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« Le monde de demain ne pourra se construire qu’avec beaucoup d’intelligence collective… » – Entretien avec Simon Teyssou

Votre pratique professionnelle se revendique d’un ancrage territorial fort. En quoi cette approche a-t-elle structuré votre parcours ?

Pendant mes études, la lecture du livre L’Architecture moderne. Une histoire critique de l’historien anglais Kenneth Frampton, m’a beaucoup marqué et particulièrement un des chapitres de l’ouvrage qui traite du régionalisme critique. Les nouvelles préoccupations des architectes de la seconde modernité, notamment l’importance du rapport croissant au milieu, y sont décrites. Aussi, dès le début de mon parcours professionnel, j’avais à cœur d’exercer mon métier dans les territoires ruraux, une chose très atypique à l’époque voire à contre-courant, puisque beaucoup d’architectes rêvaient de faire carrière dans les métropoles. Mais il semblait évident que pour mettre fin aux dogmes de la modernité et des grands préceptes appliqués partout dans le monde, il fallait reterritorialiser la pratique de l’architecture. J’ai alors voyagé pendant trois mois à la découverte de projets architecturaux rangés sous la bannière du régionalisme critique de la seconde modernité : au Mexique, aux États-Unis, au Portugal, en Italie, à la découverte des œuvres du portugais Alvaro Siza, de l’italien Carlo Scarpa, du mexicain Luis Barragán. Également celles d’architectes plus contemporains aux États-Unis, incarnant un mouvement dit « des architectes du désert », nom relatif à leurs œuvres situées dans le désert de l’Ouest américain. Ceci, additionné à mon intérêt pour le régionalisme critique, a orienté mon travail de fin d’études autour de la ferme qui appartenait à la famille de mon ex-femme ; une ferme située dans le « désert cantalien ».

Mon attachement au Cantal était déjà fort et je souhaitais m’y installer. La Châtaigneraie cantalienne, dans laquelle se situe la ferme dont j’ai parlé précédemment, correspond au début du sud-ouest de la France. C’est très différent du Cantal du Puy Mary et du Puy Griou : l’accent commence à chanter ; on se sent aussi proche de Toulouse que de Clermont-Ferrand ; l’architecture est méridionale. La Châtaigneraie cantalienne était un territoire autrefois très pauvre, devenu le territoire agricole le plus riche du Cantal. De grandes recompositions paysagères, des remembrements notamment, ont été pratiqués pendant toute la seconde moitié du XXème siècle. En 2000, on y trouvait peu d’architectes et je souhaitais conserver une certaine proximité avec Clermont-Ferrand au regard de ma charge d’enseignement. J’ai donc trouvé un local à louer pour 1 000 francs par mois. Mon réseau familial et amical m’a permis d’accéder aux premières commandes.

Vous montrez un certain intérêt pour les territoires hors métropole, qu’ils soient ruraux, péri-urbains ou encore, comme lors de votre travail de fin d’étude, désertiques. Pourquoi cet intérêt ?

J’avais six ans lorsqu’avec ma famille, nous nous sommes installés dans le Cantal. Nous avons sauvé l’école pour quelques années supplémentaires car désormais, l’établissement comptait neuf élèves. L’instituteur, adepte de la pédagogie Freinet, ne mettait pas de note. Il n’y avait pas de système de concurrence, pas de classement. Nous faisions des maquettes avec des courbes de niveau, comme à l’école d’architecture. Le vendredi après-midi, nous empilions le bois pour nous chauffer la semaine suivante. Nous allions faire des courses d’orientation en rase campagne. La femme de l’instituteur s’occupait du ramassage scolaire et de la cantine. C’était une grande famille. En parallèle de cela, ma mère était américaine, ce qui m’a apporté une grande ouverture d’esprit. Nous voyagions régulièrement aux Etats-Unis et nous partions en camion pendant toutes les vacances scolaires, au Maroc ou en Espagne. Mes parents sont des enfants de 68 qui se sont mis au vert en reprenant la maison familiale. C’est à la fois cet ancrage ultra local dans la campagne et cette ouverture au monde qui m’ont forgé.

Il faut néanmoins insister sur la pluralité des ruralités. Le mot « territoire » est un terme très générique laissant imaginer un objet homogène. Cependant, les territoires ruraux recouvrent des réalités extrêmement diverses. On observe des territoires ruraux industriels qui se sont effondrés, comme la vallée de la Dore, Thiers, jusqu’à Ambert et La Monnerie-le-Montel. Certains sont très marqués par l’élevage, d’autres plutôt par leur appartenance à des parcs naturels régionaux ou à des zones Natura 2000. Il existe également des territoires ruraux pris dans des dynamiques métropolitaines, paradoxalement inscrits à la fois dans une forme d’intensité et une absence de vie sociale. Dans le Bordelais par exemple, des villages entiers ne sont plus habités mais le patrimoine est en parfait état car les vignobles y sont installés. J’éprouve un intérêt particulier pour les ruralités en déshérence, en difficulté comme le Cantal, la Corrèze, le Lot, l’Aveyron ou encore la Creuse. La pratique architecturale au sein de L’Atelier du Rouget porte sur ces territoires en difficulté, avec la perspective qu’il s’agit de territoires amenés à devenir désirables. Ils ont en effet été relativement épargnés par l’industrie ou l’agriculture intensive et le climat est meilleur. Il y a alors un enjeu important : quelles sont les incidences de cette nouvelle désirabilité sur la transformation spatiale ? Comment organiser cette rencontre entre ceux qui vont venir des métropoles et les autochtones globalement très conservateurs, où les classes populaires et défavorisées sont surreprésentées, avec un rapport culturel très différent des urbains ?

Votre œuvre, à contre-courant de vos collègues au début de votre carrière, est aujourd’hui saluée par l’obtention du Grand prix de l’urbanisme 2023. Cela traduit-il une nouvelle perception du rôle des architectes et urbanistes dans les territoires ruraux par les pouvoirs publics ?

Cette reconnaissance nationale récompense peut-être le caractère pionnier de notre architecture et notre urbanisme dans les territoires ruraux. C’est également un concours de circonstances : le centre d’intérêt s’est un peu déplacé vers la question des ruralités et des campagnes, là où je me situais. Suite notamment au mouvement des gilets jaunes, le gouvernement a porté une certaine attention aux territoires non métropolitains comme le montrent les programmes « Action Cœur de ville », « Petites villes de demain » et plus récemment, « France Ruralité ». Enfin, ces prix sont souvent attribués à des profils plutôt métropolitains voire parisiens. J’imagine que le jury a souhaité mettre en lumière des pratiques plus marginales. 

Certains projets, dans le cadre desquels nous sommes allés assez loin en matière d’intégration territoriale en articulant urbanisme, paysagisme et architecture, sont assez emblématiques de nos pratiques et du rôle que l’on peut avoir dans la définition de l’espace public et plus largement dans l’articulation d’un territoire tout entier. Ces projets impliquent, par exemple, une adaptation forte de la manière de concevoir afin d’assurer l’obtention du marché par le tissu artisanal local. Lorsque nous faisons quelque chose, c’est à l’échelle locale, presque familiale : en dessinant un projet en bois impliquant l’utilisation de ressources locales, cela a une incidence sur l’économie locale, sur les filières régionales de bois. Un de nos récents projets, à Mandailles-Saint-Julien, s’inscrit pleinement dans cette démarche. Nous avons réinvesti une école pour en faire un espace de tourisme et de logements. Par ailleurs, nous avons renaturé une berge de la Jordanne, auparavant dégradée et saturée de camping-cars, de poteaux téléphoniques et de plantations stupides. Une halle dédiée à l’accueil de marchés et d’évènements culturels et sportifs a remplacé un terrain de tennis désaffecté et sa zone de stationnement délabrée. La création d’un grand parking situé à l’entrée du village, élément de la commande initiale, a été remplacée par la construction d’une petite passerelle permettant de relier le bourg à un délaissé routier faisant office de zone de stationnement par un chemin plutôt que par la route.

L’architecte a ainsi toute sa place pour penser un projet d’espace public et de paysage, à condition qu’il se donne les moyens de pouvoir s’intéresser au vivant qui l’entoure et à son environnement. Quelle est la culture et l’histoire du lieu ? Comment agit-on avec parcimonie ?

Le lien entre les projets que vous portez et les enjeux de réorientation écologique est évident. De quelle manière ces enjeux sont-ils entrés dans vos travaux ?

J’ai été marqué par de nombreux livres sur l’écologie ou par des romans apocalyptiques, en particulier par La route de Cormac McCarthy. J’ai compris qu’on allait droit dans le mur et il m’a fallu plusieurs années pour faire le deuil du « développement durable ». Ce n’est plus une question de développement durable, il s’agit aujourd’hui de réfléchir à la manière dont on peut décélérer pour prendre le mur un peu moins vite. 

Cette sensibilité aux enjeux écologiques se joue aussi dans la conscience du rôle à jouer pour ma profession au vu de la nécessaire bifurcation écologique. J’exerce ce rôle, d’une part, à travers mon implication au sein de l’École d’architecture. En effet, l’écologie a longtemps été un non-sujet dans les écoles d’architecture : lorsque j’étais étudiant, il y a 25 ans, on ne parlait pas du vivant, du réchauffement climatique, des mobilités, des ressources… Tout le travail de l’équipe enseignante de l’ENSACF est aujourd’hui de faire émerger ces sujets et d’en nourrir le projet de l’établissement. D’autre part, j’essaie de changer les choses par l’action, par ma pratique professionnelle et à l’échelle locale car je pense que c’est le seul moyen de le faire. La manière de construire les projets dans les territoires ruraux constitue une sorte de préfiguration de ce qui pourrait se passer à l’échelle planétaire. D’une façon similaire, des inventions apparaissent dans les pays émergents et certains prennent beaucoup d’avance par rapport à nos habitudes métropolitaines. Faire avec moins d’argent, être plus attentif aux choses « déjà-là » … 

La prise en compte du « déjà-là » et la transformation des manières d’envisager les projets urbains et architecturaux appelle à une forte recomposition des pratiques professionnelles. Où en est-on aujourd’hui ?

C’est assez paradoxal. On ressent l’entrée dans un nouveau monde tout en ayant du mal à mettre des mots sur ce qui se passe et sur les façons dont on peut imaginer les perspectives de cet autre monde. Nous sommes à une période charnière de notre histoire au cours de laquelle des mutations vont s’accélérer. Cela nécessite que l’ensemble des professions suivent ce mouvement et que le cadre réglementaire évolue. 

L’école d’architecture de Clermont-Ferrand a de l’avance sur ces sujets et nos étudiants nous poussent. Cependant, ce qu’on leur raconte à l’école sur la manière de reconsidérer la question des ressources, de prendre soin du « déjà-là » … se heurte au monde « d’avant ». J’ai eu la faiblesse de penser que les outils qu’on donne aux étudiants sont suffisants pour agir correctement. Force est de constater que le cadre professionnel pour mettre en œuvre ces outils n’est pas encore là, le monde économique n’est pas prêt. Il suffit de voir l’architecture entièrement carbonée qui nie l’impératif écologique qui se construit dans la métropole clermontoise. Le secteur du bâtiment est aujourd’hui confronté à des problématiques considérables de savoir-faire, de compétences, de manque de main-d’œuvre. Ces problématiques se sont accentuées depuis la pandémie et d’autant plus dans les territoires un peu reculés. 

Cette réorientation écologique demande ainsi une immense remise en question. ll faut sans doute construire moins, ce qui signifie par ailleurs arrêter de démolir ; construire autrement ; habiter peut-être autrement. Je pense aussi qu’il ne faut pas avoir peur de dire que nous n’avons pas toutes les solutions. 

Les territoires disposent souvent d’un savoir-faire en matière de construction et d’habitation qui, avant l’essor du modernisme et de l’architecture standardisée et mondialisée, leur a donné leur spécificité. Cet habitat vernaculaire présente-t-il selon vous aujourd’hui un intérêt particulier ?

L’habitat vernaculaire raconte la façon dont on construisait les maisons. Dans le Cantal, en se promenant dans les chemins, on peut observer des trous : c’est ici et non dans les carrières lointaines qu’on allait chercher les pierres destinées aux constructions. Les bâtiments s’orientaient en fonction du vent dominant et de l’ensoleillement. Ce sont des principes bioclimatiques assez simples mais riches d’enseignement que l’on peut appliquer dans l’architecture contemporaine. 

La question des ressources et de l’accessibilité aux ressources locales est cependant aujourd’hui très différente. Pour illustrer ce propos, le bois produit dans le Cantal devient moins disponible depuis trois ans car les arbres sur pied sont vendus en Chine ou aux États-Unis. Aussi, même s’il y a une forêt de Douglas à maturité à quelques mètres de chez soi, il est difficile de l’utiliser pour bâtir ici. Cette difficulté d’accès aux ressources locales rend toute transposition directe de l’habitat vernaculaire dans nos pratiques architecturales actuelles impossible. C’est invraisemblable et ceci doit faire l’objet d’une question nationale : comment protège-t-on nos ressources ?  Cependant, l’habitat vernaculaire a de beaux jours devant lui puisqu’on remarque, notamment dans le Cantal, le rachat de très nombreuses granges et étables à l’abandon depuis 50 ans. 

Si l’on prend l’exemple du Massif central, le plan de masse ne changera pas ; il n’y aura pas de bâti supplémentaire. A ce titre, il faudra, entre autres, modifier notre rapport au patrimoine pour réinvestir les constructions anciennes avec plus d’invention car les cadres réglementaire et culturel actuels ne permettent pas cette transition et le Zéro artificialisation nette ne va rien résoudre. En effet, dans les territoires ruraux reculés, l’achat de pavillons de seconde main des années 1970 et 1980 se poursuivra tandis que l’immeuble du centre-bourg ou du centre-ville continuera à se dégrader car on ne peut toujours pas y aménager une terrasse tropézienne, un balcon, une véranda, ou transformer son rez-de-chaussée. 

Au-delà de la transformation du rapport au patrimoine, on peut imaginer que les architectes de demain pratiqueront leur métier de façon différente, autour de nouvelles valeurs. Comment envisagez-vous cet avenir ?

Le monde de demain ne pourra se construire qu’avec beaucoup d’intelligence collective, ce à quoi nous essayons de préparer nos étudiants. Les enseignants de cette école sont, au même titre qu’eux, des apprenants. Il faut expérimenter, se montrer humble tout en portant des convictions fortes, c’est pourquoi nous ne prétendons pas détenir le savoir et la solution ; la figure de l’enseignant qui professe son enseignement à des étudiants n’est plus d’actualité, nous avons changé de monde. Par ailleurs, je suis convaincu qu’il faut croiser les regards et les disciplines pour être plus pertinents sur nos projets. Pour une école comme la nôtre, cela signifie de former des gens polyvalents et agiles capables de répondre à des situations très différentes. 

En agence, les projets d’espaces publics urbains où l’on essaie de porter une démarche réflexive offrent matière à une forme de transmission. Nous tentons d’expliquer ce que l’on fait, de théoriser, de produire de la connaissance notamment sur la réhabilitation du patrimoine bâti, qu’il s’agisse du patrimoine du XIXème, du XXème siècle, vernaculaire ou industriel. La réhabilitation est en effet le grand enjeu du XXIème siècle. Pour évoquer un sujet polémique, je pense qu’en 2023 la destruction d’une barre comme la muraille de Chine à Clermont-Ferrand est une erreur. L’avenir verra probablement la fin de grands projets de ce type. 

On peut aussi imaginer un futur où il n’y aura plus de ZAC. Il faudra alors réinventer la manière de transformer des bâtiments en les régénérant, sans démolition majeure. Ceci nécessitera beaucoup de minutie, d’inventions, de nouvelles manières de reconstruire. Les architectes font partie des professions qui développent une vision transversale et globale, sans être pour autant spécialistes. Il faut des professionnels capables d’articuler des problématiques multiples et de synthétiser. Or, si beaucoup sont aujourd’hui des ultra-spécialistes de questions très spécifiques et se trouvent côte-à-côte, sans se rencontrer et co-construire, la beauté de notre métier est que l’on passe notre vie à essayer de rassembler des énergies dans un projet. 

