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Vers une nouvelle éditorialisation du territoire ?

’exploration « De la culture dans la ville, à l’urbanisme culturel : les approches sensibles et artistiques au service des territoires en transitions », proposée le 16 novembre 2023 dans le cadre de la 44ème Rencontre nationale des agences d’urbanisme, s’est articulée autour d’une réflexion sur la place et les apports des démarches d’urbanisme culturel dans un contexte de réorientation écologique.

Champ interdisciplinaire émergent au début des années 2000, l’urbanisme culturel est nommé comme tel par le Polau–pôle art & urbanisme, en 2018. S’appuyant sur des interventions artistiques et culturelles situées, cette démarche intervient en de nombreux endroits de la fabrique des territoires, en travaillant sur la scénographie, les usages, les ambiances, les relations sociales, les relations au vivant, les paysages ou la production symbolique. En bousculant les modes opératoires traditionnels, en considérant autrement l’existant, la parole citoyenne, en dévoilant attachements et récits alternatifs, les approches sensibles, au sens large, apparaissent aujourd’hui comme un outil privilégié pour traiter les enjeux contemporains de transitions.

Dans quelle mesure les démarches de recherche et de création artistiques peuvent-elles être vues comme des moyens de transformation des représentations et de la décision collective ? Quels potentiels pour les agences et leurs adhérents ? L’exploration, sous forme d’agora participante, visait à questionner plus précisément les apports de l’urbanisme culturel et des approches sensibles pour la réorientation écologique des territoires.

De l’art de faire se croiser les mondes

En quoi l’urbanisme peut-il avoir recours à d’autres intelligences que des intelligences techniques et financières ? Comment se poser la question de l’histoire à raconter, avant celle des normes, des réglementations ? À l’heure où certains acteurs de l’art et la culture se questionnent sur leur utilité sociale, l’urbanisme s’interroge sur sa capacité à produire des projets urbains alternatifs, portés collectivement… Maud Le Floc’h, directrice du Polau, souligne l’opportunité de cette crise existentielle, pour faire se rapprocher les mondes. Rapprochement qu’il convient de tisser avec patience, en « prenant le temps », afin d’éviter les liaisons parfois dangereuses entre arts, culture, urbanisme et territoires.

Les exemples sont nombreux, qui éclairent les vertus de démarches où les « forces artistiques » entrent en dialogue avec les processus de fabrique urbaine et territoriale : un élu/un artiste, expérience fondatrice imaginée en 2002 au Polau ; les Lieux infinis, d’Encore Heureux, lieux pionniers qui expérimentent des processus collectifs pour habiter le monde ; Jour inondable, expédition artistique conçue par la Folie Kilomètre autour du risque inondation en bord de Loire… Maud Le Floc’h précise les apports spécifiques de la méthodologie artistique, qui compose avec le contexte, négocie avec les parties prenantes, intègre, active et souvent renverse les perspectives… Apparaît alors une nouvelle « éditorialisation » du territoire mêlant petits et grands récits, dans une logique « oblique », à la charnière de méthodes ascendantes et descendantes.

L’expérimentation Transfert [1], menée de 2018 à 2023, à Rezé (Loire-Atlantique), met en lumière les tensions qui peuvent émerger autour de projets à la croisée des mondes, l’importance de la gouvernance et la nécessité de « traductions » pour accompagner ces dynamiques hybrides et hors normes. Fanny Broyelle, membre de l’académie de l’urbanisme culturel hébergée au Polau et pilote du projet, évoque ainsi les malentendus qui ont émergé au gré du développement de cette ambitieuse aventure dédiée à la transition d’une zone d’aménagement concerté (ZAC) de 15 hectares. Malgré l’abondance de financements, malgré l’adhésion des habitants à l’univers artistique, l’alchimie semble ne pas avoir opéré, entre aménageurs, urbanistes et élus à la culture. Faute d’un portage politique adapté, le projet de ZAC et le projet artistique ont ainsi temporairement cohabité, sans parvenir à se nourrir l’un l’autre.

Itinéraires bis

Au-delà de l’urbanisme culturel à proprement parler, l’hybridation des approches, à des degrés divers, semble une voie possible vers des projets urbains et territoriaux davantage ancrés et donc plus robustes en contexte de réorientation écologique.

