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Repenser l’usage du foncier dans les zones d’activités économiques

Adoptée en septembre 2024, la feuille de route économique stratégique 2024-2030 de la métropole clermontoise s’attache, dès le premier axe de son plan d’actions, à agir « pour un foncier économique durable ». Cette feuille de route de la Direction Accompagnement des Entreprises (DAE) vise à mettre en cohérence la politique de développement économique avec les objectifs de transition écologique et de résilience du territoire. Or le renforcement des capacités d’actions du tissu économique, la redirection de l’activité économique vers des modèles d’économie régénérative ou encore le positionnement de l’économie territoriale au service du vivre-ensemble ne peut advenir sans une connaissance fine du foncier économique afin d’être en capacité de décliner spatialement activités et ressources. Tenant compte de ce nouveau contexte, l’Agence d’Urbanisme Clermont Massif central (AUCM) a conçu un dispositif pour outiller la DAE d’un référentiel foncier utile à la réorientation de leur action. 

Les enjeux stratégiques du repérage et de la qualification du potentiel d’optimisation foncière dans les zones d’activités métropolitaines pour (re)trouver du foncier économique

Les politiques de développement économique, voire de simple maintien du tissu économique existant, se trouvent confrontées en matière de foncier à de nombreuses concurrences conduisant directement à une raréfaction, et donc à un renchérissement, du foncier économique :  

  • La nécessité de faire des choix entre différents usages possibles du foncier encore disponible, pour répondre à la crise du logement ou aux enjeux de développement économique par exemple,  
  • Des difficultés d’acceptabilité de certains projets, pourtant indispensables au bon fonctionnement de l’écosystème économique local, comme par exemple les projets logistiques permettant d’assurer l’approvisionnement des entreprises et l’acheminement de leurs produits, 
  • L’éviction des entreprises en périphérie du tissu urbain mais désormais également d’espaces historiquement dédiés au développement économique, au profit du déploiement de l’habitat et des équipements, 
  • Des mécanismes de marché orientant le foncier encore disponible vers des projets plus rentables et moins risqués que les activités productives, notamment du logement et du commerce [1], 
  • La faible intégration des activités économiques, en dehors du commerce, dans le tissu urbain, en particulier pour des activités productives pourtant compatibles,  
  • Un foncier économique généralement peu investi par l’aménagement et l’urbanisme [2], considéré comme des espaces « hors des villes » alors que véritables espaces de vie quotidienne pour près de la moitié des salariés français [3]. 

A ces enjeux de fabrique urbaine s’ajoutent les ambitions nationales de réindustrialisation, de renforcement de la souveraineté et de l’autonomie stratégiques ainsi que de sobriété foncière. Les développeurs économiques doivent aujourd’hui composer avec les zones d’activités existantes et les autres sites d’accueil d’activités pour assurer le parcours résidentiel des entreprises du territoire tout en gardant la capacité d’accueillir des nouveaux projets susceptibles de renforcer le fonctionnement économique du territoire.  

Dans ce contexte, il importe de qualifier finement l’occupation des zones d’activités économiques, d’identifier leur potentiel d’optimisation et de mutation foncière et de définir les secteurs économiques stratégiques, trois conditions préalables à l’élaboration d’un schéma directeur du foncier économique et à l’expérimentation de nouveaux modes de gestion du foncier. L’Agence d’Urbanisme Clermont Massif central a été sollicitée par la métropole clermontoise pour révéler, cartographier et caractériser les « gisements » fonciers. Elle a ainsi mis en pratique une méthodologie permettant de consolider la connaissance des capacités d’intensification sur les zones d’activités économiques, mais également de renouveler la perception du foncier économique, souvent limité aux seules disponibilités foncières, ou “reste à commercialiser”, de la collectivité.  

Comment identifier le foncier sous-utilisé au sein des zones d’activités ? Comment évaluer le poids de la réserve foncière d’entreprises anticipant leur développement futur ou le renchérissement du foncier dans une logique spéculative ? Comment anticiper les possibilités d’évolution de l’occupation des parcelles pour ne pas passer à côté de fonciers stratégiques pour le développement économique du territoire ? Comment mieux appréhender la mutabilité des terrains tout en évitant une densification anarchique des zones d’activités ? 

Une méthode proposée par l’AUCM basée sur une appréhension des gisements fonciers volontairement extensive

Afin de prendre en considération les espaces vides indépendamment de leur commercialisation et du découpage foncier, le repérage du potentiel d’optimisation foncière dans les zones d’activités a porté sur l’ensemble des espaces vides de bâtiment et des espaces faiblement bâtis. Elle prend donc en considération à la fois les unités foncières non bâties, qu’il s’agisse de foncier commercialisable par la collectivité, de réserve foncière d’entreprise ou encore d’espace agricole, mais aussi les unités foncières à faible emprise bâtie, soit par la présence de stationnements, de zones de stockage, d’espaces de circulation (voirie interne, aire de livraison ou de retournement), de valorisation paysagère ou simplement de délaissés sans usage. Sont donc comptabilisés dans les gisements, des espaces sur lesquels un usage peut être observé mais qui seraient mobilisables dans des dynamiques d’optimisation foncières, qu’il s’agisse d’utiliser les espaces vides ou sous-utilisés pour accueillir de nouvelles activités économiques, réorganiser les usages ou permettre le développement des activités déjà implantées.  

Exemple de mobilisation des espaces vides ou sous-utilisés pour réorganiser les usages 

Exemple de mobilisation des espaces vides ou sous-utilisés pour la construction de nouveaux locaux d’activités 

Exemple de mobilisation des espaces vides ou sous-utilisés pour le développement des activités déjà implantées 

Sources : orthophotographie CRAIG 2022, Cadastre DGFIP 2023 – Traitement : AUCM 

La première étape de la méthode consiste à pré-identifier, à partir du cadastre et de manière automatique mais théorique, les dents creuses, soit les parcelles cadastrales contigües et non bâties situées en zones urbanisées, mais aussi les espaces faiblement optimisés présentant donc un potentiel de densification. Elle dépasse ainsi l’approche souvent retenue par les collectivités de ne considérer que les terrains qui leur restent à commercialiser. La maille retenue est celle des unités foncières (UF), qui désigne un « îlot d’un seul tenant composé d’une ou plusieurs parcelles appartenant à un même propriétaire ou à la même indivision ». Ce choix permet de conserver une logique relative à l’aménagement de la zone d’activités, le découpage des parcelles étant liée à l’histoire des divisions des terrains, indépendamment des projets. 

La méthode de repérage des gisements fonciers économiques diffère de celle appliquée sur les espaces résidentiels. Ainsi, dans les espaces économiques, il importe par exemple de considérer le bâti léger, pouvant correspondre à des locaux indissociables de l’activité économique. Les seuils à fixer pour ne retenir que des gisements fonciers pertinents sont également à adapter. Au regard des retours d’expériences d’autres territoires et des résultats de tests pratiqués par l’AUCM, les seuils suivants ont été retenus pour l’ensemble de la métropole : 

  • Les bâtis individuels de moins de 20 m2, correspondant à des locaux techniques, ne sont pas pris en compte, 
  • Les gisements de moins de 500 m2 sont écartés, 
  • Les gisements fonciers situés sur des unités foncières bâties à plus de 50 % sont écartés, 
  • Une zone tampon de 10 m est appliquée autour des bâtiments, 
  • Le réseau viaire, pouvant traverser des unités foncières, est supprimé par l’application d’un seuil de recouvrement de 25 %, 
  • Les gisements fonciers non contigus de type « bandes » sont écartés par l’application d’un filtre morphologique. 

Dans un deuxième temps, le stock théorique est affiné par croisement avec des bases de données thématiques et / ou locales : 

  • Le registre parcellaire graphique (RPG) pour identifier les parcelles agricoles exploitées, 
  • Le plan de prévention des risques inondations (PPRI) pour écarter les gisements concernés par un aléa fort dans lesquels s’applique un principe d’interdiction de construction. A noter que ces gisements pourront néanmoins être pris en compte pour d’autres usages, comme la limitation des phénomènes d’ilot de chaleur urbain, 
  • Le plan local d’urbanisme intercommunal (PLUi) pour écarter les gisements concernés par des contraintes et des prescriptions (ex : marge de recul), mais également par des projets identifiés dans les emplacements réservés et les orientations d’aménagement et de programmation (OAP). Les gisements impactés par de futurs projets de voiries et la constitution de parcs ont ainsi été écartés. 

A l’issue de ces deux premières étapes automatiques, un stock potentiel de gisements fonciers économiques dans les zones urbanisées de la métropole est identifié. Ces gisements répondent à des critères de taille, d’emprise bâtie, de contraintes urbanistiques ou liées à des risques naturels permettant d’envisager « en théorie » une optimisation de l’usage actuel de ce foncier.  

Photo-interprétation et retour d’expertise des développeurs économiques pour préciser les gisements dans les zones d’activités métropolitaines 

Des connaissances plus précises sont mobilisées pour actualiser le stock de gisements et en retirer les « coups partis » : 

  • les plans de commercialisation pour écarter les gisements faisant l’objet d’une promesse ou d’un acte de vente. Ces gisements sont considérés comme des coups partis, 
  • le système national d’identification et du répertoire des entreprises et de leurs établissements (Sirene) géolocalisé pour identifier les gisements sur lesquels serait déjà implanté un établissement. Ces gisements sont considérés comme des coups partis. 

Les traitements géomatiques précédemment réalisés permettent de préqualifier les gisements fonciers en trois catégories : les dents creuses (espaces non bâtis), les espaces à faible emprise bâtie et les espaces agricoles. Cette qualification est affinée par photo-interprétation en identifiant, principalement pour les gisements situés sur des espaces à faible emprise bâtie, s’il s’agit : 

  • d’un espace délaissé sans usage immédiatement observé, pouvant correspondre à de la réserve foncière d’entreprise ou à de la surface herbacée de pelouse sans valeur ni continuité écologique, 
  • d’un espace sur lequel un usage est constaté à la photo-interprétation mais qui, en raison de sa taille, pourrait éventuellement être optimisé. Il peut s’agir de parking, d’espace de stockage ou encore d’aires de livraison ou de retournement de camions. 