« Je considère la culture comme un endroit de porosité immense avec le monde… » – Entretien avec Céline Bréant

Notre société connaît depuis quelques années une accélération de son bouleversement, visible à travers différentes crises (covid, guerre en Ukraine…). Constatez-vous une prise de conscience du changement global par les acteurs culturels ?

Cela dépend de quels acteurs culturels on parle mais cette prise de conscience s’est exercée à deux niveaux. Elle a consisté, à partir du covid et tant pour les artistes que pour les structures culturelles, en un grand moment de discussion et de remise à plat de nos modèles. Elle a été aussi concomitante du constat que les artistes et les structures culturelles se préoccupaient déjà d’un certain nombre de choses : la nécessité d’une plus grande proximité avec les publics, le besoin de créer des formats qui ne soient pas uniquement des formats pour le plateau. Si l’on considérait déjà l’artiste comme une formidable possibilité de lien entre les gens, c’est devenu tout à coup un élément fondamental qu’il nous fallait défendre quand elle apparaissait auparavant comme secondaire.

Ces dernières années, on observe aussi une tendance à la considération de l’œuvre d’un artiste dans sa dimension globale et pas uniquement au regard de la production finale. La partie noble du métier, la chose à privilégier jusqu’alors, était la création de spectacle sur un plateau, et si possible, un grand plateau. Or, certains sont faits pour créer des plateaux, d’autres non. Et ce n’est pas grave : on a besoin de toutes ces choses pour mener une politique publique de la culture efficiente prenant en compte les travaux des artistes et leurs apports dans leur globalité. Je crois que ce moment a contribué à un changement de considérations. Ceci passe notamment par un questionnement dans l’attribution de subventions : ne doivent-elles concerner que les représentations sur un plateau, dans un théâtre ? Ou peut-on considérer que le fait d’avoir mené un certain nombre d’ateliers, de travailler auprès des habitants, d’avoir créé auprès d’amateurs ou dans des territoires éloignés… a autant de valeur que de faire une pièce plateau ? Si ce n’est renverser, c’est en tout cas changer l’échelle de valeur de ce qu’on produit dans le secteur artistique et culturel. Cette prise de conscience est visible notamment à travers les programmations de nos maisons qui comportent de plus en plus de propositions n’ayant pas forcément lieu dans nos salles de spectacle mais s’organisant autour d’un travail décentralisé, ou hors scène, ou encore un travail mené avec des habitant.e.s, des amateur.trice.s. Des processus qui étaient déjà à l’œuvre mais qui se sont nettement accentués, en cela que tout à coup, ils avaient une valeur comparable à un travail de création plus classique.

Comment cette confrontation au changement global se traduit-elle à la Comédie et dans le rôle qu’elle se donne ?

Au sein de ma structure précédente, je menais déjà des actions. Cependant, au cours des dernières années, nous avons pris conscience du fait que le changement climatique est, si ce n’est la problématique majeure de toutes nos problématiques, un enjeu primordial dont il faut nous préoccuper. Il me semble que dans le secteur culturel, cette prise de conscience demeure, malgré les belles promesses de la période covid qui ont parfois du mal à perdurer. Ceci passe par exemple par le fait de ne plus privilégier les très grands formats venant de loin mais plutôt penser en termes de tournées raisonnées dans notre région, ou encore d’être moins à cheval sur la notion d’exclusivité, et cetera.

Concernant la guerre en Ukraine, c’est un peu différent. La communauté artistique, d’une part, est par nature sensible au sort réservé aux artistes, en particulier dans les pays en guerre. D’autre part, elle est sensible à l’état du monde. Dans le théâtre public et dans les scènes nationales en particulier, nous donnons la voix, à travers les écritures contemporaines du spectacle, à des artistes qui prennent le pouls du monde et viennent livrer un point de vue sur les questions qui traversent nos sociétés. Aussi, les questions des guerres, du climat, des identités, du genre, du féminisme, du changement des valeurs, du changement des systèmes de domination, et cetera, sont portées par les artistes sur nos plateaux. Ceci est intrinsèque au travail des artistes, et donc à ce que nous donnons à voir dans nos programmations.

Cette considération de la place de l’artiste dans la société et auprès des publics, vous la développez dans votre projet POP, « Projet Ouvert aux Populations ». Ces crises ont-elles eu un impact sur votre manière de penser ce projet ?

Quand on a un théâtre tout neuf qui fait irruption dans une ville, comment fait-on pour en faire un lieu ouvert au plus grand nombre ? Le rôle du théâtre public est de s’interroger sur la manière dont notre action contribue à lutter contre les déterminismes, les assignations, et à faire en sorte que chacun trouve sa place dans la société. Nous faisons œuvre d’une certaine mission de service public de la culture pour toutes et tous. C’est le fondement de notre travail. Néanmoins, on constate tous que nos publics restent massivement très choisis. La question du POP, Projet Ouvert aux Populations, vient aussi frotter la question du « populaire » au bon sens du terme. C’est-à-dire de s’interroger sur l’opposition « culture savante » versus « culture populaire », et surtout de se demander si cette opposition a vraiment du sens aujourd’hui. On s’interroge sur les points de friction entre ces choses-là, on essaye de les tricoter ensemble sans présager de la supériorité d’une forme de culture sur une autre. Les choses peuvent coexister. Cette coexistence est même extrêmement riche, elle nous permet justement d’être ouvert à un très grand nombre.

Notre spectacle d’ouverture de l’année dernière est un bon exemple. C’était le projet Stadium de Mohamed El Khatib, un spectacle sur le foot et les supporters. La capacité de ce genre de proposition est de retourner la question en se demandant si un public de supporters et un public de théâtre sont si différents. Ce spectacle rapproche et fait dialoguer les deux mondes. À cette occasion, très clairement, nous avons vu des gens que nous n’avions jamais vus au théâtre, qui eux-mêmes étaient supporters de foot. Les plus réticents étaient finalement les publics de théâtre, en tout cas un certain public de théâtre que l’on pourrait qualifier d’un peu classique. Mais après avoir assisté à la représentation, ils ont mieux compris les enjeux et sont revenus. En France, on aime mettre les choses dans des cases mais nous avons fait dialoguer ces cultures entre elles. Or il me semble plus fructueux de justement faire dialoguer des mondes et des cultures a priori très éloignés.

Comment ce projet POP s’imprègne-t-il des enjeux sociétaux, comme les questions d’écologie ou de rapport au vivant, dans une société en constante mutation ?

En donnant la voix à des artistes qui viennent prendre le pouls du monde, la question écologique est fatalement présente sur nos plateaux. À cet égard, certains artistes travaillent directement dans la nature mais ils sont de plus en plus nombreux à interroger notre rapport à la nature et au vivant. Traverser la nature, faire une randonnée chorégraphique en extérieur avec un artiste et des publics vient évidemment dire quelque chose de notre relation au vivant. Mais montrer un spectacle sur la question des violences faites aux femmes, vient aussi requestionner notre rapport au vivant. C’est sous-jacent à nos métiers. Nous ne sommes bien sûr pas parfaits partout, de grandes marges d’amélioration existent encore. Mais j’ai l’impression que c’est une lame de fond qui est en route et que nous accompagnons dans nos actions quotidiennes. Cette lame de fond est transversale à tous les courants et toutes les disciplines artistiques.

Pendant et après la crise du covid, les acteurs culturels ont été invités à repenser leurs métiers, à se réinventer. Ces crises ont peut-être accentué le fait de réinterroger nos projets. Mais il faut avoir conscience du fait que notre travail et celui des artistes est bien de se réinventer en permanence, de s’adapter et se réadapter aux situations que l’on traverse. C’est inhérent au métier. C’est le cas avec le projet POP, c’est le cas avec tous les projets. L’esprit général demeure car le POP est suffisamment ouvert pour s’adapter. Mon approche de la culture consiste à considérer la culture comme un endroit de porosité immense avec le monde. Et quand on est immensément poreux au monde, l’adaptation à celui-ci est constante. Nous sommes, comme le monde, en perpétuel mouvement.

A travers cette voix donnée aux artistes, ce portage des enjeux sociétaux auprès des publics, votre vision du dépassement des hiérarchies culturelles… La culture peut-elle être un appui pour transformer les représentations qu’on a du monde et le rapport qu’on entretient avec ?

Produire sans cesse de nouveaux imaginaires, de nouvelles représentations est au cœur de nos actions. L’accélération du travail de façon décentralisée sur nos territoires devient plus valorisable et valorisé. Travailler avec le monde associatif, le monde de l’éducation culturelle, de l’éducation populaire – qui a été quand même un endroit de très grand bannissement à un moment, c’était moche de faire de l’éducation populaire -, c’est le sens du projet POP et l’essence même de nos métiers. Rien n’est antinomique, tout est complémentaire, et c’est bien l’essentiel.

À la Comédie, nous aimerions aller encore plus vers les territoires et travailler plus encore en décentralisé pour apporter un plus grand nombre de propositions sur le terrain. Cependant, nous sommes vite limités par les moyens humains et financiers. D’autant plus que l’on vient d’entrer dans un nouveau théâtre et que nous sommes attendus dans ce nouveau théâtre. Il nous faut donc trouver un équilibre entre ce que nous proposons à l’intérieur du théâtre (et qui est un territoire en soi) et ce que nous produisons au dehors. C’est ce déploiement que nous aurons à opérer dans les prochaines années. Maintenant que l’on est bien installé dans notre théâtre, comment faire pour en sortir davantage ?

“La politique culturelle, c’est une politique de lien” – Entretien avec Pierre Patureau-Mirand

Le portage d’une politique culturelle par l’intercommunalité est relativement ancien à Clermont-Ferrand. Comment se structure cette politique publique ?

Dès 2004, Clermont Communauté a élaboré un schéma d’orientation communautaire du développement culturel, feuille de route permettant à l’intercommunalité de développer sa propre politique culturelle. C’était assez précurseur à l’époque. Ce schéma s’inscrivait dans une perspective sur quinze ans et avait donc pour ambition de s’étendre au-delà d’un seul mandat politique. Il a fait l’objet d’une révision lui incorporant des orientations stratégiques en 2016, assorties d’un plan d’actions en 2017.

Pendant toutes ces années, la direction de la culture s’est structurée selon deux axes. Le premier vient placer la culture comme élément d’attractivité et de rayonnement territorial à travers de grands événements et des infrastructures importantes. Ces éléments vont permettre au territoire de jouer un rôle de tête de réseau au niveau régional (à l’époque de l’ex-région Auvergne). Le second axe concerne la création d’un service public culturel de qualité et de proximité dans un territoire intercommunal. Il fallait pour cela dépasser le cadre communal et inscrire notre action dans une perspective plus large, considérant qu’on est plus fort lorsqu’on fait ensemble. Cet axe comprend aussi un soutien aux opérateurs culturels du territoire, notamment à travers le versement de subventions ainsi qu’un travail important sur la structuration d’écosystèmes. Par exemple, dans le domaine des musiques actuelles, nous avons construit des lieux de répétition, de création, de résidence et mis en réseau un maillage de studios afin de permettre le développement de ce champ artistique sur notre territoire. Dans la même logique, nous avons réhabilité un lieu, la Diode, afin de donner la possibilité à des artistes nationaux et internationaux de venir en résidence de recherche et d’expérimentation sur le territoire clermontois via l’association Artistes en résidence, tout en se connectant  collectif d’artistes du territoire, les Ateliers, dans cette fabrique tournée vers les arts visuels. Notre rôle en tant que collectivité est donc aussi de chercher à créer des modèles de gestion facilitants pour les artistes, en nous appuyant entre autres sur le tissu associatif.

Depuis l’élaboration du premier schéma en 2004 et le transfert au 1er janvier 2005 du réseau de lecture publique vers l’intercommunalité, le champ de compétence de votre direction s’est considérablement élargi.

Depuis son transfert, le réseau de lecture a connu une transformation significative. Nous avons rebâti plus de la moitié des bibliothèques, développé des fonctions transversales… Actuellement, ce réseau comprend quinze bibliothèques et deux bibliothèques spécialisées (le Centre de documentation de la Jetée dédié au cinéma et au court métrage ainsi que la bibliothèque du Patrimoine). Le fonctionnement du réseau s’appuie sur un document cadre pour la lecture publique intitulé le projet culturel, scientifique, éducatif et social pensé à l’échelle du réseau (PCSES). La vocation éducative et sociale de la lecture publique nous montre la façon dont les bibliothèques ont entamé leur mue culturelle afin de se rapprocher encore plus de la population. Nous portons actuellement au sein de la direction, un projet majeur de  bibliothèque dans l’ancien bâtiment de l’Hôtel-Dieu, dans le centre de Clermont-Ferrand.

Enfin, nous avons également transféré six musées dans le cadre d’un champ d’intervention intitulé musées-patrimoine, dont le transfert a eu lieu non pas par la compétence culture, mais par la compétence tourisme. Ce transfert s’est effectué le 1er janvier 2017, lors de la transformation de la communauté d’agglomération en communauté urbaine.

Les derniers transferts ont été opérés dans un contexte de forte mutation territoriale : le 1er janvier 2018, notre intercommunalité est devenue métropole, entraînant un changement de paradigme considérable. L’enjeu était alors de continuer à exister dans la nouvelle grande région. L’ex-région Auvergne représente seulement 20 % d’Auvergne-Rhône-Alpes, une part relativement modeste. Et dans cette grande région, il y a d’autres métropoles : Lyon, qui est un peu à part, mais surtout Grenoble et Saint-Étienne. Il devenait impératif d’avoir aussi une métropole à l’ouest de la région. Qui plus est, obtenir un nouveau statut après avoir perdu celui de capitale régionale était un enjeu majeur dans notre évolution territoriale.

Dans cette récente métropole, de quelle manière parvenez-vous à ancrer au territoire la politique culturelle que vous mettez en œuvre ?

Nos équipements, et en particulier les bibliothèques, ont un ancrage territorial important allant parfois au-delà des limites de l’intercommunalité. C’est le cas pour la médiathèque de Cournon-d’Auvergne dont la fréquentation par des publics venus d’en dehors de la Métropole montre l’articulation entre l’urbain, le périurbain et le rural qui existe sur notre territoire et qui fait de cette métropole une aire d’attraction relativement importante.

Même si nous travaillons étroitement avec les communes de la Métropole, et particulièrement Cournon-d’Auvergne et Clermont-Ferrand, ce n’est pas toujours simple : les communes ont leurs propres politiques culturelles et passer de l’échelon communal au cadre métropolitain représente parfois une dimension trop grande. Nous avons donc découpé le territoire en vallées : la vallée de la Tiretaine partant d’Orcines et traversant Royat, Chamalières et Clermont-Ferrand. Également, la vallée du Bédat qui passe par Durtol, Nohanent, Blanzat, Châteaugay, Cébazat et Gerzat. La vallée de l’Artière descend quant à elle de Saint-Genès-Champanelle vers Beaumont, en passant par Romagnat, Aubière et  Pérignat-lès-Sarliève. Enfin, la dernière, plus au sud, que l’on a nommé Val d’Allier, relie Pont-du-Château, Lempdes, Aulnat, Cournon-d’Auvergne et Le Cendre.  Ce découpage basé sur des entités géographiques, telles que les rivières, permet aux gens de s’identifier et de se sentir appartenir à l’une ou l’autre tout en étant dans une strate intermédiaire qui ne correspond ni à la commune, ni à la Métropole mais plutôt à un territoire approprié.  

Votre approche territoriale est donc étroitement liée aux aspects géographiques et naturels du territoire. Quelle est la place de la question écologique dans la politique culturelle que porte votre direction ?