À Saint-Omer (Pas-de-Calais), le portage du Pays d’art et d’histoire (PAH) par l’agence d’urbanisme, de développement et du patrimoine Pays de Saint-Omer (AUD) depuis 2013 – cas unique en France – crée une synergie qui facilite les approches transdisciplinaires. Cette mise en proximité confère au label PAH un rôle d’ingénierie active dans les politiques d’aménagement, tout en apportant une légitimité dans les actions culturelles. Sans toutefois s’inscrire dans le mouvement de l’urbanisme culturel, l’agence du Pays de Saint-Omer s’attache ainsi à faire travailler ensemble urbanisme et culture. L’approche patrimoniale s’intègre ainsi naturellement dans l’élaboration du schéma de cohérence territoriale (SCoT) et du plan local d’urbanisme intercommunal (PLUi) ou dans les projets pré-opérationnels (restauration, renouvellement urbain…). Des visites à deux voix sont régulièrement organisées, associant chargés d’études et guides conférenciers, où le patrimoine sert de porte d’entrée pour sensibiliser le public aux défis écologiques. L’agence expérimente également les résidences d’artistes en accompagnement de mutations urbaines.

Basée à Cunlhat (Puy-de-Dôme), l’association Rural Combo conçoit des démarches expérimentales mêlant architecture, design, gouvernance, urbanisme, écriture, action artistique… Éloignée des codes du mouvement de l’urbanisme culturel, elle s’implique aux côtés des habitants – parmi lesquels les élus – pour favoriser l’émergence de communs. Invitée à intervenir sur les questions d’aménagement, son action s’établit finalement sur la gouvernance et s’articule systématiquement sur le temps long, selon les principes de la permanence architecturale, en complicité avec La Preuve par 7 [2]. Dans le village de Pérignat-sur-Allier (Puy-de-Dôme), ce sont ainsi deux ans d’ateliers, de chantiers, d’actions culturelles et artistiques, qui engagent une nouvelle manière de faire démocratie. Au sein des 7 000 m2 de l’ancien collège jésuite de Billom, l’équipe s’attache à transformer pas à pas la norme et la réglementation par le faire, vers de nouveaux possibles collectifs.

Sur le territoire voisin de Loire Forez Agglomération, l’approche culturelle se met au service de projets urbains. Un service d’accompagnement des communes souhaitant établir une stratégie de centre bourg/ville a été mis en place dans la lignée du projet de territoire issu de la fusion des EPCI en 2017. Claudine Court et Évelyne Chouvier, vice-présidentes, ont très vite compris les vertus d’une démarche croisée. Cette posture politique a permis d’initier et d’expérimenter de nouvelles formes de dialogues et de coconstruction avec les habitants, à travers la présence artistique. Malgré certaines réticences initiales, malgré les revirements liés aux élections, les expérimentations se sont inscrites dans le mode de faire de l’EPCI, au bénéfice d’un projet territorial plus directement relié aux imaginaires habitants.

De la nécessité d’un nouveau logiciel

Stefan Shankland note que la formalisation de cadres rassurants tels le label démarche à haute qualité artistique et culturelle (HQAC), qu’il développe depuis quelques années, peut favoriser l’émergence de nouvelles pratiques et mettre en valeur la qualité des processus de productions artistiques, culturels et sociaux, en levant la réticence des élus vis-à-vis de démarches sensibles hors normes. Corédacteur de la tribune « Artistes, architectes, urbanistes, écologues, osez la post-disciplinarité ! [3] », il souligne l’urgence, pour être à la hauteur des défis écologiques, de systématiser les approches et méthodologies transdisciplinaires, seules susceptibles de nous permettre d’inventer de nouveaux scénarios et de nous projeter dans ce qui n’est « pas encore là ». Ce qui induit la mise en place de dispositifs de soutien financier au croisement de l’écologie, des arts et de l’urbanisme.

Qu’elles se revendiquent, ou non, de l’urbanisme culturel, les approches sensibles – hybrides, sur mesure, basées sur le lien, le faire-ensemble, et le pari de l’intelligence collective et citoyenne – semblent finalement tracer un chemin vers de nouveaux possibles. Elles induisent une vigilance particulière quant aux formes de gouvernance, de médiation, au portage politique, et nécessitent le dépassement de cadres disciplinaires et financiers devenus périmés au regard des défis de la réorientation écologique.

Quelle contribution des politiques culturelles à la réorientation écologique des territoires ?

L’agence d’urbanisme Clermont Massif central (AUCM) propose aux collectivités qui souhaiteraient engager leur réorientation écologique de tester un outil, en cours de conception, permettant d’aborder la transition écologique des territoires par une entrée culturelle.
Les premiers résultats valent invitation.

