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Et si les Industries Culturelles et Créatives contribuaient à la transformation de nos territoires ? Le projet de Pôle Territorial ICC Clermont Auvergne

Mutation des usages, bouleversement des modes de création, défis écologiques… Quelles trajectoires possibles pour les Industries Culturelles et Créatives (ICC) dans un contexte généralisé de troubles et de crises successives ? 

Si la définition des ICC varie selon les sources, la valorisation de ces industries comme un pan économique stratégique demeure une constante, au sortir du premier quart du XXIème siècle. Selon l’UNESCO, la culture et la créativité représentent 3,1 % du produit intérieur brut (PIB) mondial et 6,2 % du total des emplois [1]. A la croisée des enjeux économique et d’influence, les ICC sont la plupart du temps envisagées pour leur rôle dans la concurrence économique mondiale et leurs capacités créatives, dans un contexte de course à l’innovation. Comme le souligne le ministère français des affaires étrangères, « la France se démarque avec 5% du PIB généré par les ICC (BPI, 2024), mais aussi par un savoir-faire reconnu à l’international et des performances majeures à l’export ». 

Que se passe-t-il lorsque l’on zoome sur nos espaces de vie et de proximité ? Si les ICC sont valorisées par de nombreuses collectivités pour leur poids dans l’économie locale et leur rôle « attractif » pour le territoire, leurs apports symboliques, sensibles, leur capacité de reliance et de réenchantement de nos vécus quotidiens sont plus rarement envisagés. Cette valeur ajoutée moins visible, plus difficilement mesurable, reste une piste à explorer alors que nous cherchons des voies pour réorienter nos rapports au monde et notre capacité collective à reprendre attache avec nos espaces de vies.   

En faisant le choix de positionner sa candidature au titre de « Pôle territorial d’industrie culturelles et créatives (PTICC) » [2] au service de la « transformation de la filière des ICC », le Damier, cluster d’entreprises culturelles et créatives implanté à Clermont-Ferrand, positionne le territoire auvergnat comme un espace d’expérimentations et de remise au travail de la notion même d’ICC. Qu’est-ce qu’être créateur.ice sur un territoire bousculé par le changement global ? Comment penser au-delà des logiques de filières, de marchés, pour réencastrer les pratiques culturelles au cœur des transformations territoriales ? 

Engagée depuis 2023 dans une réflexion prospective autour des politiques culturelles en contexte d’adaptation, l’AUCM a activement contribué à la formulation de la candidature « PTICC Clermont Auvergne ». Une implication qui marque une nouvelle étape dans les travaux de l’Agence autour de la culture comme levier de réorientation des territoires. 

 Le soutien aux ICC au cœur de stratégies nationales et internationales

Audiovisuel, cinéma, spectacle vivant, musique, musées et patrimoine, arts visuels, jeu vidéo, livre, presse…la transformation des usages, la concurrence accrue des acteurs internationaux, le bouleversement des modes de création, de production et de diffusion des œuvres, viennent bousculer des filières entières, qui doivent s’adapter et repenser leur modèle économique, leur chaine de valeurs, et plus globalement leur positionnement dans un monde en accélération. La vulnérabilité du secteur culturel face aux chocs énergétiques et climatiques et sa dépendance aux énergies fossiles sont également au centre des préoccupations [3]. 

La Conférence mondiale de l’UNESCO sur les politiques culturelles et le développement durable – MONDIACULT 2025 – appelle les pays à formuler et à réviser leurs cadres réglementaires relatifs à la créativité et aux ICC en particulier. Il s’agit notamment de défendre les droits culturels, tout en affirmant l’importance de la culture dans la stabilité du monde et sa capacité à embrasser les multiples enjeux écologiques et géopolitiques. 

En France, l’Etat entend « répondre aux défis considérables liés à la transition numérique et écologique et à l’hyper concurrence que créé la constitution d’acteurs numériques mondiaux ». Dans le cadre du plan « France Relance » et du 4ème Programme d’investissement d’avenir (PIA4), au lendemain de la pandémie de Covid-19 particulièrement impactante pour les ICC, le gouvernement français lance sur la période 2021-2025 une stratégie « d’accélération des industries culturelles et créatives », déployant 1 milliard d’euros pour promouvoir l’innovation, l’indépendance, la compétitivité, l’emploi et la transition écologique du secteur.  

Si l’appel à projet valorise les propositions liées à la compétitivité, l’économie numérique, au développement international, son axe 4 met en lumière le lien existant, à développer, entre ICC et dynamiques de transformations territoriales. Un axe qui ouvre la voie à l’expérimentation, aux innovations organisationnelles, autour de la culture comme levier de transition. Un axe dont a souhaité se saisir le Damier, à travers le projet de « Pôle Territorial ICC Clermont Auvergne ». 

Un Pôle Territorial ICC Clermont Auvergne acteur des transformations

La piste de l’atténuation de l’impact des ICC par la décarbonation du secteur et la réduction de ses dommages sur l’environnement est une voie aujourd’hui largement explorée et outillée. Le chemin, plus tortueux, d’un questionnement autour du « devenir culturel » des ICC (cf. paragraphe suivant) reste un terrain plus épineux à appréhender, mais porteur de réelles perspectives pour nos territoires en quête de solutions face au changement global.  

En faisant le choix de porter une candidature « Pôle Territorial ICC Clermont Auvergne » axée sur la transformation de la filière des ICC et du territoire, le Damier propose ainsi la mise en place d’un écosystème original où cohabiteraient entreprises des ICC, collectivités, université et structures d’enseignement supérieur, experts des politiques territoriales et économiques. L’Agence d’urbanisme Clermont Massif central figure parmi les 7 partenaires fondateurs – Clermont Auvergne Métropole, Communauté d’agglomération Riom Limagne et Volcans, Université Clermont Auvergne, École Supérieure d’Arts de Clermont Métropole, AUCM, CCI du Puy-de-Dôme et CAE Appuy Culture- qui s’associent autour du chef de file Le Damier. Elle s’investit plus particulièrement sur deux axes du projet : « Explorer en permanence les mutations à venir » et « Accompagner la transformation des ICC et du territoire ». L’enjeu est d’une part de doter le futur Pôle d’une capacité d’observation du territoire et des pratiques et propositions culturelles en transformation, et d’autre part de proposer un accompagnement des acteurs des ICC et des collectivités locales vers de nouvelles approches des transitions positionnant les ICC comme leviers de transformation territoriales. 

Ce positionnement original d’une agence d’urbanisme au cœur d’un pôle dédié aux ICC s’inscrit dans la logique des travaux déployés par l’AUCM depuis 2023 pour activer la culture comme levier de réorientation écologique des territoires [4] et forger une culture territoriale commune d’adaptation au changement climatique [5]. 

Questionner et expérimenter le rôle de la culture dans la réorientation de nos modes d’habiter

En 2023, l’AUCM embarquait un groupe d’une vingtaine d’acteurs culturels (artistes, institutions, porteurs de projets, responsables de lieux culturels…) dans une réflexion prospective autour du devenir des politiques culturelles en contexte de réorientation écologique des territoires [6]. 

Cette série d’ateliers permit la structuration d’un référentiel de « devenirs culturels » destinés à guider la réflexion des collectivités autour d’une réorientation des politiques culturelles et de leur intégration à des stratégies d’adaptation de nos modes d’habiter : « devenir convivialiste », « devenir commensaliste », « devenir post-moderne » et « devenir transhumaniste » sont aujourd’hui les socles d’un format de séminaire en cours de finalisation, qui permettra à l’AUCM d’accompagner territoires et acteurs culturels dans leur volonté de réorientation dès 2026. 

La perspective d’un Pôle Territorial dédié aux transformations de la filière ICC et du territoire, dont le principe pourrait être validé par l’Etat en 2026, ouvre à l’AUCM un nouvel espace pour déployer et éprouver plus largement cette méthode d’accompagnement. La création d’un observatoire dédié aux ICC, et plus globalement aux pratiques culturelles en transformation, offre la possibilité de produire études, données sur les mutations en cours, et d’affiner les actions du futur pôle, voire des politiques publiques, aux côtés des acteurs. Il ouvre par ailleurs une scène de dialogue, de partage de connaissances et de débats à même de nourrir, inspirer et consolider le prototypage de nouvelles dynamiques locales. Parallèlement, les expérimentations territoriales qui pourront être menées par l’AUCM et ses partenaires dans le cadre du « Bureau d’accompagnement des transitions » créent un espace précieux de tentatives à ciel ouvert, nécessaire à la recherche de nouvelles coopérations et modalités d’action. 

Finalement, quelle que soit l’issue de l’appel à projet, les réflexions conjointes portées par les partenaires réunis autour du Damier dessinent d’ores et déjà de nouvelles convergences et matérialisent une volonté commune d’évoluer vers des stratégies intégrées, basées sur la mutualisation des expertises, où cohabitent stratégies culturelles et territoriales. 

Maîtriser le développement des zones commerciales périphériques : l’exemple du moratoire de Riom Limagne et Volcans

Riom Limagne et Volcans (RLV) a instauré en 2018 un moratoire sur le développement des zones commerciales. Cet encadrement a été poursuivi et affiné en 2021 afin de ne pas systématiser le refus mais d’en analyser le caractère complémentaire et la mise en cohérence avec l’environnement commercial. Six ans après sa mise en œuvre, les élus de RLV s’interrogent sur les suites à donner à ce dispositif. Afin de les éclairer dans leur décision, l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central (AUCM) a analysé les autorisations et refus de projets commerciaux sur les dix dernières années et a enquêté auprès d’autres territoires ayant mis en place des mesures d’encadrement de leurs zones commerciales pour mieux comprendre les apports et limites de tels dispositifs.

Rééquilibrer le développement commercial pour préserver le commerce

Depuis les années 1960, l’essor des zones commerciales en périphérie ou en entrée d’agglomération ont, par la saturation progressive du marché, renversé l’équilibre urbain et économique des centres-villes et des commerces existants. Cette fragilisation impulsée par les super et hypermarchés s’est accentué dans les années 2010 avec le déploiement du commerce en ligne, générant vacance commerciale, friches et obsolescence des modèles physiques de la consommation de masse. Les premiers moratoires commerciaux apparaissent dans ce contexte afin de maîtriser l’expansion urbaine et de soutenir les centralités commerciales historiques. Si des actions locales sont menées par quelques villes, c’est la loi dite « Elan » du 23 novembre 2018 [1] qui en pose le cadre juridique avec la possibilité pour le préfet de suspendre les projets de création ou d’extension de grandes surfaces périurbaines.