La culture interroge les manières de faire, de vivre ensemble, de faire communauté. Elle questionne aussi les façons de répondre à des besoins fondamentaux comme les besoins en alimentation ou en eau. Des questions qui sont pour moi éminemment culturelles dans le sens où elles reflètent la manière dont on vit ensemble. La culture a donc toute sa place dans la question écologique.

Cet enjeu me semble aujourd’hui être clairement partagé par les acteurs de la culture. Cependant, toute la difficulté est de savoir quels leviers activer pour s’en saisir. Est-ce par des objectifs de décarbonatation du secteur, comme on peut le lire dans le rapport du Shift Project ? La question de l’économie circulaire et des circuits courts n’est-elle pas plus importante ? Doit-on tirer le fil d’autres enjeux liés à l’habitabilité ? Un mouvement de fond, impactant nos équipements, est de plus en plus prégnant. Nos pratiques sont interrogées pour tendre à quelque chose de plus vertueux. Lorsqu’on réalise une exposition par exemple, la scénographie interroge le devenir des matériaux employés à la fin de l’exposition. Est ce qu’on jette ? Est ce qu’on recycle ? Est ce qu’on récupère ? Nous réfléchissons aujourd’hui au réemploi des matériaux avec des partenaires comme l’École Supérieure d’Art de Clermont Métropole, très intéressée par une « récupérathèque ». La question de la décarbonation se pose aussi lorsque nous organisons un événement au regard des mobilités du public ou de celles des œuvres, venues parfois du bout du monde pour le temps limité d’une exposition. Mais nous savons que malgré la difficulté que cela représente, nous devons modifier nos façons de faire. La question du numérique, aujourd’hui très présente dans le monde culturel, est une bonne illustration de cette ambiguïté. S’il a des aspects très intéressants notamment par rapport aux problématiques de mobilité et d’accessibilité, le numérique n’est pas nécessairement une solution puisqu’il a un impact écologique énorme. Nous sommes aujourd’hui à cet endroit-là, avec de nombreuses interrogations et pas forcément de réponse pragmatique pour y répondre.

Comment les acteurs culturels se saisissent-ils de ces enjeux ? Disposez-vous d’outils spécifiques pour les encourager à les traiter ?

Au regard de cette absence de réponse ferme, il est important, pour encourager les acteurs culturels d’aller vers le traitement des enjeux écologiques, d’aller au-delà des concepts. Nous devons, dans nos équipements, montrer de manière très pragmatique le rôle que l’on peut avoir et la manière d’entrer dans une logique de transition. Il faut bien sûr de la sensibilisation et il y a également d’importants enjeux de formation et d’éducation. Néanmoins, il est primordial de réfléchir à la façon de dire les choses et de porter les messages afin de ne pas culpabiliser les gens.

Concernant les outils dont nous disposons, l’ajout de critères écologiques à l’attribution de subventions est une question complexe. Nos dispositifs actuels ne sont pas adaptés à la transition que nous, techniciens et élus, avons pourtant tous conscience de devoir mener. Mais comment mettre en place des dispositifs n’allant pas à l’encontre des projets culturels et artistiques ? Par exemple, un festival comme Europavox va, de fait, attirer du monde. Mais on peut considérer que le festival se déroulant à Clermont-Ferrand, une partie du public se situe déjà dans la commune et privilégie, pour se rendre aux concerts, la marche ou les transports en commun. Ce qui ne serait pas forcément le cas dans le contexte d’un festival en milieu rural. Il est donc primordial d’analyser toutes les situations car chacune est particulière. Il faut déterminer, au cas par cas, à quels endroits il est possible d’agir plutôt qu’instaurer des critères génériques.

Afin que les réponses apportées aux enjeux écologiques soient les plus justes possible, leur articulation avec les spécificités des projets mais également des territoires semble en effet incontournable ?

La construction de projets de territoire impliquant pleinement une transition écologique et sociale me semble être un élément pour faire face à ces enjeux. Un projet comme la candidature au titre de Capitale européenne de la culture a une dimension territoriale d’une grande richesse car il croise l’urbain, le périurbain, le rural, le vraiment très rural. Il interroge la désertification mais aussi les phénomènes d’attraction et d’interdépendances des territoires à l’échelle du Massif central. Construire un projet de territoire, c’est ce qui permet de dépasser le cadre de la ville de Clermont-Ferrand et celui de la Métropole et finalement, qui nous conduit à considérer que l’on fait tous partie d’un même territoire, d’une grande communauté. Cela nous amène à vouloir donner du sens à ce territoire, à le raconter pour en faire un lieu où les gens se sentent bien. La culture, par son caractère transversal, a la capacité de pouvoir agir sur une multitude d’autres politiques publiques, sur les enjeux économiques, sur la créativité.

On a ici un cadre de vie exceptionnel, éminemment naturel. Souvent, l’Homme façonne la nature pour en faire un paysage, toujours à la recherche du beau, de l’esthétisme. Le lien entre nature et culture est plus complexe et il faut considérer que la culture, dans une conception plus anthropologique, est ce qui nous incarne en tant qu’être humain lié à la nature, lié au vivant.

Les politiques culturelles ont alors la mission de porter cette vision de la culture ?

La direction de la culture gère des équipements, des bâtiments, tout en menant une action par la conduite de politiques culturelles. A travers l’action culturelle, via des expositions, des évènements, l’acquisition de livres, des animations diverses… nous gérons aussi des contenus. Nos équipements culturels, et plus particulièrement nos bibliothèques sont les lieux où l’on peut véhiculer ces contenus et faire infuser des messages auprès des publics. Nous organisons par exemple des ateliers ou encore des Fresques du climat. On peut ainsi agir sur la façon dont les gens perçoivent cette période en les accompagnant dans cette transition. Par ailleurs, en plus des actions que l’on conduit, il y a le message que l’on véhicule. Ce message a une action sur les imaginaires et sur la construction d’un certain sens critique, sur l’émancipation des personnes via une forme de construction mentale. Le rôle des opérateurs culturels est alors d’aider à construire une opinion.

Cette richesse de notre direction, et en particulier de nos équipements de proximité, est due à leur gestion et leur animation par des hommes et des femmes (434 agents ont travaillé pour la direction culture en 2022 dont 170 en lecture publique) et non par des algorithmes. Lorsqu’on est conseillé par l’humain, on favorise la diversité et la découverte. Notre rapport à la sensibilité et à l’imaginaire, les algorithmes ne l’ont pas. Par ailleurs, lorsqu’on évoque la transition écologique, on parle aussi d’une dimension sociale : l’enjeu social et l’impact social de la transition écologique. Si on ne traite pas pleinement cette dimension, la transition écologique va être terrible pour tout un pan de la population. 

La politique culturelle, c’est une politique de lien entre les personnes que l’on conduit à travers ce qu’on fait dans nos équipements, mais aussi de lien aussi entre toutes les autres politiques publiques. Pour intégrer pleinement l’enjeu écologique dans la direction de la culture, il faudrait refondre le projet culturel métropolitain vers une chose beaucoup plus globale. Comment agit-on, par exemple, sur la politique de la ville, sur le renouvellement urbain, sur la politique d’habitat, sur la politique d’urbanisme ? Tout l’enjeu est de penser à la façon dont la culture questionne l’habitabilité d’une ville, d’un territoire.

Réencastrer la production culturelle dans les problématiques contemporaines ? – Entretien avec Vincent Guillon

Au regard des nombreuses crises (climatique, démocratique…) que traverse notre société, le cadre et les modalités d’intervention des politiques culturelles, tant nationales que locales, se transforment. Ces dernières investissent par exemple plus fortement le numérique, se positionnent quant aux questions liées au genre, réfléchissent à la participation citoyenne. Ce bouleversement l’est de manière plus saisissante encore lorsqu’on envisage notre évolution dans l’anthropocène et l’adaptation nécessaire de nos activités et modes de faire à la transformation radicale de nos milieux de vie qui l’accompagnent. Comment les politiques culturelles se saisissent-elles de ce contexte ?

Pour être tout à fait sincère, encore assez timidement. Il y a sur ces sujets une forme d’inflation de discours alors que, comme souvent dans les politiques culturelles, il y a un écart entre le discours produit et la réalité de l’action publique ou l’intensité de sa transformation. On pourrait évoquer des espaces plus marginaux de recomposition, mais de façon générale, l’aggiornamento des politiques culturelles est loin d’être à l’œuvre ; c’est plutôt le statu quo qui prédomine sur ces questions de transition comme sur d’autres. On voit certaines organisations professionnelles rentrer dans ces questions de transition comme elles entrent dans celle des droits culturels ; en investissant fortement un sujet du point de vue du discours sans pour autant que les pratiques changent beaucoup. Je ne pense pas que les acteurs des politiques culturelles soient en réalité dans une posture extrêmement volontariste par rapport aux transformations très concrètes que ces multiples transitions impliquent. Ils ont cependant une facilité à produire du discours dessus. Ce qui est aussi une manière d’échapper un peu au réel.

C’est ce qu’on appelle classiquement le « sentier de dépendance », c’est-à-dire une forme de statu quo des comportements des acteurs et une difficulté à emprunter un chemin qui serait différent de celui qu’on a l’habitude de prendre. Cela se vérifie dans beaucoup de domaines d’actions publiques, mais la petite différence avec les politiques culturelles est que leurs acteurs sont très à l’aise pour produire du discours et du registre symbolique. Celle-ci peut donner l’impression d’une forme d’avant-garde au niveau des comportements, d’un certain concernement de la situation sans que cela modifie nécessairement de façon importante les manières d’agir. Les œuvres d’art continuent à être produites comme elles sont produites, les circulations et les mobilités des publics continuent à être envisagées comme elles le sont habituellement dans la majorité des cas… Là où les acteurs culturels sont les plus à l’aise, c’est pour investir une dimension plus symbolique qui ne fragilise pas forcément les habitudes.

En 2022, les assises de la Fnadac [1], dont l’Observatoire des Politiques Culturelles était partenaire, se sont réunies autour du thème « culture de la transition et transition culturelle ». Il y a tout de même un signal du côté des techniciens, une envie de se saisir de ce sujet ?

C’est un signal positif qui existe, bien qu’il ne faille, de nouveau, pas le surinterpréter. Dans notre enquête annuelle qui sera publiée cet automne sur les budgets et choix culturels des collectivités territoriales, nous avons tout un aspect du questionnaire relatif à la priorisation de l’action publique : en quels termes sont formulés les objectifs politiques priorisés par les exécutifs territoriaux en matière de culture ? Les problématiques des transitions et d’écologie n’apparaissent que très marginalement. Cependant, même si ces questions sont encore loin de structurer l’action publique culturelle, il est vrai qu’elles suscitent un intérêt grandissant, au moins à deux niveaux.

Le premier concerne un registre plutôt symbolique autour de la culture du vivant, impliquant un travail sur les imaginaires et les esthétiques de la transition. La limite de cette production symbolique est son audience et son impact sur les représentations qui semblent assez restreints si l’on considère l’espace social dans lequel circulent ces productions et ces discours. Par ailleurs, le message didactique prend parfois le pas sur l’originalité du langage artistique. Il y a certes des œuvres très convaincantes offrant une expérience esthétique et pas uniquement pédagogique ou idéologique. Mais si l’on parle de mouvement ou de scène artistique, c’est encore assez balbutiant.

Le second niveau consiste en une approche plus matérialiste impliquant un retour au réel. Au-delà de la production de symboles, le dérèglement climatique a une matérialité qui peut être traitée par tous les champs de production, y compris culturels et artistiques. Un certain nombre d’initiatives se structurent autour de critères écologiques, de décarbonation, de « basse consommation » énergétique, de mobilités des publics. On est ici dans une dimension plus matérialiste qui fait moins naître de désir, car la contrainte est forcément plus présente et immédiate.

Enfin, il existe des perspectives entre les deux niveaux, faisant appel au registre de la slow culture et qui portent une considération tant aux formes culturelles singulières qui émaneraient d’un ralentissement qu’aux conditions matérielles de ce ralentissement. Cet espace de jonction fait converger ces deux aspects, symbolique et matériel, sans en exclure un par rapport à l’autre. Le symbolique seul peut avoir des effets de masque sur la réalité matérielle et la façon dont les acteurs se comportent. Inversement, ne traiter le problème qu’à travers une conception matérialiste, c’est aussi ne prendre en compte que partiellement ce qui relève d’un problème culturel au sens large.

Cette aisance des acteurs culturels à produire du discours, de l’imaginaire… Ne pourrait-elle pas influencer des comportements ou des constructions de pensée ?

Je suis partagé sur ce problème des représentations. L’idée que la crise écologique soit également une crise de nos représentations et de notre sensibilité au vivant, et qu’il faille retravailler nos imaginaires pour être un peu moins « limités » dans la gamme de nos émotions, de nos affects ; de telle façon à ce qu’on soit plus sensible à un certain nombre d’autres considérations que nos sociétés modernes n’ont pas priorisées. Ce discours propose de travailler la production culturelle en la réencastrant dans des problématiques contemporaines qui sont celles des défis de notre époque. Je suis convaincu qu’il y a là un horizon à investir.

Cependant, là où je suis plus ambivalent, c’est que cette production symbolique ou discursive concerne une avant-garde intellectuelle ou artistique qui a peu de chances d’avoir un effet massif sur les imaginaires, c’est-à-dire un effet de renversement et de bascule qui prenne place dans les batailles culturelles qui structurent nos représentations et nos perceptions. Il ne faudrait pas surestimer l’impact que peuvent avoir ces nouvelles esthétiques « écopolitiques » sur les comportements et les manières de voir le monde. Par contre, la question se pose sans doute avec plus d’ampleur au niveau des cultures populaires, des industries culturelles et des média sociaux-numériques comme le suggère un récent rapport de l’ADEME. 

Ce discours de la recomposition culturelle nécessaire à la réorientation écologique des territoires semble répondre d’un certain modèle socio-économique. Peut-il avoir un impact sur les modes de gouvernance interurbaine ou sur l’émergence de nouveaux paradigmes ?

Les 30 dernières années nous montrent que des encastrements territoriaux s’opèrent entre les politiques culturelles, le champ de la production culturelle et celui de la gouvernance urbaine. Ces encastrements ont jusqu’ici plutôt pris le pli de modèles de développement structurés autour de questions d’attractivité et de compétitivité afin de conquérir une position favorable dans la mondialisation et la concurrence entre les territoires. La culture a éminemment participé au travers notamment de formes événementielles et d’architectures d’équipements spectaculaires, à cette grammaire métropolitaine du développement culturel. Les Capitales européennes de la culture sont par exemple un véhicule de diffusion de ce modèle métropolisé des politiques culturelles qui s’accompagne de modes de gouvernance urbaine qui ne sont pas uniquement des gouvernances sectorielles. Si on considère ce précédent, rien n’empêche d’envisager que d’autres modèles de développement métropolitain ou territorial, axés sur les transitions, trouvent également leur propre grammaire culturelle et produisent d’autres modes de gouvernance territoriale, d’autres agencements d’acteurs, d’autres formes architecturales et événementielles, d’autres langages artistiques que ceux de la métropolisation culturelle ou de la ville créative…

De ce point de vue, on est dans un moment très liminaire et je serais bien incapable de vous indiquer des métropoles où l’on trouve des « modèles culturels des transitions » donnant lieu à une organisation spécifique de la gouvernance culturelle territoriale. Nous sommes là dans des projections qui relèvent de la prospective. Tant mieux, il en faut. Mais je ne crois pas qu’on puisse illustrer aujourd’hui des modes de gouvernance territoriale qui seraient issus ou à l’origine d’une nouvelle conception du fait culturel à l’échelle métropolitaine autour des problématiques de transitions. C’est donc un horizon stimulant.

