurée en voiture par les habitants de la métropole clermontoise, chiffre très proche de la moyenne nationale. Ce recours majoritaire à la voiture est une sorte de réflexe dès que la distance de déplacement dépasse un kilomètre, sous couvert de gain de temps et en minimisant les coûts d’usage. Au terme de cette présentation, il est démontré que l’usage de l’automobile “solo” est particulièrement marqué pour se rendre au travail, car on assiste à un éloignement croissant entre lieu d’habitat et lieu de travail, et où dans la décennie 2010, la pratique du covoiturage est restée marginale.

L’accompagnement au changement, un outil complémentaire au développement d’offres alternatives

Paul Merlin, intervenant d’Aix Marseille Provence Métropole, indique qu’en parallèle du développement de nouvelles offres de mobilité, comme le renforcement des transports collectifs, le développement du vélo, l’accompagnement de solutions de covoiturage, la Métropole a travaillé sur l’encouragement, la facilitation des ménages à changer leurs pratiques de mobilités.

Dès 2016, la Métropole aixoise a accompagné près de 300 habitants volontaires par des « Ambassadeurs de la mobilité ». Ceux-ci aidaient chaque personne à trouver des solutions alternatives à la voiture et correspondant à leurs besoins de mobilité. Si ce type d’expérience permet de tester des alternatives, et dans certains cas de changer durablement les choix de mobilité, ce dispositif nécessitait des ressources trop importantes pour atteindre un panel de population plus large. Ainsi, la Métropole a souhaité toucher un public plus nombreux, via de la communication engageante dans le cadre d’un jeu concours « grand public », organisé chaque année dans le cadre de la semaine de la mobilité, qui a permis à environ 3 000 personnes de tester des services alternatifs à la voiture. Au printemps 2023, en sus, un dispositif a été fléché sur les déplacements domicile-travail, qui comme ailleurs, sont marqués par une très forte prédominance des usages « solo » de la voiture.

Un temps ludique interpellant sur les usages de la voiture

L’outil « fresque du renoncement », apporté par l’Agence, visait à faire réfléchir élus et techniciens sur la possibilité de réduire, voire d’abandonner, l’autosolisme. Pour y parvenir, il est unanimement mis en avant la question de la qualité des alternatives : des dessertes par les transports collectifs, du maillage en aménagement cyclable de l’extension des possibilités de télétravail.

Toutefois, d’après les participants, il ressort que le renoncement à la voiture « solo » reste perçu comme impossible pour certaines activités : achats volumineux et/ou lourds, accès aux urgences médicales, personnes âgées rencontrant des difficultés à marcher, personnes à mobilité réduite. Par ailleurs, pour certains métiers comme la livraison ou l’aide à domicile, il ne semble pas possible d’abandonner l’autosolisme.

Au terme de cette troisième séance, il apparaît que la dépendance à la voiture nécessite de proposer des solutions alternatives viables, dont certaines ne sont pas matures à ce jour, comme des systèmes de navettes autonomes ou de l’autopartage à grande échelle.

Le renoncement à l’autosolisme : une perspective qui demande à être facilitée !

Mais, ce que met en avant Aix Marseille Provence Métropole, est que si le développement de services alternatifs à la voiture est un préalable au changement, le moindre recours à la voiture nécessite aussi des changements dans l’appréhension de chacun. Via les actions de management de la mobilité, l’ambition est d’accompagner l’individu dans l’abandon progressif du modèle du tout voiture, vers un nouveau modèle de mobilité plus sobre, plus économe et pour autant efficace. C’est ainsi que ce territoire a recherché à mieux faire connaître les alternatives au tout voiture avec le conseil assuré par les “Ambassadeurs de la mobilité” ou encore via un jeu concours visant à encourager les habitants dans la découverte de nouveaux modes.