Sources : Agence d’urbanisme de Brest-Bretagne, Agence d’urbanisme de la région nantaise, repris et complété par l’AUCM 

La photo-interprétation a également permis d’affiner le volume de gisements en retirant les bassins d’orage.  Deux séances de travail ont été organisées avec les développeurs économiques de la Métropole afin de confirmer la justesse des résultats géomatiques obtenus au regard de leur connaissance des sites. Cette méthode permet d’aboutir à l’identification de profil d’optimisation foncière pour les zones d’activités métropolitaines qui, outre l’alimentation d’un volet économique souvent délaissé des observatoires fonciers, constitue un préalable à l’élaboration d’un schéma directeur du foncier économique.   

Conclusion

Ce projet souligne l’intérêt des observatoires locaux pour appréhender, au-delà des obligations légales de l’établissement d’un inventaire des zones d’activités imposées par la loi Climat et Résilience, l’objet complexe du foncier économique. Il nécessite de prendre en compte des spécificités propres aux dynamiques économiques, et donc d’adapter les méthodes d’analyse du potentiel de densification pouvant s’appliquer aux espaces bâtis de façon générale. L’analyse des gisements fonciers dans les zones d’activités ouvrent plusieurs perspectives de mobilisation : l’intensification des usages, la réorganisation des usages ou encore la mutualisation des usages, qu’il s’agisse de stationnement, de stockage ou d’équipements (salles de réunion, espaces de restauration…) mais également l’externalisation et le redéploiement de certains usages en dehors des parcelles dévolues aux entreprises, voire en dehors de la zone d’activités ainsi que le renouvellement de l’existant par démolition/reconstruction.  Ces premiers résultats, qui seront complétés par l’analyse de la dureté foncière, méritent de s’inscrire dans une réflexion plus globale sur la stratégie d’accueil et de développement économique, dépassant les seules zones d’activités économiques, sur les modes de gestion du foncier économique public comme privé ainsi que sur les règles d’urbanisme relatives aux espaces économiques pour favoriser, tout en respectant les dynamiques propres aux acteurs économiques, l’optimisation du foncier. Ils nécessitent plus globalement de reposer le modèle du foncier économique afin de sortir du triptyque mixité urbaine avec de l’habitat, du commerce et des équipements, report en périphérie, extension des zones d’activités en se tournant davantage vers la diversification des fonctions économiques et la complémentarité des activités économiques, la sanctuarisation d’espaces dédiés à l’activité, notamment productive, et la bascule d’une logique d’aménagement à une logique de management des sites d’activités.  

RENCONTRE – POPSU Métropoles et POPSU Transitions – 2 Avril

En 2018 est lancé le programme national de recherche-action POPSU Métropoles, auquel Clermont Auvergne Métropole, tout juste créée par la loi, choisit de participer. Car, au-delà du changement de statut, c’est bien une nouvelle trajectoire territoriale intégrant pleinement le processus de métropolisation qu’il s’agit de documenter et de penser.

Un premier volet du travail de la plateforme clermontoise, déjà valorisé, portait alors logiquement sur l’attractivité de la Métropole, attractivité dont on connaît la place centrale dans une idéologie aménagiste alors très orientée compétitivité et croissance.

Le second volet portera lui sur les sols en régime de métropolisation et assumera une perspective plus exploratoire à la fois historique, géographique et sensible, où il sera autant question de développement et de valorisation foncière que d’attachements et de fragilités écologiques. C’est ce second volet qui sera mis en scène lors de la première séquence de cette rencontre.

En 2024, fait suite à ce premier programme de recherche-action, POPSU Transitions : changement de nom, mais aussi d’esprit : les espaces métropolisés sont invités à interroger leur habitabilité, à anticiper les vulnérabilités occasionnées par le changement global et à contribuer à la conception de politiques de transitions, moins captatrices de ressources et plus coopératives. Clermont Auvergne Métropole choisit de poursuivre son investissement, et fort de l’intérêt et de la dynamique collective associés au projet de capitale européenne de la culture, choisit d’investiguer la dimension culturelle des transitions.

Cette dimension, déjà présente dans le travail mené sur les sols, adopte une tout autre perspective. Il ne s’agit plus d’approcher l’impact culturel de la métropolisation – sur les sols en l’occurrence – mais d’opérer une sorte de « tournant culturel » et de se demander comment la culture et ses acteurs pourraient contribuer, activement, aux transitions à mettre en oeuvre pour faire territoire dans l’anthropocène. C’est à la présentation de cette nouvelle enquête que la deuxième séquence de cette rencontre sera consacrée.

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PROGRAMME

(Télécharger le programme en pdf)

8H45 – 9H00 // ACCUEIL

9H00 – 9H15 // MOTS D’INTRODUCTION

– Olivier Malclès, Directeur de l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Clermont-Ferrand
– Grégory Bernard, Président de l’Agence d’Urbanisme Clermont Massif

9H15 – 11H // SÉQUENCE 1 : COMMENT FAIRE MÉTROPOLE PAR L’APPROPRIATION DE SES SOLS ?

Conclusion de la plateforme POPSU Métropoles de Clermont Auvergne Métropole
En 2018, Clermont-Ferrand ne change pas seulement de statut, mais par son projet s’inscrit pleinement dans un processus de métropolisation qui, loin d’être « hors-sol » s’inscrit dans le temps long et la réalité territoriale. Ses répercussions dans les manières d’habiter, donc d’occuper les sols, autrement dit de les transformer, valoriser, préserver, parfois délaisser, voire malmener sont substantielles. Ces sols conçus à la fois comme ressources convoitées et milieux fragiles, supports d’attachement tant mémoriels que sensibles et objets de conflits d’usage portent des traces riches d’enseignement et de capacité d’action dont l’exploration dans ce projet de recherche est fertile au moment de l’atterrissage du PLU métropolitain.

– Géraldine Texier Rideau, Amélie Flamand, David Robin (Chercheurs à l’UMR Ressources, ENSACF – UCA) : Faire métropole par les sols habités – Trajectoire clermontoise : vers une stratégie foncière
– Jean-Dominique Prieur (Chercheur à l’UMR Ressources, ENSACF – UCA) : Explorer par la marche les sols des lisières métropolitaines

11H00 – 11H30 // PAUSE

11H30 – 12H30 // SÉQUENCE 2 : QUELLES CULTURES POUR S’ADAPTER AU CHANGEMENT GLOBAL ET RECOMPOSER NOS TERRITOIRES DE VIE ?

Lancement de la plateforme POPSU Transitions de Clermont Auvergne Métropole
Le changement global auquel nous sommes confrontés relève d’une transformation profonde des conditions d’habitabilité de la planète. Chaque territoire se retrouve dans une nécessité de repenser ses trajectoires de développement. La culture par ses pratiques à l’oeuvre dans les territoires métropolitains et ruraux peut-elle être un nouveau pivot d’un dialogue territorial qui autoriserait à recomposer nos modes de vie dans une plus grande acceptation des liens entre humains, non humains ?

– Isabelle Lavest, Vice-Présidente en charge de la Politique culturelle de Clermont Auvergne Métropole (sous réserve)
– Guillaume Lacroix, Directeur du programme POPSU Transitions
– Laurent Lelli, Directeur du Campus AgroParisTech et Chercheur à l’UMR Territoires

Présentation de la plateforme POPSU Transitions et du collectif de chercheurs mobilisés : Bernard Alix, Emmanuel Bonnet, Pierre Cornu, Hervé Davodeau, Cécile Ferrieux, Marie-Hélène Gay-Charpin, Serge Lhermitte, Guillaume Meigneux, Philippe Sahuc.

12H30 – 13H30 : DÉJEUNER

13H30 – 15H45 // SÉQUENCE 3 : L’ACTION CULTURELLE : UN LEVIER MAJEUR POUR LA RÉORIENTATION ÉCOLOGIQUE DES TERRITOIRES MÉTROPOLITAINS ET RURAUX ?

Les points de vue d’acteurs culturels en situation
Affirmer l’importance de l’action culturelle pour la réorientati on écologique en ces temps agités où elle semble de plus en plus fragilisée pourrait relever de la gageure. Pourtant à bien y regarder, l’action culturelle, qu’elle relève du secteur culturel, de l’éducation ou de la fabrique territoriale, constitue un soubassement puissant et original des politiques territoriales métropolitaines et rurales, donc de leur capacité de bifurcation.

– Fred Sancère, Directeur de Derrière Le Hublot
– Sandrine Rebeyrat, Directrice de l’École Supérieure d’Art de Clermont Métropole
– Stéphane Cordobes, Directeur de l’Agence d’Urbanisme Clermont Massif central

15H45 – 16H15 // SÉQUENCE 4 : CONCLUSION

– Marie Christine Jaillet, Directrice scientifique POPSU Transitions : Quelles attentes pour le
programme POPSU Transitions ?
– Laurent Lelli, Directeur du Campus AgroParisTech et Chercheur à l’UMR Territoires – Responsable scientifique du programme POPSU Transitions Clermont Auvergne Mé tropole : Perspectives à venir sur la plateforme clermontoise

Au bénéfice de la santé de ses habitants, Clermont Auvergne Métropole étend sa Zone à Faibles Emissions de polluants

Au 1er janvier  2025, à la suite du vote du conseil métropolitain, la Zone à Faibles Emissions – mobilité (ZFE – m) de Clermont-Ferrand concernera l’ensemble du périmètre métropolitain. Dès lors, les véhicules professionnels – camions et véhicules utilitaires légers- les plus âgés (véhicules d’au moins 23 ans) ne pourront plus circuler au sein de l’agglomération clermontoise : un bouleversement dans les pratiques de mobilité des artisans et des professionnels.   

Quels effets entraînerait plus précisément cette mesure ? Pour préparer ce changement et aider à la prise de décision politique, Clermont Auvergne Métropole a missionné l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central pour estimer les impacts socio-économiques de l’extension du périmètre de la ZFE-m. En complément, le Cerema et Atmo Auvergne Rhône-Alpes ont réalisé une étude sur les bénéfices en termes de qualité de l’air.  