Ensuite, la circulation des références, des expériences, des discours, a toujours un effet d’entraînement. On le voit dans la manière dont les modèles de développement métropolitain par la culture se sont propagés par effet de mimétisme à l’échelle nationale ou internationale : on cite souvent les cas de Bilbao ou de Nantes. Il n’y a pas de raison que ces effets de mimétisme ne se reproduisent pas pour d’autres modèles culturels qui viseraient d’autres types d’objectifs politiques et territoriaux : par exemple autour des questions de transitions écologique, numérique ou démocratique. Mais encore faut-il au préalable que ces expériences émergent pour ensuite produire de la normativité.

“Les acteurs de la culture ont un rôle à jouer” Entretien avec Marc Drouet

Le Covid, puis la guerre en Ukraine nous semble avoir précipité la prise de conscience par les acteurs culturels de l’impact du changement global sur leurs activités. Partagez-vous ce constat ? Comment se traduit-il dans les faits ?

Il y a incontestablement un avant et après Covid. Les termes de la réflexion étaient déjà présents malgré leur visibilité moindre dans le débat public. Sans doute n’avait-on jusqu’alors pas envie de faire face à des questions aussi lourdes et auxquelles il n’y avait pas de réponse simple à apporter. Mais incontestablement, la période de crise sanitaire, ce moment où tout s’est trouvé en quelque sorte arrêté et la manière de regarder le monde que cela a engendré, a amené des sujets qui étaient là, au bord de la transition écologique. Par ailleurs, les manifestations de la crise climatique sont beaucoup plus nombreuses et beaucoup plus intenses et on a désormais dans le débat public une multitude de questions autour d’une évidence : le modèle de fonctionnement qui jusqu’à présent était retenu ne fonctionne plus, et ce dans tous les domaines. Plus spécifiquement pour les acteurs culturels, il me semble que ces crises ont surtout pointé ou révélé l’existence de vulnérabilités antérieures, comme la difficulté à renouveler les publics, plutôt qu’amené de nouveaux problèmes. Tout était là, mais on ne le regardait pas, on ne voulait pas le voir.

Maintenant que ces sujets sont présents dans le débat public, quelle est la position de l’État sur ces questions de transition ?

D’abord, l’État doit être exemplaire. S’il ne l’est pas, il ne pourra pas être entendu. Il y a donc en premier lieu un travail en interne dans les administrations, qui concerne bien sûr le ministère de la culture. Nous essayons aussi de nous montrer pédagogues en portant des questions que, jusqu’à présent, on ne se posait pas ou qui étaient et qui restent très sensibles. L’artificialisation des sols, l’évolution de l’urbanisme et notamment la place de l’automobile en milieu urbain et le partage des usages des espaces publics… Tous ces sujets qui entrent désormais dans le débat public, mais pour lesquels il est difficile de faire ressortir un consensus. Néanmoins, l’intensité et la succession des crises climatiques confortent la nécessité d’évolution.

Plus spécifiquement par rapport aux politiques et acteurs culturels, nous essayons de diffuser la sensibilisation à la transition écologique, de penser des modèles qui soient compatibles avec les enjeux actuels et qui permettent de réduire l’impact écologique de nos différentes activités. Les archéologues, les Architectes des Bâtiments de France et les conservateurs du patrimoine observent dans leurs pratiques des solutions d’adaptation au climat pensées par nos prédécesseurs que l’on a perdues de vue pour différentes raisons : par exemple, quand on avait l’illusion de l’énergie permanente, on pouvait se permettre de mettre de la climatisation partout. Et si on met de la climatisation partout, la question de l’orientation du bâtiment est moins évidente alors qu’elle était, chez nos ancêtres, une question essentielle. La culture, c’est aussi la transmission. On peut voir cette crise climatique et les conditions de la transition écologique comme l’occasion de réinterroger des solutions anciennes et d’en tirer des leçons. Il faut alors les retrouver et réfléchir à la manière de les adapter. Ceci implique des savoir-faire, des matériaux, des filières courtes : des sujets plutôt porteurs. Les architectes s’en emparent aujourd’hui en essayant d’adapter à la rénovation et à la construction nouvelle ces solutions du passé, des solutions de bon sens.

Ce constat de vulnérabilités causé par le changement global dépasse le cadre de la culture mais concerne les territoires dans l’ensemble de leurs activités. Dans la rencontre que nous organisons, nous faisons l’hypothèse que la réorientation – on dit bien réorientation – sera d’une telle importance qu’il faut l’envisager au sens anthropologique du terme comme une véritable recomposition culturelle dans les territoires. Qu’en pensez-vous?

Il faut accompagner l’émergence d’une nouvelle perception du monde sensible, toute la question est là. Évidemment, on est ici dans des concepts, mais la grande interrogation est la manière dont, avec nos sens et par le prisme de nos cultures, on perçoit le monde et jusqu’où on le perçoit. Nous avons évidemment une approche et un regard occidental. Or, comme le démontre Philippe Descola dans ses travaux, on peut, à partir de deux cultures différentes, regarder le même paysage et ne pas voir la même chose. C’est aussi une question de frontière qu’il nous faut apprendre à dépasser. Depuis la Renaissance, un modèle dominant portant un regard occidental s’est construit et renforcé ; c’est ce modèle qu’il semble intéressant de réinterroger. On observe en effet aujourd’hui des tentatives d’aller voir au-delà des limites de la perception du monde sensible issue de ce modèle. Il est important d’essayer de renouveler les regards et peut-être, à partir de là, de créer une autre relation à la nature qui ne soit pas une relation d’opposition. Il faut apaiser la relation humaine à la nature. Très longtemps, on disait que la finalité de l’histoire humaine était d’adapter la nature pour ne plus la subir. On en perçoit les limites.

Ce recentrage de nos perceptions sensibles se joue en effet par une prise de conscience et une sortie de notre anthropocentrisme, mais il y a aussi la question des humains, entre eux, et de la réception de ce discours reçu différemment ou moins perçu.

C’est effectivement une question culturelle qui est soulevée ici. Nous avons tous des objectifs de court terme et il est difficile de tendre à une vision qui ne soit plus une vision individualiste, au demeurant tout à fait légitime, mais à une vision collective et qui ne soit plus à l’échelle de notre génération mais à celle de plusieurs générations. Ça n’est pas évident de décider de planter un arbre pour 200 ans ou de lancer la construction de la muraille de Chine tout en sachant qu’on n’en verra pas l’aboutissement. Ce sont des projets que notre relation au temps et à l’immédiat rendent complexes et néanmoins nécessaires. Les réponses que l’on doit apporter face aux crises climatiques comprennent cette difficulté qui consiste à être face à cette interrogation : « Est-ce que l’action, à mon petit niveau, va changer quelque chose ? Est-ce que ce ne sont pas aux autres de commencer ? », ce qui est très paradoxal. Prenons l’exemple des élections : nous sommes majoritairement d’accord pour considérer que sa voix peut changer le résultat alors qu’objectivement, une voix individuelle parmi un corps électoral de plus de 40 millions d’électeurs ne change rien. Mais si tout le monde considère que sa voix ne peut rien changer et décide de ne plus voter, alors il n’y a plus d’élection possible et nos institutions démocratiques s’effondrent. C’est un peu la même chose pour l’écologie, il faut que chacun soit convaincu que même si son action seule ne suffira pas à bouleverser le cours des choses, la somme des actions apportera un résultat tangible.

Pour convaincre les gens, les embarquer vers un futur désirable qui pousse à agir aujourd’hui, peut-être peut-on passer par l’invention de nouveaux récits, faire appel à des imaginaires différents en s’appuyant sur l’apport des arts et de la culture ?

J’en suis convaincu et de ce point de vue, je considère qu’il faut être très prudent dans la communication. La communication catastrophiste risque d’entraîner vers une forme de fatalisme. On connaît les formules : « Puisque l’on danse au bord du volcan, continuons à danser ; après nous le déluge ». Or, rien n’est inéluctable : « Cela semble toujours impossible jusqu’à ce que l’on le fasse » nous a enseigné Nelson Mandela. Nous avons besoin de montrer qu’il y a un récit possible et c’est ce récit qu’il faut construire. Si une génération est convaincue que nous sommes arrivés à la fin du monde, comment peut-on investir sur des projets à 100, 150, 200 ans qui pourraient améliorer ce monde ? La situation aujourd’hui est très délicate, mais il faut préparer l’après parce qu’il y a un après. Et cette communication du tragique est peut-être quelquefois contre-productive et peut rendre chacun impuissant. Même si l’accentuation des conséquences du changement climatique est une évidence, avec plus d’incendies, plus d’inondations, plus de canicules…

Les acteurs de la culture ont là un rôle à jouer, à commencer bien sûr par l’exemplarité. Il nous faut être volontaire, exemplaire, pédagogique. C’est en montrant que des actions sont possibles et en les entreprenant que l’on peut inciter les autres. C’est comme quand on dit que les enfants lisent moins. En général, dans les familles où il y a des livres, les enfants lisent. Énormément de courants artistiques et d’artistes posent dans leurs productions ces questions et amènent ces thèmes de réflexion, chacun à leur manière. Le rôle fondamental de l’artiste est d’interroger le consensus. Et c’est en venant, par la création artistique, interroger ce consensus qu’on parvient à poser des questions, à faire bouger les frontières et à faire en sorte que ce même consensus évolue, qu’il ne se fige pas. C’est le rôle fondamental de l’artiste de contribuer à alimenter le débat public. Autrement, c’est le conformisme. Et comme le disait Tocqueville, le conformisme, c’est le piège des démocraties. C’est un sujet de libertés fondamentales, ce que Charles de Gaulle a parfaitement illustré à l’occasion de son intervention à Oxford en novembre 1941 : il n’y a pas de liberté possible pour tous si chacun n’est pas en mesure d’exprimer sa singularité, d’exercer ce droit fondamental qui consiste à se demander pourquoi et à ne pas se satisfaire de l’injonction au mimétisme. Etre libre, c’est parvenir à se libérer du regard de l’autre, non pas en se repliant dans le communautarisme, mais en trouvant sa juste et légitime place d’individu libre et responsable au sein d’un collectif.

Quel aménagement pour édifier les territoires du monde anthropocène ?

I − L’entrée dans l’anthropocène

En mai 2000, Paul J. Crutzen, chimiste de l’atmosphère nobélisé en 1995, et Eugene F. Stoermer, biologiste, signent un article dans The IGBP Newsletter [1] à la portée retentissante : ils émettent l’hypothèse selon laquelle la Terre serait entrée dans une nouvelle époque géologique. À l’holocène, dont relèvent les 10 000 dernières années, succéderait l’anthropocène, ou « ère de l’homme », découlant de notre emprise croissante sur la planète. Par nos activités d’extraction et de prélèvement des ressources, de transformation des milieux, de production et de consommation, d’émission de gaz et de rejet de déchets, nous serions devenus une force d’ampleur géologique, à l’image des phénomènes naturels comme les éruptions volcaniques, les phénomènes climatiques ou les cycles solaires. Pour l’Union internationale des sciences géologiques, et sa commission internationale de stratigraphie, l’hypothèse fait encore débat. Sa reconnaissance passerait, il est vrai, par le respect de critères draconiens : les limites des intervalles géologiques doivent correspondre à un événement majeur survenu à l’échelle du globe et constatable dans l’analyse des sédiments via la présence « d’un clou d’or », autrement dit d’un élément objectif discriminant qui fait encore défaut. Les doutes portent également sur la date à retenir de début de cette ère : fin du néolithique, siècles de la Renaissance, ère industrielle et de l’utilisation de l’énergie carbonée – comme le propose Crutzen lui-même –, après la première explosion nucléaire ou à partir des années 1950, lorsque les indicateurs de perturbation de la biosphère se mettent à croître exponentiellement et marquent la grande accélération ? Du point de vue géologique, rien n’est donc figé. Mais le constat de cette influence déterminante et irréversible de l’Homme sur la planète dépasse ce cercle restreint : d’autres disciplines, comme les sciences humaines et sociales, s’emparent de la notion parce qu’elle fournit un cadre heuristique solide pour penser le changement global auquel on assiste et favoriser l’interprétation d’une multitude d’observations convergentes. En 2007, Paul J. Crutzen résumera : « À moins d’une catastrophe mondiale – comme l’impact d’une météorite, une guerre mondiale ou une pandémie –, l’humanité restera une force environnementale majeure pour des millénaires. Les scientifiques et les ingénieurs se retrouvent face à une tâche redoutable qui consiste à guider la société vers une gestion environnementale soutenable durant l’ère de l’Anthropocène. » [2]

II − L’anthropocène comme nouveau monde

L’hypothèse anthropocène tire sa force de son intérêt heuristique mais également – peut-être même surtout – du rendez-vous « existentiel » qu’elle fixe. Le changement global que l’on documente n’aurait pas la même audience s’il ne remettait pas directement en cause l’habitabilité de la Terre pour l’Homme et d’une part considérable du vivant. Des premiers rapports officiels alertant sur les atteintes environnementales causées par le développement moderne jusqu’à la prise de conscience actuelle, un demi-siècle s’est écoulé. La description du changement climatique, de l’extinction de masse des espèces et des multiples menaces qui pèsent sur notre vie, se cristallise dans une litanie médiatisée qui documente la nouvelle ère en même temps qu’elle précise ce à quoi nous sommes véritablement confrontés : l’anthropocène n’est pas qu’une hypothèse scientifique à confirmer, c’est d’ores et déjà un autre monde qui émerge et menace l’espèce qui l’a causé tout en l’interrogeant de manière radicale sur sa capacité à relever de nouveaux enjeux qui engagent son avenir, et celui des êtres avec lesquels elle cohabite. L’expression « nouveau monde » ne doit pas être entendue métaphoriquement. Par son action sur l’environnement et la biosphère, l’homme est parvenu à modifier certains cycles biogéochimiques de manière irréversible, en dépassant des seuils au-delà desquels la déstabilisation des géo-écosystèmes remet en cause leur homéostasie et provoque l’émergence de nouvelles propriétés et de nouveaux composants : hyper objets [3], hyper lieux [4], mégafeux [5]… Le changement climatique est une des transformations les plus étudiées grâce aux travaux du GIEC : nos émissions de CO2 et de gaz à effet de serre occasionnent un réchauffement des températures et un dérèglement climatique qui, au-delà des 2 °C que nous nous apprêtons à franchir, vont bouleverser nos territoires de vie. La montée des eaux, la multiplication des aléas climatiques « exceptionnels », la hausse des températures, les feux, l’omniprésence du plastique, etc., sont des phénomènes qui d’ores et déjà dessinent ce nouveau monde auquel il va falloir s’adapter. Ces transformations sont déterminantes et obligent, dans le meilleur des cas, à repenser et adapter nos régimes d’habitation, notre façon d’aménager les espaces, dans le pire, à émigrer vers des ailleurs encore habitables.