S’inscrire dans une démarche plus globale d’aménagement durable

RLV fait partie des collectivités précurseures ayant adopté un moratoire commercial local pour maîtriser l’expansion périphérique, réguler l’offre face à une demande de surfaces croissante et dispersée, lutter contre l’apparition de friches tout en impulsant d’autres formes de développement comme la complémentarité ou les locaux éphémères et enfin redynamiser le centre-ville de Riom. Elle a interdit dès le printemps 2018 la création de surfaces commerciales supplémentaires dans les zones d’activités commerciales périphériques, principalement Espace Mozac et Riom Sud-Ménétrol, et a encadré les extensions au regard de l’offre existante. Cette politique en matière de développement commercial, définie dans le cadre de l’élaboration du Document d’aménagement artisanal et commercial (DAAC) du Grand Clermont, a par la suite été confirmée dans le Plan local d’urbanisme intercommunal (PLUi), marquant ainsi son intégration dans la stratégie globale d’urbanisme et d’aménagement de la collectivité. L’analyse des projets présentés en Commission départementale d’aménagement commercial (CDAC) sur le territoire de RLV ces dix dernières années révèle que les surfaces commerciales autorisées après la mise en place du moratoire sont moindres que sur la période précédant son instauration, ce qui peut témoigner d’une auto-censure des opérateurs commerciaux mais également de davantage de division de bâtiments commerciaux existants en plusieurs cellules dans les zones périphériques.

Anticiper et coordonner les décisions par une observation et une gouvernance dédiées

Le retour d’expérience d’autres territoires (Grenoble, Angers, Avignon, Bourges) ayant mis en place une démarche d’encadrement des projets commerciaux en zone d’activités permet de tirer trois grands enseignements pour une meilleure réussite de ces dispositifs :

Instaurer une gouvernance propre à la démarche, afin d’assurer un positionnement partagé en amont des commissions départementales ou nationales d’aménagement commercial (CDAC/CNAC) et une meilleure coordination avec le Schéma de cohérence territoriale (SCoT) et le PLUi, et pour développer une culture partagée entre élus et opérateurs commerciaux pour transformer les espaces commerciaux existants.

Mettre en place un dispositif d’analyse et d’évaluation pour objectiver les effets de cette politique sur les dynamiques commerciales dans le temps, cartographier les projets déposés en CDAC pour localiser l’évolution tout en prenant en considération l’offre et les dynamiques commerciales des territoires voisins, voire réaliser des enquêtes auprès des commerçants et des consommateurs pour mieux connaître les capacités et les modes de consommation du territoire et ajuster la politique en en tenant compte.

Cibler, hiérarchiser et adapter les polarités commerciales en spatialisant les vocations commerciales dans les centralités, en prenant en compte les achats en ligne dans l’aménagement commercial (ex : drives et bornes de retrait) et en analysant la vacance au cas par cas sans en généraliser les causes. La dévitalisation d’une centralité peut autant s’appréhender par la baisse de la diversité de l’activité commerciale que par le nombre de magasins fermés.

Combiner les outils d’urbanisme commercial règlementaires et concertatifs

Stopper le développement des grandes surfaces en périphérie par la mise en place d’un moratoire ne suffit pas pour atteindre les objectifs de préservation de la ressource foncière, du commerce des centres-villes ou centres-bourgs, de diversité et de complémentarité des tissus commerciaux ou encore d’adéquation entre l’offre et les besoins de consommation. Il convient de le combiner à d’autres outils, à commencer par les politiques d’encadrement traduites dans les documents d’urbanisme. A ces outils réglementaires s’ajoutent des outils analytiques, stratégiques, concertatifs ou encore prospectifs tels que :

  • Les observatoires locaux du commerce pour assurer le suivi du tissu commercial, en actualiser les enjeux et continuer d’assurer la pertinence des politiques mises en œuvre au regard de l’armature commerciale existante, des mutations sociales et sociétales, de l’évolution des modalités d’implantation du commerce, ou encore de l’articulation avec d’autres politiques publiques comme l’habitat ou la mobilité ;
  • L’écriture d’une feuille de route partagée pour coordonner les décisions en amont des CDAC ;
  • Les chartes d’aménagement commercial fixant les ambitions politiques et les grands principes de l’aménagement commercial dans une logique de dialogue avec les opérateurs privés ;
  • Les Schémas de développement commercial (SDC) rassemblant les informations disponibles sur l’activité commerciale et son environnement économique. Il comporte une analyse prospective qui indique les orientations en matière de développement commercial et les secteurs d’activité commerciale à privilégier [2] ;
  • Le management de centre-ville pour en assurer le dynamisme, l’animation et le lien entre les acteurs ;
  • Les foncières de revitalisation pour remettre en état les locaux commerciaux ayant besoin de travaux conséquents pour être reloués ou revendus et ainsi lutter contre la vacance commerciale ;
  • Les démarches expérimentales issues d’appels à candidatures comme le plan de transformation des zones commerciales pour en adapter le modèle aux nouveaux enjeux rencontrés.

Ces différents outils ont pu être mis en place par les territoires analysés par l’Agence d’urbanisme, témoignant de leur complémentarité. Seule la portée de la taxe sur la vacance commerciale a été reconnue comme symbolique au regard de son faible impact.

Elargir les échelles spatiales et temporelles

La portée des démarches d’encadrement des dynamiques commerciales en zones périphériques ne peut s’observer sur un temps court. Elles s’inscrivent dans la durée et par ailleurs dans une considération plus large de la vocation commerciale des zones d’activités commerciales par rapport aux centralités. Il convient de ne pas négliger leur complémentarité et de mettre en perspective leurs évolutions avec les dynamiques nationales ou les dynamiques propres aux centralités, comme le déclin du prêt à porter ou le changement de vocation de certains linéaires commerciaux, pour ne pas en sous-estimer les impacts. Si les moratoires commerciaux ne parviennent pas nécessairement à résorber la vacance commerciale en centralité, ils contribuent en revanche au maintien des commerces existants. L’analyse des projets présentés en CDAC et des surfaces commerciales autorisées témoigne d’une adaptation des pratiques des acteurs commerciaux. Une compréhension affinée des causes de dévitalisation des centralités permet de ne pas opposer frontalement centralités et zones commerciales, ou encore commerces physiques et commerces en ligne, mais d’en penser les complémentarités.

Réinventer la planification territoriale : le SCoT du Grand Clermont à l’heure du prendre soin

Face aux transitions climatiques, sociales et économiques en cours, la planification territoriale est appelée à renouveler ses approches et les réponses apportées aux mutations des territoires. Aux côtés du Grand Clermont, l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central (AUCM) accompagne depuis plusieurs années ces évolutions, en mobilisant une expertise transversale sur les dynamiques territoriales et les enjeux d’adaptation. Particulièrement positionnée sur les liens entre aménagement, santé, qualité de vie et environnement, notamment à travers des démarches d’Urbanisme favorable à la santé (UFS), l’Agence contribue à éclairer les choix stratégiques des collectivités. La révision du SCoT du Grand Clermont s’inscrit dans cette démarche d’accompagnement au long cours, en faisant émerger le « prendre soin des populations et des espaces de vie » comme ambition centrale du projet territorial. 

1. Une révision de SCoT dont l’ambition est de répondre aux enjeux de transitions

En 2022, le PETR du Grand Clermont a engagé la révision de son Schéma de cohérence territoriale (SCoT), approuvé en 2011, afin d’adapter le projet de territoire aux nouveaux défis économiques, sociaux et environnementaux. Ce document de planification stratégique couvre 104 communes réparties sur 4 EPCI, pour un territoire de 1 300 km² et près de 430 000 habitants. 

Au début des années 2000, le Grand Clermont faisait face à un risque de déclassement démographique et économique. L’adoption du premier SCoT en 2011 avait alors pour ambition de restaurer l’attractivité du territoire et d’accompagner sa croissance. Quinze ans plus tard, si le défi démographique a été relevé, de nouvelles fragilités sont apparues : tensions sur le logement, mutations économiques, vulnérabilités environnementales et pressions budgétaires. Le territoire doit désormais composer avec les effets croisés du changement climatique, de la transition énergétique et des évolutions sociales, qui appellent à repenser collectivement son modèle de développement. 

Face à ces défis, le SCoT du Grand Clermont engage une refondation de son projet de territoire autour d’une ambition centrale : « Prendre soin des populations et des espaces de vie ». Cette orientation, inscrite dans la perspective de 2050, affirme la volonté d’assurer le bien-être des habitants et la santé des écosystèmes, tout en préservant les ressources naturelles et les paysages qui font l’identité du Grand Clermont. L’ambition du SCoT est ainsi de construire un territoire habitable, où qualité de vie, vitalité économique et cohésion sociale se conjuguent durablement. Cette ambition s’incarne autour de deux piliers complémentaires qui structurent le projet de territoire : 

  • La solidarité : prendre soin des populations, c’est garantir à chacun un accès équitable aux services, aux activités et aux équipements, tout en renforçant les liens entre générations et entre espaces urbains, périurbains et ruraux.
  • La sobriété et l’adaptabilité : prendre soin des espaces de vie, c’est préserver le vivant, limiter l’artificialisation des sols, économiser l’énergie et l’eau, et adapter le territoire aux effets du changement climatique grâce à une planification plus responsable et plus résiliente.

C’est dans ce contexte, et après la réalisation d’un diagnostic territorial [1] et d’un Etat initial de l’environnement (EIE) [2], que le Grand Clermont a engagé, en 2025, un travail collectif de co-construction avec les élus et les acteurs de l’urbanisme. Cette nouvelle étape vise à élaborer les orientations du Projet d’aménagement stratégique (PAS) et à définir une armature territoriale renouvelée, socle d’un développement plus équilibré à l’horizon 2050. 

2. « Prendre soin des populations et des espaces de vie » : une ambition centrale pour le SCoT

Quatre ateliers territoriaux (sur chaque EPCI), organisés avec la Commission Urbanisme, ont permis d’associer les élus et les EPCI à la définition des grandes orientations du Projet d’aménagement stratégique (PAS). Ces échanges, complétés par des lectures de paysage, ont nourri une réflexion collective sur la manière de prendre soin des populations et des espaces de vie dans un territoire en mutation. 

Garantir à chacun un cadre de vie sain, accessible et épanouissant constitue le fil rouge du SCoT. Dans un contexte de fragilités économiques et sociales et de changement climatique, le projet vise à renforcer les solidarités territoriales, à soutenir l’innovation et l’emploi et à créer une dynamique territoriale fondée sur une économie robuste et diversifiée, favorable aux activités industrielles, tertiaires, touristiques, agricoles et artisanales. Il s’agit, dans le même temps, de construire un territoire propice à la santé, à la qualité de vie et au bien-être de tous, où le développement démographique reste maîtrisé et cohérent avec les ressources disponibles, notamment en matière d’eau, de foncier et d’énergie. Cette ambition passe aussi par la mise en place de parcours résidentiels variés, grâce à une offre d’habitat adaptée et innovante, répondant aux besoins actuels et émergents des ménages. Elle s’appuie enfin sur le déploiement de mobilités sobres, accessibles et coordonnées à l’échelle du Grand Clermont et en lien avec les territoires voisins. 