La pollution de l’air reste une préoccupation majeure de santé publique

La nécessité de lutter contre la pollution de l’air a conduit il y a près de trente ans à la loi sur l’air et l’utilisation rationnelle de l’énergie (Loi LAURE, 1996), avec une mesure phare dans le domaine des mobilités : l’instauration des Plans de Déplacements Urbains dans les agglomérations de plus de 100 000 habitants. En incitant au développement d’alternatives à la voiture, ces plans ont participé à l’amélioration de la qualité de l’air. Ainsi, depuis 2000, des baisses notables d’émissions de polluants et notamment les concentrations en oxydes d’azote (-60%), principalement produites par le trafic routier, sont constatées [1]. Néanmoins, la qualité de l’air dans les grandes agglomérations peut encore être améliorée au bénéfice de la santé des habitants. La pollution atmosphérique reste responsable d’environ 40 000 décès par an à l’échelle nationale [2] et un grand nombre de villes ont des teneurs en polluants régulièrement supérieurs aux recommandations de l’Organisation Mondiale de la Santé, celles-ci étant nettement plus basses que les seuils en vigueur au niveau de l’Union Européenne. À titre d’exemple, sur les dioxydes d’azote, les valeurs limites européennes actuelles sont de 40 microgrammes par mètre cube (µg/m³) alors que la recommandation de l’OMS est de 10 µg/m³.  

Les lois d’orientation des mobilités (2019) et “Climat et Résilience” (2021) poursuivent cet objectif d’amélioration de la qualité de l’air à travers le déploiement d’un nouvel outil, les Zones à Faibles Emissions mobilité (ZFE-m), rendues obligatoires dans toutes les agglomérations de plus de 150 000 habitants, dont celle de Clermont-Ferrand.  

Objectifs des ZFE-m : Clermont Auvergne Métropole opte pour la lisibilité

Une Zone à Faibles Emissions – mobilité est un secteur géographique où la circulation des véhicules les plus polluants est restreinte afin de diminuer les émissions de polluants atmosphériques, améliorer la qualité de l’air locale, et ainsi réduire les impacts de la pollution sur la santé des habitants et des autres usagers séjournant au sein du secteur concerné. Chaque collectivité est libre de définir le périmètre d’application (territoire plus ou moins étendu), les périodes de mise en œuvre (en permanence ou « en journée » seulement) et les véhicules concernés (tous véhicules ou seulement les camions et les véhicules utilitaires légers). Cette adaptabilité des mesures de restriction de circulation à chaque agglomération doit permettre une meilleure efficacité et acceptabilité locale de la mesure.  

Au regard des obligations de la loi “Climat et Résilience”, le périmètre de l’actuelle ZFE-m mis en place depuis juillet 2023 sur une partie de la commune de Clermont-Ferrand doit s’étendre à un périmètre couvrant au moins la moitié de la population de l’agglomération à compter du 1er janvier 2025. Afin de “gagner en lisibilité”, les élus métropolitains ont porté l’extension de ce périmètre à l’ensemble de la métropole. Les véhicules concernés restent par ailleurs inchangés : seuls les camions, fourgons et fourgonnettes « non classés » (soit des véhicules âgés d’au moins 23 ans) sont concernés par la mesure. A noter que dans certains cas, ces véhicules pourront bénéficier de dérogations temporaires pour permettre une meilleure adaptation des acteurs économiques du territoire au nouveau dispositif.  

Si l’objectif de santé publique est largement partagé, la perspective d’une restriction de circulation sur l’ensemble de la métropole clermontoise pour les professionnels équipés de véhicules anciens suscite des inquiétudes que l’étude sur les impacts socio-économiques a tenté d’analyser.  

Un impact différencié selon les activités, qui dépasse les frontières métropolitaines

La métropole clermontoise constitue le poumon économique du département puisqu’elle concentre 50% des établissements et 60% des emplois du Puy-de-Dôme. En outre, 45% des entreprises du département ont des rayons d’intervention dépassant les 50 km et sont amenées à fréquenter régulièrement le territoire.  

L’instauration de la Zone à Faibles Emissions – mobilité (ZFE-m) sur les 21 communes de Clermont Auvergne Métropole à compter du 1er janvier 2025 interdira possiblement la circulation d’environ 10% du parc des véhicules professionnels (poids lourds et véhicules utilitaires légers). La mesure devrait concerner ainsi environ un millier de véhicules immatriculés dans des entreprises localisées sur le territoire de Clermont Auvergne Métropole (Estimation haute, car utilitaires légers appartenant à des professionnels ou à des particuliers sont difficilement différenciables). Elle touchera par ailleurs les véhicules professionnels non classés d’entreprises extérieures à la métropole. Ainsi, les mesures de régulation de circulation au sein de la métropole, découlant de l’instauration de la ZFE-m, devraient avoir un impact bien au-delà des limites administratives de celle-ci.  

L’étude met cependant en évidence un impact différencié de la mesure selon la nature de l’activité et des véhicules. Ainsi, les activités du transport, de la logistique ou du commerce de gros seront plus sensibles car elles ont besoin de plus de mouvements de marchandises que des entreprises de services.  De la même façon, les secteurs du BTP ou du commerce de gros, qui utilisent des camions et camionnettes, sont potentiellement plus concernés que les entreprises de services ou le commerce de détail qui peuvent recourir à des voitures particulières (non concernées par la ZFE-m), voire des vélos.  

Une tendance au renoncement et des règles du jeu mal connues  

Une enquête en ligne réalisées par les milieux économiques (Chambre de commerce et d’industrie et Chambre des métiers et de l’artisanat) révèle que la moitié des entreprises du département ayant répondu se rendent à Clermont-Ferrand et la périphérie sud-est (Aubière, Cournon…) plusieurs fois par semaine, quel que soit leur domaine d’activité. Les acteurs économiques sont nombreux à penser qu’ils vont connaître des difficultés à s’adapter à la ZFE-m. Dans ce contexte, les entreprises semblent plus enclines à renoncer à un client (43% des sondés envisagent cette possibilité) ou à un fournisseur (35%)   qu’à agir sur leur parc de véhicules (25% des répondants pensent changer de véhicules). Ainsi, l’élargissement de la ZFE-m suscite davantage le renoncement, qu’un effet significatif sur les intentions de renouvellement des véhicules concernés par la mesure.  

Afin d’encourager ces renouvellements, Clermont Auvergne Métropole a mis en place depuis juin 2023 un dispositif d’accompagnement des entreprises afin d’aider les professionnels à changer de véhicules (une aide globale d’environ 60 000 € par an, à raison de 2 000 à 3 000 euros par véhicule), en complément des aides d’Etat. Néanmoins, le dispositif d’aides de la Métropole reste peu connu (seulement 2 véhicules ont bénéficié de subventions en 2023). En outre, les acteurs économiques installés hors de la mMétropole ne peuvent y prétendre, alors que leurs véhicules sont  souvent plus anciens. Enfin, le récent décret n°2024-1084 du 29 novembre 2024 relatif aux aides à l’achat ou à la location de véhicules peu polluants réduit l’incitation en confirmant la suppression totale du bonus écologique pour acquérir des véhicules utilitaires électriques.  

La ZFE-m prévoit également des dérogations en direction des professionnels qui ne pourraient pas renoncer à l’usage de leur véhicule non classé. Cependant, le dispositif semble, là encore, mal connu. Ces dérogations sont par ailleurs temporaires et ciblent des véhicules spécifiques (bétonnière, camion de commerces ambulants, engins de travaux publics…) ou encore les véhicules détenus par le tissu associatif.  

Pour faciliter et accompagner l’adaptation des entreprises à l’extension du périmètre de la ZFE-m et assurer ainsi une meilleure qualité de vie en ville, il apparaît ainsi opportun de mieux faire connaître les aides et les dérogations auprès des acteurs économiques. Plus globalement, il s’agira de susciter chez les professionnels une adaptation plus profonde, basée sur de nouvelles pratiques de mobilité. Les particuliers seront, eux aussi, amenés à modifier leurs pratiques de mobilité au sein de la mmétropole, en lien avec le projet INSPIRE.   

Suites du projet « POPSU Territoires » : un séminaire pour co-construire avec les acteurs locaux

Lauréat de POPSU Territoires 2023 (POPSU pour Plateforme d’observation des projets et stratégies urbaines), le campus de Clermont-Ferrand poursuit la dynamique de recherche-action engagée depuis un an.

L’équipe de recherche pluridisciplinaire (Cécile Ferrieux, Cécile Cot, Laurent Lelli, Louisa Arnold) et l’Agence d’Urbanisme Clermont Massif central (Stéphane Cordobes, directeur) mène depuis plusieurs mois une phase d’exploration du plateau de Gergovie et d’entretien auprès des usagers et acteurs socio-économiques pour révéler les dimensions cachées d’un plateau emblématique à l’échelle des clermontois, mais aussi au niveau national, incarné par un récit autour de la victoire de Vercingétorix sur les armées de César.

Haut lieu historique et archéologique, le plateau de Gergovie se révèle dans toutes ses dimensions dans le cadre du projet POPSU Territoires « Mise en tourisme du plateau de Gergovie : révéler les invisibles pour enrichir le projet ». Un séminaire de co-construction a eu lieu le 10 septembre dernier en présence des deux animatrices du programme POPSU national. Une trentaine d’acteurs locaux institutionnels, socio-économiques et associatifs, étaient invités, avec le monde académique, à changer de regard collectivement.

Pour ce faire, un arpentage du plateau a été proposé aux participants pour percevoir et débattre de la diversité des usages et des attachements liés à cet espace à l’interface entre urbain et rural. Arpenter, c’est mettre en situation d’observation et de dialogue les acteurs locaux. C’est aussi confronter le regard de la recherche et le regard des acteurs. Ce dispositif participatif, où les acteurs explorent physiquement le terrain, a été construit sur la base des premiers résultats de recherche. Il s’appuie sur une diffraction du plateau en cinq figures : vivant-sauvage ; agriculture-forêt ; soin-ressourcement ; loisirs-évasion ; patrimoine-archéologie-mémoire.