Depuis l’automne 2023, une vingtaine d’acteurs locaux (artistes, techniciens, responsables associatifs…) participent à des ateliers de prospective « à dire d’experts [1]». Ces ateliers permettent de projeter les politiques culturelles, leur contenu, leurs modalités de production et les rôles des acteurs de la culture dans différents scénarios à l’horizon 2050. Ces scénarios, articulés avec la production de l’Ademe [Agence de la transition écologique, ndlr] « Transitions 2050 [2] », doivent conduire à une vision territorialisée des projections par le prisme des politiques culturelles. On interroge ainsi pour chaque contexte ce qui « est » culture, le rôle qu’elle exerce, la manière dont les acteurs publics et privés, professionnels s’en saisissent.

La production qui découlera de cette première étape permettra à l’agence d’urbanisme Clermont Massif central (AUCM) de créer un prototype d’accompagnement des territoires. Les collectivités du Massif central volontaires pour repenser leurs politiques culturelles pourront bénéficier de l’accompagnement de l’agence dans les prochains mois. En effet, au regard des bouleversements anthropocènes auxquels font face les territoires, les solutions techniques et organisationnelles ne suffiront pas à engager pleinement la société sur un chemin résilient.

La culture, par sa capacité à véhiculer des imaginaires, à créer la rencontre et l’inattendu, à faire « ressentir », peut jouer un rôle prépondérant dans l’acculturation nécessaire aux changements qu’il nous faut conduire collectivement. Pour illustrer cette production, voici en avant-première un des quatre scénarios produits, articulé à celui des « Coopérations territoriales » de l’Ademe [3], afin de mettre en situation anthropocène les politiques culturelles et leurs territoires.

La culture de coopération pour prendre soin les uns des autres : une ébauche de scénario

La réalité actuelle dans laquelle toutes les vies et formes de vie ne se valent pas est le reflet d’une culture anthropocentrée et occidentale sur laquelle s’est construit le modèle socio-économique dominant. Les barrières cognitives et les échelles de valeurs héritées de ce modèle sont autant de freins à la réorientation écologique des territoires qu’il faudrait pourtant engager dès aujourd’hui. Le constat de la vulnérabilité du système socio-économique face aux réalités anthropocènes a conduit à un changement de modèle. Celui-ci se construit autour d’une lecture des relations, humaines mais également avec le vivant et le non-vivant, au prisme du soin et de la préservation. Prenant acte de l’intégration pleine et entière de l’humanité dans le vivant, le changement fondamental de valeurs qui s’est opéré en accordant à toute vie et quelle qu’en soit la forme, une valeur pour elle-même, a entraîné une transformation profonde des politiques publiques.

Ainsi, celles-ci s’appliquent désormais à exercer un rôle de soin à deux niveaux : d’une part, face aux transformations radicales du monde et aux bouleversements sociaux que l’anthropocène et le changement de modèle ont entraînés ; d’autre part, en inculquant à chacun une culture de l’attention à l’autre devenue valeur centrale. Ainsi, les indicateurs socio-économiques, le système fiscal et les modes de comptabilité ont été considérablement transformés pour prendre en compte ces nouveaux impératifs. L’attribution d’un statut juridique aux entités naturelles leur a offert une protection face à des périls imminents ainsi qu’un rôle d’acteurs à part entière de la décision publique. Les expérimentations de convention citoyenne et les méthodes de type « budget participatif » ont été généralisées ; l’éducation culturelle et artistique, l’héritage des volets culturels des politiques de transition et l’esprit des projets culturels de territoire ont inspiré un modèle de gouvernance locale résilient et agile, organisé autour des droits culturels.

Des gouvernances locales et agiles

Afin de mettre en oeuvre cette organisation, l’État s’est fortement décentralisé au profit du développement de gouvernances locales et partagées à l’échelle des anciens EPCI [établissements publics de coopération intercommunale]. Les échelons administratifs ne sont plus nécessairement en correspondance avec les échelles d’action : celles-ci se reconfigurent en permanence, en fonction des enjeux et projets à l’oeuvre. La nouvelle perspective biorégionaliste qui structure tout projet permet de prendre en compte la totalité des composantes d’un territoire et leurs rétroactions. Cette approche entraîne les différents territoires, voisins ou non, dans des logiques de coopération fortes permettant l’agilité nécessaire au déploiement de projets ou de politiques publiques à des échelles variables.

L’organisation territoriale accepte et permet l’incertitude et l’adaptation permanente. En tant que garant de la justice, de l’exercice démocratique et de l’accès aux soins et à l’éducation, l’État accompagne les nouvelles collectivités territoriales dans la mise en oeuvre effective de ces dispositifs dont tout un chacun doit bénéficier. La condition sine qua non pour des gouvernances locales réellement démocratiques repose, en effet, sur une réponse à l’ensemble des besoins fondamentaux du vivant, dont le plein exercice des droits culturels. Ceux-ci permettent d’assurer à chacun la capacité de s’outiller intellectuellement pour prendre part au débat et à la décision publique.