III − L’anthropocène comme nouveau paradigme

L’appréhension de ce nouveau monde pose elle-même problème. C’est un autre enjeu clé de l’anthropocène. Comment le penser, nous y adapter, contribuer à l’édifier pour le rendre habitable, sans remettre en cause les idées, les mots, les représentations, les modes d’action, autrement dit le paradigme dont on a hérité et qui a conduit au changement global ? Des travaux de philosophes, d’anthropologues, de géographes comme Philippe Descola, Catherine Larrère, Baptiste Morizot, Michel Lussault, Bruno Latour, esquissent des premières pistes. Selon ce dernier, penser l’anthropocène comme paradigme revient à remettre en cause le projet moderne [6] et son cadre culturel. L’érection de l’homme moderne, individu autonome doté d’une culture qui le pose en maître et possesseur d’une nature immuable dont l’exploitation au profit du développement et du progrès moderne serait la seule raison d’être, est interrogée par l’émergence de l’anthropocène. Catherine Larrère [7] propose ainsi de penser et d’agir avec la nature et non plus contre, en arrêtant de s’en servir comme d’une chose. Philippe Descola [8] , à partir de ses travaux sur les Amérindiens, incite à percevoir les êtres qui composent cette nature comme des personnes avec qui nous devons apprendre à vivre de façon plus symbiotique.
Le modèle économique du monde moderne est ainsi fondamentalement questionné, depuis l’industrialisation et la production d’énergie fossile jusqu’à l’avènement de la mondialisation libérale et du capitalisme financier dérégulés en passant par la production et la consommation de masse. À la question traditionnelle des inégalités générées par ce système économique s’ajoutent celles de sa soutenabilité, de l’épuisement des ressources, de la destruction des milieux naturels auxquels il semble inexorablement conduire, des menaces pour notre survie.
Le paradigme anthropocène doit permettre de répondre à ces questions et de constituer le cadre adéquat à notre perpétuation dans ce nouveau monde. Le développement durable supposait qu’un ajustement de notre modèle dans une optique d’atténuation de la pression anthropique sur la Terre suffirait. Il semble en passe d’échouer. L’anthropocène acte cet échec et nous convie à changer ce modèle, à repenser l’ensemble de nos relations au monde ainsi que nos modes de cohabitation [9].
Les discussions autour de cette refondation culturelle et politique sont vives. Ses protagonistes les plus virulents dénoncent le choix du terme « anthropocène » lui-même, qu’ils jugent trop anthropocentré, alors qu’il s’agit justement d’inventer une relation au vivant plus équilibrée, et insuffisamment critique en fixant une responsabilité humaine générique alors que celle-ci varie grandement selon les pays d’appartenance et leur type de développement, le genre, l’âge ou le niveau de richesse de chacun d’entre nous [10] .
Pour entrer rapidement et de manière responsable dans le monde anthropocène, Bruno Latour nous exhorte à atterrir, à forcer le cadre culturel moderne pour opérer le renouvellement paradigmatique indispensable. Il propose de nous réorienter en politique en nous projetant vers le terrestre, en passant d’une logique de production à une logique d’engendrement, en restaurant nos attachements, en réinterrogeant là où l’on vit les conditions fondamentales de notre subsistance. Comment ne pas y voir une injonction à refonder notre manière de faire territoire et d’aménager nos espaces de cohabitation ?

IV − L’aménagement du territoire, de la modernité à l’anthropocène

La tentation est pourtant grande face à cette nécessité d’atterrir, par habitude et simplicité, de retrouver des manières de penser et de faire « modernes ». On imagine sans mal que le basculement dans l’anthropocène nous oblige à remettre en cause la globalisation économique et ses excès. Il faut aussi lutter pour qu’il ne conduise pas à un repli identitaire local. Le philosophe exclut ces deux attracteurs du registre des solutions en imaginant un terrestre qui dépasse les antagonismes politiques traditionnels. Michel Lussault souligne combien cet englobement [11] nous oblige à dépasser ces oppositions de valeurs et d’échelle, qui prônent toutes deux des approches situées de science-frontière, géopolitiques et transscalaires. L’erreur est d’autant plus facile à commettre que le seul « grand récit » actuel qui hante la sphère médiatique annonce l’effondrement de notre civilisation [12] – voire de l’humanité – par épuisement des ressources et dérèglement des cycles naturels de la biosphère et incline à ce repli local et autarcique, voire survivaliste [13]. Or, l’entrée dans l’anthropocène suppose un dépassement de ces deux pans du même paradigme, la globalisation d’un côté, le localisme de l’autre, dont la mise en tension jalonne la modernité. L’effondrement, n’est-ce pas la modernité qui va jusqu’à son terme faute de réussir son dépassement ? Entrer dans l’anthropocène, c’est assurément faire territoire, mais selon un régime différent, par des processus d’édification politique et des spatialités à réinventer. Loin des questions de périmètres, de compétences, de pouvoir, de dotations, le travail préliminaire de description et de questionnement doit permettre de repenser les attachements et les liens, des alliances et des coopérations, les engagements et les luttes. En se référant à la Révolution française et à ses cahiers de doléances, Bruno Latour indique clairement que c’est une révolution intellectuelle et politique qu’il s’agit d’entreprendre avec pour vecteur « le terrestre » et horizon « l’anthropocène ». L’attention portée aux luttes des places par Michel Lussault [14] et aux expérimentations écopolitiques participe de la même intention : quel que soit le jugement que l’on porte sur ces initiatives, dont leur illégalité [15] , on ne peut en effet ignorer qu’elles composent des tentatives de faire territoire autrement, en essayant d’être plus démocratiques, justes et soutenables.
Mais, sur d’autres scènes moins polémiques, les « territoires » apparaissent aussi comme la solution la plus immédiate pour s’adapter au changement global et engager la véritable transition écologique. Sans doute, cette croyance – ce sont aussi une attente et un espoir – est-elle directement liée à l’impuissance des États qui, d’un côté, ne parviennent pas à s’entendre sur un plan d’action concerté à la hauteur des enjeux du changement climatique et de l’extinction de la biodiversité – pas plus qu’avant ils ne sont parvenus à lutter contre les inégalités – et, de l’autre, des acteurs économiques qui peinent à amender leur conduite et à véritablement œuvrer au changement de modèle économique nécessaire. Ce rendez-vous avec le territoire est ainsi entendu, dans les champs scientifiques et politiques, du côté des géographes, des philosophes, des anthropologues, des écologues, des sociologues etc., et de celui des acteurs territoriaux, collectifs associatifs, élus et citoyens les plus sensibilisés et soucieux d’agir.
Cette attente constitue pour l’aménagement du territoire un véritable défi. Que serait un aménagement qui contribuerait à l’édification de ces nouveaux territoires ? Est-il tout simplement envisageable ? Après tout, l’aménagement, par son histoire et ses principes, s’inscrit pleinement dans la modernité. Il promeut et institue un régime spatial marqué par les valeurs du projet moderne en cherchant à assurer un développement de tous les territoires souvent assimilé à la croissance de la population, des emplois et de la richesse, à les équiper, à exploiter les ressources disponibles, à valoriser l’attractivité économique et la compétitivité, à assurer leur insertion dans le monde globalisé, dans son système de flux et de spécialisation des places. La logique de rééquilibrage qui y préside est avant tout socio-économique et ne semble pas être parvenue à endiguer les inégalités. L’expertise technique-scientifique y figure au premier plan. La préoccupation environnementale, marquée par l’apparition du développement durable dans les discours et objectifs à la fin des années 2000 avec le succès que l’on a évoqué plus haut, demeure secondaire, voire marginale. L’entrée de l’aménagement dans l’anthropocène, sa prise en compte du nouveau monde, sa contribution à l’instauration d’un nouveau paradigme culturel et spatial, relève encore de la gageure. Sans nier l’existence d’initiatives précurseurs, nous sommes encore loin d’une volonté et d’un projet politique dotés d’une pertinence, d’une cohérence, d’une ampleur, d’un impact, d’un récit commun à la hauteur de ce défi. L’atterrissage n’est pas en vue même si quelques pistes prospectives s’offrent d’ores et déjà à lui.

V − Première piste : renforcer l’immunité des espaces de cohabitation

L’entrée dans le monde anthropocène est souvent synonyme de sidération [16] : la succession de phénomènes inquiétants, d’aléas imprévisibles, de ruptures, de catastrophes, souligne la vulnérabilité des établissements humains. Cette condition de notre être-au-monde n’est pas fondamentalement originale, mais elle prend une dimension nouvelle avec le déchirement du filet de sécurité moderne : d’une part la multiplication et l’englobement de ces événements confirment que personne, nulle part, n’est plus à l’abri. D’autre part, le sentiment d’incertitude et de perte du monde stable, connu et sécure, promu par la modernité renforce l’inquiétude et le désarroi. Toutes nos sphères, de l’habitat à la psyché, sont concernées par l’entrée dans l’anthropocène. Notre monde, dans ses attributs externes comme internes, est affecté : songeons, pour illustrer ce dernier point, à l’apparition d’affections comme la solastalgie, une éco-anxiété causée par les changements environnementaux. Le risque de paralysie dans ces circonstances est avéré, la probabilité d’inaction face au catastrophisme est connue [17] . Il touche jusqu’aux animaux qui, confrontés aux mégafeux, perdent leurs réflexes de fuite et de survie [18]. Que l’aménagement doive rapidement produire des lieux où s’abriter, des cabanes [19] qui nous permettent d’affronter cette vulnérabilité généralisée et de nous engager dans la construction d’un monde anthropocène habitable s’impose : d’un côté la reprise des espaces physiques pour protéger les corps, de l’autre les nouveaux récits pour libérer les esprits.
Des politiques de prévention, de précaution, de protection, d’assurance, d’anticipation des risques existent déjà. Elles ont paradoxalement été conçues dans un monde pérenne où la catastrophe ne doit pas se produire. Lorsque cette dernière survient, l’insuffisance de ses dispositifs nous méduse et nous oblige à les réviser.
L’aménagement n’a pas anticipé l’accroissement de l’exposition auquel le développement moderne, directement par nos logiques et localisations d’installations et d’équipements, indirectement par les dérèglements environnementaux que nous enclenchions, nous oblige à faire face. L’urbanisation qui conduit à accentuer les concentrations en proximité des littoraux et des fleuves, espaces jugés les plus attractifs, l’illustre parfaitement : ce sont aussi les plus exposés à la montée des eaux, aux tempêtes, à l’érosion, aux submersions. Combien d’habitations faudra-t-il déplacer sur la côte Atlantique, à Lacanau et ailleurs ? À l’étranger, La Nouvelle-Orléans avec Katrina en 2010, New York avec Sandy en 2012 démontrent le niveau de risque qui prévaut dans ces grandes agglomérations, l’ampleur des coûts humains et matériels auxquels il faut faire face lorsqu’ils sont mal anticipés. La Californie, la Grèce et évidemment l’Australie avec les mégafeux en sont une confirmation. Les politiques d’anticipation du changement climatique ont fait de l’adaptation un de leurs objectifs, avec moins d’avancées encore que pour celui d’atténuation. Tempêtes, montée des eaux, érosion, déplacement du trait de côte, inondation des plaines, vallées, estuaires, mégafeux, sécheresse, pics de chaleur, submersion, destruction, inhabitabilité des espaces de vie, etc. : les événements qui relevaient de l’exceptionnel dans le monde moderne deviennent la norme dans le monde anthropocène. La vulnérabilité généralisée de nos territoires s’impose à nous tout comme la nécessité de dépasser la paralysie qui prévaut face à ces risques – qu’elle soit d’origine cognitive, politique, financière –, d’anticiper et de prévenir les aléas en réaménageant nos espaces de vie, de production, de loisirs. L’aménagement a été érigé sur le culte de la maîtrise de la nature, aveuglé par sa puissance technique et celle de son ingénierie. Les bouleversements naturels qui menacent maintenant la plupart de nos établissements humains signent la remise en cause de cet ordre qui les a érigés.
Les risques ne sont d’ailleurs pas que naturels. Le développement moderne dépend de nombreuses infrastructures techniques et industrielles, dont le numérique est la dernière en date. Leur obsolescence et leur sophistication sont une autre source de fragilité d’autant plus conséquente que nous en dépendons étroitement et que celles-ci sont localisées dans nos espaces de vie. On pense évidemment aux sites industriels installés au cœur des grandes agglomérations – comme Lubrizol à Rouen – ou aux sites nucléaires emblématiques de la modernité prométhéenne – comme la centrale de Fukushima au Japon. La même attention vaut pour les infrastructures plus modestes et néanmoins structurantes pour les territoires, comme les ponts dont l’état en France a récemment fait l’objet d’alertes. L’aménagement a bâti hier un complexe pour assurer le développement moderne, il va falloir devoir demain l’entretenir, le démanteler, le déménager, lui substituer des artefacts à la fois moins attentatoires à l’environnement et vulnérables au changement global. Pour lutter contre cette vulnérabilité généralisée, l’aménagement changera de référentiels. Comment nommer l’orientation qui se dessine ? Michel Lussault propose de faire du « care », du « prendre soin », un objectif central des politiques urbaines et aménagistes [20]. En s’inspirant des analyses de Peter Sloterdijk [21] , il envisage de faire de l’immunité des espaces habités un enjeu majeur du monde anthropocène et de ses politiques spatiales, autrement dit de leur propension à résister aux aléas pathogènes qui vont se multiplier. Les projets menés pour renforcer la résilience des territoires constituent des premiers jalons.

VI − Deuxième piste : édifier des géoécosystèmes d’engendrement

La considération de l’immunité des territoires conduit à dégager une deuxième piste pour repenser leur aménagement, celle de la réconciliation avec le vivant. En viendra-t-on à considérer les territoires comme des entités vivantes – à la manière de ce que James Lovelock fait de la Terre avec Gaïa [22]– qui demandent des soins et qui seront d’autant moins souffrantes que nous aurons le souci de leur immunité ? S’agira-t-il alors de faire de l’aménagement une discipline préventive et thérapeutique pour garder ces territoires en bonne santé ? Nul besoin d’adhérer à cette hypothèse ontologique controversée pour saisir et exploiter la richesse de la métaphore. On ne peut plus aujourd’hui douter des dommages infligés au vivant en général, et aux écosystèmes en particulier, par le développement moderne et son volet spatial, l’aménagement. Les mesures de protection de la nature, malgré leurs apports dans les parcs et réserves naturelles, par exemple, ne sont pas à même de relever les défis posés par la survie des espèces et le maintien de la biodiversité alors qu’un processus d’extinction est déjà entamé et le risque d’effondrement avéré. Comme pour l’atténuation et l’adaptation, les engagements et dynamiques en faveur de la préservation de l’environnement ne semblent pas à la hauteur de l’enjeu. Combien d’espaces au sol morts, aux écosystèmes affectés ou détruits, combien de friches urbaines et industrielles en comparaison du nombre de ceux protégés, non altérés ? Faut-il d’ores et déjà voir la Terre comme une vaste friche du monde industriel et capitaliste dans laquelle nous devrons nous contenter de déployer des tactiques de survie, d’aménager des patchs où nous exploiterons les restes de ce que la nature dégradée peut encore offrir, comme dans l’Oregon dont la situation a magistralement été analysée par Anna Lowenhaupt Tsing [23] ? Les traces d’effondrement local sont déjà nombreuses et semblent gagner du terrain par rapport à ce que concomitamment nous parvenons à sauver. Suffit-il encore de compenser, de protéger, de sanctuariser, voire de réensauvager à certains endroits, tout en se donnant une licence illimitée partout ailleurs ? Ne faut-il pas non seulement élargir amplement les espaces naturels à ménager et restaurer, mais faire de la sauvegarde du vivant un objectif inconditionnel de l’aménagement et de l’urbanisme, applicable en tout lieu, pour tout type d’établissement humain ? Nous serions alors amenés à voir les territoires comme des géo-écosystèmes, leur aménagement comme une politique visant moins le seul développement économico-social humain que la puissance d’engendrement, l’aptitude à préserver et régénérer le vivant. Pour Bruno Latour, atterrir, c’est basculer dans une telle logique d’engendrement. Aménager ne consisterait alors pas seulement à porter une attention plus soutenue à notre technostructure obsolescente, aux aléas environnementaux, à renforcer l’immunité de nos espaces habités, mais à forger des géo-écosystèmes propices à la survie, à l’épanouissement des hommes et du vivant, à la restauration des ressources qui leur sont nécessaires. Comment concrètement passer de la logique moderne d’exploitation des espaces et de leurs ressources à celle, anthropocène, d’engendrement ? Par quoi commencer ? Par une remise en cause sérieuse de l’antagonisme entre nature et culture, en renonçant à nous ériger en maîtres et possesseurs de notre environnement, en adoptant une posture humble et respectueuse vis-à-vis du vivant, en adoptant une attention bienveillante aux autres habitants non humains, aux paysages, aux trames naturelles de nos territoires, en dédiant l’aménagement à l’édification du jardin planétaire et du tiers paysage que défend Gilles Clément [24] . Dans ce but, il faut commencer par réapprendre à observer les vivants non humains que la culture moderne nous a fait perdre de vue [25], élargir notre voisinage et réinventer des formes de cohabitation avec ceux, humains, animaux et végétaux, qui le partagent, se doter d’une nouvelle diplomatie pour échanger et dépasser les conflits d’usage qui pourraient en résulter – comme le propose Jean-Baptiste Morizot [26] dans ses travaux sur les loups –, travailler les coopérations et les interrelations avec les autres entités peuplant nos géo-écosystèmes, leur donner des droits, une place en politique, en faire des partenaires dans l’édification de nos futurs territoires.
Complète utopie ? Pas vraiment si l’on en juge certaines entreprises précurseurs : des paysans engagés en agriculture biodynamique aux peuples amazoniens dont le système relationnel avec le vivant est d’une richesse et d’un respect fascinants, des initiatives de reconnaissance juridique des fleuves en Nouvelle-Zélande ou en Inde jusqu’au projet prospectif et artistique de création de parlements [27] politiques humains/non humains, des approches biomimétiques au souci du métabolisme des territoires. Cette conversion du regard, l’acception de cette rencontre interspécifique sont sources d’apprentissage en même temps que gages de survie. Hormis les écologues, qui mesurent ce que le mode de cohabitation des animaux est susceptible de nous apprendre ? Dans la nature, la coopération est un mode relationnel majeur plus fondamental que la lutte ou la compétition ; la capacité de résilience d’un écosystème est étroitement corrélée à la multiplicité de sa biodiversité ; la résilience des organismes vivants suppose la non-optimisation de leurs performances… Faut-il en déduire que nos géo-écosystèmes seront d’autant plus aptes à l’engendrement que nous prendrons soin en les aménageant d’assurer la diversité de leurs habitants, de privilégier les relations coopératives, de moins chercher à les rendre performants que résilients et immuns ? La piste est vertigineuse.