En groupe, les participants ont parcouru le plateau, guidé par des fiches qui rendaient compte par figure des objets agricoles, patrimoniaux, historiques, touristiques, paysagers, etc. identifiés préalablement. L’arpentage proposé l’après-midi a donc été pensé comme un outil de l’enquête, un espace de dialogue entre les participants et un support de médiation pour l’action.

Cette compréhension collective et systémique du plateau de Gergovie doit permettre d’envisager de manière prospective la pérennité des cohabitations existantes, de qualifier les enjeux de soutenabilité pour le plateau et d’anticiper les potentielles controverses et conflictualités que les projets de mises en tourisme pourraient susciter. Enfin, cette journée de rencontre, étape clé des projets du programme POPSU Territoires, a offert aux participants un moment de débat et de concertation visant à apporter une vision nouvelle du plateau pour enrichir l’action publique.

Michelin renouvelle son rapport au territoire clermontois

Autour du site industriel historique de Cataroux Michelin, l’exploration « Projets industriels en quête de transition écologique : investir ses héritages culturels pour mieux produire demain » proposée le 16 novembre 2023 dans le cadre de la 44ème Rencontre nationale des agences d’urbanisme, avait pour objectif d’aider à comprendre comment prendre appui sur les territoires et leurs acteurs pour concilier réindustrialisation et sobriété.

En matière de développement économique, comment se traduit la recomposition culturelle des territoires ? Au-delà de la modernisation des outils de production, la décarbonation de l’industrie demande de transformer « le grand récit » de l’attractivité territoriale pour adopter une véritable logique de mutation et de transmission trouvant ses sources dans ses héritages industriels.

Traiter ce sujet complexe à l’aune de la réindustrialisation nationale soulève d’autres questions : quelle relation des entreprises industrielles avec leur territoire ? Au sein des bassins d’emploi, quelle anticipation et adaptation des métiers de l’industrie et des compétences ? Comment les cultures industrielles sont-elles susceptibles d’évoluer, pour s’engager dans la transition écologique et réenchanter le développement local ? Pour y répondre, le choix a été fait de s’appuyer sur l’exemple local du groupe Michelin. Plusieurs raisons l’ont motivé : sa figure d’acteur emblématique de Clermont-Ferrand, son inscription et son engagement dans le territoire sur le temps long, ses profondes mutations impulsées par la mondialisation, mais aussi par la transition écologique. Afin d’appréhender la recomposition culturelle et locale de l’industrie dans ses différentes composantes tout en gardant à l’esprit les enjeux globaux qui s’imposent à elle, l’exploration a gravité autour de sites historiques de l’entreprise : siège social des Carmes, cité ouvrière, ancienne coopérative pour les salariés ou centre de formation aux métiers de l’industrie. Ce parcours a permis un recueil de points de vue diversifiés (cadres de l’entreprise, responsable syndical, ethnologue) et de mieux comprendre les mutations spatiales, économiques, sociales et culturelles qui ont jalonné à la fois l’histoire de l’entreprise et celle du territoire.

Entre ancrage local et mondialisation

Comme le souligne La Fabrique de l’industrie, la réindustrialisation des territoires s’appuie sur plusieurs ingrédients clés : coopération entre acteurs, compétences, accès au foncier, financement, qualité de vie ou innovation. La dimension culturelle joue également un rôle majeur, en particulier en matière d’image de l’industrie, d’attrait pour les emplois et les formations ainsi que d’acceptabilité des projets par la population. Pour autant, si l’industrie s’inscrit dans un territoire d’accueil, elle reste fortement intégrée dans les chaînes de valeur des marchés mondialisés. Michelin illustre parfaitement cette double insertion et cette tension entre « local » et « mondial ». L’entreprise est, à la fois et de longue date, intimement liée à Clermont-Ferrand tout en s’inscrivant dans la mondialisation.

Dès le début du XXe siècle, elle ouvre des agences et usines en Europe et s’appuie sur des plantations d’hévéas en Asie. De 1960 à 1975, elle crée 32 usines dans le monde. Aujourd’hui, présente commercialement dans 175 pays, elle compte 121 sites de production dans 26 pays. Michelin est l’une des seules entreprises du CAC 40 dont le siège social se situe hors de Paris. À l’instar des villes industrielles du Nord ou de l’Est, son développement a fortement marqué le territoire clermontois, tant dans l’espace, avec la construction par l’entreprise de 18 quartiers et 8 000 logements, que dans la vie quotidienne et la culture locale, avec une forte implication dans les associations sportives, culturelles, magasins, crèches ou équipements de santé.

Mutations structurelles et changement culturel

Sous l’effet des transformations du capitalisme, le modèle Michelin mute fortement à partir des années 1980. Le site de Clermont connaît des turbulences avec une forte perte d’effectifs (de 30000 salariés, en 1983, à 10000, aujourd’hui). La production autour de Clermont-Ferrand se maintient exclusivement dans le haut de gamme et la compétition, mais se spécialise davantage sur la recherche/innovation. Les cadres sont aujourd’hui largement majoritaires (7000 des 10000 emplois). Des start-up sont créées ou soutenues pour développer l’innovation. L’entreprise poursuit sa diversification pour « sortir progressivement du pneu » avec l’objectif de réaliser 30 % du chiffre d’affaires hors pneu en 2030. Ce produit s’avère difficilement recyclable en raison des procédés de vulcanisation agglomérant les ingrédients qui le composent. La transition écologique constitue un impératif pour l’entreprise, avec des développements vers la propulsion vélique (aile gonflable Wisamo), les nouveaux matériaux ou encore l’hydrogène. Michelin porte pour 2050 le projet d’usine zéro émission. La culture de l’entreprise se modifie. La défiance à l’égard des syndicats décline pour se transformer en un dialogue social, qui s’illustre notamment lors de la négociation des accords pour les RTT. Les logements sont progressivement vendus et la culture du secret s’atténue. Les nouvelles valeurs de l’entreprise, qui remplacent celles du passé, pourraient s’incarner dans les mots « innovation », « respect », « vitesse » ou « adaptabilité », mais également dans l’allusion de l’un des intervenants à la triple bottom line « People, Planet, Profit », avec toutefois, à ses yeux, une prédominance du 3e « P ».

Malgré l’évolution de « l’esprit Michelin » et du système social historique, les services apportés aux salariés restent significatifs (salle de sport, conciergeries, comité d’entreprise, brasserie, crèches…). Ces services et la qualité de vie contribuant à l’attractivité des postes et à la fidélisation des salariés. Un nouveau rapport au territoire s’opère aujourd’hui par la mutation du foncier industriel en coeur de ville. Ainsi, le projet Cataroux (42 ha et 300 millions d’euros d’investissement) porté par Michelin témoigne d’un rapport renouvelé au territoire, destiné « à rendre à Clermont ce que Clermont a apporté à Michelin » et à « aider le territoire à trouver une nouvelle identité ». Il comprend un Pôle d’innovation collaboratif destiné à accueillir un écosystème de start-up ; un centre des matériaux durables ; un pôle plus touristique autour du Quartier des Pistes, futur espace de « l’Aventure Michelin 2 », mais aussi d’une Cité du mouvement et de projets immersifs, ainsi qu’un pôle de formation autour du Hall 32 et de la Manufacture des talents pour accompagner la transition aux métiers de demain, en lien direct avec les besoins des entreprises sur le principe de « circuit court des compétences ». Tourisme, santé, formation, innovation : ces axes structurants de ce projet contribuent à l’attractivité du territoire, mais peuvent sembler éloignés de la production manufacturière au sens strict, qui se poursuit en partie hors du territoire national.

Les parties prenantes de l’exploration ont été marquées par le rapport entre Michelin et le territoire, que ce soit par l’ampleur de son emprise dans la ville que par la connexion au local – qui demeure, malgré l’ouverture sur le marché mondial – et l’ampleur des services apportés aux salariés du groupe, comparée à une sorte de responsabilité territoriale de l’entreprise. La qualité et la diversité du projet Cataroux attestent du dynamisme de Michelin dans le processus de reconversion de son site historique. Pour autant, il témoigne également de la désindustrialisation progressive du site clermontois. Certains s’inquiètent, par ailleurs, des risques de gentrification des territoires induits par les politiques de développement basées sur l’attractivité pour les cadres.

Quel avenir de l’industrie dans les territoires ?

À partir de l’exemple de Michelin et Clermont-Ferrand, les participants ont soulevé des questions sur la place de l’industrie demain dans les territoires. En paraphrasant le titre de l’ouvrage de La Fabrique de l’industrie [1] (avril 2023), peut-on encore aujourd’hui « faire de l’industrie un projet de territoire » ? Les situations sont plurielles et il ne peut y avoir de recette unique. Comme il est écrit dans l’ouvrage précité, « les ressources héritées de l’histoire peuvent constituer des opportunités pour un territoire, mais également l’enfermer dans une trajectoire de déclin ».

Dès lors, c’est aux acteurs locaux (collectivités, industriels, opérateurs économiques, société civile…) de se mobiliser pour renouveler ces ressources et activer des synergies latentes. Pour certains, la vocation industrielle ne constitue pas une solution d’avenir et c’est une « nouvelle identité du territoire » qui est recherchée. C’est le cas en partie à Clermont-Ferrand, mais aussi dans d’autres territoires, qui préfèrent se tourner vers la culture ou le tourisme, au risque de réduire l’industrie au patrimoine. Ce retour sur l’histoire et l’avenir territorial de Michelin apporte les fondements pour mieux produire demain et rendre l’industrie « désirable » : le virage vers la transition écologique, la culture de l’innovation et des compétences, l’attachement au territoire, les services de vie quotidienne pour les salariés et une culture de la sobriété issue de «l’ascétisme» pratiqué jadis.

Alimentation et culture dans la même assiette

L’exploration « Culture alimentaire et transition écologique : comment aborder l’alimentation comme un fait culturel revisitant nos marqueurs politiques, économiques, sociaux, sanitaires, territoriaux ? », proposée le 16 novembre 2023 dans le cadre de la 44ème Rencontre nationale des agences, a permis d’observer deux modèles de production agricole différents, mais aussi d’étudier les marqueurs émotionnels, symboliques, sociaux, économiques, politiques et écologiques de l’alimentation d’aujourd’hui et de demain.