La réinvention des politiques culturelles

L’intégration des droits culturels dans les besoins fondamentaux auxquels les pouvoirs publics apportent une réponse se traduit par la disparition du ministère de la Culture et des politiques culturelles telles que menées depuis les années 1960. En effet, la question culturelle n’est plus traitée selon un angle création/diffusion/accessibilité de disciplines, lieux ou pratiques légitimés par l’État. Il s’agit désormais de considérer tout domaine de la vie publique au regard des droits culturels. Ainsi, chaque politique est élaborée en fonction de sa capacité à permettre à toute personne ou groupe, sans discrimination, de développer et d’exprimer son humanité et sa vision du monde. Les politiques publiques se trouvent ainsi renforcées dans leur rôle de permettre l’« encapacitation » de tous, nécessaire à l’exercice démocratique local sur lequel repose désormais l’organisation de l’État.

Les politiques culturelles, face à leurs propres incohérences dans ce nouveau modèle ainsi qu’à l’impératif de soutien au déploiement des droits culturels, ont réalisé un long parcours vers l’acceptation de leur disparition telles qu’elles existaient jusque dans les années 1930. Les professions culturelles se sont hybridées avec celles de l’ingénierie territoriale, déplaçant le coeur de métier vers la facilitation des coopérations, la médiation et l’accompagnement de processus expérimentaux. Le système éducatif s’est également profondément transformé, tant dans le contenu véhiculé que dans les méthodes employées. Ainsi, les enseignants, placés dans une posture apprenante, transmettent les savoirs « anciens », mais enseignent également l’incertitude, le « faire ensemble » et l’envie de prendre soin.

Les droits culturels pour faire fonctionner une démocratie du vivant

Par leur préoccupation pour l’exercice des droits culturels, les politiques publiques s’ancrent dans les territoires de vie et dans le quotidien, favorisant le développement de cultures communes locales. La culture relève ici du lien, du liant, de l’anthropologique plus que de l’artistique. Cette culture du lien est en elle-même précieuse et soignée par les politiques publiques qui oeuvrent à l’articulation de logiques de proximité et d’ouverture au monde ; un jeu d’échelles indispensable pour faire société et éviter le repli sur soi. Si la société civile exerce un rôle particulièrement important dans les gouvernances locales, les modèles de type associatif coexistent avec le service public, dont le rôle est d’apporter à tous une capacité de participation, d’implication, d’expression, et cela, sans condition d’appartenance ou d’adhésion. Pour encourager et permettre la libre expression de tous au sein de la société et ainsi renforcer la démocratie, les pratiques artistiques amateurs sont soutenues par les pouvoirs publics.

Les projets expérimentaux, impliquant une recherche permanente d’adaptation à des contextes ou échelles variables, sont largement considérés pour leur capacité à faire face à l’instabilité du monde. Les pratiques dites « alternatives » ne sont plus évoquées comme telles, puisque les anciennes hiérarchies culturelles n’ont plus cours et que ce qui « est » culturel a été redéfini : la culture est propre à chacun, fait collectif et est ancrée dans un quotidien plus écologique.

Bien que, dans ce scénario, l’accent soit mis sur les processus créatifs plus que sur les oeuvres finales, les productions artistiques existent toujours. Elles sont, elles aussi, partie intégrante de l’expression humaine et sont en elles-mêmes des médias par lesquels s’expriment les droits culturels. Ces créations sont situées et privilégient des formats de création et de diffusion en proximité avec les territoires et leurs habitants, au sens élargi. L’art écologique longtemps marginal qui vise à travailler avec les écosystèmes et à les raviver occupe une place importante dans la création. Les personnels de la culture, tout comme les artistes, peuvent ainsi se faire médiateurs : les premiers afin d’accompagner les artistes et les populations dans les processus de création ancrés ; les seconds dans leur capacité à faire dialoguer les personnes et les territoires entre eux, vivants humains et non humains compris. Le pays du premier ministère de la Culture au monde est, de ce point de vue, resté précurseur en agrégeant les politiques culturelles avec celles auparavant dédiées à la nature, mais aussi à l’éducation et à la santé.

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LA CULTURE DE COOPÉRATION POUR PRENDRE SOIN LES UNS DES AUTRES : UNE MISE EN SITUATION

Léa, habitante élue au comité de pilotage du projet de rénovation biomimétique à empreinte positive de l’hôpital de proximité, se rend à pied à la bibliothèque pour assister à une représentation de la compagnie éphémère créée dans le cadre de ce projet. Elle est accompagnée de Mme Diop qui souhaite prendre part aux échanges en public libre. Elles sont en avance et discutent avec les collégiens qui sortent de la bibliothèque.