Prendre soin des espaces de vie, c’est préserver ce qui fonde l’identité et la richesse du Grand Clermont : ses paysages, ses patrimoines, ses ressources naturelles et sa biodiversité. Le SCoT affirme sa volonté de bâtir un territoire résilient, sobre et respectueux de ses équilibres naturels. Le projet territorial s’appuie sur une gestion équilibrée de l’eau, ressource vitale et bien commun, condition essentielle de la vitalité des écosystèmes, de l’agriculture et des activités humaines. Il soutient une agriculture locale et diversifiée favorisant la souveraineté alimentaire et l’ancrage territorial des productions, en lien avec les objectifs du PAT [3]. Le SCoT veille également à préserver la biodiversité et les sols vivants, à limiter l’artificialisation des terres et à renforcer la sobriété foncière, en cohérence avec les objectifs du ZAN. La transition énergétique et l’économie circulaire constituent des leviers majeurs pour réduire l’empreinte environnementale du territoire, tout en valorisant ses ressources locales (notamment à travers la production d’ENR). Enfin, la préservation et la mise en valeur des paysages et du patrimoine participent pleinement à l’attractivité et à l’identité du Grand Clermont. 

En plaçant à la fois les habitants et les milieux de vie au cœur de son projet, le SCoT du Grand Clermont affirme une vision intégrée de l’aménagement et reconnaît l’interdépendance entre les populations et leur territoire. La solidarité, la sobriété et l’adaptabilité constituent les fils conducteurs de cette ambition : elles traduisent la volonté de construire un territoire capable de préserver ses ressources tout en assurant la qualité de vie et l’équilibre entre ses composantes humaines, économiques et environnementales. 

3. Une armature territoriale renouvelée pour repenser les équilibres à l’échelle du Grand Clermont

Quatre ateliers collectifs, organisés avec la Commission Urbanisme, ont été nécessaires pour construire l’armature du SCoT, en croisant différentes approches : la vision territoriale (ce qui est important à prendre en compte dans la définition de l’armature) ; la vision technique (reposant sur un travail cartographique et un scoring à la commune croisant 12 indicateurs : population, équipements, emplois, mobilités, etc.) ; et la vision politique (permettant de définir le rôle et la vocation de chaque commune à l’horizon 2050). Cette démarche a conduit à affirmer une organisation multipolaire en archipel visant à renforcer les complémentarités et la solidarité entre les territoires urbains, périurbains et ruraux. 

Ces différentes approches ont été complétées par un partage de connaissances sur les enjeux climatiques et environnementaux (par le bureau d’études BL Evolution), mobilisant notamment les données de l’étude AP3C [4] menée à l’échelle du Massif central (évolutions des températures, des précipitations et du bilan hydrique). Elles ont également intégré des analyses cartographiques portant sur les principaux risques naturels (inondations, remontées de nappes, retrait-gonflement des argiles), ainsi que sur la Trame verte et bleue et les grandes continuités écologiques est-ouest à préserver. 

L’armature se décline en deux strates complémentaires : une armature naturelle et agricole, structurée autour des ressources fondamentales (eau, biodiversité, paysages, espaces agricoles et forestiers) et une armature urbaine hiérarchisant les polarités selon leurs fonctions et leur niveau d’équipements, de services, de population et d’activités. Cette organisation en archipel doit permettre de répartir plus équitablement le développement urbain, résidentiel et économique, tout en préservant les espaces naturels et agricoles et en limitant l’étalement urbain. Elle trouvera sa traduction dans le futur Document d’orientation et d’objectifs (DOO) qui permettra de territorialiser les orientations du PAS. L’armature constitue ainsi un levier majeur pour mettre en œuvre l’ambition du SCoT : « prendre soin des populations et des espaces de vie ». 

En 2026, les travaux se poursuivront dans une démarche partagée avec les EPCI et l’ensemble des acteurs du territoire, afin de finaliser le Projet d’aménagement stratégique (PAS) et son armature territoriale. Les nouvelles équipes municipales seront amenées à s’approprier ces éléments afin d’aboutir à un débat sur le PAS, étape essentielle avant d’engager l’élaboration du Document d’orientation et d’objectifs (DOO), qui traduira concrètement les ambitions du SCoT à l’horizon 2050. 

Expérimentation prospective : s’appuyer sur la culture territoriale pour guider la transformation des collectivités

Notre façon d’habiter, de vivre, de nous lier à ceux et ce qui nous entoure… relèvent de la culture de chaque société et de celle de chaque individu qui s’y inscrit. Face au changement global et aux enjeux tant sociaux, écologiques, climatiques qu’économiques qu’il porte, il nous faut modifier notre logiciel afin de façonner de nouveaux rapports au monde. Ce changement de paradigme culturel permettra d’imaginer et construire des modes d’habiter la Terre à la hauteur des défis à relever.

Dans ce contexte, les territoires doivent devenir des espaces de choix et d’actions : nos cultures se forgent et se transforment par la proximité et les expériences concrètes, vécues sur le terrain.  Et puisque les façons dont nous habitons, dont nous prenons soin, dont nous gouvernons sont culturelles, il est légitime de nous interroger ainsi : quel devenir culturel voulons-nous pour habiter dignement, demain, nos territoires en mutation ?

Afin de permettre aux territoires d’y répondre, l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central (AUCM) crée un protocole permettant aux collectivités de penser leur transformation par le prisme de leur propre culture territoriale. C’est ainsi que la Communauté de commune du Bocage Bourbonnais et son musée Emile Guillaumin se sont présentés comme terrain d’expérimentation pour la formalisation de ce protocole prospectif. Si cette intercommunalité test se trouve, elle, déjà engagée dans une démarche reliant stratégies territoriales et approches culturelles, le protocole sera amené à être développé et proposé à l’ensemble des collectivités adhérentes dans sa forme finale en 2026.

Le terrain d’expérimentation : La Communauté de Communes du Bocage Bourbonnais et Émile Guillaumin

Le Bocage Bourbonnais, situé dans le département de l’Allier, est un territoire rural qu’une riche tradition agricole a façonné. Face au changement global, le territoire fait part de certaines vulnérabilités : fragilité du vivant et déséquilibres environnementaux, essoufflement du modèle agricole et productif sur lequel le territoire s’est construit, précarité sociale et isolement des populations, notamment des plus âgés.

Dans le cadre d’une réflexion plus générale sur la transformation de son territoire, la Communauté de communes s’est tournée vers l’AUCM afin d’interroger un lieu emblématique qui ne fait aujourd’hui plus sens dans sa forme actuelle : le musée Emile Guillaumin. Il ne s’agit cependant pas de balayer cet équipement ou son contenu pour construire du neuf, mais bien de réinterroger la culture territoriale par le prisme de ce personnage. Figure essentielle du Bocage Bourbonnais, Emile Guillaumin porte, dans ses écrits comme dans sa vie, des éléments dans lesquels le territoire se reconnaît, s’identifie encore aujourd’hui ; des attachements qui serviront de base à l’élaboration de propositions culturelles dans le cadre de notre expérimentation prospective.

Au second semestre 2025, l’AUCM a accompagné une quinzaine d’acteurs du territoire du Bocage Bourbonnais (élus, techniciens, représentants d’associations) dans l’élaboration de propositions culturelles autour de l’héritage d’Émile Guillaumin ; propositions destinées à soutenir le cheminement de la Communauté de communes vers un futur vivable, habitable, par une entrée concrète.


Emile Guillaumin
Paysan-écrivain natif d’Ygrande, observateur attentif de son milieu, Émile Guillaumin est un témoin précieux de la condition rurale dans le Bocage bourbonnais. Son oeuvre éclaire à la fois les luttes paysannes pour la dignité et l’amélioration des conditions de vie, les valeurs de solidarité et de coopération, mais aussi, de façon tant diffuse qu’omniprésente, l’imbrication intime entre humains et environnement.

Son regard constitue aujourd’hui une ressource pour comprendre ce que le territoire a été, ce qu’il est encore, et, par l’application de notre protocole expérimental, ce qu’il pourrait devenir dans un futur choisi.


Origine de l’expérimentation prospective : la constitution de quatre devenirs culturels

A l’automne 2023, l’AUCM entamait une démarche prospective aux côtés d’acteurs culturels locaux, dont l’objectif était d’interroger la possible contribution des politiques culturelles à la réorientation écologique des territoires [1]. Chemin faisant, le groupe s’est emparé des scénarios « Transition(s) 2050 » [2] de l’ADEME et en a proposé une adaptation libre, appliquée au fonctionnement du secteur et des politiques culturelles. En parallèle, le socle théorique sur lequel s’appuyait l’AUCM concernant l’approche culturelle de enjeux de transition s’est structuré, affirmé [3]. Ainsi, la vision présentant l’ensemble de nos manières d’habiter le monde et des rapports que l’on entretient avec lui comme étant des éléments intrinsèquement culturels s’est consolidée. Suivant cet angle, les quatre scénarios ont muté pour devenir quatre devenirs culturels territoriaux envisageables, relevant chacun de choix de société bien distincts et porteurs de valeurs, pratiques, relations et matérialités variées.

L‘expérimentation prospective proposée par l’AUCM consiste alors à réinterroger la culture territoriale à partir d’un lieu, d’un personnage, d’un élément spécifique du territoire — en l’occurrence Émile Guillaumin dans le cas du Bocage Bourbonnais, tout en définissant un cap que la collectivité souhaite suivre via les devenirs culturels.

L’expérimentation prospective en pratique

La rencontre avec les territoires s’est déroulée en deux temps : une première séance dédiée à l’écoute, à la compréhension des enjeux territoriaux, mais surtout, à celle de l’objet culturel identifié par le territoire (un personnage, un lieu, une typicité locale, un évènement…). De ces premiers échanges ont été extraites des informations sur le rapport au vivant, aux ressources naturelles, sur la manière de faire société ainsi que sur la perception des valeurs, des normes, des idées… qui font la culture de ce territoire. Les attachements des personnes à ces diverses composantes ont ensuite été interrogés. Certains attachements relèvent d’éléments à créer ou recréer, d’autres à restaurer. C’est à partir de ceux-ci que la ou les propositions culturelles à venir seront structurées. Les participants ont ensuite été invités à positionner leur territoire dans l’un des devenirs culturels, au regard des attachements identifiés. Dans le cas du Bocage Bourbonnais, la réflexion autour d’Émile Guillaumin montre, entre autres, l’importance de la coopération ou encore de la dignité humaine dans la manière de faire société. Ces éléments constituent les « ingrédients » utilisés lors de la seconde étape pour fabriquer des propositions culturelles traduisant l’attachement à ces valeurs.

Dans un second temps, les éléments fournis par le groupe ainsi que le positionnement du territoire sur la boussole des devenirs culturels ont permis d’imaginer, grâce à une « roue » des propositions culturelles variées, toujours en cohérence avec la culture territoriale définie au préalable. Géographies, temporalités, ambiances… La roue des propositions culturelles a permis aux participants d’envisager un grand nombre d’options, existantes ou à inventer, qui viendront, telles des briques, construire une ou plusieurs propositions culturelles finales.

Afin de conclure cet exercice, les propositions culturelles formulées par les participants au cours de l’atelier ont été rédigées et remises à la collectivité. Cette matière permettra au territoire d’ouvrir des pistes de mise en action future afin de rendre effective l’une ou l’autre des propositions, ou encore d’en explorer une hybridation.