Notre rapport à l’alimentation a évolué au cours de ces dernières décennies à travers de nouvelles prises de conscience qui engendrent des changements de normes, de législation, de comportements, de modes de vie. Il faudra convoquer plus d’un modèle pour relever les défis de demain et parvenir à changer nos pratiques sans détruire nos cultures alimentaires. C’est fort du constat de la complexité du sujet et pour l’appréhender dans un cadre inspirant que la journée d’exploration autour de la culture alimentaire a été conçue : trois sites, une dizaine d’intervenants et une équipe d’animation ont permis de s’imprégner, de ressentir, de prendre conscience, de débattre des solutions et actions mises en oeuvre ici et là, pour que chacun réfléchisse et trouve, à son échelle, sa marge de manoeuvre et d’intervention. L’équipe organisatrice s’est appuyée sur la Limagne, plaine agricole aux portes de la métropole clermontoise, pour évoquer la culture alimentaire à travers trois lieux démonstrateurs d’un sujet à plusieurs enjeux.

Challenger un modèle agroalimentaire à grand volume

La journée exploratoire a commencé au Biopôle Clermont-Limagne dédié aux entreprises des sciences du vivant. Les participants ont visité l’usine de panification Jacquet-Brossard et assisté à la présentation de la filière blé de la coopérative agricole Limagrain, depuis le blé planté jusqu’aux modèles des pains vendus par la grande distribution. L’exposé de leurs recherches nutritionnelles en boulangerie-pâtisserie et les discussions ont fait toucher du doigt les défis de ce modèle agroalimentaire industriel et de cet acteur incontournable du territoire, dont les exigences économiques, environnementales et marketing structurent la filière et obligent à adapter les process en permanence.

Encapaciter des modèles alternatifs

La matinée s’est poursuivie par la visite des Jardins Solidaires, à Gerzat. Porté par le Secours populaire et inscrit dans une expérimentation « territoires zéro chômeur de longue durée » (TZCLD), ce projet a trouvé ici les conditions de son développement : une douzaine de travailleurs en insertion produisent, sur une ancienne friche de 2 hectares mise à disposition par la commune, des légumes bio, vendus à prix coûtant préférentiellement aux structures d’aide alimentaire locales ou via le réseau de producteurs locaux 63 Saveurs.
Même si ce modèle économique de l’entreprise à but d’emploi reste à consolider, il n’en reste pas moins qu’il répond à des objectifs majeurs : permettre un retour à un emploi porteur de sens et de dignité pour les travailleurs, rendre accessible une alimentation de qualité, diversifier la production sur les terres agricoles locales et alimenter un réseau vertueux de solidarité. Le maire de Gerzat et l’équipe des Jardins Solidaires ont partagé avec le groupe leur enthousiasme, leurs convictions, mais aussi les difficultés et les incertitudes inhérentes à un tel projet qui contribue à changer de modèle.

Restaurer les sens et les perceptions

L’exploration s’est poursuivie au Pré du Puy, qui est à la fois une exploitation maraîchère, un magasin en vente directe et un restaurant. Dans ce site inspirant, un repas a été élaboré en partenariat avec la Scop Cresna, pour amener les convives à s’interroger sur leurs pratiques alimentaires. Pour être à la hauteur des défis de demain, le repas, référence culturelle et symbolique, doit évoluer dans ses ingrédients, ses quantités, ses synergies nutritionnelles : crudités, « cuidités », légumineuses, oléagineuses, produits laitiers, oeufs, épices et condiments ont été mis à disposition pour que chacun compose son assiette. L’accompagnement par l’éducatrice du goût a permis de prendre conscience des déterminants de choix et de composition des assiettes. Les échanges ont permis de se questionner sur la sensorialité en mangeant (couleur, texture, saveurs, quantité), les synergies alimentaires, la néophobie alimentaire, etc.

Conscientiser les marqueurs culturels de l’alimentation

Comme souvent à la fin d’un bon repas, les convives sont restés à table pour continuer à débattre et discuter, en profitant de l’expertise des intervenants. L’intervention de Marie Walser (chaire Unesco Alimentations du monde), axée principalement sur le marqueur sanitaire, a approfondi les liens entre alimentation, corps, santé humaine et environnementale. En écho à la visite de l’usine du matin, l’intervenante a défendu l’idée que le changement de modèle alimentaire suppose que l’alimentation soit considérée comme un bien commun et non pas comme une simple marchandise.

Dans un contexte où les choix alimentaires se font en fonction de ses moyens économiques, de son temps, des disponibilités des produits, de sa culture, de ses goûts, mais aussi souvent en fonction du marketing et de la publicité, les améliorations apportées aux aliments ne devraient pas être des arguments spéculatifs et concurrentiels, mais au contraire être partagées au bénéfice de la santé de tous.

La présentation par Philippe Métais des actions de Gaz réseau distribution France (GRDF) autour des biodéchets et de leur engagement sociétal en faveur des collectivités, via le milieu scolaire, a alimenté le débat du marqueur écologique. Derrière ce marqueur se cache la question de l’ampleur du changement de modèle. Souhaitons-nous développer des solutions technologiques pour compenser les inconvénients d’un modèle, ou le revoir totalement pour le rendre plus vertueux ?

L’intervention de Thierry Boutonnier, artiste plasticien empreint de nature et d’agriculture, a permis d’explorer le marqueur culturel et symbolique, mais aussi ses travaux et sa colère citoyenne autour du marketing alimentaire et de la prédominance des intérêts économiques sur la politique alimentaire. La diffusion de la bande-son du projet Sugar Killer, conduit avec des collégiens, a fortement interpellé et fait sourire les participants quant aux coulisses du marketing et à l’opacité des réponses apportées aux adolescents. Le marketing habille l’alimentation de toutes les vertus, mais, dans les faits, les compositions restent mystérieuses. La question de la responsabilité des adultes et du système alimentaire sur la santé des enfants a été posée. La santé apparaît, elle aussi, comme un bien commun, avec un idéal de transparence et d’éducation pour relever les défis culturel et symbolique dès le plus jeune âge. La dernière intervention de Boris Tavernier, fondateur de Vrac (Vers un réseau d’achat en commun), a permis d’éclairer les marqueurs politiques et socio-économiques quant à l’accès à une alimentation durable et de qualité pour toutes et tous, quels que soient les moyens financiers ou la localisation géographique des personnes. En achetant en grande quantité, Vrac réussit à obtenir des produits de qualité à des prix compétitifs, que les adhérents peuvent ensuite acheter à des prix raisonnables. L’initiative est partie des quartiers populaires de l’Est lyonnais, le réseau est désormais national et milite plus globalement pour l’éducation à l’alimentation alliant plaisir, créativité et interculturalité. Il est aussi actif dans le réseau qui oeuvre pour la création d’une sécurité sociale alimentaire.

Réalimenter un imaginaire collectif

En conclusion, Éric Roux (association L’Étonnant Festin) est intervenu pour apporter son expertise sur l’approche quotidienne de la transition alimentaire en s’appuyant sur les enjeux de transmission des savoirs interculturels comme pare-feu aux normes imposées par le système étatique. Il a abordé la notion d’un projet culturel de territoire qui redistribue des savoirs et réalimente un imaginaire collectif. Les participants ont été invités à exprimer les émotions à chaque étape de l’exploration. Le niveau des débats, les visites et intervenants ont permis d’examiner la plupart des marqueurs de l’alimentation et d’ébaucher ensemble des pistes de solutions pour répondre aux défis de notre civilisation : rien de moins que la définition de la culture selon Clair Michalon [ingénieur agronome et formateur, ndlr] : « La culture, c’est la manière de trouver ensemble des réponses aux défis de notre temps. »

Avec le chantier des « 1 000 premiers jours de la vie », les cantines et les quartiers populaires sont ressortis comme les emblèmes de cette transition aussi intime que collective.

Faire vivre la lecture à l’échelle intercommunale

Le réseau de lecture publique, créé en 2004 dans le cadre d’un projet de territoire, avec le double objectif de favoriser la solidarité culturelle et son attractivité, est un élément fort de structuration de la politique culturelle de la métropole clermontoise.

La création du ministère des Affaires culturelles, en 1959, a marqué un tournant significatif dans la reconnaissance de la culture comme élément essentiel de la société française. Ce ministère, chargé de coordonner les politiques culturelles à l’échelle nationale, avait pour objet de promouvoir l’accès à la culture pour tous les citoyens. En parallèle, la volonté de décentralisation, qui s’est intensifiée dans les années 1980, a conduit à un transfert progressif de compétences et de moyens vers les collectivités territoriales. Cela a favorisé une gestion plus proche des besoins et des réalités locales, tout en renforçant la présence de la culture sur l’ensemble du territoire français. Ce maillage territorial de lieux culturels a joué un rôle crucial dans la démocratisation de l’accès à la culture en France. Il a permis de diffuser les pratiques culturelles et artistiques au sein des différents territoires, favorisant ainsi l’épanouissement d’une culture vivante et diversifiée.

C’est en 1999, avec la loi Chevènement, qu’une bascule s’est opérée avec le renforcement de l’intercommunalité qui instaure un cadre légal favorable à la coopération entre les communes, tout en élargissant les compétences de ces structures intercommunales. Elle a ainsi contribué à moderniser et rationaliser l’organisation territoriale du pays. En matière de politiques culturelles, cette nouvelle approche a permis de franchir un nouveau cap en intégrant une dimension de solidarité territoriale, passant ainsi d’une logique d’équipement à une logique de territoire. Cette nouvelle orientation a encouragé les communes à travailler ensemble, afin de mutualiser leurs ressources et leurs compétences. Cette approche a favorisé une meilleure coordination des politiques publiques à une échelle de bassin de vie, permettant ainsi une utilisation plus efficace des moyens disponibles.

Un modèle d’intégration intercommunale.