Dans le cadre de leur cours de relation au vivant, ils mènent, avec des élèves d’un autre établissement, une enquête sur la faune locale et contribuent ainsi au suivi scientifique participatif de la biodiversité. Olivier, le bibliothécaire, les accompagne dans la dimension « recherche et documentation » de leur projet. Léa s’installe dans la grande salle qui jouxte la bibliothèque. Les lits utilisés en journée par les enfants de la crèche ont été relevés contre les murs. La compagnie éphémère comprend une quinzaine de personnes : des techniciens du service public ; des habitants ou usagers des territoires concernés par la rénovation de l’hôpital; des représentants de la forêt et du cours d’eau bordant l’hôpital ainsi que de la faune et de la flore qui les habitent, des artistes professionnels, des personnels hospitaliers, des patients, des ouvriers du bâtiment. Ces personnes ont été tirées au sort par le comité de pilotage.

Pour permettre à chacun de s’investir, leurs obligations professionnelles sont suspendues le temps du projet. Paul, agent des droits culturels, assure la médiation entre les membres de la compagnie et le comité de pilotage. La compagnie propose ce soir une séance de théâtre forum pour débloquer une situation liée au projet : dans le cadre de la réalisation des travaux, les engins de chantier doivent accéder à la façade du bâtiment bordée par la forêt et traverser le cours d’eau qu’elle abrite. Les coupes d’arbres, le passage de poids lourds et le stockage de matériel auront un impact sur l’écosystème qui doit être strictement limité pour garder le bilan positif de l’opération. La mobilisation des réseaux d’acteurs et les conseils issus d’expériences similaires n’ont pas permis de trouver une solution pertinente. Aussi, la représentation de ce soir, en mobilisant de manière sensible les savoirs et points de vue, permettra d’explorer d’autres leviers avec l’assistance.

Des espaces hybrides pour essaimer des nouvelles pratiques

Lors de l’exploration intitulée « Quartiers et lieux culturels et créatifs, laboratoires de transitions grandeur nature ? », l’exemple de plusieurs sites au fonctionnement novateur, parfois informel, ouvre la voie à des visions alternatives, avec l’intervention de nouveaux acteurs intermédiaires.

Relever les défis écologiques exige d’impulser des transformations sociétales de fond, de tracer de nouvelles perspectives collectives et de libérer les capacités d’innovation et d’action locales. De nombreux territoires placent les enjeux d’appropriation des avenirs possibles – ou plus largement les enjeux du vivre-ensemble – au coeur de leurs politiques de transitions, en s’appuyant parfois sur la présence de quartiers et lieux culturels et créatifs. Une enquête  prenant place autour de la butte clermontoise a permis de récolter des indices sur les conditions de positionnement de ces espaces comme laboratoires de transitions. Prenant appui sur les témoignages d’acteurs de terrain et d’experts, cette enquête a questionné les modes d’émergence, institutionnels ou au contraire informels, de ces lieux et, surtout, leurs capacités à essaimer de nouvelles pratiques indispensables dans une perspective de redirection écologique.

Hybridation et développement endogène

Spontanés, programmés, planifiés, institutionnels, privés ou associatifs, ces sites constituent des espaces hybrides d’effervescence, d’expérimentation, d’innovation, voire d’émancipation. Singuliers et protéiformes, ils regroupent une grande diversité d’acteurs au sein d’écosystèmes. Bien qu’ils partagent de nombreux points communs, l’usage des ressources de leur territoire fait d’eux des lieux endémiques et donc particulièrement adaptés aux réalités locales. Répondant à des besoins spécifiques, ils occupent souvent de manière décomplexée des espaces en friche dont les usages posent question. Ces lieux ont la capacité de proposer des pas de côté, d’ouvrir de nouvelles perspectives, de renouveler nos façons de faire et nos rapports au monde. C’est pourquoi ils sont aux avant-postes des transitions, qu’elles soient urbaines, écologiques et sociétales.