Les prochaines transformations à engager

Le cycle Recré’Action se poursuivra par deux séances automnales. La première portera sur les équilibres à trouver avec  le rôle de l’humain dans la co-présence des vivants en ville. Dans un contexte de diminution de la biodiversité et d’épuisement des écosystèmes, la question de la place que nous condescendons, en tant qu’humain, à donner aux autres espèces vivantes dans nos environnements et des liens d’interdépendances entre les différents représentants du vivant que nous avons parfois tendance à négliger sera posée. La reconnexion à nous-même, à nos besoins fondamentaux, communs avec les autres espèces vivantes sera au cœur de cette prochaine séance. Comment assurer collectivement le futur heureux dans lequel tout vivant pourra respirer, boire et se nourrir ? Une séance conclusive sera ensuite proposée avec l’intitulé suivant : vers un urbanisme favorable à la santé et au bien vivre ? Rendez-vous au deuxième semestre 2023 !

L’adaptation au changement climatique, un concept global pour des enjeux locaux

Lors de la conférence “Adaptation au changement climatique dans les territoire”, experts et élus ont échangé sur les scénarios et stratégies locales d’adaptation, avec un message central : « la question n’est plus de savoir s’il faut s’adapter mais comment le faire ». L’Agence d’Urbanisme Clermont Massif central revient sur les enjeux de l’adaptation au changement climatique sur le territoire clermontois.

Mieux comprendre les enjeux locaux du changement climatique

Il est des territoires où la variabilité spatiale du climat est marquée, et le bassin clermontois en fait partie. Les reliefs de la Chaîne des Puys et des contreforts du Livradois induisent des différences dans la répartition des températures, mais aussi des précipitations, plus prononcées sur les massifs volcaniques que sur la plaine de la Limagne. Les inversions de températures sont fréquentes [2], conduisant notamment à la stagnation de masses d’air froid en fond de vallée et accentuant en ville les phénomènes de pollutions atmosphériques. Ces caractéristiques climatiques pourraient évoluer avec le changement climatique. Les relevés météorologiques effectués entre 1962 et 2021 démontrent déjà une élévation des températures annuelles en tout point de la région Auvergne-Rhône-Alpes [3]. Comment le climat va-t-il évoluer à l’échelle locale ? La Limagne va-t-elle devenir une terre aride ? Les stations de ski auvergnates appartiennent-elles au passé ? L’Auvergne est-elle toujours le “château d’eau de la France” ?

Pour répondre aux enjeux du changement climatique, deux types de politiques sont menées conjointement : l’atténuation, qui s’attaque aux causes du changement climatique par la réduction des émissions de gaz à effet de serre, et l’adaptation, qui en limite les conséquences négatives par la réduction de la vulnérabilité et l’exposition aux aléas. Comme le rappelle Cédric Audenis, Commissaire Général Adjoint à France Stratégie, si les politiques de réduction ont un objectif qui est très clair -la neutralité carbone en 2050 – les politiques d’adaptation sont plus complexes à mener car il réside une incertitude sur les effets locaux du changement climatique.

Des projections climatiques locales, pour une meilleure adaptation

Le GIEC [4] analyse depuis 1988 les évolutions du climat, leurs causes, leurs impacts, et les solutions pour y répondre. Trois grands types de scénarios sont posés à l’horizon 2100 : un premier qui entrevoit un réchauffement climatique contenu à +1.5°C/+2°C avec des impacts que l’on est en mesure d’appréhender ; un scénario intermédiaire avec un réchauffement à +2°C environ ; un scénario à +4°C, qui comporte nombre d’incertitudes.

Ainsi, lors de cette même conférence, le ministre de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires, Christophe Béchu, a insisté sur le risque de mal-adaptation induit par la prise en compte de scénarios “trop  optimistes” : « Penser qu’on va rester sur une trajectoire à +2°C alors que des hypothèses à +4°C existent nécessite qu’on modélise cette trajectoire et que l’on ait donc deux scénarios dans notre stratégie d’adaptation ».

En ce sens, les projections climatiques à l’échelon local permettent de mieux appréhender les changements climatiques à anticiper. Les scientifiques travaillent généralement à partir d’un modèle climatique mondial, décliné à l’échelle de grandes régions, puis emploient des outils statistiques pour corriger les biais. Sur le territoire du Massif central, l’AP3C [5] a conçu des projections climatiques locales de nature statistique (elles ne proviennent donc pas d’un modèle climatique global).  Celles-ci  mettent en évidence pour 2050 une nette hausse des températures en hiver et au printemps, ainsi qu’un cumul de pluviométrie en baisse au printemps, particulièrement sur la plaine de la Limagne.