VII − Troisième piste : penser l’aménagement comme un processus de géo-éco capacitation

Comment dépasser ce vertige ? Faut-il véritablement aborder de front ces questions pour édifier les territoires du monde anthropocène ? Est-ce encore d’aménagement dont on parle ? On ne change pas de monde, accompagné de compagnons de voyage que l’on ne connaît pas et dont on ne partage ni la langue, ni les coutumes, en empruntant des pistes aventureuses sans carte ni repères, en découvrant des paysages inconnus et des lieux parfois hostiles sans perdre pied, sans que se fassent jour de nouvelles questions. Entrer dans l’anthropocène, c’est accepter de se soumettre aux événements, emprunter des lignes de fuite, oser improviser une nouvelle ritournelle [28]. Puis, de la ritournelle, passer à l’enquête comme l’enjoint Bruno Latour, pour redéfinir entre cohabitants nos territoires de vie en se posant des questions aussi simples qu’essentielles : de quoi dépendons-nous pour vivre ? À quoi sommes-nous attachés ? Avec qui sommes-nous prêts à faire des alliances ? Contre quoi sommes-nous prêts à combattre ? En y répondant s’ouvre la voie d’une refondation politique et territoriale. N’est-ce pas là un point de départ nécessaire pour refonder l’aménagement des territoires dans l’anthropocène alors compris comme une entreprise collective d’édification in situ de géo-écosystèmes de cohabitation immune et force d’engendrement ?
La simplicité des questions ne saurait éluder la difficulté de l’exercice. Contrairement aux démarches de refondation moderne, il ne s’agit plus simplement de former des commissions, de discuter entre experts et décideurs, d’identifier des propositions d’action, de former des compromis, de trouver des financements, de mettre en œuvre, d’équiper pour combler les usagers-consommateurs. Entrer dans le nouveau monde, générer le nouveau paradigme procèdent d’un vaste réagencement des valeurs, objectifs, savoirs, imaginaires, alliances, hiérarchies, etc., qui nous enrôle tous. Concernant l’aménagement, plus de sachants et décideurs d’un côté et d’usagers et consommateurs de l’autre, plus de global et de local, plus de grands territoires urbains et de petits territoires ruraux, de gagnants et de perdants. Cette catégorisation est moderne et datée. Juste le changement global, le terrestre, des cohabitants et une enquête pour édifier leur géo-écosystème de subsistance.
L’exercice aménagiste n’en devient pas plus simple, moins exigeant ou ambitieux, ni condamné à l’étiolement du repli localiste. Au contraire, il suppose de procéder à un élargissement radical, de mobiliser en situation une multitude d’acteurs, de capitaliser sur des savoirs et savoir-faire divers, d’affronter des controverses, de nouer des coopérations sociales et spatiales inédites. Il est cosmopolite. Ce sont tous les cohabitants et leurs expériences qui sont convoqués par cet aménagement de leur territoire de subsistance. Pour John Dewey [29] , dans ce type d’enquête, scientifique et démocratique, il y a, consubstantiellement liés, une situation, une problématique et un public qui doit s’engager collectivement, de l’énoncé de la question jusqu’au déploiement de la solution.
Les territoires qui se dessinent alors ne correspondent plus aux territoires institutionnels, ni même à ceux habituels des géographes. En s’interrogeant sur nos dépendances, nos attachements, nos liens, nos luttes, les géo-écosystèmes s’ébauchent itérativement à partir des relations qu’entretiennent et nouent les entités qui les composent. Ils s’informent selon la perspective adoptée et s’inscrivent dans une pluralité d’échelles, dans des limites fluctuantes et poreuses. Ce n’est pas un système clos et figé, mais ouvert et évolutif, pas fixe et centralisé, mais dynamique et distribué.
La meilleure manière de l’éprouver est assurément de se lancer dans l’enquête. Première question : de quoi dépendons-nous pour vivre ? Selon que l’on se pose la question de l’alimentation, de l’énergie, de l’air, des solidarités sociales, de la cohabitation interspécifique, on identifiera des réseaux relationnels propres qui se jouent selon des spatialités spécifiques, avec des genres, des niveaux, des lieux de savoirs et d’expériences différents. À quoi suis-je attaché ? Avec qui dois-je m’allier ? Contre qui, quoi dois-je lutter ? Autant de questions qui permettent de faire un nouveau pas dans ce processus de réflexion, d’association rhizomatique, d’édification géo-écosystémique, de découverte et d’apprentissage collectifs.
Car au final, face au changement global, à l’incertitude et à la menace, la refondation de l’aménagement des territoires de l’anthropocène et l’édification des géo-écosystèmes immuns et d’engendrement auxquelles il doit conduire pourraient bien passer par des expériences de vie et des processus de géo-éco capacitation situés avant de désigner la politique que traditionnellement nous entendons sous ce nom.

Anthropocène : vers un renouvellement des métropoles et des systèmes urbains

Des modèles en quête de résilience

Dans son ouvrage Résilience des métropoles. Le renouvellement des modèles, Magali Talandier propose d’explorer la transition comme l’un des chemins possibles de la nécessaire résilience territoriale, offrant ainsi des perspectives de transformation profonde et à long terme qu’appelle la situation dans laquelle nous nous trouvons. Cette transition est celle des modèles socio-économiques qui régissent nos rapports au monde et à l’autre, et plus particulièrement la transition du modèle métropolitain vers de nouveaux paradigmes. La capacité de ces modèles à porter la résilience des territoires, qu’ils soient émergents ou encore à imaginer, repose sur l’intégration de deux dynamiques territoriales déjà à l’oeuvre. D’une part, le déploiement de logiques interterritoriales est un élément incontournable pour gérer les interdépendances, donc penser les complémentarités de demain. Visible aujourd’hui à travers la mise en action d’échelles de coopération plus étendues et complexes, le redimensionnement des stratégies territoriales, comme en atteste l’exemple de Rouen dans l’ouvrage La métropole performative ? Récits et échelles de la fabrique institutionnelle métropolitaine de Rouen de Jean Debrie et Xavier Desjardins permet d’envisager la coopération territoriale comme l’une des clés d’un développement institutionnel et stratégique en cohérence avec les réalités territoriales. D’autre part, il convient de dépasser le mantra de l’attractivité du modèle métropolitain actuel pour interroger la capacité d’accueil des territoires et leur dimension hospitalière pour penser à la manière dont on vit dans les territoires et à la qualité de vie pour tout un chacun que l’on peut y trouver. Néanmoins, l’intégration de ces dynamiques interterritoriales et hospitalières ne peut porter la résilience sans questionner les processus de mutations territoriales. Car l’enjeu est bien là ; bâtir des modes de faire et de penser transformant profondément un modèle à bout de souffle pour aller vers des sociétés adaptables, résilientes aux « chocs » de notre ère voire désirables dans les perspectives de vie qu’elles proposent.

La résilience des territoires portée par leur transition

Dans le contexte qui est le nôtre, parler de nouveaux modèles résilients signifie bien rechercher une transformation radicale pour accompagner les chocs et les catastrophes que rencontrent nos systèmes, en visant un changement profond de ces mêmes systèmes ; rétablir une situation initiale qui ne ferait que nous conduire dans la même impasse est sans intérêt. La recherche d’une situation d’équilibre à partir d’ajustements de la situation initiale n’est pas non plus souhaitable car le modèle socio-économique actuel ne permettra pas de conduire les adaptations qui s’imposent à nous. Celles-ci sont à la fois de l’ordre du court terme mais concernent aussi l’avenir : l’idée de la résilience est alors de percevoir les « chocs » que nous rencontrons comme des opportunités pour construire de nouveaux systèmes par le développement de modèles aux capacité d’adaptabilité accrues afin de ne pas subir mais bien tenter de prévenir des menaces climatiques, écologiques, politiques, sociales et
économiques. Le concept de transition, caractérisé par une période conduisant d’un état à un autre, porte en lui une intentionnalité de transformation profonde et à long terme. La transition semble alors être l’un des chemins possibles de résilience des territoires vers l’invention de nouveaux modèles socio-économiques, à condition qu’elle s’inscrive dans un contexte social, territorial et institutionnel. Celle-ci ne peut en effet reposer sur des innovations hors-sol ou sans considération pour les mouvements déjà à l’oeuvre aujourd’hui.

De la compétition interurbaine à l’interterritorialité

L’émergence de modèles socio-économiques au cours des deux derniers siècles n’est en effet pas cyclique mais incrémentale ; un nouveau modèle ne fait pas disparaître le précédent. Le modèle métropolitain a succédé au modèle industriel, qui lui-même provient d’une transformation du modèle agraire. Quel sera le modèle de demain ? Magali Talandier distingue les signaux faibles d’un modèle collaboratif en émergence. Caractérisé par une reconnexion des fonctions (productives, de consommation, résidentielles…), ce modèle collaboratif semble être en mesure de produire de nouvelles formes d’organisation spatiale des activités : plateformes « C to C » (de consommateur à consommateur), rapports directs producteur-consommateur… Cette hybridation des fonctions entraîne également une fabrique urbaine d’un nouveau genre, entre tiers-lieux et communs urbains. L’enjeu est alors de permettre aux fonctions de s’alimenter les unes les autres et de retrouver au coeur des villes un rapport à la matérialité. Ce modèle collaboratif semble ainsi être en capacité de générer un rééquilibrage territorial des richesses et des forces productives mais dont l’enjeu est de parvenir à entraîner l’ensemble des individus vers les nouvelles formes productives (intelligence artificielle, numérique, liées au vieillissement…) sous peine d’accroître les inégalités sociales pour ceux qui ne pourraient s’en saisir. Avec l’appui des travaux de Jean Debrie et Xavier Desjardins, nous pouvons observer les mutations territoriales actuelles oscillant entre héritage du modèle métropolitain caractérisé par une volonté et un intérêt à devenir métropole, et transformation des paradigmes de coopération interterritoriale qui découlent des logiques du même modèle mais se structurent différemment.
Les transformations des gouvernances mondiales allant de pair avec l’accélération du mouvement de métropolisation à partir des années 1990 ont poussé les territoires à se rêver « plus lourds » pour compter dans l’orientation de l’action publique et privée régionale, nationale et mondiale. Ces nouvelles modalités de gouvernance ont conduit à leur complexification de par la pluralité d’acteurs qui entrent désormais en jeu, articulant tant les échelles locales que régionales, nationales, voire internationales. L’appui par les pouvoirs publics en France de ces stratégies de métropolisation à partir des années 2010 et les réorganisations du territoire national successives encouragent les villes moyennes dans leur volonté d’obtention du statut métropolitain, tant pour l’octroi de subsides que pour l’oreille « directe » de l’État qu’offre ce statut. On constate dès lors, comme dans le cas de Rouen, un élargissement et une superposition des échelles d’action, mais également des échelles auxquelles se jouent les stratégies territoriales. Jean Debrie et Xavier Desjardins soulignent le caractère potentiellement performatif du fait métropolitain : suffit-il de se dire métropole pour le devenir ? La réponse qu’ils apportent dans leur ouvrage montre à n’en pas douter l’intérêt du discours pour la structuration institutionnelle des territoires. Mais les deux auteurs soulèvent également la complexité des strates qui s’entrecroisent et questionnent ce que signifie faire métropole. Est-ce simplement exister sur la scène internationale ou est-ce aussi constituer un territoire, faire sens, faire société dans un territoire donné, lié sans conteste aux autres territoires ? Dans une logique d’inter territorialité et de prise en compte des spécificités locales pour apporter des réponses adaptées, l’émergence de dispositifs propres aux territoires dans lesquels et par lesquels ils sont construits semble être une des conditions de la résilience de ces mêmes territoires.

Dépasser les logiques de concurrence territoriale

Cette résilience des territoires concerne des changements de paradigme à différents niveaux : économique, écologique, humain. Le modèle métropolitain s’est en effet construit autour des fonctions « métropolitaines » à haute valeur ajoutée comme moteurs de création de richesses, et par effet d’entraînement, de développement des espaces. Ici, le développement territorial repose sur une conception exogène, majoritairement construite autour des fonctions productives. Les ressources endogènes, de l’innovation sociale et des ressources territoriales sont peu prises en considération. Il s’agirait alors de dépasser la course à la performance des territoires les uns par rapport aux autres pour permettre aux territoires d’accompagner ensemble les mutations déjà l’oeuvre. La capacité de résilience d’un système territorial repose en effet à la fois sur ses qualités « innées » (situation, ressources matérielles… comme c’est le cas de Rouen et l’axe Seine étudié par Desjardins et Debrie) et « acquises » (action locale, mobilisation…) pour penser les stratégies d’adaptation. Ces stratégies d’adaptation ne peuvent être pensées uniquement dans la limite de périmètres institutionnels mais selon une logique d’échelles plus vastes, entrecroisant différentes strates et convoquant des mécanismes complexes et variés de relations interterritoriales. La dimension humaine des chemins de la résilience territoriale passe quant à elle par l’abandon de la quête perpétuelle d’attractivité pour penser l’hospitalité des territoires. Pour Magali Talandier, « la question de l’hospitalité convoque à la fois les problématiques d’attractivité (faire venir), d’accueil (faire société, faire partie), mais également de capacité à retenir (bien-vivre, bien-être). ». En prenant en compte les lieux de vie, les pratiques habitantes, les flux de personnes, elle propose ainsi de créer les conditions favorables pour une attractivité plurielle et partagée avec d’autres territoires, mais aussi celles pour bien-vivre dans son territoire.

Élargir les régimes de gouvernance ?