Le protocole finalisé en 2026

Ainsi, repenser notre rapport au monde par le prisme des cultures territoriales apparaît comme une approche porteuse offrant aux collectivités la possibilité de jouer le rôle qui doit être le leur face au changement global. L’expérimentation prospective autour du Musée Émile Guillaumin et sa transformation en une proposition nouvelle est une illustration de ce protocole, dont la méthode reproductible génère néanmoins des résultats profondément ancrés dans les spécificités de chaque territoire.

Alors que s’achève actuellement la phase d’expérimentation, le travail de prototypage et de formalisation du protocole final se poursuit. À l’horizon 2026, celui-ci pourra être déployé plus largement auprès des adhérents de l’Agence et dans des contextes divers, tels que des démarches de revitalisation de centre-bourgs ou encore d’accompagnement de collectivités engagées dans la requalification de leur patrimoine en gestion. Penser ces projets à travers les devenirs culturels qu’ils ouvrent permettra alors d’inscrire l’action publique dans un cadre de transformation plus vaste, accompagnant les territoires vers les futurs qu’ils choisissent, en cohérence avec les enjeux communs qui façonnent notre époque.

Un paysage tissé de cultures

Arpenter le Limousin — et plus précisément le plateau de Millevaches, de Vassivière à la Creuse, c’est démonter au fil des visites un certain nombre de clichés.

Cela fait quelques années que la région, longtemps marquée par le vieillissement de la population et la désertification attire de nouvelles populations, « néos » attirés par la beauté des paysages et les prix hors concours de l’immobilier à retaper. Elle a notamment vu affluer une population d’artistes, alors que se multipliaient les lieux, labellisés ou plus alternatifs.

Trois temps forts artistiques ont d’ailleurs marqué ce printemps, dans trois institutions : l’exposition « Langues empruntées » au Centre international de l’art et du paysage à Vassivière, le retour de la tenture Le Chant du Monde de Jean Lurçat à la Cité internationale de la tapisserie d’Aubusson, et la programmation hors les murs du spectacle « Le fabuleux destin de Amadou Hampaté Bâ » par la Scène nationale d’Aubusson.

Mais la vitalité artistique du Limousin contemporain ne doit pas occulter une continuité : même dépeuplée, la région n’a jamais mérité l’épithète de « désert culturel » ! Elle est riche de traditions artisanales et artistiques qui ont connu leurs creux mais n’ont jamais disparu. Aujourd’hui, ce qui marque son paysage culturel, c’est peut-être la prédominance de l’interprétation contemporaine du paysage comme de ses traditions artisanales, économiques, artistiques et politiques.

 De l’herbe aux œuvres

 Autour du lac de Vassivière, on sillonne un paysage verdoyant qui semble immémorial. Pourtant, ce paysage de bois de feuillus, comme le lac et son île, relève entièrement de la main de l’homme. « Le plateau de Millevaches était entièrement composé de tourbières, pâturées par les moutons » explique Claire Graeffly chargée de communication du Centre international d’art et de paysage de Vassivière.  Le parc naturel s’efforce d’ailleurs de préserver pour partie ces zones humides et cette tradition du pâturage ovin.

Ce n’est qu’au début du XXème siècle que ce paysage a été massivement planté de forêts, le  Limousin devenant une terre de prédilection pour la production du bois. Quant au lac de 1000 hectares, il date de l’installation d’un barrage sur la Maulde construit entre 1947 et 1950, et enserre une ancienne colline devenue une île où le CIAP se déploie sur 70 hectares.

Les paysages, inspiration et matière

Un lieu d’art au barycentre de la France, sur une île inhabitée, en milieu rural : le CIAP de Vassivière cumule les singularités. À commencer par l’importance du mot « paysage » dans son nom. Le bâtiment d’Aldo Rossi est ancré tel un paquebot près d’un phare, héritier d’une histoire forte qui a vu l’implantation du jardin de sculptures dans les années 80.

La directrice du CIAP, Alexandra McIntosh, avait placé son projet initial sous l’intitulé « situer le paysage ». Cela correspond à la fois à une ligne artistique qui invite les artistes en résidence à un temps d’immersion dans l’environnement naturel et humain, et à une ligne politique qui relie l’île aux dynamiques du territoire. Vassivière, c’est à la fois la permanence du bois de sculptures initié en 1983 et régulièrement enrichi de nouvelles commandes ou dépôts d’œuvres, et une programmation d’expositions temporaires. Aujourd’hui, la deuxième phase du projet, « Boire l’eau du lac » affirme et intensifie ce tissage multiple de relations entre création, paysage et population.

« Vassivière est au carrefour d’un territoire artistiquement très dynamique, et par ailleurs très touristique, explique Claire Graeffly : le site reçoit 200 000 visiteurs chaque année ! » D’où un travail de tissage de relations multiples, avec les scolaires et les associations sportives, qui organisent des randonnées VTT ou kayak avec stations devant les œuvres, comme avec les artisans porteurs du savoir-faire local en matière de maçonnerie pour restaurer les œuvres. Le CIAP travaille aussi en partenariat avec Radio Vassivière, partenaire qui met en sons ses événements, et se relie à l’écosystème culturel local. Une route de l’art et un partenariat assorti de tarifs préférentiels relie le CIAP à l’espace Paul Rebeyrolle à Eymoutiers, le centre d’art de Meymac et la Cité internationale de la tapisserie à Aubusson. La Scène nationale d’Aubusson délocalise également des événements sur l’île.

La tapisserie, un art contemporain

C’est aussi le tissage – au sens littéral comme métaphorique du terme !– d’un écosystème artisanal, économique et culturel qui marque les cités de Felletin et Aubusson, jadis rivales, aujourd’hui complémentaires dans leur travail autour d’une filière laine à revivifier.

L’entrée en 2009 de la tapisserie d’Aubusson dans la liste du Patrimoine culturel immatériel de l’humanité à l’Unesco et celle, plus récente du savoir-faire des lissiers d’Aubusson-Felletin à l’Inventaire du patrimoine immatériel reflète la vitalité d’un art/artisanat pluriséculaire, en pleine effervescence créative après des périodes de reflux. Cela va de pair avec une montée en puissance des savoir-faire traditionnels dans l’art contemporain qui trouve naturellement sa place dans le Limousin, entre les arts du feu à Limoges et les arts textiles dans le Sud de la Creuse.

Au cœur de cette revitalisation, la Cité internationale de la tapisserie d’Aubusson fête ses dix ans cette année, accueillant pour l’occasion l’exposition temporaire de la magnifique tenture « Le chant du monde » de Jean Lurçat.  Son bâtiment qui abrite les collections de l’ancien musée départemental de la tapisserie fondé par André Chandernagor, propose chaque année de grandes expositions temporaires et encourage depuis dix ans les créations les plus récentes de l’art textile grâce une politique d’appels à projets et de commandes, publiques ou mécénées, à des artistes contemporains.

Ces dernières années, la Cité a créé l’événement à plusieurs reprises, avec ses « Grandes tentures » :  séries de tapisseries thématiques à partir d’emblèmes de la culture populaire, comme « Aubusson tisse Tolkien », et « L’imaginaire de Hayao Miyazaki en tapisserie d’Aubusson ». Deux grands projets initiés par son directeur, Emmanuel Gérard, auxquels il faut ajouter cette année une commande publique : L’Hommage à George Sand, récemment révélée, qui marque les 150 ans de la disparition de l’écrivaine. C’est l’artiste Françoise Petrovitch qui a remporté l’appel à projet avec une fresque de 25 mètres de long sur plus de deux mètres de haut. L’artiste y a dessiné George Sand comme un personnage contemporain qu’elle fait évoluer dans différents environnement, inspirés de sa biographie et de ses romans.

De l’image au tissage

La transformation d’une œuvre picturale en une œuvre tissée fait entrer en scène l’écosystème des métiers des arts textiles et en appelle à la singularité de chaque entreprise de tissage. Entre le dessin, la peinture, la photographie et l’œuvre tissée, il y a le travail essentiel du cartonnier ou de la cartonnière : l’œuvre originale est interprétée à l’échelle et littéralement cartographiée, découpée comme un puzzle dont chaque pièce porte une indication sur le fil utilisé : couleur, texture, épaisseur, origine…  Les commandes font l’objet d’une collaboration étroite entre les différents métiers : l’Hommage à George Sand a vu travailler ensemble Françoise Petrovitch, qui a suivi l’ensemble du processus, avec la cartonnière-coloriste Delphine Mangeret et la teinturière Nadia Petkovic, afin de trouver les fils et couleurs idéales pour l’interprétation des lavis originaux.

Pour chaque œuvre à tisser, la Cité lance un appel d’offres anonymisé et chaque atelier envoie un échantillon tissé. L’exposition de ceux soumis pour le tissage de Mon voisin Totoro[1] montre à quel point la tapisserie est art de l’interprétation à part entière : couleurs, contrastes, matières, épaisseurs diffèrent fortement d’une proposition à l’autre à partir d’une même œuvre.

La cité de la Tapisserie n’a pas d’atelier en son nom propre mais abrite un espace dédié au tissage qui peut accueillir les lissiers et lissières[2] des entreprises retenues pour la réalisation des œuvres. Plusieurs manufactures d’Aubusson et Felletin travaillent non seulement pour la tapisserie d’art mais aussi pour la fabrication de tapis : la manufacture Robert Four et les ateliers Pinton, qui collaborent avec des artistes contemporains, la Manufacture Royale Saint-Jean tournée vers la restauration.  Toutes ont à cœur de préserver les savoir-faire qui caractérisent une tapisserie d’Aubusson : le tissage sur un métier de basse-lisse, à l’horizontale. Les lissières (le métier se conjugue le plus souvent au féminin) travaillent sur l’envers de la tapisserie, à partir du carton et du « chapelet » qui contient l’ensemble des échantillons de fils utilisés. Elles ne découvrent l’intégralité de leur travail qu’au moment émouvant du « tombé de métier », quand on coupe les fils de chaîne pour détacher la tapisserie.

Ces savoir-faire passent aussi par un pôle formation en pleine expansion. Le GRETA du Limousin propose un CAP des métiers de la lisse, abrité par la Cité internationale de la tapisserie.

Du mouton à l’innovation

Aubusson et Felletin sont aux premiers rangs d’une volonté de valorisation plus large de la filière laine à l’échelle locale, régionale et du Massif central. Au-delà de l’écosystème professionnel de la tapisserie, Felletin est une cité de la laine, riche de deux filatures, les manufactures Terrade et Fonty, et voit chaque année les professionnels (ou amateurs !) affluer aux Journées de la laine et aux Journées du feutre. D’où la volonté, sur le territoire, de dynamiser la filière laine, avec l’organisation de pôles professionnels.