Les dynamiques de coopération sont au coeur de leurs processus de création, comme de leur fonctionnement. Deux exemples : Le Port des Créateurs, à Toulon, et Le Lieu-Dit, à Clermont-Ferrand, ont ainsi permis d’interroger l’émergence de ces lieux au prisme des coopérations entre pouvoirs publics et collectifs d’acteurs culturels. L’association Le Port des Créateurs est née de la volonté de la Ville d’accompagner l’écosystème culturel en pleine effervescence,
selon une logique de synergie avec le tissu associatif culturel local, afin de redynamiser son centre-ville classé quartier prioritaire (QPV). Ce tiers-lieu oeuvre à la structuration d’un réseau
d’acteurs culturels sur le territoire. Construit autour du souhait de créer des communs, de développer les coopérations interacteurs et d’hybrider les champs thématiques culturels et économiques, Le Port des Créateurs joue un rôle d’incubateur. Il illustre ainsi la capacité d’une structure culturelle associative à être catalyseur de projets économiques et culturels, innovants et vecteur d’attractivité. Ainsi, les actions menées par la Ville et l’association ont été récompensées par l’obtention des labels Tiers-lieu culturel et citoyen, et Quartier culturel et créatif (QCC). Quant au Lieu-Dit, celui-ci se définit « en creux » : il est tout ce que les autres équipements culturels métropolitains ne sont pas. Il a alors vocation à accueillir des acteurs alternatifs, sélectionnés par appel à projets annuel et pouvant profiter de cet espace de liberté pour tester leurs projets. L’accompagnement proposé par l’équipe leur permet de tendre à l’autonomie, en parallèle de l’intégration dans un écosystème en constitution qu’offre Le Lieu-Dit. L’équipement, en régie municipale, repose sur quatre piliers singuliers : une gouvernance atypique où la municipalité accepte sa propre position minoritaire au profit des acteurs culturels ; une économie collaborative et frugale ; l’expérimentation du collectif par l’hybridation des pratiques et des acteurs ; enfin, une réhabilitation et évolution architecturales définies pas à pas, en fonction des usages et des (collectifs) usagers successifs. Ce fonctionnement s’avère un facteur de transformation de l’action publique, puisqu’il oblige à revoir l’ensemble des processus de réhabilitation des espaces et rebat les cartes des pouvoirs décisionnels.

La notion d’écosystème est centrale dans la constitution des quartiers et lieux culturels et créatifs. L’émergence et la structuration d’écosystèmes renvoient de fait à leur ancrage territorial, tant à l’échelle du quartier que de la ville. Ces lieux de culture et de création se caractérisent par des structures collaborant vers un objectif commun en lien avec le territoire, excluant des motivations purement corporatistes ou individuelles. Les clés de réussite se trouvent dans la capacité des acteurs culturels informels à se saisir des structures formelles existantes, et inversement, mais également dans leur capacité à interagir avec les habitants. Ainsi, on note un processus d’évolution de grandes structures formelles, à l’instar de la future bibliothèque centrale de la métropole clermontoise, qui s’affranchit du modèle classique pour considérer pleinement les nouveaux usages. L’occupation des interstices laissés vacants par les institutions privées et publiques démontre le besoin de la société civile d’inventer des dispositifs hybrides permettant de répondre aux besoins, enjeux et défis contemporains, auxquels les acteurs conventionnels n’apportent pas toujours de réponses satisfaisantes.

Vers l’institutionnalisation et la normalisation de ces expérimentations ?

Les tiers-lieux, fabriques, coopératives, associations, collectifs d’architectes-urbanistes, écoles d’art, bibliothèques, clusters des industries culturelles et créatives, etc., portés par une diversité de lieux et d’acteurs, entrent dans un processus d’hybridation. Voient ainsi le jour de nouveaux acteurs intermédiaires, que l’on pourrait qualifier de « tiers acteurs » de la fabrique urbaine et culturelle. Ceux-ci jouent des fonctions essentielles d’intermédiation, de régulation, d’expérimentation, et de création de nouveaux imaginaires. Les expériences observées perturbent les modes de faire habituels des institutions publiques ou privées, comme le souligne Marc Drouet, directeur régional des affaires culturelles de la région Auvergne-Rhône-Alpes. Elles incitent à adopter des approches plus coopératives, sensibles aux contributions citoyennes et aux ressources latentes des territoires. Les collectivités apprennent à expérimenter sans normaliser, à accompagner sans institutionnaliser, à relier sans uniformiser, à faire confiance sans sous-traiter, à échouer sans renoncer. Par ailleurs, l’émergence des « communs » dans la sphère urbaine témoigne d’une communauté d’usages qui choisit de se doter de règles pour prendre soin d’une ressource commune, souvent dans une perspective à long terme et collective. Ces initiatives naissent fréquemment de la constatation de l’impuissance du public et du privé, conduisant les citoyens à s’approprier des lieux et services d’intérêt collectif. Les « communs » remettent en question les pratiques administratives, la relation entre l’institution et la marge, ainsi que les concepts traditionnels
d’utilité publique et d’intérêt général. Ils réclament souvent le « permis de faire » et la possibilité de s’affranchir des normes pour atteindre des objectifs de résultat, plutôt que de moyens.
En parallèle, la société civile réclame un rôle plus important dans la prise de décision, incitant la puissance publique à revisiter ses pratiques. Cependant, ces évolutions ne sont pas sans défis. La définition du bien commun, la coexistence des règles formelles édictées par l’État ou les collectivités et les règles posées au sein des communs ainsi que la nécessité de préserver l’équilibre entre participation citoyenne, savoir expert et responsabilité publique sont autant de questionnements complexes auxquels les institutions publiques doivent faire face. Ainsi, ces nouvelles formes d’acteurs et d’initiatives transforment profondément la manière dont les pouvoirs publics et acteurs privés appréhendent et interagissent avec les évolutions urbaines et culturelles. Les institutions sont appelées à repenser leurs approches, à être plus réceptives aux dynamiques communautaires, et à naviguer habilement entre la nécessité d’encadrer et celle de favoriser l’émergence de solutions innovantes et collectives. Les expériences observées et les indices relevés produisent une série de ressources, qui s’avèrent déterminantes dans l’amorce d’une dynamique de changement, de l’échelle locale du territoire de vie à l’échelle globale.