Si les scénarios pour demain varient en fonction des modèles employés et des périodes de référence étudiées, ils confirment tous un emballement des dérèglements climatiques, avec des températures à la hausse, une modification dans la répartition des pluies (même à l’échelle locale), une accentuation des périodes de canicule, et des évènements climatiques plus soudains et intenses. Les conséquences sont multiples : sur les écosystèmes, la disponibilité en eau, l’économie, le tourisme (de montagne notamment), la santé, le coût des assurances etc.

Vers un “réflexe adaptation” chez tous les acteurs

Malgré ces connaissances, le changement climatique reste un concept abstrait dans notre quotidien. Notre mémoire des évènements climatiques (quand elle n’est pas traumatique) est volatile, et l’augmentation des températures est complexe à appréhender. Après tout, un ou deux degrés de plus, qu’est-ce que cela changera dans notre quotidien ? Or, l’analogie est à faire avec le corps humain. Si notre température corporelle augmente de 1°C seulement, c’est tout l’équilibre qui est menacé. Alors faut-il envisager le scénario du pire pour nous projeter dans un futur proche ? Par exemple, la Ville de Paris a récemment voté la création d’une mission intitulée « Paris à 50°C », qui vise à mettre en place un plan d’actions pragmatiques à activer lors d’épisodes de températures extrêmes.

Selon Morgane Nicol, directrice du Programme Territoires à I4CE « pour avancer, la première chose à faire c’est de mettre en place un réflexe d’adaptation chez tous les acteurs, pour que systématiquement se pose la question des conséquences du climat futur sur chaque politique ou investissement fait aujourd’hui ».

Alors atténuation, adaptation, l’Agence d’Urbanisme Clermont Massif central investit pleinement ces enjeux dans le cadre de son programme de travail  : culture du risque, vulnérabilité de la ressource en eau, observation des transitions environnementales, renaturation… autant de sujets qui sont au cœur des travaux de l’équipe en 2023 et pour les années à venir.

La Récré-Action continue ! Deuxième rencontre : Nos héritages, ou comment faire l’habitat en partant de l’existant ?

Dans le cadre de l’élaboration du PLU de la Métropole clermontoise, l’Agence d’urbanisme anime un cycle intitulé :
« L’urbanisme métropolitain face à l’urgence écologique et sociale ». Cette formation-action expérimentale recrée du sens et encourage l’adoption de bonnes pratiques. Nous avions conçu ce cycle Recré-action en connaissance de cause : la remise en question des ethos, c’est-à-dire de nos habitudes et manières d’être, complexifie la mission déjà ardue des élus et techniciens des collectivités territoriales. D’un côté s’imposent des règlements encadrant l’aménagement, le Zéro Artificialisation Nette par exemple ; de l’autre des revendications d’administrés fondées sur nos héritages : dépendance à l’automobile et désir de la maison pavillonnaire individuelle. Le tout formant des contradictions, avec lesquelles il convient de jongler.

QUESTIONNER NOS HÉRITAGES

Le 27 février 2023, une trentaine d’élus et de techniciens des communes du territoire métropolitain et de la métropole clermontoise ont ainsi bénéficié de retours d’expériences, d’éclairages d’experts, et d’une mise en mouvement sous forme d’un jeu de débat. Ce dont nous héritons, nos rapports au logement, les choix en matière d’habitat et la soutenabilité de modèles existants ont été questionnés au regard des défis de transition écologique et de sobriété foncière.

Les propos introductifs de Christine Mandon (2) , ont invité les participants à “prendre à bras le corps” l’urgence climatique et sociale, en convoquant créativité et pouvoir d’agir.

Interroger la pertinence des modèles passés et actuels en matière d’habitat et d’aménagement des espaces répond à cet objectif : il est nécessaire de repenser les tissus urbains dont nous héritons, mais aussi de faire évoluer les attentes des habitants.

L’HÉRITAGE URBAIN DE LA MÉTROPOLE : CONTRAINTE OU OPPORTUNITÉ ?

La moitié du tissu urbain métropolitain existant est constitué de maisons individuelles, composées en diverses formes: du pavillonnaire diffus aux lotissements structurés, en passant par des cités jardins. Ce mode d’aménagement, dont nous héritons, atteint aujourd’hui des limites. Il consomme du foncier de manière excessive et éloigne les publics les moins aisés des centres urbains.