Cette filière s’organise en deux axes. La partie arts textiles est portée par la Cité internationale de la tapisserie, notamment à travers la Villa Chateaufavier qui abrite des ateliers destinés aux créateurs en arts textiles. Créé en 2009, le Centre de formation Lainamac s’intéresse à l’ensemble de la filière laine.  Les deux collaborent pour mettre en place les indications géographiques « tapisseries d’Aubusson » et « tapis d’Aubusson », qui assurent aux acquéreurs l’authenticité des produits des manufactures locales et sur une appellation « tapisserie, art tissé, design et matières textiles dans le Sud Creuse » permettant de croiser leurs expertises sur les différents sujets.

Lainamac travaille à l’entretien des savoir-faire mais aussi à l’introduction de techniques innovantes : le catalogue des formations surprendra par l’éventail impressionnant de ce que l’on peut faire avec la laine et le feutre, matériaux qui offrent de forts atouts écologiques, à la fois par leur production et leur utilisation dans l’isolation, la matelasserie, le design. Le centre de formation accueille 150 personnes chaque année, de l’éleveur souhaitant traiter et commercialiser sa laine au costumier ou au désigner curieux de nouvelles matières. Il propose des accompagnements aux entreprises et un travail d’expertise sur le matériau destiné tant aux éleveurs qu’aux manufactures.

L’objectif est de valoriser la filière laine à plusieurs échelles – locale, régionale et nationale – avec des retombées notables sur l’ensemble du Massif central, principal bassin de vie producteur de laine en France.

« Localement, en Sud Creuse, la filière connaît des maillons manquants comme le lavage pratiqué en Haute Loire, explique Géraldine Cauchy, directrice du site à Felletin. Notre travail est de mettre en réseau l’ensemble des acteurs, de la production à la transformation, et de leur trouver des débouchés ».

Cela ne va pas sans obstacles. Face à une concurrence effrénée venue de pays tels que la Nouvelle Zélande, ce renouveau de la laine produite localement exige des soutiens, tant aux éleveurs qu’aux entreprises textiles et lieux de formation. Maintenir cet écosystème, du pâturage à l’ensemble des exploitations contemporaines de la laine est un enjeu paysager, économique, social et artistique pour le Sud-Creuse comme pour l’ensemble du Massif central.

Des colombes au temps des faucons

Trois événements artistiques, trois respirations porteuses d’espoir pour temps troublés. La Scène nationale d’Aubusson a diffusé le savoureux « Fabuleux destin d’Amadou Hampâté Ba » qui invite à la découverte d’un immense écrivain et conteur malien ; le CIAP de Vassivière nous propose de quitter le plancher des vaches avec « Langues empruntées » autour de l’oiseau, et la Cité de la tapisserie nous éblouit avec Le Chant du monde de Jean Lurçat. S’il faut trouver un fil d’Ariane à ces trois rendez-vous recommandés, peut-être est-ce dans le pouvoir de la poésie à soutenir le vivant face aux multiples menaces auquel il fait face.

C’est une bouffée de tendresse, un refuge de douceur et d’humour face aux tempêtes et conflits. Avec le récit et la mise en scène de « Le fabuleux destin d’Amadou Hampâté Ba », Bernard Magnier  et Hassane Kassi Kouyaté créent une mise en abyme : un conte sur un conteur.

« Conteur » peut sembler une étiquette bien trop restrictive pour l’homme qui fut écrivain, ethnologue, historien, philosophe, linguiste, diplomate. D’Amadou Hampâté Ba, on a retenu la phrase « En Afrique, un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle », prononcée en 1960 à la tribune de l’Unesco, au risque de ne voir en lui qu’une incarnation d’un personnage de sage africain tel que se le représente l’Occident. Ce serait oublier que la phrase était un brin tronquée ; son auteur ajoutait qu’il y avait des octogénaires enfants et des vieillards de 20 ans !

En 91 ans d’existence (1900-1991), Amadou Hampâté Bâ, issu d’une famille noble Peul et né au pays Dogon, a fréquenté l’école coranique de Tierno Bokar [1] – une influence majeure- puis l’école française, avant d’être soumis aux vexations de l’administration coloniale qui l’avait nommé « écrivain temporaire à titre essentiellement précaire et révocable » en Haute-Volta pour le punir d’avoir refusé d’entrer à l’école normale de Gorée. On appréciera l’humour involontaire de l’intitulé pour un homme qui, tout au long de son existence n’a cessé d’écrire, de voyager, de chercher, d’explorer, d’écrire, de collecter ! Il s’est ensuite formé à l’ethnologie avec Théodore Monod, a fondé l’institut des Sciences humaines à Bamako après l’indépendance, a contribué d’un système unifié pour la transcription des langues africaines, a représenté le Mali à l’Unesco…

Ces mille et une vies retracées par Bernard Magnier prennent la forme d’une d’épopée initiatique, riches d’anecdotes, de citations, de digressions, et de commentaires en forme de coups de griffes sur l’ethnocentrisme occidental et l’arrogance coloniale. La mise en scène fait dialoguer le truculent et malicieux narrateur Habib Dembélé, avec la musique ciselée de Tom Diakité qui, à l’occasion, lui donne la réplique et incarne des personnages.

De chacune des facettes de Amadou Hampaté Bâ – le mystique, le chercheur, l’auteur, le diplomate on retient la virtuosité du verbe et la richesse poétique des métaphores, comme le savoureux éloge du caméléon comme animal politique !

Par touches fines, avec humour et bienveillance, la pièce brosse le portrait d’un érudit humaniste qui, envers et contre tout, croyait à la résolution des différences et des conflits par la parole. C’est cette foi exigeante en la parole humaine qui constitue le fil rouge d’une existence où les multiples savoirs et l’écriture sont mis au service de la tradition orale. Aux jeunes qui lui reprochaient d’être « dépassé » Amadou Hampâté Bâ répondait « c’est vous qui n’êtes pas assez avancés ! ». Cet humanisme sans naïveté se révèle salvateur et d’une actualité brûlante en une époque aussi conflictuelle. Le public de la première représentation au lycée des métiers du bâtiment à Felletin ne s’y est pas trompé, enthousiaste et emporté.

Le fabuleux destin d’Amadou Hampâté Ba a fait l’objet d’une tournée « hors les murs » de la Scène nationale d’Aubusson, dans plusieurs villages alentours. Christine Malard, sa directrice, voit aussi dans l’épopée de ce descendant d’un peuple de pasteur un éloge du nomadisme et de l’ouverture à l’autre, à une époque qui tend à emmurer et assigner à résidence.

Le courage des oiseaux

Autres chants, autres migrations… C’est sous le signe de l’oiseau que le CIAP place son exposition estivale, Langues empruntées, comme en hommage au retour des hirondelles qui chaque année honorent l’île de Vassivière de leur passage et de leurs nids.

Plus précisément, comme l’annonce le titre, les neuf artistes de l’exposition ont travaillé sur la relation entre l’humain et l’oiseau, et notamment sur la transcription, l’interprétation sonore et visuelle, ou l’imitation de leur langage.

Le compositeur Olivier Messiaen fut pionnier en la matière, et l’exposition reproduit une page de ses notes, transcriptions, dessins pour l’opéra Saint François d’Assise.

José Maria Sicilia transforme le sonore en visuel à deux où trois dimensions, avec une traduction graphique des sonogrammes de chants d’oiseaux restitués en photogravures et en sculpture ;

Plusieurs autres artistes de l’exposition ont travaillé sur cette « partition »  qu’offre l’infinie variété du chant d’oiseau. Yvonne Mullock joue à retranscrire sur écran les cris respectifs de plusieurs espèces en mots et phonèmes anglais, avec à l’arrivée, des sortes de comptines absurdes qui offrent au spectateur un jeu possible d’imitation. Lola Gonzalez, dans l’œuvre vidéo Telma et Anouk sont des oiseaux, a invité ses sœurs à dialoguer en un gazouillis inventé parfaitement convaincant dans lequel les sous-titres se font peu à peu discrets puis inutiles.

Sol Archer et Giulia Zabarella se sont lancés dans un projet d’ethnofiction participatif, mêlant plusieurs médias, pour ressusciter la tradition pluriséculaire des chioccolatori, les imitateurs d’oiseaux qui depuis le moyen âge déploient leur talent lors de la Fête des oiseaux en Sicile ! Ils ont mené un atelier de fabrication de chioccoli, les sifflets permettant l’imitation, filmé les usagers, et réservent des surprises sonores tout au long de l’exposition.

Le nom de leur performance multimédia, Towny Pilpit, Archive of disappearance, donne le ton général de l’exposition ; au delà de la séduction du chant, ce sont des cris d’alarme que donnent à entendre les oiseaux menacés d’extinction à grande échelle par la disparition des insectes du aux pesticides et la perte de leurs habitats. C’est aussi l’avenir de leurs multiples espèces qui se joue dans la préservation  du paysage façonné par le pastoralisme, avec des haies où ils peuvent trouver refuge et des prairies naturelles favorisant une diversité d’insectes dont ils se nourrissent.

Car l’installation de Richard Frater nous le rappelle : nos éléments de confort visuels comme les baies vitrées sont un danger mortel pour les oiseaux. L’artiste a bousculé l’architecture du CIAP pour mettre en image les impacts de leurs collisions, qui contrastent avec ses photographies délicates de leur manipulation pour le baguage.

L’émotion suscitée par les Mains d’oiseaux en pâte de verre de Jade Tang, qui évoque cinq espèces familières du Limousin (Pouillot véloce, roitelet, Pinson des arbres, rouge gorge familier et mésange charbonnière  ) comme par les dessins d’hybridation humains et oiseaux de Armineh Negahdari se double d’une sorte de vertige inquiétant : quel futur l’humain sans l’invitation à l’envol de ces précieux alliés ailés ?

Jean Lurçat : Chant d’espoir sur fond noir

 Disons le tout de go : c’est un choc. La Cité internationale de la tapisserie est riche en œuvres spectaculaires, mais découvrir Le Chant du Monde de Jean Lurçat, qui fait son retour dans la ville 60 ans après sa création, c’est se plonger dans une véritable cosmogonie annoncée par le titre ambitieux de cette série de tapisseries grand format.

Tissée entièrement à Aubusson entre 1957 et 1966, cette tenture monumentale n’avait jamais pu y être présentée en intégralité et est habituellement déployée à Angers, là même où Lurçat découvrit en 1937 la tenture médiévale de L’Apocalypse qui l’a inspirée.

L’artiste a traversé deux guerres mondiales, et cette œuvre monumentale en forme de testament en restitue l’horreur tout autant qu’elle veut chanter l’espoir.  C’est sur fond noir qu’elle déploie ses couleurs vives, qu’elle évoque la menace nucléaire ou qu’elle célèbre la joie, la foi en l’avenir, ou rend hommage à l’art textile comme dans la dernière tapisserie posthume, Ornamentos Sagrados.

Le retour temporaire à Aubusson de ce monument permet aussi, en point d’orgue d’une visite à la Cité internationale, de mettre en exergue la place exceptionnelle de Jean Lurçat dans l’art textile. Si d’autres que lui ont ouvert les révolutions picturales du XXème siècle au tissage, il reste exceptionnel par sa manière de concevoir pour le grand format, le spectaculaire et son audace.

