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Article paru dans le Hors-série Urbanisme n°79, reproduit avec l’aimable autorisation de la revue Urbanisme. Consulter le sommaire et commander la revue :
https://aucm.fr/publication/hors-serie-urbanisme-n79/

Image d’illustration : Exploration Industrie – 44e rencontre Fnau, Place des Carmes, devant le siège de Michelin © Felix de Malleray

1/ www.la-fabrique.fr/fr/publication/refaire-de-lindustrie-un-projet-deterritoire

Michelin renouvelle son rapport au territoire clermontois

Par Gilles Poupard et Christel Estragnat - 11.06.2024

Autour du site industriel historique de Cataroux Michelin, l’exploration « Projets industriels en quête de transition écologique : investir ses héritages culturels pour mieux produire demain » proposée le 16 novembre 2023 dans le cadre de la 44ème Rencontre nationale des agences d’urbanisme, avait pour objectif d’aider à comprendre comment prendre appui sur les territoires et leurs acteurs pour concilier réindustrialisation et sobriété.

En matière de développement économique, comment se traduit la recomposition culturelle des territoires ? Au-delà de la modernisation des outils de production, la décarbonation de l’industrie demande de transformer « le grand récit » de l’attractivité territoriale pour adopter une véritable logique de mutation et de transmission trouvant ses sources dans ses héritages industriels.

Traiter ce sujet complexe à l’aune de la réindustrialisation nationale soulève d’autres questions : quelle relation des entreprises industrielles avec leur territoire ? Au sein des bassins d’emploi, quelle anticipation et adaptation des métiers de l’industrie et des compétences ? Comment les cultures industrielles sont-elles susceptibles d’évoluer, pour s’engager dans la transition écologique et réenchanter le développement local ? Pour y répondre, le choix a été fait de s’appuyer sur l’exemple local du groupe Michelin. Plusieurs raisons l’ont motivé : sa figure d’acteur emblématique de Clermont-Ferrand, son inscription et son engagement dans le territoire sur le temps long, ses profondes mutations impulsées par la mondialisation, mais aussi par la transition écologique. Afin d’appréhender la recomposition culturelle et locale de l’industrie dans ses différentes composantes tout en gardant à l’esprit les enjeux globaux qui s’imposent à elle, l’exploration a gravité autour de sites historiques de l’entreprise : siège social des Carmes, cité ouvrière, ancienne coopérative pour les salariés ou centre de formation aux métiers de l’industrie. Ce parcours a permis un recueil de points de vue diversifiés (cadres de l’entreprise, responsable syndical, ethnologue) et de mieux comprendre les mutations spatiales, économiques, sociales et culturelles qui ont jalonné à la fois l’histoire de l’entreprise et celle du territoire.

Entre ancrage local et mondialisation

Comme le souligne La Fabrique de l’industrie, la réindustrialisation des territoires s’appuie sur plusieurs ingrédients clés : coopération entre acteurs, compétences, accès au foncier, financement, qualité de vie ou innovation. La dimension culturelle joue également un rôle majeur, en particulier en matière d’image de l’industrie, d’attrait pour les emplois et les formations ainsi que d’acceptabilité des projets par la population. Pour autant, si l’industrie s’inscrit dans un territoire d’accueil, elle reste fortement intégrée dans les chaînes de valeur des marchés mondialisés. Michelin illustre parfaitement cette double insertion et cette tension entre « local » et « mondial ». L’entreprise est, à la fois et de longue date, intimement liée à Clermont-Ferrand tout en s’inscrivant dans la mondialisation.

Dès le début du XXe siècle, elle ouvre des agences et usines en Europe et s’appuie sur des plantations d’hévéas en Asie. De 1960 à 1975, elle crée 32 usines dans le monde. Aujourd’hui, présente commercialement dans 175 pays, elle compte 121 sites de production dans 26 pays. Michelin est l’une des seules entreprises du CAC 40 dont le siège social se situe hors de Paris. À l’instar des villes industrielles du Nord ou de l’Est, son développement a fortement marqué le territoire clermontois, tant dans l’espace, avec la construction par l’entreprise de 18 quartiers et 8 000 logements, que dans la vie quotidienne et la culture locale, avec une forte implication dans les associations sportives, culturelles, magasins, crèches ou équipements de santé.