En ce sens, Diane Deboaisne (3) a présenté une étude réalisée par le Conseil d’Architecture d’Urbanisme et d’Environnement du Puy-de-Dôme intitulée “(P)réparer les tissus pavillonnaires” (4) pour inciter les participants à considérer les différentes typologies de parcellaires engendrées par les développements urbains liés à la construction de maisons individuelles. Sur le territoire d’Aubière, 5 typologies ont ainsi été repérées : les tissus en cours de densification, l’étalement linéaire, les lotissements, le comblement diffus et l’étalement en nappe. Finalement, les tissus pavillonnaires ont aussi des qualités à préserver et mettre en valeur : proximité de la nature, zone de tranquillité, îlots de fraîcheur, potentiel pour une vie sociale de qualité.

INTERVENIR DANS LES TISSUS EXISTANTS : DES MOYENS D’ACTION MAIS AUSSI DES QUESTIONS

Amandine Hernandez, directrice des opérations chez Villes Vivantes et Camille Perez, cheffe de projet Opérations d’aménagement à Clermont Auvergne Métropole ont présenté (5) le projet Bamba (6), expérimentation menée sur le quartier de Champratel. Ce dispositif basé sur un accompagnement sur-mesure des porteurs de projets, futurs habitants, vise à créer des logements abordables à proximité des centres urbains, des transports en commun, commerces et autres aménités. En complément, le dispositif BIMBY, pour Build in my backyard, présenté comme une autre option d’intervention pour compléter une trame urbaine, a pour principe de mobiliser, selon le bon vouloir de leur propriétaire, le potentiel de division foncière de parcelles privées.

Un des leviers d’action favorable aux enjeux climatique et social est de questionner les porteurs de projets à propos de la surface, en mètres carrés, qu’ils estiment nécessaire et qu’ils désirent, dans une perspective de créer des logements plus sobres, tout en assurant les fonctions protectrices, sociales et récréatives attendues d’un espace habité.

Cette manière d’agir a fait réagir les élus et techniciens présents : Bamba comme Bimby introduisent de nouvelles maisons sur des terrains vierges, en foncier privé ou mis à disposition par la collectivité. Les participants se sont interrogés sur la faisabilité de cette expérimentation à différentes échelles de territoire et sur l’inadaptation des outils réglementaires et institutionnels disponibles pour agir dans ce type de tissus morcelés, aux mains de différents propriétaires et dont la mutabilité est lente, fastidieuse, qui nécessite une vision d’ensemble de long terme.

UN TEMPS LUDIQUE CENTRÉ SUR LES ENJEUX DU LOGEMENT

Pour dépasser ces freins et mettre en mouvement élus et techniciens, l’Agence d’urbanisme a proposé un jeu de débat prospectif : “Recré-acteurs d’espaces habitables”, pour discuter des formes de logements sobres et désirables à l’horizon 2040. A partir de trois scénarios démographiques distincts : la déprise, la stabilité et l’accroissement, les participants ont incarné différents rôles, le temps d’une partie : bâtisseurs, habitants, acteurs fonciers ou acteurs de la collectivité. Ils ont également avancé dans le temps, de 2030 à 2040. A travers une réflexion à la fois individuelle et collective, les participants ont ainsi débattu des besoins humains et de leurs évolutions : perte d’autonomie, veuvage, décohabitation, agrandissement des familles, accueil de réfugiés climatiques…

Pour autant, des affirmations n’ont pas été remises en question : le désir des habitants du territoire d’accéder à la propriété, et une préférence pour la maison individuelle resteraient d’actualité, même si les participants s’accordent sur la nécessité de préserver le foncier et de densifier les espaces déjà bâtis.

Il a été par ailleurs souligné que changer de modèle impose de faire évoluer tous les acteurs des chaînes de construction. Comment alors concilier des intérêts divergents entre consommation foncière et logique du moindre coût ? Comment rendre financièrement équilibrées les opérations de reconstruction, démolition ou extension en renouvellement urbain et celles de résorption de la vacance ? Changer de modèles d’habitat, si cela est possible, peut-il être socialement équitable ou se traduirait-il par l’imposition d’une nouvelle norme aux plus précaires tandis que les familles les plus aisées auraient le choix ?