«Nous sommes en train d’inventer les refuges de demain»

ntre danse et philosophie, la plénière de clôture a démarré par un échange [1] avec Stéphane Cordobes, directeur général de l’agence d’urbanisme Clermont Massif central (AUCM).

Pourquoi avez-vous décidé d’ouvrir cette dernière journée par deux pièces de danse contemporaine [2] et une lecture d’un extrait de Vivre avec le trouble, de la philosophe américaine Donna Haraway ?

L’introduction de Vivre avec le trouble de Donna Haraway est d’une force saisissante : en quelques lignes, la philosophe nous plonge dans le monde anthropocène en mettant au premier plan une dimension que l’on préfère ignorer : le trouble. L’épreuve à laquelle est confrontée l’humanité est vertigineuse et profondément troublante. Troublante parce qu’elle menace les conditions d’habitabilité de la planète et souligne notre vulnérabilité ; troublante aussi parce qu’elle souligne combien nous sommes démunis, avec nos cadres de pensée et d’action, pour comprendre notre situation et y faire face.

Ce que nous voulions exposer lors de cette rencontre, c’est que ce trouble n’est pas secondaire par rapport à cette menace et cette limite. Il est consubstantiel d’un problème dont la réponse dépend aussi de notre capacité à appréhender sa dimension sensible, à le traiter non seulement avec notre puissance technique et notre intelligence analytique, mais aussi avec nos émotions et nos corps, nos imaginaires et nos attachements, nos savoirs sensibles justement. Le trouble ne doit pas être un obstacle que l’on tait, mais au contraire un levier que l’on active. Alors que la tempête Frederico causait d’importants dégâts à Clermont-Ferrand et bouleversait le déroulement de la rencontre, prouvant par l’exemple que la menace anthropocène est déjà là ; alors que nous interrogions la capacité de l’aménagement et de l’urbanisme à se réinventer pour répondre au nouvel enjeu d’habitation terrestre, les performances de Frank Micheletti et de Joanne Leighton opéraient cette transmutation : leurs danseuses et danseurs incarnaient, certes, la fragilité de nos mondes, mais, plus encore, la puissance des corps et des liens, de nos capacités collectives de mouvement. Leurs chorégraphies nous ont fait éprouver la possibilité de la réorientation et offert, provisoirement, un magnifique refuge.

Stéphane CORDOBES, lors de la plénière de clôture de la 44e rencontre FNAU © Félix de Malleray

Pourquoi avoir créé un pont entre les questions culturelles et celles de
réorientation écologique ?

Parler de « pont » est trompeur. L’image sous-entend que les questions culturelles et la réorientation écologique relèveraient de deux rives séparées qu’il s’agirait par une prouesse technique de relier : or, la réorientation écologique des territoires est fondamentalement culturelle. Il ne s’agit donc pas d’inventer un pont pour les réunir, mais, au contraire, de se décentrer, de sortir de la logique fonctionnaliste et de renoncer à l’artefact moderne qui conduit à se les représenter séparés. Aménager les territoires, avant de constituer un champ d’expertise et d’ingénierie, est le geste culturel commun qui nous permet de modeler nos milieux de vie pour les rendre habitables et susceptibles de satisfaire nos besoins en tant qu’espèce et société. Ce geste, dans sa tessiture moderne, réussit le monstrueux exploit de détruire les milieux – et tous ceux qui les animent – avec lesquels nous devons nécessairement composer pour édifier nos territoires de vie.