Mutations structurelles et changement culturel

Sous l’effet des transformations du capitalisme, le modèle Michelin mute fortement à partir des années 1980. Le site de Clermont connaît des turbulences avec une forte perte d’effectifs (de 30000 salariés, en 1983, à 10000, aujourd’hui). La production autour de Clermont-Ferrand se maintient exclusivement dans le haut de gamme et la compétition, mais se spécialise davantage sur la recherche/innovation. Les cadres sont aujourd’hui largement majoritaires (7000 des 10000 emplois). Des start-up sont créées ou soutenues pour développer l’innovation. L’entreprise poursuit sa diversification pour « sortir progressivement du pneu » avec l’objectif de réaliser 30 % du chiffre d’affaires hors pneu en 2030. Ce produit s’avère difficilement recyclable en raison des procédés de vulcanisation agglomérant les ingrédients qui le composent. La transition écologique constitue un impératif pour l’entreprise, avec des développements vers la propulsion vélique (aile gonflable Wisamo), les nouveaux matériaux ou encore l’hydrogène. Michelin porte pour 2050 le projet d’usine zéro émission. La culture de l’entreprise se modifie. La défiance à l’égard des syndicats décline pour se transformer en un dialogue social, qui s’illustre notamment lors de la négociation des accords pour les RTT. Les logements sont progressivement vendus et la culture du secret s’atténue. Les nouvelles valeurs de l’entreprise, qui remplacent celles du passé, pourraient s’incarner dans les mots « innovation », « respect », « vitesse » ou « adaptabilité », mais également dans l’allusion de l’un des intervenants à la triple bottom line « People, Planet, Profit », avec toutefois, à ses yeux, une prédominance du 3e « P ».

Malgré l’évolution de « l’esprit Michelin » et du système social historique, les services apportés aux salariés restent significatifs (salle de sport, conciergeries, comité d’entreprise, brasserie, crèches…). Ces services et la qualité de vie contribuant à l’attractivité des postes et à la fidélisation des salariés. Un nouveau rapport au territoire s’opère aujourd’hui par la mutation du foncier industriel en coeur de ville. Ainsi, le projet Cataroux (42 ha et 300 millions d’euros d’investissement) porté par Michelin témoigne d’un rapport renouvelé au territoire, destiné « à rendre à Clermont ce que Clermont a apporté à Michelin » et à « aider le territoire à trouver une nouvelle identité ». Il comprend un Pôle d’innovation collaboratif destiné à accueillir un écosystème de start-up ; un centre des matériaux durables ; un pôle plus touristique autour du Quartier des Pistes, futur espace de « l’Aventure Michelin 2 », mais aussi d’une Cité du mouvement et de projets immersifs, ainsi qu’un pôle de formation autour du Hall 32 et de la Manufacture des talents pour accompagner la transition aux métiers de demain, en lien direct avec les besoins des entreprises sur le principe de « circuit court des compétences ». Tourisme, santé, formation, innovation : ces axes structurants de ce projet contribuent à l’attractivité du territoire, mais peuvent sembler éloignés de la production manufacturière au sens strict, qui se poursuit en partie hors du territoire national.

Les parties prenantes de l’exploration ont été marquées par le rapport entre Michelin et le territoire, que ce soit par l’ampleur de son emprise dans la ville que par la connexion au local – qui demeure, malgré l’ouverture sur le marché mondial – et l’ampleur des services apportés aux salariés du groupe, comparée à une sorte de responsabilité territoriale de l’entreprise. La qualité et la diversité du projet Cataroux attestent du dynamisme de Michelin dans le processus de reconversion de son site historique. Pour autant, il témoigne également de la désindustrialisation progressive du site clermontois. Certains s’inquiètent, par ailleurs, des risques de gentrification des territoires induits par les politiques de développement basées sur l’attractivité pour les cadres.

Quel avenir de l’industrie dans les territoires ?

À partir de l’exemple de Michelin et Clermont-Ferrand, les participants ont soulevé des questions sur la place de l’industrie demain dans les territoires. En paraphrasant le titre de l’ouvrage de La Fabrique de l’industrie [1] (avril 2023), peut-on encore aujourd’hui « faire de l’industrie un projet de territoire » ? Les situations sont plurielles et il ne peut y avoir de recette unique. Comme il est écrit dans l’ouvrage précité, « les ressources héritées de l’histoire peuvent constituer des opportunités pour un territoire, mais également l’enfermer dans une trajectoire de déclin ».

Dès lors, c’est aux acteurs locaux (collectivités, industriels, opérateurs économiques, société civile…) de se mobiliser pour renouveler ces ressources et activer des synergies latentes. Pour certains, la vocation industrielle ne constitue pas une solution d’avenir et c’est une « nouvelle identité du territoire » qui est recherchée. C’est le cas en partie à Clermont-Ferrand, mais aussi dans d’autres territoires, qui préfèrent se tourner vers la culture ou le tourisme, au risque de réduire l’industrie au patrimoine. Ce retour sur l’histoire et l’avenir territorial de Michelin apporte les fondements pour mieux produire demain et rendre l’industrie « désirable » : le virage vers la transition écologique, la culture de l’innovation et des compétences, l’attachement au territoire, les services de vie quotidienne pour les salariés et une culture de la sobriété issue de «l’ascétisme» pratiqué jadis.