À l’instar de Montpellier et Toulon, la politique culturelle intercommunale clermontoise peut être mentionnée comme l’un des rares exemples de transfert du centre de gravité de la politique culturelle de la ville-centre vers la métropole (cf. Culture et Métropole. Une trajectoire montpelliéraine, d’Emmanuel Négrier et Philippe Teillet, Autrement, 2021). En conseil communautaire du 2 juillet 2004, les élus ont délibéré sur l’adoption d’un schéma d’orientation communautaire du développement culturel, qui permettait d’inscrire à l’agenda une feuille de route sur une durée de quinze ans, dépassant les logiques du mandat, à l’échelle d’un territoire intercommunal composé de 21 communes. Dans cette feuille de route, la décision politique de transférer toutes les bibliothèques municipales a affiché la volonté de créer un réseau de lecture publique dans le cadre d’un projet de territoire, avec pour double objectif de favoriser la solidarité culturelle et son attractivité. Cette décision a permis de passer de la théorie à la pratique avec la création d’un réseau de lecture publique quasi unique en France. Ce réseau composé de quinze bibliothèques et médiathèques ainsi que de deux bibliothèques spécialisées (Centre de documentation du cinéma et du court métrage La Jetée et Bibliothèque du patrimoine) s’emploie à faire vivre la lecture, les pratiques culturelles et l’inclusion sociale sur le territoire. Ce réseau se singularise par son organisation en bassins de lecture, son fonctionnement transversal et mutualisé, dont la vocation est de s’inscrire au plus près des populations et de prendre en compte la grande diversité des publics des territoires. Avant le transfert effectif, au 1er janvier 2005, seules deux bibliothèques étaient aux normes en termes de surface, selon le ministère. La création d’un plan de lecture publique dans le sillage du schéma a permis de développer une stratégie sur un temps suffisamment long pour transformer en profondeur l’offre en matière de lecture publique, en proposant à la population un service public particulièrement performant.

Les principes d’organisation du réseau de lecture publique en bassins de vie, appelés bassins de lecture, ont démontré que la commune n’est plus l’unique échelon d’action d’une politique culturelle, et que l’offre s’articule en intégrant des logiques de microterritoires au plus proche de la réalité de la vie des usagers. Cette organisation par bassin a permis de créer un maillage territorial, strate intermédiaire permettant un pilotage métropolitain tout en mobilisant des agents et des moyens d’action à l’échelle des bassins de lecture, afin de conserver une relation de proximité avec les usagers.

Le PCSES du réseau de lecture publique 2021-2027

Les principes organisationnels du réseau de lecture publique perdurent depuis 2005, et sont affirmés à nouveau dans le nouveau projet culturel, scientifique, éducatif et social (PCSES) du réseau de lecture publique 2021-2027 délibéré par le conseil métropolitain du 28 mai 2021. Sur la base d’un diagnostic partagé à l’échelle du réseau, intégrant également des données du territoire, et à la suite d’un travail collégial associant l’ensemble des personnels du service lecture publique, de la direction culture et des élus métropolitains, quatre axes ont été proposés pour faire évoluer le réseau sur les années 2021-2027.

Le premier concerne l’équité territoriale en continuant à améliorer le maillage du territoire, en proposant de retravailler sur la desserte de l’offre mobile de bibliobus permettant de desservir des communes n’ayant pas de bibliothèques, en développant des actions « hors les murs » par la promotion d’une bibliothèque mobile (« Ideas Box [1] »), en favorisant la mobilité des documents sur le réseau par la mise en place du prêt universel et en réduisant les inégalités d’accès liées à l’éloignement géographique pour certains usagers par le portage à domicile, le portage collectif, voire la mise en place de retraits automatisés.

Le deuxième axe a pour objectif de diversifier et renforcer l’action sociale des bibliothèques, en poursuivant la mission d’accueil de tous les publics en situation de handicap, d’illectronisme, allophone, par un accompagnement spécifique pouvant aller jusqu’à l’assistance dans certaines démarches administratives. Cet axe nécessite également de faciliter largement l’accès aux bibliothèques en repensant les horaires d’ouverture au regard de l’évolution des temps des usagers, mais également en donnant de la visibilité à l’offre proposée par la bibliothèque en ligne.

Le troisième axe porte sur le développement des nouveaux usages. L’offre doit être plurielle et sa diversification doit permettre d’accompagner les publics dans de nouvelles pratiques, accentuant la dimension tiers-lieu par la participation et la coconstruction avec la population. Cet axe invite à construire de nouveaux espaces en fonction de nouveaux usages, de se doter d’une offre en ligne structurée autour d’une politique documentaire numérique, tout en améliorant la connaissance des publics et « non publics ».

Le quatrième et dernier axe a trait aux dynamiques transversales nécessaires pour l’affirmation de ce réseau métropolitain, qui, bien qu’organisé par bassin pour répondre à une dimension de proximité, est structuré à l’échelle métropolitaine, ce qui en fait une singularité et une force. Les réflexions sur une politique d’accueil ou documentaire à l’échelle du réseau sont des exemples de la nécessité de dépasser le cadre des bassins. L’organisation de ce réseau est métropolitaine et il est nécessaire, à ce titre, de créer une communauté par la cohésion des équipes en favorisant la montée en compétences des agents, leur mobilité sur le réseau, le partage des pratiques dans le cadre de journées professionnelles et inscrire cette politique au même niveau que les autres politiques métropolitaines.

Ces axes devraient être prochainement complétés par une entrée « développement durable et transition », car un PCSES, fixant un cap et dessinant une trajectoire à suivre, doit rester évolutif et en prise avec l’arrivée au premier plan de thématiques urgentes. L’organisation d’un réseau métropolitain sans prédominance d’un équipement central a permis de mettre en avant toutes les spécificités du réseau sans avoir un tropisme au niveau de la ville-centre. L’arrivée du projet de bibliothèque métropolitaine de l’Hôtel-Dieu va permettre de passer un nouveau cap dans la construction d’une politique métropolitaine de lecture publique, déjà bien structurée, en offrant de nouvelles perspectives à la population par de nouveaux services, une nouvelle offre qui s’inscrira dans les axes du projet culturel, scientifique, éducatif et social du réseau. Elle doit toutefois être préparée en veillant à ce qu’une gouvernance repensée veille à préserver des équilibres liés à l’histoire d’un réseau sans centre, au moment où ce dernier doit intégrer un équipement comptant à lui seul autant de surface que l’ensemble des établissements existants.

Des espaces hybrides pour essaimer des nouvelles pratiques

Lors de l’exploration intitulée « Quartiers et lieux culturels et créatifs, laboratoires de transitions grandeur nature ? », l’exemple de plusieurs sites au fonctionnement novateur, parfois informel, ouvre la voie à des visions alternatives, avec l’intervention de nouveaux acteurs intermédiaires.

Relever les défis écologiques exige d’impulser des transformations sociétales de fond, de tracer de nouvelles perspectives collectives et de libérer les capacités d’innovation et d’action locales. De nombreux territoires placent les enjeux d’appropriation des avenirs possibles – ou plus largement les enjeux du vivre-ensemble – au coeur de leurs politiques de transitions, en s’appuyant parfois sur la présence de quartiers et lieux culturels et créatifs. Une enquête  prenant place autour de la butte clermontoise a permis de récolter des indices sur les conditions de positionnement de ces espaces comme laboratoires de transitions. Prenant appui sur les témoignages d’acteurs de terrain et d’experts, cette enquête a questionné les modes d’émergence, institutionnels ou au contraire informels, de ces lieux et, surtout, leurs capacités à essaimer de nouvelles pratiques indispensables dans une perspective de redirection écologique.

Hybridation et développement endogène

Spontanés, programmés, planifiés, institutionnels, privés ou associatifs, ces sites constituent des espaces hybrides d’effervescence, d’expérimentation, d’innovation, voire d’émancipation. Singuliers et protéiformes, ils regroupent une grande diversité d’acteurs au sein d’écosystèmes. Bien qu’ils partagent de nombreux points communs, l’usage des ressources de leur territoire fait d’eux des lieux endémiques et donc particulièrement adaptés aux réalités locales. Répondant à des besoins spécifiques, ils occupent souvent de manière décomplexée des espaces en friche dont les usages posent question. Ces lieux ont la capacité de proposer des pas de côté, d’ouvrir de nouvelles perspectives, de renouveler nos façons de faire et nos rapports au monde. C’est pourquoi ils sont aux avant-postes des transitions, qu’elles soient urbaines, écologiques et sociétales.

Les dynamiques de coopération sont au coeur de leurs processus de création, comme de leur fonctionnement. Deux exemples : Le Port des Créateurs, à Toulon, et Le Lieu-Dit, à Clermont-Ferrand, ont ainsi permis d’interroger l’émergence de ces lieux au prisme des coopérations entre pouvoirs publics et collectifs d’acteurs culturels. L’association Le Port des Créateurs est née de la volonté de la Ville d’accompagner l’écosystème culturel en pleine effervescence,
selon une logique de synergie avec le tissu associatif culturel local, afin de redynamiser son centre-ville classé quartier prioritaire (QPV). Ce tiers-lieu oeuvre à la structuration d’un réseau
d’acteurs culturels sur le territoire. Construit autour du souhait de créer des communs, de développer les coopérations interacteurs et d’hybrider les champs thématiques culturels et économiques, Le Port des Créateurs joue un rôle d’incubateur. Il illustre ainsi la capacité d’une structure culturelle associative à être catalyseur de projets économiques et culturels, innovants et vecteur d’attractivité. Ainsi, les actions menées par la Ville et l’association ont été récompensées par l’obtention des labels Tiers-lieu culturel et citoyen, et Quartier culturel et créatif (QCC). Quant au Lieu-Dit, celui-ci se définit « en creux » : il est tout ce que les autres équipements culturels métropolitains ne sont pas. Il a alors vocation à accueillir des acteurs alternatifs, sélectionnés par appel à projets annuel et pouvant profiter de cet espace de liberté pour tester leurs projets. L’accompagnement proposé par l’équipe leur permet de tendre à l’autonomie, en parallèle de l’intégration dans un écosystème en constitution qu’offre Le Lieu-Dit. L’équipement, en régie municipale, repose sur quatre piliers singuliers : une gouvernance atypique où la municipalité accepte sa propre position minoritaire au profit des acteurs culturels ; une économie collaborative et frugale ; l’expérimentation du collectif par l’hybridation des pratiques et des acteurs ; enfin, une réhabilitation et évolution architecturales définies pas à pas, en fonction des usages et des (collectifs) usagers successifs. Ce fonctionnement s’avère un facteur de transformation de l’action publique, puisqu’il oblige à revoir l’ensemble des processus de réhabilitation des espaces et rebat les cartes des pouvoirs décisionnels.