Par ailleurs, cette résilience doit offrir de nouveaux modes de faire, pour agir au regard des contextes et nous adapter de manière très concrète, mais également permettre la production partagée de nouveaux schémas de pensée indispensables pour donner du sens à la résilience territoriale. De ce fait, interroger la place des individus, des collectifs, du vivant et les rapports au monde que nous entretenons ainsi que la manière de conduire nos actions et les effets de ces dernières, passe inévitablement par une réflexion de fond sur les gouvernances. À la fois les gouvernances des dispositifs en place ou dont la création est à venir, mais également la gouvernance des transitions elles-mêmes, processus dont la structuration même pourrait être le reflet des modèles socio-économiques à bâtir. Il convient alors, dans le cadre d’un renouvellement du modèle métropolitain, de revoir les logiques de construction institutionnelles prédominantes basées sur la recherche de consensus qui entraînent soit la sortie d’agenda de sujets conflictuels, soit la dépolitisation de questions pourtant éminemment politiques. Que chacun soit en capacité de comprendre, se saisir, orienter, les affaires publiques, n’est-ce pas une condition sine qua none de notre résilience collective ?
Les périodes de transition viennent bousculer des équilibres, des intérêts. Elles sont par essence propices à attiser les peurs et les conflits. Pour aller de l’avant et faire preuve de résilience dès la phase transitionnelle, il nous faut penser des gouvernances adaptées, visant la complémentarité et la solidarité que ce soit à l’échelle des individus ou des territoires. L’hospitalité est alors cruciale pour assurer la cohésion sociale des dynamiques à l’oeuvre et également dépasser le modèle de compétition interurbaine plébiscité jusqu’alors, modèle accélérateur des chocs et des crises que nous vivons aujourd’hui.

Rencontre CULTURE DE L’AMÉNAGEMENT DES TERRITOIRES : HIER L’ATTRACTIVITÉ, ET DEMAIN ? le 27 septembre à Clermont-Ferrand

Attractivité et compétitivité sont devenues au tournant du siècle les maîtres mots d’une culture de l’aménagement qui s’est alignée sur la logique de marché. Dans l’économie monde, l’explosion des flux et le règne de la croissance, auxquels les territoires doivent contribuer, ceux-ci n’ont plus d’autres choix que d’attirer résidents, entreprises, investisseurs, créateurs, travailleurs pour sortir du lot et tirer leur épingle du jeu. Il faut capter les ressources humaines, financières, cognitives, culturelles pour se développer et créer de la richesse. C’est à l’aune de cette habileté, moyennant l’avènement de classements nationaux et internationaux mesurant leur performance et les distinguant, que se jauge la réussite des territoires.

En matière d’attractivité, où en est Clermont Métropole ? C’est la question traitée dans le cadre de la plateforme locale de Popsu Métropoles et dont les travaux seront mis en débat à l’occasion de cette rencontre. Pour élargir la perspective, d’autres productions issues du programme de recherche national et associant les agences d’urbanisme des réseaux FNAU et URBA4 seront également convoquées. Car l’attractivité, au moment où le changement global s’impose et souligne les excès d’un modèle de développement sans limite, semble peu à peu descendre de son piédestal. N’est-il pas temps de recomposer la culture de l’aménagement des territoires pour l’adapter à l’époque anthropocène, lutter contre les vulnérabilités qui s’affirment et inventer d’autres manières plus justes et écologiques de faire ville et territoire en privilégiant la qualité de vie, l’habitabilité, la résilience et l’hospitalité…

14h00 – L’attractivité de la métropole clermontoise, présentation des
résultats de la recherche menée dans le cadre de POPSU Métropoles

  • Jean-Charles Edouard, professeur de géographie, Université Clermont
    Auvergne et Hélène Mainet, professeure géographie et aménagement,
    Université Clermont Auvergne

14h45 – L’appréhension de l’attractivité dans les métropoles françaises

  • Nicolas Maisetti, directeur du programme Transitions, Plateforme
    d’observation des projets et stratégies urbaines (POPSU)
  • Xavier Desjardins, professeur d’urbanisme et d’aménagement de l’espace,
    Sorbonne Université et auteur de « La Métropole performative ?
    Échelles de la fabrique métropolitaine rouennaise »

15h15 – Vers un dépassement de l’attractivité comme premier principe
de l’aménagement des territoires : de l’attractivité à la Résilience et
à l’hospitalité, au bien-être et à l’habitabilité.

  • Magali Talandier, professeure en urbanisme et aménagement du
    territoire, Université Grenoble Alpes
  • Laurence Barthe, maître de conférences géographie et
    aménagement du territoire, Université de Toulouse-Jean-Jaurès
  • Jean-Yves Pineau, directeur Les Localos, Limoges

16h15 – Rafraîchissements

16h45 – Mise en perspective historique et culturelle

  • Pierre Cornu, professeur en histoire contemporaine et histoire des
    sciences, Université Clermont Auvergne
  • Stéphane Cordobes, directeur général de l’agence d’urbanisme
    Clermont Massif central

17h15 – Mise en perspective politique

  • Jean-Pierre Berger, 1er adjoint de la Ville de Saint Étienne et président de
    l’agence d’urbanisme Epures
  • Tony Bernard, Président de la communauté de communes Thiers Dore et
    Montagne
  • Grégory Bernard, conseiller métropolitain délégué et président de l’agence
    d’urbanisme Clermont Massif central
  • François Rage, 1er Vice-Président de Clermont Auvergne Métropole, en charge des Mobilités durables et président du SMTC

18h30 – Présentation officielle du programme de la 44ème Rencontre des agences d’urbanisme « No futures, no cultures, pas de réorientation écologique sans recomposition culturelle des territoires » et de la participation des acteurs locaux

  • Brigitte Bariol-Mathais, déléguée générale de la FNAU
  • Grégory Bernard, conseiller métropolitain délégué et président de l’AUCM

 

Adaptabilité et acceptabilité des territoires aux enjeux du Zéro Artificialisation Nette (ZAN)

Pourquoi et comment changer de modèle ?

Monsieur Philippe CHOPIN, préfet du Puy-de-Dôme ouvre cette journée en soulignant que le sol, patrimoine commun de la nation, constitue, comme l’eau et l’air, une ressource naturelle limitée et fragile. Il rappelle que le département du Puy-de-Dôme perd environ 1 ha par jour d’espaces naturels, agricoles ou forestiers. Le rythme actuel n’est donc pas soutenable. Pour inverser cette tendance, un changement de culture est nécessaire ; changer de paradigme et développer des modèles de territoires plus durables et résilients, telles sont les préoccupations nouvelles. 

Si les objectifs de lutte contre l’étalement urbain et l’artificialisation des sols sont largement partagés, leur déclinaison opérationnelle est compliquée du fait :

  • Des schémas d’urbanisme traditionnels, liant trop souvent développement et extensions d’urbanisation ;
  • Des modèles économiques existants, reposant sur une disponibilité et un coût moindre des sols « nus » ;
  • Et des montages complexes et coûteux des opérations de reconstruction de la ville sur la ville.

Dès lors, de nombreuses questions se posent aux acteurs de l’aménagement, parmi lesquelles :

  • Comment écrire une trajectoire chiffrée de sobriété foncière tout en donnant du sens au projet de territoire ?
  • Comment démontrer que de vraies opportunités existent dans des aménagements moins consommateurs d’espaces, offrant un cadre de vie de qualité ?
  • De quelles ingénieries s’entourer, et quelles aides mobiliser, pour reconstruire la ville sur la ville ?

Face aux défis que représente le nécessaire changement de modèle d’aménagement et à la complexité des questions à traiter, il est important de réfléchir collectivement et d’échanger largement, en s’appuyant sur des cas concrets. 

 

Adaptabilité et robustesse : de quoi parle-t-on ?

Dans la continuité de l’ouverture de la journée par le préfet du Puy-de-Dôme, Olivier Hamant, biologiste et directeur de recherche à l’INRAE [2], nous alerte sur la perte de qualité du sol et apporte un éclairage riche sur les notions d’adaptabilité et de robustesse.

Tout projet devrait nourrir les trois santés : la santé de l’eau, la santé de la biomasse, et la santé des sols. Cette santé des milieux naturels est un déterminant essentiel pour nourrir la santé sociale, qui elle-même est indispensable pour nourrir la santé humaine.

Cette pyramide nous permet de comprendre pourquoi on investit dans les sols et dans le foncier. Elle rend la question socio-écologique intime.

Alors que notre société voue un culte à la performance, l’efficacité et l’optimisation, les sciences de la vie nous apprennent au contraire le rôle fondamental des erreurs, des lenteurs et des turbulences dans la construction du monde naturel. La nature ne cherche pas à être efficace, ni efficiente, mais à être adaptable. Elle vise la coopération, plutôt que la compétition. 

C’est la troisième voie du vivant [3] : transposer à nos sociétés le mode de fonctionnement de la nature. Pour cela il nous faut élargir les interactions, associer tout le monde, et créer de la coopération, de la circularité, de la robustesse et de l’adaptabilité. Au niveau des territoires cela veut dire élargir le spectre aux acteurs humains et non humains, cela suggère également davantage de décentralisation. C’est au niveau local que doivent se réfléchir et se prendre les décisions pour construire le monde robuste de demain. Finalement, la robustesse c’est vivre dans un monde fluctuant et turbulent où la vraie richesse vient des interactions et des capacités d’adaptabilité.

 

La sobriété : une approche intégrée

« La question du sens est une question centrale » complète Stéphane Cordobès, directeur de l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central. Il paraît difficile pour chacun de remettre en cause un système qui dure depuis 70 ans simplement parce qu’il faut répondre à une obligation légale. La seule manière de dépasser cette lecture consiste à s’interroger sur la raison pour laquelle le ZAN a été mis en place. A partir du moment où l’on comprend que le sol constitue une dimension-clé fondamentale de la vie des écosystèmes desquels nous dépendons, on passe du régime de l’obligation au régime de la nécessité. « Ne pas considérer les sols à leur juste contribution, au niveau de services qu’ils rendent, c’est effectivement aller droit dans le mur ». Ce constat peut vite donner le vertige. 

Alors comment passe-t-on du vertige à l’action ? Il n’existe pas une solution qui s’impose. Personne ne sait à quoi ressembleront les modèles d’aménagement que nous allons devoir inventer pour demain. Il ne va pas seulement falloir s’adapter mais être adaptables (confèrent les travaux d’Olivier Hamant). Il y a énormément à inventer et une véritable opportunité à être créatif. C’est assurément un défi majeur à relever pour les agences d’urbanisme et leurs adhérents. Aujourd’hui, nous sommes en réflexion sur les méthodes, les leviers, les outils à mobiliser, et cette réflexion ne peut se faire qu’en collaboration avec l’ensemble des acteurs de l’ingénierie (EPF, CAUE, CEREMA, services de l’Etat, etc.). 

La mesure de l’artificialisation et la préfiguration d’observatoires fonciers, l’adaptation des documents de planification aux nouvelles obligations, les travaux essentiels sur les centralités ou le repérage et la mobilisation du logement vacant et des friches sont autant d’exemples de boîtes à outils en construction sur les territoires pour atteindre la sobriété. Mais au-delà des dispositifs techniques, des besoins forts s’expriment en matière de sensibilisation, d’acculturation, d’apprentissage collectif. Ainsi, à titre d’exemple l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central a organisé avec Clermont Auvergne Métropole une formation-action sur l’urbanisme métropolitain face à l’urgence écologique et climatique qui a mobilisé de nombreux élus [4].

 

Les activités productives à l’aune de la sobriété foncière

Nicolas Gillio, chargé de mission appui socio-économique aux territoires au CEREMA, prend l’exemple particulier de l’économie pour questionner la mise en œuvre du changement de pratiques dans les territoires. En effet, l’activité économique représente autour de 25% des flux de consommation d’espace de ces 10 dernières années au niveau national comme régional. L’enjeu à agir sur le domaine économique est donc de taille. Les territoires se trouvent face à des injonctions contradictoires entre d’un côté une pénurie croissante en foncier économique disponible pour faire face aux besoins (notamment dans les territoires tendus), et de l’autre l’objectif de sobriété foncière. 

Une enquête menée en 2022 [5] auprès des intercommunalités et métropoles a permis de dresser un panorama des obstacles et leviers de sobriété foncière pour les activités économiques sur les territoires. Il en ressort que les collectivités font évoluer leurs pratiques en utilisant davantage les documents de planification, avec des opérations de recyclage foncier qui sont plus nombreuses mais encore trop rares, ou par la densification. Cependant, plus de la moitié des répondants (54 %) envisage toujours la consommation foncière comme un levier d’accroissement de leur foncier économique et les opérations de requalification restent sous-mobilisées ou très légères (aménagement de voiries, signalétique). 

Parmi les leviers à activer pour développer une gestion plus sobre du foncier économique Nicolas Gillio relève en particulier :

  • La connaissance du foncier : identifier son potentiel foncier pour organiser sa stratégie. 
  • L’action via les documents d’urbanisme :
  • Privilégier l’accueil d’activités qui sont sources d’externalités négatives (pollution, circulation de véhicules, risques industriels) dans les ZAE [6], et interdire le commerce de détail (Ex Pays de Lorient).
  • Contrôler la mutabilité des terrains par la délégation du Droit de Préemption Urbain dans les ZAE ou insertion de clauses dans les actes de cession de terrain (Ex Rives du Rhône).
  • L’utilisation d’outils de maîtrise du portage foncier : le bail à construction ou la création de foncières publiques.
  • Le dialogue avec les acteurs économiques et les entreprises pour les emmener sur des logiques de transition écologique : démarches d’écologie industrielle et territoriale, redirection écologique. 

 

La qualité des sols : un sujet majeur à investir pour les collectivités

Table ronde du club planification et territoires du 25 avril 2023. Crédit photo : AUCM.
De gauche à droite : Jérémy Mendes directeur de l’EPF Auvergne, Jean-Paul Capitan président du Pays entre Loire et Rhône, Béatrice Vessiller vice-présidente à la Métropole de Lyon, Grégory Bernard conseiller métropolitain délégué à Clermont Auvergne Métropole et président de l’Agence d’Urbanisme Clermont Massif central, Julien Lahaie directeur du syndicat mixte des rives du Rhône.

 

Les intervenants présents à la table ronde sont unanimes : la qualité du sol est un sujet nouveau sur lequel on manque encore d’expertise, notamment s’agissant des qualités éco-systémiques. Le sol ne doit plus être considéré comme un simple support inerte de production, mais comme un écosystème complexe avec un patrimoine biologique riche, à même de fournir des fonctions et des services pour les sociétés humaines : production alimentaire, atténuation des effets du changement climatique, dépollution, etc.

La qualité des sols joue un rôle fondamental dans la santé humaine. Se poser la question des intrants dans l’agriculture de proximité, de l’agronomie, apparaît essentiel. « C’est la politique foncière, la maîtrise du sol et de ce qu’on fait avec qui nous permettra de sécuriser la qualité de notre agriculture » indique Grégory Bernard (conseiller métropolitain délégué à Clermont Auvergne Métropole et président de l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central). La question qui se pose aujourd’hui est comment travailler la complémentarité des agricultures pour offrir un sol alimentaire au territoire selon Jean-Paul Capitan (président du Pays entre Loire et Rhône).

« Il faut qu’on embarque le monde agricole dans nos réflexions » suggère Béatrice Vesselier (vice-présidente à la Métropole de Lyon). C’est un challenge du SCoT en cours de révision dans l’agglomération lyonnaise. Une approche sol-paysage-résilience a été menée et montre que pour acclimater la ville au changement climatique il ne s’agit pas seulement de végétaliser les centres et les parties très denses, mais il faut aussi lutter contre les îlots de chaleur périphériques que sont les grandes monocultures. Il faut protéger les grandes ceintures vertes en boisant, plantant ces espaces.

La réinfiltration de l’eau de pluie sur ou à proximité des parcelles et la dépollution des sols urbains constituent également des enjeux majeurs. Il faut re-fertiliser sans aller chercher de la terre végétale dans les ceintures agricoles ou péri-urbaines. Il y a des techniques à éprouver et développer. 

La question des sols se joue aussi à l’échelle des projets. Pour Julien Lahaie (directeur du syndicat mixte des rives du Rhône) l’enjeu est d’avoir une approche multiscalaire à toutes les échelles, du quartier à la parcelle et d’embarquer l’ensemble des acteurs. Il faut bâtir des récits de territoire et porter un projet politique. Le syndicat mixte des Rives du Rhône a systématisé le mode projet obligatoire pour tous les opérateurs de projets de plus de 2 à 3 hectares, afin de co-construire le plus en amont possible. « C’est à travers des expérimentations, des projets, des initiatives habitantes ou associatives qu’on retrouve le lien entre l’humain et le sol » précise Julien Lahaie [7].