Là où beaucoup proposent l’œuvre à l’interprétation tissée, Jean Lurçat créait pour la tapisserie, réalisant ses propres cartons. On est frappé encore aujourd’hui par l’audace du coloriste qui ne craint pas les aplats noirs, rares en tapisserie, et qui a pensé les couleurs dans une gamme beaucoup plus limitée que les tapisseries contemporaines, mais extrêmement vive et contrastée. Flammes, feux et lumières explosent, pour symboliser le désastre dans le temps des menaces, pour inviter à la célébration, à la joie, à la foi en l’avenir. Un testament extraordinaire et dont on sort émerveillé.

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Scène nationale d’Aubusson
https://www.snaubusson.com/

Centre international de l’art et du paysage
https://ciapvassiviere.org

Cité internationale de la tapisserie
https://www.cite-tapisserie.fr/
Exposition Le Chant du monde de Jean Lurçat jusqu’au 1/11/ 2026

 

 

« Les limites planétaires ne sont pas négociables »

Entretien avec Natacha Gondran [1], professeure à l’École des Mines de Saint-Étienne en évaluation environnementale et Antoine Giret [2], Enseignant-chercheur à l’Ecole des Mines de Saint-Etienne, au sein de l’UMR Environnement, Ville et Société.

La robustesse du tissu économique local et sa capacité d’adaptation repose sur deux objectifs : maintenir une économie stable et viable dans un contexte d’instabilité croissant et la rendre capable de dépasser les fluctuations subies. Cette capacité dépend elle-même de la stabilité du cadre biogéophysique de la planète [3] dans lequel le système économique s’inscrit et dont il dépend pour ses ressources. Dépasser les limites planétaires entrainerait un niveau et une fréquence de perturbations qu’il ne serait plus en capacité de réguler et qui le priverait des conditions même de sa robustesse.

Natacha Gondran et son équipe de recherche ont décliné à l’échelle territorial les limites planétaires nécessaires à l’habitabilité et à la stabilité des écosystèmes. Compléter cette approche par une lecture des vulnérabilités induites pour les territoires et leur économie s’impose désormais pour dessiner les politiques publiques d’adaptation à mettre en œuvre.

Natacha Gondran, votre démarche scientifique souligne la manière dont l’évaluation environnementale permet aux acteurs locaux de prendre en compte les limites planétaires dans leurs décisions. Comment appréhendez vous les pressions exercées par les activités humaines et notamment économiques ?

Mes travaux de recherche portent sur l’évaluation de la soutenabilité environnementale [4] et l’application locale des limites planétaires. En 2009, un groupe de scientifiques dirigé par Johan Rockström et Will Steffen a posé l’hypothèse que la biosphère, système mondial qui se régule et s’adapte aux perturbations, peut sous l’effet de perturbations trop importantes atteindre des seuils d’irréversibilité et changer d’état d’équilibre et au niveau mondial. Neuf processus géophysiques [5] ont été définis et associés à des variables de contrôles, c’est-à-dire des indicateurs déterminant la frontière à ne pas dépasser. Dépasser ces frontières mènerait inéluctablement à un changement d’état du système. En 2009, trois frontières étaient en train d’être dépassées. En 2025 toutes les limites planétaires sont aujourd’hui menacées, faisant peser un risque croissant de déséquilibre sur le système. Seule la situation de la couche d’ozone se stabilise. A l’échelle du Système-Terre mondial, les scientifiques affirment qu’on est en train de sortir de l’Holocène [6], l’ère géologique de stabilité climatique qui a permis le développement de l’humanité.

J’ai travaillé en début de carrière sur l’empreinte écologique. Cette notion démontre que l’économie mondiale consomme davantage de services issus de la biosphère que celle-ci n’est capable d’en régénérer. Elle ne s’est cependant pas imposée territorialement et internationalement. Cette approche comptable est intéressante, notamment par sa portée pédagogique, mais reste limitée méthodologiquement et politiquement. Elle prend en considération l’impact sur les ressources biologiques mais pas la dégradation des écosystèmes et s’avère difficile à mobiliser à l’échelle locale. Mes travaux portent désormais sur la mobilisation, à l’échelle locale, du cadre des limites planétaires et la manière dont ce cadre, pensée à l’origine à l’échelle du système terre, peut se décliner localement.

Comment passer d’un cadre pensé à l’échelle du système terre à une approche opérationnelle adaptée à une collectivité ou à un bassin économique ?

Dans cette optique, il existe deux grandes manières de penser les limites biogéophysiques de l’activité humaine.

Du côté des entreprises, l’analyse de cycle de vie (ACV) permet d’appréhender les impacts environnementaux potentiels d’un produit, d’un service ou d’un procédé tout au long de son cycle de vie. Cette approche vient représenter les pressions générées aux différentes étapes du système considéré mais également les risques de transfert d’impact. Il en résulte une multiplicité d’indicateurs relevant de différentes catégories d’impact et de différentes unités. Cette fragmentation ne permettant pas de les hiérarchiser ou de les comparer les uns aux autres, mon équipe contribue, avec d’autres équipes de recherche, à les ramener à des « budgets environnementaux » qui seraient acceptables pour ne pas dépasser les limites planétaires. Cette approche peut être utilisée dans le cadre d’études filières et bénéficie d’une communauté de recherche active en Europe.

La seconde approche se décline à l’échelle des territoires, en mobilisant les indicateurs des limites planétaires [7] à partir de la méthode d’évaluation absolue. Les limites planétaires, définies à l’échelle du système terre, n’avaient pas vocation à être territorialisées. La déclinaison en a été expérimentée sur plusieurs territoires et des outils de descente d’échelle sont mis à disposition dans le cadre d’un partenariat entre notre équipe de recherche et France Villes et territoires Durables [8]. La question posée est « Comment et pour quels objectifs mobiliser les limites planétaires à l’échelle du territoire ? » La Fédération nationale des agences d’urbanisme (FNAU) vient de lancer un groupe de travail pour partager et capitaliser sur les expériences de territorialisation des limites planétaires pour nourrir les politiques publiques, et notamment les politiques d’aménagement.

Comment les limites planétaires s’appliquent elles au monde économique ?

Les entreprises ont développé un intérêt pour ce cadre de pensée dès les années 2010, notamment avec l’initiative « Science-based Targets » (SBTi), poussant à définir des objectifs de réduction de leur empreinte carbone et de leurs émissions de gaz à effet de serre (GES) sur la base de connaissances scientifiques. Plus de 10 000 entreprises se sont ainsi auto-engagées dans une définition de trajectoire et de solutions concrètes de décarbonation pour réduire leurs impacts sur l’environnement. Cette échelle de l’entreprise a émergé plus vite que l’échelle territoriale, une notion française peu parlante à l’échelle internationale.

Nos recherches visent ainsi à relier le cadre de l’ACV, souvent mobilisée en entreprise, au cadre des limites planétaires, qui identifie des cibles basées sur des approches scientifiques au niveau planétaire. Concrètement, cela demande, par exemple de fixer un plafond d’émissions de gaz à effet de serre à ne pas dépasser puis de vérifier que l’entreprise reste en dessous de ce plafond. Mais les « budgets d’émissions » permettant de stabiliser le climat sont définis, par de puissants modèles informatiques, à l’échelle mondiale. Le calcul de la part acceptable à appliquer à l’échelle de l’entreprise reste difficile à définir et pose des questions méthodologiques et éthiques. Par exemple, de tels budgets d’émissions acceptables peuvent être estimés à l’échelle des filières à partir du pourcentage de PIB français réalisé par la filière. Ces choix méthodologiques restent toujours critiquables car si un nouveau secteur moins polluant émerge, il n’aurait pas de budget disponible. Une autre méthode, appelée « suffisantiste » et basée sur le concept de sobriété, consisterait à proposer une répartition idéale des émissions pour une vie soutenable. Cela implique de définir quels sont les différents « besoins essentiels » et quelle part de budget on peut leur attribuer… Quelle que soit la méthode sélectionnée, l’intérêt de ces approches est d’amener les acteurs territoriaux, dont les acteurs économiques, à se confronter au caractère fini de la capacité du système Terre à absorber les émissions.

Qu’est-ce que serait une économie compatible avec les limites planétaires, et qui assurerait ainsi sa robustesse ?

Les indicateurs regardés dans le cadre des limites planétaires sont des indicateurs de pression ou de changement de l’état de l’environnement, qui n’ont pas de liens directs avec les indicateurs d’une activité industrielle ou de réalité économique. Les deux approches ne coïncident pas et ne permettent pas d’établir des liens de causalité directs. Ils permettent en revanche de conserver un recul critique sur la dépendance économique. Ce qui est sûr, même si les résultats varient selon les secteurs d’activités, c’est que rien n’est soutenable dans le fonctionnement actuel. L’approche par les risques est intéressante car elle permet de montrer comment les acteurs économiques impactent les limites planétaires, qui viennent en retour impacter les acteurs économiques. Par exemple, la mesure des perturbations du cycle de l’eau a évolué avec un nouvel indicateur, depuis qu’il est avéré que les changements du cycle de l’eau sont liés aux activités anthropiques, qui en retour mènent à des inondations plus fréquentes pouvant impacter directement les entreprises.

Les limites planétaires fixent des budgets globaux non négociables, mais toute la question est de savoir comment les décliner à une échelle territoriale plus fine (par exemple, comment se répartir une quantité finie d’eau). Les travaux menés à l’échelle du Grand Lyon et de la région stéphanoise ne font pas directement le lien entre les limites planétaires et le caractère industriel d’un territoire, notamment pour ses besoins en eau. L’objectif n’est pas encore de documenter la cause des évolutions des indicateurs regardés. In fine, ce sont des choix politiques et démocratiques qui devraient attribuer les répartitions, mais le rôle de la recherche et des études est d’éclairer les choix politiques pour estimer les différentes possibilités d’allocation des ressources, de montrer quelles seraient les conséquences territoriales du dépassement des seuils et de faire le lien avec les compétences concrètes des collectivités pour la prise en main par les élus.

Le principal enseignement réside dans la nécessité de poser la question des besoins essentiels, et donc de l’utilité des services et des produits proposés. Certains auteurs proposent de quantifier les niveaux de vie décents à assurer au minimum sur un territoire donné. Pendant le COVID, les activités jugées non essentielles ont dû s’arrêter. Est-ce que ce type d’arbitrage pourrait être envisagé sur les usages du pétrole à préserver ? L’intérêt de l’approche par les limites planétaires est de se poser collectivement la question de l’arbitrage entre nos différentes activités. Cette approche peut déranger et l’échelle territoriale ne permet pas toujours ce type d’arbitrage. En revanche, l’échelle territoriale nous semble être l’échelle pertinente pour la communication autour de ces travaux prospectifs.

Comment la territorialisation des limites planétaires permet de mieux comprendre les fragilités internes aux territoires ainsi que les vulnérabilités auxquelles ils s’exposent pour contribuer à l’élaboration de politiques publiques ?