ABORDER LE CHANGEMENT : UN BILAN MITIGÉ POUR LE MOMENT

Le bilan de cette deuxième séance, dont nous invitons à lire la publication compte-rendu, montre des résistances au changement encore bien ancrées et la persistance d’idées préconçues sur l’habitat et les besoins auxquels celui-ci répond. Ainsi, la séance a souligné un paradoxe majeur : il y a à la fois un désir d’indépendance, quitte à s’éloigner des aménités urbaines et un fort besoin de lien social, parfois impacté par ce choix.

Ces contradictions naissant de la diversité d’attentes simultanées seront explorées lors de la troisième rencontre de Recré-action, qui portera sur les transitions et plus particulièrement sur comment guérir de notre addiction à l’automobile. Un programme prévisionnel détaillé est disponible en dernière page du compte-rendu.

Quelle intégration des activités productives dans les agglomérations urbaines?

« Si réindustrialiser la France est aujourd’hui un objectif consensuel, des interrogations subsistent sur les modalités de l’implantation spatiale des activités industrielles. Le retour de l’industrie soulève des questions de disponibilité du foncier, d’acceptabilité sociale des projets, d’insertion dans le milieu urbain ou de compatibilité avec une bonne qualité de vie. » C’est en ces termes qu’une journée d’étude, organisée le 7 novembre 2022 par le Plan Urbanisme Construction Architecture (PUCA) et l’Observatoire des Territoires d’Industrie (OTI), a invité collectivités territoriales, entreprises et industriels, professionnels de l’urbanisme et de l’aménagement à réfléchir sur l’intégration des activités productives dans les villes et territoires, ainsi qu’aux leviers d’actions mobilisables.  Nous rapportons ici une analyse de la table-ronde “la ville productive, rêve ou (future) réalité ?” [1]

UN LARGE PANEL DE BESOINS FONCIERS ET IMMOBILIERS

Les activités productives recouvrent une diversité importante d’activités et de secteurs dont : fabrication, réparation, logistique, commerce de gros, artisanat et bâtiment.… Ces activités présentent des besoins distincts en termes de locaux d’activités, allant de petites cellules à de grands entrepôts, des stratégies foncières et immobilières hétérogènes, s’implantent sur des sites variés allant des cœurs urbains aux zones d’activités périphériques, voire en sites isolés. La définition des activités productives varie également d’un territoire et d’un acteur à l’autre. Plusieurs entrées sont possibles pour penser la localisation et l’intégration des activités productives dans les tissus urbains : par la définition d’une nomenclature d’activités, par le foncier ou l’immobilier, par les outils de production ou encore par les chaînes de valeur, dont la complexité rend toute appréhension particulièrement malaisée.

DES ACTIVITÉS PRODUCTIVES À L’ÉPREUVE DE LA PRESSION FONCIÈRE

On ne rêve donc pas à n’importe quelle activité productive dans n’importe quelle ville. Plusieurs modèles émergent : celui de l’économie circulaire, de la ville des makers, de l’industrie 4.0, de l’économie des proximités ou encore de la production distribuée au travers de petites unités de production géographiquement disséminées. Souvent excentrées du fait de nuisances difficilement compatibles avec les usages résidentiels, les activités productives peinent à trouver leur place dans le tissu urbain. Contrairement aux activités logistiques dont les flux de marchandises sont difficilement conciliables avec la compacité urbaine, les activités de réparation ou de maintenance ont besoin de cette implantation dans la ville dense pour être à proximité de la clientèle. De même, les entreprises de l’économie sociale et solidaire ou de l’économie circulaire sont souvent pensées en centre urbain, mais elles génèrent des flux importants et peuvent nécessiter un foncier conséquent. La pression foncière les empêche ainsi de s’implanter ou de se maintenir dans le tissu urbain.