La notion d’écosystème est centrale dans la constitution des quartiers et lieux culturels et créatifs. L’émergence et la structuration d’écosystèmes renvoient de fait à leur ancrage territorial, tant à l’échelle du quartier que de la ville. Ces lieux de culture et de création se caractérisent par des structures collaborant vers un objectif commun en lien avec le territoire, excluant des motivations purement corporatistes ou individuelles. Les clés de réussite se trouvent dans la capacité des acteurs culturels informels à se saisir des structures formelles existantes, et inversement, mais également dans leur capacité à interagir avec les habitants. Ainsi, on note un processus d’évolution de grandes structures formelles, à l’instar de la future bibliothèque centrale de la métropole clermontoise, qui s’affranchit du modèle classique pour considérer pleinement les nouveaux usages. L’occupation des interstices laissés vacants par les institutions privées et publiques démontre le besoin de la société civile d’inventer des dispositifs hybrides permettant de répondre aux besoins, enjeux et défis contemporains, auxquels les acteurs conventionnels n’apportent pas toujours de réponses satisfaisantes.

Vers l’institutionnalisation et la normalisation de ces expérimentations ?

Les tiers-lieux, fabriques, coopératives, associations, collectifs d’architectes-urbanistes, écoles d’art, bibliothèques, clusters des industries culturelles et créatives, etc., portés par une diversité de lieux et d’acteurs, entrent dans un processus d’hybridation. Voient ainsi le jour de nouveaux acteurs intermédiaires, que l’on pourrait qualifier de « tiers acteurs » de la fabrique urbaine et culturelle. Ceux-ci jouent des fonctions essentielles d’intermédiation, de régulation, d’expérimentation, et de création de nouveaux imaginaires. Les expériences observées perturbent les modes de faire habituels des institutions publiques ou privées, comme le souligne Marc Drouet, directeur régional des affaires culturelles de la région Auvergne-Rhône-Alpes. Elles incitent à adopter des approches plus coopératives, sensibles aux contributions citoyennes et aux ressources latentes des territoires. Les collectivités apprennent à expérimenter sans normaliser, à accompagner sans institutionnaliser, à relier sans uniformiser, à faire confiance sans sous-traiter, à échouer sans renoncer. Par ailleurs, l’émergence des « communs » dans la sphère urbaine témoigne d’une communauté d’usages qui choisit de se doter de règles pour prendre soin d’une ressource commune, souvent dans une perspective à long terme et collective. Ces initiatives naissent fréquemment de la constatation de l’impuissance du public et du privé, conduisant les citoyens à s’approprier des lieux et services d’intérêt collectif. Les « communs » remettent en question les pratiques administratives, la relation entre l’institution et la marge, ainsi que les concepts traditionnels
d’utilité publique et d’intérêt général. Ils réclament souvent le « permis de faire » et la possibilité de s’affranchir des normes pour atteindre des objectifs de résultat, plutôt que de moyens.
En parallèle, la société civile réclame un rôle plus important dans la prise de décision, incitant la puissance publique à revisiter ses pratiques. Cependant, ces évolutions ne sont pas sans défis. La définition du bien commun, la coexistence des règles formelles édictées par l’État ou les collectivités et les règles posées au sein des communs ainsi que la nécessité de préserver l’équilibre entre participation citoyenne, savoir expert et responsabilité publique sont autant de questionnements complexes auxquels les institutions publiques doivent faire face. Ainsi, ces nouvelles formes d’acteurs et d’initiatives transforment profondément la manière dont les pouvoirs publics et acteurs privés appréhendent et interagissent avec les évolutions urbaines et culturelles. Les institutions sont appelées à repenser leurs approches, à être plus réceptives aux dynamiques communautaires, et à naviguer habilement entre la nécessité d’encadrer et celle de favoriser l’émergence de solutions innovantes et collectives. Les expériences observées et les indices relevés produisent une série de ressources, qui s’avèrent déterminantes dans l’amorce d’une dynamique de changement, de l’échelle locale du territoire de vie à l’échelle globale.

Le projet “InspiRe” fait émerger la ville de demain

Avec InspiRe, un projet de mobilité sensible, mais également social, Clermont Auvergne Métropole recompose son réseau de transport public pour régénérer le rapport à la ville, afin qu’elle profite à tous.

Changer les comportements d’hommes et de femmes libres, quelle gageure ! C’est particulièrement vrai quand ce changement ne résulte pas du fait qu’un comportement autrefois acceptable ne l’est plus aujourd’hui, mais du fait que le comportement d’aujourd’hui n’est pas acceptable, compte tenu de ses conséquences pour demain. Trente ans après le sommet de Rio – trente ans, une génération complète –, quels nouveaux traits culturels sont apparus sur notre territoire, dans nos modes de production et de consommation ? Dans nos manières de nous déplacer ?

Chacun peut en juger sur son territoire. En ce qui nous concerne, nous avons eu, Olivier Bianchi, président de la Métropole, et moi, la conviction que nous devions aller plus loin et plus fort et, pour cela, rendre physiquement clair, palpable, sur une partie de la ville d’aujourd’hui, ce que sera la ville de demain. Nous avons ainsi lancé, après un temps de concertation et de préparation important, qui s’est étalé de 2016 à 2020 et après une validation électorale en mars 2020, le projet InspiRe.

Penser les mobilités comme une expérience sensible

L’heure que nous passons chaque jour à nous déplacer est d’abord une durée avant d’être une contrainte ou un plaisir ; c’est une durée sociale, à travers la ville, dans l’espace public, avec plus ou moins d’interactions et de sens mobilisés selon notre mode de déplacement.

À pied ou à vélo, spécialement dans le coeur urbain, rien ne nous sépare du dehors. Comme aménageurs de l’espace public, nous influons fortement sur ces sensations et perceptions : bruits, vues, trajectoires à choisir, risques, odeurs. En améliorant la fluidité et la sécurité, nous redonnons la liberté aux piétons et cyclistes de s’abandonner à leurs pensées ou de profiter de cet espace du dehors. En apaisant la circulation automobile, nous modifions aussi les bruits et réduisons les odeurs de gaz d’échappement. Le travail de façade à façade et la recomposition de l’espace urbain fabriquent une nouvelle ambiance. Avec InspiRe, c’est dans cet esprit que nous retouchons la ville, en traversant de part en part, d’est en ouest, intégralement, la métropole, sur 27 km. Cela se traduit matériellement par des trottoirs plus larges, des pistes cyclables, de la végétation, des mobiliers urbains composant des scènes variées, suivant la densité de population et la microrégion naturelle.

En transport en commun, nous sommes à la fois séparés du dehors par des vitres et mélangés à la foule. Nos sens nous renvoient à la promiscuité, à des mouvements qui nous sont extérieurs et auxquels nous devons nous adapter. Nous sommes parfois préoccupés d’un retard possible, d’une correspondance à ne pas manquer ou, au contraire, plongés dans notre monde intérieur de musique ou de lecture. Quand nous élaborons les réseaux, achetons les véhicules, concevons les infrastructures matérielles et immatérielles d’information, de jalonnements, de correspondances, nous ajoutons ou nous retranchons de la fatigue à l’usager, en améliorant le confort et en réduisant le stress. Avec InspiRe, nous avons cherché une certaine neutralité. Avec le choix de la propulsion électrique, le site réservé, la priorité aux feux : peu de secousses, un intérieur lumineux et peu sonore. Des mobiliers urbains simples, épurés, discrets, qui se repèrent, mais ne se donnent pas en spectacle. Un nouveau système d’information voyageur, accessible pour tous, qui rassure. Nous offrons aussi de nouvelles possibilités pour les habitants de se faire conduire – c’est un luxe – et donc de dédier ce temps de transport à une activité contemplative ou personnelle.

Si nous sommes en voiture – ce sera évidemment de moins en moins tout seul et de moins en moins de porte à porte –, nous percevons alors la ville, essentiellement, par la vue. Nous exerçons un effort de conduite et sommes également préoccupés par les risques d’embouteillage, d’accrochage, les déviations éventuelles, la recherche d’une place de stationnement. Pour nous, qui n’oublions pas que la voiture est le principal mode de déplacement, dans les conditions actuelles d’urbanisation qui se modifient sur le temps long, nous nous efforçons de compenser les augmentations de temps de parcours par une diminution de la fatigue. Nous fluidifions le trafic en réduisant les écarts de vitesse (c’est la ville à 30 km/h) et nous réduisons les détours en réinstallant des double-sens, à la place de deux ou trois voies à sens unique.

De manière générale, ce passage par le sensible nous oblige à penser le geste quotidien, l’individu et le groupe, pour qui nous réalisons l’aménagement. Que vivra-t-il ? À quoi a-t-il droit ? Qu’est-ce qu’il est juste de lui proposer et en fonction de quels critères ? Comment améliore-t-on le ressenti collectif, la qualité, l’accès ? Derrière chacune de ces questions, il y a de nombreuses orientations politiques. En réalité, comment pourrait-on provoquer un changement de comportement consenti par les citoyens si on n’associait pas sensation et représentation ?

Engager le débat, reconfigurer l’espace-temps, vers une société du « mieux » mobile

Pour conduire cette transformation urbaine qui permette de vivre pleinement la ville, nous nous sommes engagés de manière continue sur le temps long de deux mandats municipaux. Cet engagement installe sur de longs mois, dans le débat public et, par ricochet, dans les conversations familiales, amicales, professionnelles, une réflexion sur la mobilité. Conservatrices ou progressistes, avec des points de vue variés, ces conversations ou diatribes sont une manifestation d’un possible changement d’habitudes. C’est pourquoi, nous avons placé le dialogue, avec tous les habitants, au coeur de la conduite de projet, en choisissant de mener des concertations bien plus fournies que les standards, en durée et en volume, en déclenchant l’enquête publique à un stade d’études préliminaires avancées, avant d’avoir bouclé l’avant-projet, pour que le dialogue soit effectif et puisse être pris en compte dans la réalité des aménagements.
Notre projet de mobilité n’est pas que sensible, il est également social, pour que la ville profite à tous.