Les travaux avec les acteurs locaux ont vocation à se poursuivre. L’approche par les vulnérabilités est le point faible du cadre des limites planétaires dans son objectif de territorialisation, tant pour les territoires que pour les entreprises. En effet, les modèles actuels ne permettent pas encore d’identifier les différents aléas liés au dépassement de chaque limite planétaire pour un territoire donné. Passer du cadre des seuils à celui des vulnérabilités et du niveau d’exposition des territoires et de leur économie constitue une belle piste de recherche pour approfondir la prise en compte des limites planétaires et les politiques publiques à mettre en œuvre pour ne pas les dépasser. Il faudrait de plus créer un espace de dialogue autour de la répartition des ressources et des capacités d’absorption de la pollution générée, tout en en ayant conscience des dépendances. Cela demande d’interroger des usages parfois insoupçonnés. Par exemple, la métallurgie sert aussi à fabriquer des tuyaux qui acheminent l’eau, qui relève des besoins essentiels. La population n’a pas toujours conscience de sa dépendance forte à certains secteurs d’activité. Le plus important est d’amener ces questions dans les débats : Comment on se partage les ressources ?  Comment faire un partage entre les activités ? A l’heure actuelle, on ne peut que déplorer qu’il n’y a pas de réflexion politique sur ces sujets.

Un atlas pour mieux connaitre les quartiers politiques de la ville de la Métropole

La politique de la ville, inscrite dans les Contrats Engagement Quartiers 2030 des collectivités, vise notamment à réduire les écarts de développement entre les quartiers prioritaires et leur unité urbaine et à permettre aux quartiers de sortir de la situation de décrochage socio-économique. Une connaissance fine de la situation est donc nécessaire au bon calibrage des actions mises en place et au suivi des politiques publiques menées. Pour accompagner ses territoires adhérents porteurs de contrat de ville, l’AUCM a produit des atlas et portraits de quartiers. Sur le territoire de la métropole clermontoise, les livrables produits ont identifié un niveau de fragilité élevée sur la commune de Clermont-Ferrand, une situation très contrastée au sein de la commune de Cournon d’Auvergne, des fragilités sur les communes d’Aulnat et de Gerzat, qui comprennent notamment des Quartiers de veille active (QVA), mais également dans d’autres communes non concernées par la géographie prioritaire (Lempdes, Cébazat, ainsi que le nord de Beaumont et le nord de Romagnat). L’intérêt de ces outils de connaissance est également d’identifier les enjeux spécifiques à chaque quartier prioritaire, laissant entrevoir un besoin de différenciation de l’action publique menée.

Des outils pour accompagner le suivi des contrats de ville

L’AUCM a accompagné en 2025 les collectivités et partenaires du contrat de ville dans la définition du contenu et du format d’un socle d’indicateurs. Le choix a été fait de réaliser un atlas et des portraits de quartiers permettant de dresser un état des lieux de la situation dans les territoires de la géographie prioritaire, et de la comparer à la situation dans le reste du territoire. Produits grâce au conventionnement avec les partenaires fournisseurs de données (CAF, Rectorat, France Travail…), ces documents sont déclinés sur les territoires membres de l’Agence et porteurs de contrats de ville : Clermont Auvergne Métropole, Thiers Dore et Montagne, Vichy Communauté.

Les atlas (Panorama social), donnent à voir la situation sociale du territoire à travers une trentaine d’indicateurs choisis en cohérence avec les axes du contrat de ville et répartis en quatre grandes thématiques (démographie, cohésion sociale, développement économique et emploi, cadre de vie). Les choix méthodologiques de construction de l’atlas permettent de visualiser les fragilités des territoires à une échelle infra-communale et de mettre en perspective la situation des quartiers de la géographie prioritaire avec leur environnement proche. Ces atlas mettent également en évidence les espaces de fragilité qui ne font pas partie de la géographie prioritaire mais nécessitent tout de même une attention particulière.

En complément des portraits statistiques des quartiers précisent la valeur des indicateurs à l’échelle de chaque QPV. Ils dressent un état des lieux de la situation dans chaque quartier de la géographie prioritaire et la mette en perspective avec les territoires de référence (commune et EPCI). Ils intègrent également une carte de localisation des équipements, commerces et services et un texte d’analyse synthétique des atouts et fragilités du quartier.

La mise à jour de ces documents au fil de la durée du contrat de ville (2024-2030) permettra d’identifier les dynamiques de rattrapage ou de décrochage de certains quartiers.

Des difficultés inégalement réparties au sein du territoire métropolitain

Clermont-Ferrand se distingue fortement par son profil démographique (part importante de jeunes et de personnes seules) et un niveau de fragilité élevé (taux de pauvreté, précarité énergétique, …). La situation sociale est très contrastée sur la commune de Cournon d’Auvergne avec un QPV qui se distingue du reste de la commune sur de nombreux indicateurs. Le panorama social met également en évidence des fragilités économiques et sociales sur Aulnat et Gerzat et sur quelques communes hors géographie prioritaire : Lempdes, Cébazat, ainsi que le nord de Beaumont et le nord de Romagnat (pour ces deux communes les secteurs de fragilité correspondent aux secteurs où la part de logements sociaux est élevée). La commune d’Aubière ressort également sur quelques indicateurs, potentiellement en raison de la présence d’étudiants.

Le travail conduit dans le cadre du volet santé de la révision de la Feuille de route de transition écologique et solidaire de Clermont Auvergne Métropole fait ressortir ces mêmes territoires comme des territoires cumulant exposition aux facteurs de risque environnementaux et vulnérabilité de la population.

Adapter les politiques publiques aux enjeux de chaque quartier

Si les travaux de transformation des espaces publics et de diversification de l’habitat, conduits dans le cadre du programme national de renouvellement urbain, remodèlent ces quartiers, la photographie dressée dans le cadre des portraits laisse entrevoir des enjeux prioritaires différents selon les quartiers qui invitent à adapter l’action publique menée à chaque situation :

  • Fontaine du Bac est un quartier presque exclusivement résidentiel, composé uniquement de logements sociaux et très peu doté en équipements, commerces et services. L’indice de position sociale des collégiens est le plus faible du territoire et le quartier compte une part d’entreprises de livraison à domicile significativement plus élevée que sur le reste du territoire.
  • La Gauthière est le QPV comptant le taux de pauvreté et le nombre et la part d’allocataires du RSA de droit commun les plus élevés. Le taux d’emploi des femmes est particulièrement faible et la part de demandeurs d’emploi de plus de 50 ans est élevée.
  • Les Quartiers Nord, QPV le plus peuplé de la métropole, présente de forts enjeux sur l’emploi : très faible taux d’emploi, notamment chez les femmes, forte part de demandeurs d’emploi de plus de 50 ans et de longue durée.
  • A Saint Jacques, la part d’enfants vivant sous le seuil de pauvreté est plus importante que dans les autres quartiers et la part d’allocataires du RSA de droit commun est importante. Les taux de personnes seules et de personnes âgées sont plus importants que dans les autres QPV, dans ce quartier bien doté en équipements et services mais avec peu de commerces.
  • Le quartier Centre, ayant intégré la géographie prioritaire en 2024, se distingue par une part importante de jeunes et de personnes vivant seule. Il présente des indicateurs de ressources et d’insertion professionnelle plus favorables que dans les autres QPV mais qui restent en décrochage par rapport au territoire communale et métropolitain, et un très faible taux de réussite au brevet, notamment pour les garçons.
  • Le QPV de Cournon présente un taux très élevé de familles monoparentales. Les niveaux d’emploi et de pauvreté sont plus favorables que dans les autres QPV mais en décrochage par rapport au reste de la commune et le taux d’allocataires du RSA de droit commun est particulièrement élevé. Il existe sur ce quartier un enjeu fort d’insertion professionnelle des jeunes hommes.

Concernant les quartiers de veille active, les communes d’Aulnat et Gerzat présentent toutes les deux une population assez âgée avec peu de 15-24 ans et un taux élevé d’habitants de plus de 75 ans, ainsi qu’une part élevée de familles monoparentales. Dans ces deux communes, le niveau de revenu figure parmi les plus faibles du territoire et le taux de pauvreté est élevé. Le taux d’emploi est favorable, y compris pour les femmes, mais porté par une part d’emploi précaire importante. La commune de Gerzat présente des fragilités spécifiques avec un fort taux de 16-25 ans non scolarisés et sans emploi, notamment pour les filles (supérieur à 20% sur une large part de la commune), un taux élevé d’allocataires du RSA de droit commun et un fort taux de pauvreté parmi les enfants allocataires CAF.

Le PLUiH d’Ambert Livradois Forez : un document unique de planification

Depuis le 25 septembre 2025, la Communauté de communes Ambert Livradois Forez élabore son Plan Local d’Urbanisme intercommunal tenant lieu de Programme Local de l’Habitat (PLUi-H), pour ses 58 communes à dominante rurale aux formes urbaines diversifiées. En associant PLUi et PLH dans une même démarche, ce choix répond particulièrement aux besoins des territoires marqués par de forts enjeux d’habitat, parfois dégradé, et désireux d’affirmer une identité communautaire à travers un document commun. L’ambition : dessiner un projet de territoire à horizon 10-15 ans, croisant habitat, aménagement et transition écologique. Pour le mener à bien, les élus ont opté pour une élaboration en régie, appuyée sur les services internes, et pour une adhésion à l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central sur le volet habitat — afin de s’appuyer sur son expertise en observation territoriale, en analyse des dynamiques résidentielles et en élaboration de stratégies locales.

Un territoire en quête de cohérence et de lisibilité en matière de stratégie habitat

Issu de la fusion de sept communautés de communes, Ambert Livradois Forez (ALF) compte près de 27 596 habitants en 2022 répartis sur 58 communes et 123 000 ha (quatre fois la surface de la métropole clermontoise). Le territoire est couvert à près de 98% d’espaces naturels de grande qualité et variés à l’instar des paysages des Hautes Chaumes du Forez et du Haut-Livradois qui encadrent les vallées de la Dore et de l’Ance. Depuis plusieurs décennies le territoire connait une décroissance et un vieillissement de la population fragilisant certains centres-bourgs où commerces et habitations demeurent fermés et où le patrimoine bâti se dégrade.

Le territoire se caractérise par une grande diversité de situations locales et d’héritages en matière d’urbanisme et d’habitat. Les règles d’urbanisme sont aujourd’hui régies par trois PLUi non grenellisés (sur les trois anciennes intercommunalités de la Vallée de l’Ance, du Pays de Cunlhat et du Pays d’Olliergues), deux PLU (communes d’Ambert et Arlanc), deux cartes communales (Job et Saint-Ferréol-des-Côtes) et 31 communes au RNU. Le territoire dispose, par ailleurs, de PLH devenus caduques depuis la fusion des EPCI.

L’absence, depuis plusieurs années, d’une stratégie habitat unifiée à l’échelle intercommunale a contribué à créer des disparités entre communes, tant dans les règles que dans les dynamiques de développement. Actuellement, moins de la moitié des communes du territoire est couverte par un document d’urbanisme, amenant à des décisions d’autorisations d’urbanisme différentes d’une commune à l’autre et difficiles à expliquer et justifier auprès des pétitionnaires.