 

Construire différemment et revoir la fiscalité locale

Certes, la rareté de l’eau aide à conscientiser la question du sol, le sujet devient grand public. Mais pour autant le changement de modèle, de pratique, s’avère très compliqué. En témoignent les pressions des constructeurs exercées sur les collectivités pour continuer à pomper massivement de l’eau pour les chantiers alors que les nappes phréatiques sont à sec. « Le sol a plus de valeur parce qu’il est constructible que parce qu’il a une richesse écosystémique extraordinaire : aujourd’hui c’est encore ce modèle économique qui participe à faire la ville, on est dans ce paradoxe là » constate Béatrice Vesselier [8].

Il demeure bien moins coûteux de produire du neuf que de refaire la ville sur la ville. Un problème que la fiscalité peut contribuer à résoudre, s’accordent à dire les intervenants. Par exemple, les droits de mutation pourraient être abaissés dans l’ancien, mais cela suppose un soutien de la puissance nationale pour compenser les pertes de fiscalité locale.

« La fiscalité locale est au cœur des débats si on veut être vraiment vertueux. C’est l’impensé du Zéro Artificialisation Nette » énonce Grégory Bernard [9]. Ce sont les lois de défiscalisation qui orientent le système de production des logements dans notre pays et guident ainsi la production neuve de l’agglomération clermontoise. On se trouve alors très loin de la notion ressources – besoins.  Le logement devient un produit fiscal, financier. Il s’éloigne du besoin fondamental de se loger et de la notion d’habitat désirable. Si on orientait seulement une partie de ces aides sur la réhabilitation thermique des logements, les difficultés d’atteinte des objectifs de performance énergétique seraient largement réduites. 

« Il faut refaire confiance au local » ajoute Julien Lahaie [7]. Les sujets de fiscalité ne sont pas du tout les mêmes sur une station de montagne que sur une métropole. Des exemples inspirants existent, notamment à l’étranger, comme celui de la fiscalité pédologique.   

Jérémy Mendes [10] évoque également de nouveaux champs de réflexion comme le Bail Réel Solidaire [11], la minoration foncière, ou des synergies à trouver avec d’autres acteurs comme les SPL (sociétés publiques locales) et SEM (sociétés d’économie mixtes) qui viennent en aménageurs, aux côtés de la collectivité et de l’EPF (établissement public foncier) et où chacun doit trouver son meilleur rôle.

La réflexion sur le changement de modèle en matière d’habitat dans les territoires ruraux s’avère particulièrement complexe d’après Jean-Paul Capitan [12]. La densité des centres-bourgs ou villages doit être travaillée de manière à retrouver des aménités, des fonctions et usages adaptés à une vie familiale. Or pour cela il faut aérer, démolir, reconstruire, adapter les réseaux : cela nécessite des moyens que les communes rurales n’ont pas.

 

De nouveaux récits à imaginer ensemble pour réussir le défi de la sobriété

L’objectif de la sobriété foncière doit se discuter à grande échelle pour être pertinent, même s’il est parfois difficile d’organiser les solidarités territoriales. « Il y a ici un rôle à jouer pour les agences d’urbanisme » indique Grégory Bernard [9]. Car les agences sont les lieux du dialogue décomplexé, de l’interaction entre les territoires, sans qu’il y ait véritablement d’enjeux de pouvoir directs. Elles offrent un espace pour construire des complémentarités porteuses d’espoir et de projection sur la question de la sobriété foncière.

Il faut construire de nouveaux récits, faire preuve d’imagination, s’inspirer. La loi Climat et Résilience en mettant en place le ZAN incite les territoires à se réinventer. Il n’y a pas un modèle mais une multitude d’expériences et de façons d’appréhender la question de la sobriété foncière. Ce foisonnement est créateur et intéressant et finalement il existe beaucoup de discours positifs. Les élus et les citoyens d’aujourd’hui relèvent finalement les grands défis du 21ème siècle en questionnant les relations au territoire, au sol, au vivant et ce qu’est le vivre ensemble. Afin d’inscrire la sobriété foncière dans le temps long, l’échelle intercommunale apparaît incontournable. L’EPCI se repositionne comme un acteur incontournable de la planification, notamment au travers du plan local d’urbanisme intercommunal (PLUi).

D’après Jean-Paul Capitan [12], il faut penser la sobriété foncière comme un outil de sauvegarde, il s’agit d’être artisan de l’intérêt général. « Pour faire démarrer un rêve sur nos territoires il faut passer à l’opérationnel, avec des accompagnements et une gouvernance adaptés, et mobiliser les habitants et les ressources locales : Le discours sur la méthode c’est bien, mais ce sont les actes qui permettent d’embarquer ». Il faut trouver une identité collective, multiplier les briques qui font sens pour les citoyens du territoire et renforcer le sentiment d’appartenance (plan paysage, Projet Alimentaire Territorial (PAT), click & collect avec les agriculteurs, etc.).

Les intervenants mettent en avant le besoin de coopération et de dialogue. C’est le processus qui donne le sens, le chemin emprunté collectivement plus que le résultat final. 

Guilhem Brun (directeur départemental de la Direction Départementale des territoires du Puy-de-Dôme) résume les échanges de la matinée autour de quatre idées clés :

  • Il existe, tout d’abord, un grand foisonnement d’initiatives et d’expériences menées sur les territoires en faveur de la sobriété foncière. 
  • Ce foisonnement conduit à considérer l’objectif du ZAN avec positivité, comme une opportunité pour faire autrement et construire différemment
  • Le processus de projet autour de la sobriété foncière oblige à créer des interactions et des coopérations entre acteurs, mais aussi entre humains et non humains
  • La légitimité pour agir est un prérequis pour changer de modèle. Les débats ouverts à l’occasion de cette journée du club régional Planification et territoires, confortent si cela était nécessaire, la légitimité à agir pour maintenir nos sols vivants.

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Vous pouvez retrouver le replay des interventions du matin, ainsi que de courtes interviews vidéo des intervenants des ateliers de l’après-midi (et leurs supports de présentation) sur la plateforme du réseau régional planif territoires : https://www.club-plui.logement.gouv.fr/le-reseau-auvergne-rhone-alpes-du-25-avril-2023-l-a829.html

ANTICIPER ET ACCOMPAGNER LES TRANSITIONS INDUSTRIELLES

L’industrie érigée au rang de défi économique pour mieux accompagner le déploiement du tissu productif local

Le défi de l’industrie du futur nécessite une mise en mouvement et en stratégie de tous les acteurs impliqués pour rediriger les modèles productifs à l’aune des grandes mutations environnementales, économiques et sociales qui se jouent actuellement. Cette ambition s’est traduite en fin de matinée par la signature par les élus du Pôle métropolitain Clermont Vichy Auvergne d’un Manifeste pour une stratégie industrielle territoriale. Ce premier acte d’engagement collectif marque l’ambition politique d’accompagner la transformation des bassins industriels existants au plus près de leurs spécificités. Il invite, dans une logique de complémentarité affirmée, à des coopérations susceptibles de répondre aux besoins de transformation des entreprises existantes et d’accueillir de nouveaux projets industriels s’inscrivant dans l’écosystème économique local tout en en préservant les ressources du territoire et en gagnant en efficacité énergétique.

Ecoutez l’interview de Frédéric BONNICHON, Président du Pôle métropolitain Clermont Vichy Auvergne : 

 

Ecoutez l’interview de Dominique ADENOT, 1er Vice-Président du Pôle métropolitain Clermont Vichy Auvergne référent sur l’économie :

Des acteurs engagés autour d’un contenu dans une démarche collective aux côtés des territoires

L’expérience de l’établissement public territorial Grand-Orly Seine Bièvre souligne l’intérêt d’une telle démarche collective posant un cadre par de grands engagements pour permettre le dialogue et mobiliser les parties prenantes. Ce territoire a affirmé son caractère industriel et productif par la rédaction et la signature d’un Manifeste afin de rester en capacité d’accueillir et de conserver son tissu industriel et de proposer du foncier et de l’immobilier productif à des coûts raisonnés, y compris en milieu urbain. Si ce pôle économique majeur du Grand Paris peut sembler relever d’une toute autre réalité territoriale, il présente néanmoins de nombreuses similitudes avec le Pôle métropolitain Clermont Vichy Auvergne : un territoire historiquement industriel mais qui n’était plus identifié en tant que tel à l’échelle régionale, un manque d’espaces pour les activités productives, des mutations urbaines et des besoins en logements entrant en concurrence avec les espaces et les projets industriels ou encore la volonté de se positionner comme territoire d’accueil de projets industriels. Sans gouvernance spécifique, le Manifeste se pose comme cadre d’intervention du territoire et de ses partenaires sur les actions à mettre en oeuvre pour créer les conditions favorables au maintien et au développement d’activités productives industrielles. Le travail engagé autour du Manifeste et la mobilisation de l’ensemble des acteurs et entreprises a permis au territoire de devenir visible dans sa composante industrielle à l’échelle régionale et ainsi d’être désigné Territoire d’Industrie. Il a également facilité la mise en oeuvre d’actions en permettant d’identifier des acteurs avec lesquels travailler.

Ecoutez l’interview de Muyinat OGBOYE-VAZIEUX, cheffe de mission immobilier productif et la cheffe de projet Territoire d’industrie de l’EPT Grand-Orly Seine Bièvre :

L’enjeu du maillage et de la coopération pour une formation au plus près des besoins territoriaux

L’événement s’est tenu au Hall 32, centre de promotion et de soutien aux industriels ouvert en 2019 autour de 3 axes de développement : la promotion de l’industrie et la recherche ou la création de vocations nouvelles auprès des jeunes générations, la montée en compétence par la formation initiale et continue et le soutien technique à travers l’accompagnement à la mise au point de nouveaux produits ou de procédés innovants via le prototypage. Pour anticiper et adapter les compétences aux besoins d’une industrie 4.0, le Hall 32 s’appuie sur la mise en réseau au travers de partenariats et de collaborations. Il héberge 3 pôles de compétitivité et échange régulièrement avec les industriels au travers de rencontres, de salons ou d’événements permettant d’identifier au plus près les besoins en formation. La veille technologique et pédagogique réalisée par les équipes, les interactions avec les équipes de laboratoires universitaires ou académiques, ainsi que la mise à disposition d’experts et de personnels par les industriels eux-mêmes permettent de calibrer et de faire évoluer les offres de formation. Afin de démultiplier son impact, le Hall 32 travaille à la création de partenariats avec les acteurs locaux de la formation continue et des établissements d’enseignement publics. Cette dynamique de maillage territorial à plus large échelle s’est récemment cristallisée autour du Campus des métiers et des qualifications d’excellence « Production industrielle de demain » visant à travailler en réseau et à trouver des relais au plus près de chaque bassin d’emploi. L’industrie souffre d’un déficit de connaissance de l’ensemble de ses métiers qui nécessite d’expliquer ce qu’elle est, pourquoi on en a besoin et comment continuer à produire. Cet enjeu nécessite une mobilisation des établissements d’enseignement, mais aussi des industriels et des acteurs publics pour permettre aux différents publics que sont les jeunes, les parents, les enseignants et les personnes sans emploi ou en reconversion, de se projeter. De nombreuses actions existent, mais leur manque de coordination tend à épuiser les énergies. Tout l’enjeu consiste à renforcer les écosystèmes industriels par un travail collectif et collaboratif.

Ecoutez l’interview de Yoann DHOME, directeur du Hall 32 :

Les zones d’activités comme outil territorial pour les transitions industrielles

Les zones industrielles sont confrontées à 4 grands défis, similaires à ceux rencontrés par les entreprises : transition écologique, 4ème révolution industrielle, progrès sociétal et raréfaction des ressources. Or, ils ne pourront être résolus uniquement par des solutions technologiques déployées individuellement, mais demandent de nouvelles pratiques et de nouvelles gouvernances. Or les zones d’activités, souvent peu désirables, sont encore trop souvent pensées comme des solutions simplistes à des problèmes complexes : approche figée sur la vente de foncier conduisant à des transferts d’entreprises locales mais à peu de créations d’emplois, beaucoup d’espaces non bâtis, faible qualité d’ensemble, bâti vieillissant, peu de services tant pour les entreprises que pour ses salariés, peu de cohérence entre les activités implantées ou encore peu de synergies entre les entreprises. Les zones d’activités de demain seront pourtant majoritairement celles d’aujourd’hui. Or elles n’ont pas été créées pour la 4ème révolution industrielle et leur évolution n’a jamais été modélisée. Elles ont vocation à devenir décarbonées, compactes, circulaires, sobres et vectrices de solutions résilientes. Pour y parvenir, trois leviers imbriqués : l’intensification, la qualité et la convergence des usages, soit faire plus avec, faire mieux et surtout faire ensemble. Les zones d’activités devraient se concevoir dans une logique de plateforme de services pour les entreprises comme pour les usagers dans des domaines tels que les fonctions supports, la formation, l’énergie ou encore la logistique. Il existe de nombreux exemples qui permettent d’imaginer un avenir plus radieux pour ces espaces essentiels aux territoires comme le développement de véritables écosystèmes locaux permettant de créer du lien entre les entreprises ou l’émergence de solutions collectives pour accompagner la transition écologique, notamment sur le volet énergétique. Il convient de dépasser la simple offre foncière pour s’intéresser à l’expérience usager et à la valeur ajoutée pour l’entreprise, ce qui demande un dialogue entre la collectivité et les porteurs de projets pour assurer la complémentarité avec le tissu économique existant et une réelle contribution pour le territoire au regard des défis qu’il doit relever.

Ecoutez l’interview de Jean-François VALLÈS, co-fondateur de Synopter : 

Des transitions à la redirection écologique de l’industrie locale

Le renouvellement de ses modèles, l’évolution de ses process ou encore son inscription dans un écosystème territorial intégré font de l’industrie un levier pour engager les territoires dans des trajectoires plus résilientes. Des initiatives concrètes ont déjà émergé sur le Pôle métropolitain Clermont Vichy Auvergne, comme la mise en place pour la ville d’Issoire d’un réseau de chaleur alimenté par l’énergie dégagée par la fonderie du site industriel métallurgique de Constellium. Il permet d’alimenter depuis l’hiver 2022 plus d’une quarantaine de bâtiments publics, mais aussi des bailleurs sociaux à un coût compétitif. Couplé avec une chaudière biomasse, le réseau de chaleur atteint un taux d’énergie renouvelable et de récupération de plus de 90 %. En permettant d’économiser près de 4 900 tonnes de dioxyde de carbone, le réseau de chaleur témoigne de la façon dont une industrie résolue à évoluer constitue un atout pour engager le territoire sur de nouvelles trajectoires. Il constitue également un facteur d’attractivité pour les recrutements et pour les salariés en montrant que des projets concrets à dimension environnementale sont portés par l’entreprise. Par ailleurs, la structuration de l’écosystème territorial pour permettre les mutations qui s’imposent à l’industrie s’avère fondamentale. Prendre le virage de l’industrie du futur demande à l’entreprise de s’entourer des expertises nécessaires, notamment dans l’intégration des briques technologiques adaptées à leur profil. Constellium a développé un partenariat de proximité avec l’entreprise locale Braincube spécialisée dans l’accompagnement des processus de transformation industrielle. La récupération de données par le biais de machines plus connectées et la capacité à les traiter au travers de l’intelligence artificielle lui permet désormais de maîtriser sa consommation de ressources en temps réel et au plus près de ses besoins.

Ecoutez l’interview de Stéphane CORRE, directeur du site Constellium d’Issoire :

 

Ecoutez l’intégralité de la table ronde et des débats du workshop Industrie du futur (1h26) :