DES DISPOSITIFS D’ACTIONS QUI SE CHERCHENT ENCORE

Les activités productives sont soumises à une double dynamique : leur éviction aux marges des agglomérations finalement rattrapées par l’urbanisation, et la raréfaction du foncier qui permettrait le développement de leurs projets. Face à ce constat, le sujet du maintien voire de la réintroduction des activités productives en ville prend de l’ampleur dans la construction des politiques publiques. La prise en compte des dynamiques de localisation des entreprises s’est encore accélérée depuis l’annonce de l’objectif de zéro artificialisation nette. Ce dernier ne se concrétise néanmoins pas encore par le déploiement de stratégies publiques structurées et mutualisées qu’il nécessite, mais par une pluralité d’initiatives locales juxtaposées. Les zones d’activités économiques concentrent l’attention des acteurs publics comme privés : achat du foncier dans une logique opportuniste, exploration des potentiels d’optimisation spatiale, opérations de densification qui restent encore rares et « bricolées », comme l’exemple du conditionnement de la vente d’une nouvelle parcelle à davantage de densité sur le nouveau site pour une entreprise du territoire.

PAS D’ACTIVITÉS PRODUCTIVES SANS VOLONTÉ POLITIQUE !
DES EXEMPLES VENUS D’AILLEURS

La métropole lyonnaise cherche à atteindre cette réalité via des activités productives visibles dans l’espace urbain, par le déploiement d’ateliers et de micro-usines en rez-de-chaussée. Elle affiche également une volonté politique affirmée d’adopter des stratégies de maintien des activités productives[2], et de renouveler le tissu pour faire face aux enjeux de transition écologique et énergétique[3]. Pour autant, elle se confronte au moins à quatre obstacles :

  • la (non) disponibilité du foncier et son coût ;
  • la forte concurrence entre les activités productives et le logement ou le tertiaire ;
  • la cohérence des politiques urbaines, comme par exemple le fait de penser la place dévolue à la circulation des marchandises au sein des villes lorsqu’une stratégie de mobilité douce est déployée ;
  • les écueils de la mixité quand les activités productives ne sont ni désirées par les habitants, ni prêtes à faire l’effort de s’ouvrir sur la ville.

Autre métropole, autre matérialité. Bruxelles s’est avancée dans la concrétisation de la ville productive fonctionnelle avec citydev.brussels, ancienne Société de Développement pour la Région de Bruxelles-Capitale, pour traiter la question de l’insertion des activités productives à l’échelle du projet urbain et à l’échelle immobilière.[4]

La « ville productive » doit dépasser l’ambivalence du seul accueil d’activités productives propres et peu consommatrices de foncier. Elle nécessite une forte coordination des politiques publiques pour trouver son modèle. Les échelles de temps entre la ville productive et la ville résidentielle ne sont pas les mêmes et les nuisances de l’industrie, si elles peuvent être réduites et contrôlées, ne peuvent s’affranchir d’un processus de transformation de matières et des flux qu’il implique. 

(RÉ)INDUSTRIALISER LES VILLES ET LES TERRITOIRES, QUELLES LEÇONS ?

L’industrie peine encore à trouver sa place dans le tissu urbain, ou tout simplement à se faire désirer dans nos territoires de proximité. La rivalité d’usages entre mobilité urbaine et flux logistiques reste encore largement impensée. L’avènement de l’industrie 4.0 ouvre des perspectives pour une industrie plus urbaine. Elle s’inscrit néanmoins dans deux continuums[5] :

  • celui des grandes métropoles aux territoires les moins denses en passant par différentes palettes de villes moyennes,
  • celui des start-ups et des bureaux tertiaires aux grandes industries en passant par une multitude de formes intermédiaires.

Les gros sites industriels resteront tendanciellement loin des villes et les start-ups plutôt dans les métropoles. Les logiques sont en revanche amenées à se diversifier à la croisée de ces deux continuums.

Au-delà des aspirations parfois candides à une souveraineté économique territoriale mise à mal par les chaînes d’approvisionnement, la question de la place de l’industrie pose celle de son inscription territoriale. Le projet industriel s’appuie en partie sur des ressources locales, telles que les ressources humaines, parfois la matière première ou encore les infrastructures existantes. Mais il peut lui-même entrer dans une logique d’économie circulaire en devenant ressource locale. Le projet industriel ne peut néanmoins s’extraire d’un écosystème commercial et économique dépassant largement le périmètre intercommunal. Penser l’industrialisation demande de penser des écosystèmes et une structuration des interdépendances, soit le renouvellement des coopérations et des solidarités territoriales.