Derrière ce slogan de mobilité pour tous, on peut entendre plusieurs principes. Nous cherchons à fabriquer une société « mieux » mobile, et pas « moins » mobile. Nous cherchons à maintenir les temps de parcours et à mieux les répartir entre les modes et les gens. Nous cherchons à favoriser les modes réellement urbains – c’est-à-dire ceux qui nous font pleinement vivre la ville – et non pas à restreindre l’accès à la ville.

Le large univers de possibles qu’offre la ville ne vaut ainsi que s’il est effectivement possible, donc accessible, financièrement bien sûr, mais déjà et en premier lieu physiquement. Or, les lieux recherchés évoluent avec l’air du temps, la désirabilité. Le regard nouveau que nous portons à l’épuisement des ressources non renouvelables, à l’énergie, à la pollution façonne aussi ce que nous jugeons agréable et nos loisirs s’en trouvent modifiés.

Le transport joue ainsi un rôle déterminant dans ce qu’est la ville réelle, celle qui nous est effectivement accessible dans notre budget-temps et notre budget-prix. Nous avons déjà pu évaluer, quantitativement, ce que la tarification solidaire et la gratuité du week-end généraient de déplacements nouveaux pour des citoyens autrefois empêchés. En déployant davantage d’offres, à moitié sur les deux lignes de bus à haut niveau de service (BHNS) et à moitié sur le reste du réseau, nous agrandissons l’espace accessible d’une partie significative de la population et nous agrandissons la plage horaire où l’on peut être hors de chez soi. Par exemple, avec InspiRe, nous relions la ville de Clermont-Ferrand à celle de Cournon-d’Auvergne, où coule l’Allier qui est la grande rivière métropolitaine, toutes les 6 minutes, à l’heure de pointe, tous les jours de la semaine, de 5 h à 1 h du matin. Les bords de l’Allier deviennent plus accessibles, en particulier depuis l’ensemble des quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV), désormais tous situés le long d’une ligne forte.

En quelques mots, notre projet InspiRe constitue une proposition pour un changement de rapport à la ville, passant par le sensible, qui éclaire le bénéfice des transitions en cours.

Trouble dans le plan

Comme beaucoup d’intercommunalités Clermont Auvergne Métropole s’est engagée dans l’élaboration d’un plan local d’urbanisme, tout en interrogeant et réorientant la culture de la planification, voire l’injonction planificatrice, à l’épreuve de l’anthropocène.

Clermont Auvergne Métropole a lancé un plan local d’urbanisme (PLU) dès sa création, en 2018. C’était autant une façon d’assumer une compétence réglementaire, conférée par le législateur, que de donner du corps à son projet de territoire. Elle a dû le faire dans un contexte où préexistaient 21 documents d’urbanisme différents et peu convergents, première difficulté classique de la planification. Un autre défi est apparu rapidement, renforcé par l’adoption de la loi climat et résilience en 2021 : comment se placer dans une trajectoire de sobriété foncière, là où toute son histoire urbaine s’était inscrite dans l’étalement comme seule réponse au développement ? Plus fondamentalement encore, qu’est-ce que la situation anthropocène, les changements globaux et la crise de l’habitabilité changent à cet exercice ? Là où notre héritage culturel et technique est empreint de certitudes sur notre capacité à planifier, c’est-à-dire à maîtriser notre destin territorial, il convient peut-être d’interroger cette culture planificatrice pour la réorienter. Récit d’une tentative.

Faire paysage ensemble

La première démarche que nous avons entreprise consistait à apprendre à regarder ensemble le territoire en l’arpentant. Accompagnés de notre agence d’urbanisme et d’une jeune paysagiste, Charlotte Rozier, des élus de l’ensemble des communes ont ainsi participé à des ateliers in situ. Cette expérience, puis son travail photographique et graphique ont permis de nourrir un diagnostic paysager partagé, préalable à toute forme de projection commune. Il a conforté l’intuition du caractère emblématique de notre socle naturel constitué par la chaîne des Puys-faille de Limagne, premier bien naturel français inscrit au patrimoine mondial en 2018, et le val d’Allier, une des dernières grandes rivières sauvages en Europe. Il a aussi révélé des cours d’eau plus modestes, et souvent cachés, qui traversent et structurent le territoire d’ouest en est.

C’était enfin l’occasion d’être attentifs à la dimension anthropique de ce paysage avec des éléments remarquables, comme notre patrimoine industriel et ouvrier, mais d’autres qui heurtent le regard, comme la colonisation des coteaux par l’habitat pavillonnaire. Cela n’a pas manqué de questionner ce qu’ont produit les politiques et les plans d’urbanisme dans le contexte culturel de la fin du XXe siècle. Le résultat de ce travail fondateur a été double : d’une part, il a permis de faire disparaître des frontières communales artificielles pour révéler des liens, des interdépendances, des communs paysagers ; d’autre part, de prendre conscience de notre responsabilité collective dans leur transformation.

Prendre la mesure

Habiter une métropole de taille moyenne et blottie entre deux parcs naturels régionaux, au coeur du Massif central souvent décrit ou rêvé comme le « château d’eau de la France », aurait pu nous conduire à nous croire naturellement plus résilients que d’autres. Pour autant, l’ampleur des changements à l’oeuvre et leur mesure précise dans le diagnostic initial ont montré, au contraire, de grandes fragilités : une ressource en eau menacée et dont le partage est l’objet de controverses locales, des îlots de chaleur urbains qui rendent la ville invivable lors d’épisodes caniculaires de plus en plus fréquents, une artificialisation qui renforce l’impact des crues, elles aussi plus récurrentes… De ces constats partagés est né le questionnement central du projet d’aménagement et de développement durable : à quelles conditions notre territoire sera-t-il habitable en 2050 ? Pour le dire autrement, quels changements de direction sont nécessaires aujourd’hui pour préserver cette habitabilité ?

Changements de regards

À l’aune du vertige que nous ont posé ces questions, notre seule certitude, que je crois partagée, a été la nécessité vitale d’une réorientation. Elle est passée par une inversion du regard sur la « destination des sols », au-delà des injonctions du « zéro artificialisation net » (ZAN), les « espaces naturels, agricoles et forestiers » – qui, dans nos imaginaires, constituaient essentiellement une réserve d’urbanisation – sont devenus des communs précieux, alors même qu’ils représentent encore, et c’est heureux, les deux tiers de la surface du territoire métropolitain. Ils ont rendu crédibles une perspective de préservation significative de biodiversité, la constitution d’un support pour une production alimentaire locale ou encore la possibilité d’une coexistence pacifiée avec les vivants non humains.

Cela a impliqué d’interroger notre représentation de la hiérarchie urbaine : dans cette nouvelle perspective, la frange devient le coeur de nos préoccupations, là où le centre, jadis puissant, s’avère un colosse aux pieds d’argile. Réduire les enveloppes ne suffit plus, il faut tracer la frontière de la ville et réinvestir les tissus déjà habités avec d’autres outils, d’autres modèles. L’équation s’avère complexe dans la mesure où cela induit aussi de ne pas fragiliser par la densification un environnement urbain déjà très artificialisé. Les nouvelles règles devront donc fonder un art de la bioclimatique urbaine contextualisée, prendre en compte les corridors et les réservoirs de biodiversité autant que les vents dominants ou l’orientation des façades.

Changements de pratiques

Pour réussir cette réorientation, nous nous sommes interrogés sur les notions même de plan et de règles. L’idée d’élaborer un projet de territoire de long terme, dont on évaluerait les résultats dans une décennie, n’était plus satisfaisante pour nous, si elle l’avait déjà été. Tout comme l’illusion que des règles mathématiques, comme les coefficients de pleine terre ou de biotope, pourraient produire par elles-mêmes des effets suffisants sans prendre en compte l’existant, le « déjà-là ». Ou encore, la croyance que le rôle de la collectivité pouvait se résumer à vérifier leur bonne application une fois que de telles règles seraient adoptées.

Nous avons donc proposé trois changements de posture. Premièrement, si la trajectoire est bien la question, il faut pouvoir mesurer que nous l’empruntons et ajuster quand c’est nécessaire, c’est donc dans l’évaluation/modification in itinere qu’est la clé d’un plan efficace. Notre PLU prévoit ainsi la présentation d’une évaluation environnementale annuelle à l’assemblée métropolitaine, avec des propositions de modification des règles pour tenir la trajectoire, notamment dans l’adaptation au changement climatique.

Deuxièmement, les règles d’urbanisme doivent atterrir, c’est-à-dire ne plus s’exprimer seulement dans des valeurs absolues, mais aussi dans des valeurs relatives qui prennent en compte l’existant, la réalité du sol. L’idée est que chaque porteur de projet se plie à une évaluation avant/après au regard du maintien des grands équilibres écosystémiques. Cet exercice produit une donnée précieuse qui, agrégée, pourra nourrir l’évaluation évoquée
précédemment.

Troisièmement, la collectivité se doit d’acculturer les acteurs et d’accompagner les projets plus que de se satisfaire de produire seulement de la norme. Elle doit, en fait, partager le fardeau de la réorientation écologique avec l’ensemble des parties prenantes de l’acte d’aménager ou de construire, y compris les habitants. Cette action culturelle d’un nouveau genre est une condition de l’acceptabilité sociale d’une planification écologique.

Pour un urbanisme du tact et du soin

Ces nouveaux champs impliquent de nouvelles ingénieries urbaines, au sein des services qui administrent les plans et instruisent les autorisations de droit du sol, mais aussi dans les agences d’urbanisme qui les accompagnent dans cette tâche. Ce travail essentiel réclame une humilité refondatrice, car si nous mesurons les limites des modèles du passé et si nous percevons des pistes pour les surmonter, ce ne sont pas des recettes qu’il suffirait d’exécuter. L’urbanisme a besoin de tact et de tacticiens, de soin et de soignants.