 Carte de la répartition des documents d’urbanisme sur le territoire. Source : AUCM, d’après Ambert Livradois Forez  

L’élaboration du Plan Local d’Urbanisme intercommunal constitue ainsi une opportunité de doter l’ensemble des communes d’un cadre de planification unique et partagé. Elle permet également de penser de manière plus pertinente les équilibres territoriaux, en articulant développement urbain et préservation des espaces naturels, agricoles et forestiers à l’échelle intercommunale.

Une démarche partenariale pour répondre aux défis de demain

Le Plan Local d’Urbanisme intercommunal tenant lieu de Programme Local de l’Habitat (PLUi-H) est un document stratégique et réglementaire qui organise, à l’échelle intercommunale, les conditions d’aménagement et de développement du territoire.  Pour autant, son élaboration dépasse largement la seule question de la constructibilité et invite à porter un regard global sur le territoire, en intégrant à la fois les continuités écologiques – qu’il s’agisse des espaces agricoles, forestiers ou aquatiques, les patrimoines bâtis et les usages qui y sont associés, mais aussi les dynamiques économiques, les mobilités du quotidien et les enjeux liés à l’adaptation au changement climatique. Le Projet d’Aménagement et de Développement Durable (PADD) et les règles opposables qui encadreront les droits des sols permettront de structurer une politique résidentielle cohérente, en lien avec les besoins des habitants et les capacités du territoire.

Le PLUi-H s’inscrit par ailleurs dans une hiérarchie de documents de planification avec lesquels il doit être compatible ou qu’il doit prendre en compte. À ce titre, il décline localement les grandes orientations fixées par le Schéma de Cohérence Territoriale (SCoT) du Livradois Forez, notamment en matière de consommation d’espace, d’équilibre entre urbanisation et préservation des espaces naturels, agricoles et forestiers, ou encore d’organisation des mobilités. Il intègre également les objectifs portés par d’autres documents cadres, tels que la nouvelle charte du Parc Naturel Régional Livradois Forez (PNRLF), le Plan climat-air-énergie territorial (PCAET) de l’intercommunalité en vigueur depuis 2022, ou encore la stratégie départementale de l’habitat (PDH).

Avec le PLUi-H, les élus communautaires s’engagent dans la construction d’un projet de territoire partagé, en adéquation avec les spécificités et les enjeux locaux, et appelé à se traduire par des règles d’urbanisme harmonisées. En amont de cette procédure de long terme, estimée à cinq ans, un groupe de quinze élus volontaires du territoire d’Ambert Livradois Forez, représentatifs du territoire, a élaboré en 2025 une charte de gouvernance du PLUi-H. Ce document fondateur précise les modalités de travail, l’organisation politique et technique, ainsi que les engagements réciproques entre les communes et la communauté de communes.

Chaque commune doit trouver sa place dans le projet d’ensemble, cohérent, durable et solidaire tout en préservant ses spécificités. Si la commune demeure un repère essentiel d’identité et d’appartenance pour les habitants, l’intercommunalité – et plus largement les territoires voisins – constitue l’échelle à laquelle s’organisent la plupart des activités quotidiennes. L’enjeu est donc de définir un projet de territoire à la fois dimensionné et adapté aux besoins des habitants, en cohérence avec l’environnement dans lequel il s’inscrit.

Du diagnostic à la stratégie : construire le volet habitat du PLUi-H

Sur les deux premières années (2026 et 2027), l’accompagnement de l’AUCM se focalisera sur la production d’éléments de diagnostic. Dans un contexte de faible peuplement (53 des 58 communes comptent moins de 1 000 habitants), de décroissance démographique et de vieillissement de la population, l’intercommunalité doit améliorer l’habitabilité du territoire et adapter l’offre de logements aux besoins actuels et à venir des habitants et des publics spécifiques et agir sur la vacance et l’habitat ancien ou dégradé, afin de préserver ses espaces agricoles, forestiers et naturels à forte valeur écologique. Le défi du diagnostic Habitat sera de rendre compte de la structure originale de l’habitat d’Ambert Livradois Forez éclaté entre plusieurs hameaux, pour lesquels les outils statistiques habituels pourraient montrer leurs limites (secret statistique, précision géographique insuffisante). Dans ce contexte, l’agence d’urbanisme utilisera ses compétences d’observation, de traitement de bases de données, de mobilisation de différents partenaires ainsi que d’animation d’ateliers afin d’élaborer un diagnostic partagé à l’échelle intercommunale, reposant sur la connaissance fine du terrain et des réalités locales apportée par les élus, les services et les ressources déjà existantes, qu’il s’agisse des documents, démarches et données actuellement disponibles sur le territoire.

 L’état des lieux sur l’habitat posé, la période 2027-2028 sera consacrée à la définition de la stratégie habitat du futur document d’urbanisme intercommunal. Il s’agira de traduire les enseignements du diagnostic en orientations politiques et opérationnelles pour les années à venir, en tenant compte des documents-cadres et en articulation avec la stratégie globale du PLUi : quelles sont les ambitions de la collectivité en matière de production de nouveaux logements, de revitalisation des centres-bourgs, de lutte contre la vacance et l’habitat dégradé, d’adaptation des logements au vieillissement ou encore de sobriété foncière ? Cette stratégie alimentera le Projet d’Aménagement et de Développement Durable (PADD) du futur PLUi-H et s’appuiera sur l’armature territoriale définie par les élus. Enfin, entre 2028 et 2030, l’élaboration du Programme d’Orientations et d’Actions (POA) permettra de traduire les orientations stratégiques du futur PLUi-H en actions.

À travers son accompagnement, l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central participe à la construction d’un projet de territoire à la fois ambitieux et réaliste, conciliant attractivité, qualité de vie et préservation des ressources. Le volet habitat du PLUi-H constitue, à ce titre, un levier essentiel pour répondre aux défis contemporains : transitions démographiques, écologiques et sociales, revitalisation des centralités, sobriété foncière ou encore adaptation du parc de logements.

Comprendre les effets territoriaux d’un parking-relais : l’exemple du projet du Brézet

Une expertise mobilisée pour répondre aux enjeux d’impact territorial

Dans le cadre du projet InspiRe – qui prévoit la création de deux lignes de Bus à Haut Niveau de Service (BHNS) et une restructuration d’ensemble du réseau – la réalisation de parkings-relais figure parmi les leviers essentiels de la politique de mobilité portée par le Syndicat Mixte des Transports en Commun de l’agglomération clermontoise (SMTC-AC) et Clermont Auvergne Métropole. 

Parmi ceux-ci, le parking-relais du Brézet occupe une place singulière : situé en connexion directe avec l’autoroute A711 et la future ligne B du BHNS, il est dimensionné pour accueillir près de 300 véhicules. Cet investissement de 4,6 millions d’euros, porté par Clermont Auvergne Métropole, vise à capter les flux entrants de l’est de l’agglomération, tout en renforçant l’usage des transports collectifs. 

Comme tout projet d’aménagement structurant, l’opération a été soumise à une évaluation environnementale. Dans son avis du 18 mars 2025, la Mission régionale d’autorité environnementale (MRAE) Auvergne-Rhône-Alpes a notamment recommandé d’élargir l’analyse des incidences potentielles du parking-relais en matière d’urbanisation induite sur les secteurs périurbains. Pour répondre de manière précise et rapide à cette demande, Clermont Auvergne Métropole a sollicité l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central afin d’alimenter le mémoire de réponse, indispensable au respect de l’objectif d’un démarrage des travaux à l’été 2025. 

 Identifier la zone d’influence réelle du parking-relais

La première étape de l’analyse a consisté à déterminer la zone d’influence effective du futur parking-relais du Brézet. 

Plusieurs éléments rendaient nécessaire une réactualisation de cette analyse de l’aire de chalandise du parking-relais : 

  • L’étoffement programmé du maillage de 25 parkings-relais à l’horizon 2026 sur la métropole ; 
  • La montée en puissance attendue de l’offre ferroviaire en 2029, renforçant l’attractivité des parkings de gares ; 
  • Les enseignements issus de travaux menés par l’Agence d’urbanisme Urbalyon et par la DREAL Île-de-France, montrant que les habitants des couronnes périurbaines privilégient des parkings proches de leur domicile et acceptent rarement de dépasser 10 km en voiture pour rejoindre un parking-relais. 

Ces éléments ont permis de construire une zone d’influence affinée, centrée sur les communes dont les habitants pourraient être incités à utiliser ce parking, plutôt qu’un autre équipement du réseau métropolitain. 

Mettre en perspective l’urbanisation planifiée dans les territoires concernés

Dans un second temps, l’Agence s’est penchée sur les dynamiques d’urbanisation des communes incluses dans cette zone d’influence. 

L’analyse s’est appuyée sur : 

  • Le SCoT du Grand Clermont ; 
  • Les PLUi de Clermont Auvergne Métropole et de Riom Limagne et Volcans, et notamment les Orientations d’Aménagement et de Programmation (OAP) inscrites dans ces documents d’urbanisme intercommunaux qui donnent à voir des projections en termes de logements. 
  • L’étude met en évidence de fortes disparités entre les territoires : 
  • Les communes de la métropole présentent des programmations conséquentes, parfois de plusieurs centaines de logements ; 
  • Les communes périurbaines hors métropole affichent des projets nettement plus modestes, de l’ordre de quelques dizaines de logements. 

Ces différences structurent fortement le potentiel d’urbanisation induite. 

 Mettre en relation flux d’actifs, desserte en transports collectifs et capacités de développement

La troisième étape a consisté à croiser plusieurs jeux de données afin d’objectiver les risques d’urbanisation induite : 

  • Les flux actuels et les potentiels d’actifs ; 
  • Les évolutions prévues de la desserte en transports collectifs ; 
  • Les capacités d’urbanisation inscrites dans les documents de planification. 

Il ressort de cette analyse que : 

  • Les communes métropolitaines les plus dynamiques bénéficient aussi des améliorations de desserte les plus importantes grâce à InspiRe et au renforcement à moyen terme de l’offre ferroviaire. Ces évolutions encouragent un usage du transport collectif au plus proche du lieu de résidence, réduisant l’intérêt d’un report systématique vers un parking-relais. 
  • Pour les communes périurbaines extérieures à la métropole, la desserte en transport collectif restera plus limitée, rendant l’usage du parking-relais pertinent. Toutefois, leurs perspectives de développement urbain modérées ne laissent pas envisager une urbanisation induite significative. 

 Ainsi, la mise en service du parking-relais du Brézet ne devrait pas générer d’urbanisation induite majeure au sein des secteurs périurbains identifiés. 

 Un éclairage décisif pour la décision publique

En mobilisant ses expertises combinées en urbanisme et en mobilité, l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central a fourni des éléments déterminants pour consolider le mémoire de réponse de Clermont Auvergne Métropole et de la Société Publique Locale, maître d’ouvrage mandataire du projet. 

Ces travaux ont contribué à l’obtention de l’autorisation environnementale du parking-relais. 

Le chantier, engagé à l’été 2025, se poursuit pour une mise en service prévue fin 2025 / début 2026.