La réorientation écologique des territoires, c’est le réagencement de ce geste culturel aménagiste et des régimes de cohabitation qu’il informe, pour mieux tenir compte de nos dépendances et attachements terrestres et nous assurer que nos territoires de vie demeurent viables. C’est, d’un côté, reconsidérer cette pesanteur que dans nos fictions modernes les plus
folles nous continuons à mépriser : atterrir, comme l’affirmait Bruno Latour, auquel la rencontre rend évidemment hommage ; mais, c’est, de l’autre, retrouver la légèreté des dynamiques de création, d’adaptation et d’évolution qui sont le propre du vivant. Le même parlait alors d’engendrement.

On le voit, le choix de la danse pour constituer le fil rouge de cette rencontre n’a rien de hasardeux. Qu’est-ce que danser sinon un acte artistique de cohabitation qui, par nécessité, joue avec la pesanteur tout en expérimentant sans cesse, à force de légèreté, de nouvelles spatialités qui émeuvent ? De là à supposer que les aménageurs et urbanistes de demain devront se faire danseuses ou danseurs pour relever l’enjeu anthropocène, il n’y a qu’un pas, que cette rencontre a tenté de mettre en scène.

 

Retours sur la 44ème rencontre FNAU

Il y a quelques mois, vous étiez plus de 900 participants à nous rejoindre à la Comédie de Clermont-Ferrand pour la 44ème rencontre nationale des agences d’urbanisme « No cultures, no futures ! Pas de réorientation écologique sans recomposition culturelle des territoires ».

Aujourd’hui, nous sommes heureux de partager avec vous différents témoignages de ce grand rendez-vous, qui a marqué une étape significative dans l’histoire de l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central et dans nos travaux et réflexions collectifs autour de l’intérêt des approches culturelles et sensibles dans les projets de transitions urbaines et territoriales.

Pendant trois jours, la Comédie de Clermont-Ferrand fut notre refuge pour écouter, apprendre et discuter, pour enquêter, expérimenter et atterrir, pour partager et nous émouvoir, littéralement  « nous mettre en mouvement ». Conférences, débats, performances, expositions, explorations, dégustations, danse : retrouvez l’essentiel de cette joyeuse expérience de co-habitation anthropocène au fil des pages du hors-série Urbanisme.

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Plénière d’ouverture, master class de Michel Lussault, exploration « urbanisme culturel », plénière de clôture, revivez les temps forts de la rencontre dans leur intégralité à travers une série de 10 podcasts.

> Ecouter les podcasts de la 44e rencontre FNAU

 

Invitée par l’Agence à apporter un témoignage sur la 44e Rencontre nationale des agences d’urbanisme, Lou Herrmann a écouté, regardé, capté les ambiances, les paroles, les situations… En assumant pleinement le point de vue subjectif du spectateur et de l’artiste, ses dessins saisissent des instants qui, assemblés, offrent de nombreux microrécits possibles de l’évènement.

> Consulter le carnet “Regard déssiné” de Lou Herrmann

Podcasts de la 44ème rencontre nationale des agences d’urbanisme « No cultures, no futures »

Revivez les temps forts de la 44ème Rencontre nationale des agences d’urbanisme, organisée par l’AUCM et la FNAU, du 15 au 17 novembre 2023 à la Comédie de Clermont-Ferrand.

Comment changer nos régimes de sensibilité et d’intelligibilité, ré-informer nos imaginaires, comment transformer notre rapport au monde sinon en activant le levier culturel ? Comment aménageurs et urbanistes sont-ils susceptibles de se saisir des outils de l’urbanisme culturel, compris au sens large, pour travailler le champ cognitif autant/en même temps que les espaces ?

Le vélo et la marche, des modes de mobilité dominants en 2050 ?

Un horizon favorable aux mobilités actives en 2050

Imaginez ! En 2050, la société française est neutre en carbone. En termes de mobilité, ce résultat est lié au fort usage des modes actifs par lesquels est assurée la moitié des déplacements. Ceci a été permis, d’une part, par un rapprochement des logements avec les lieux de travail, d’études ou d’achats. En effet, la distance parcourue pour les déplacements du quotidien a été réduite de 15 à 20 %[1] par rapport aux années 2020. D’autre part, la mise à disposition d’infrastructures sûres et confortables permet à tous de se déplacer à pied ou à vélo, y compris dans les espaces de faible densité.

Ainsi, Jade, jeune maman de 30 ans qui vit dans une maison de bourg à 15 km d’une ville moyenne, amène à pied ses enfants, l’un à l’école, l’autre à la crèche qui occupe le rez-de-chaussée de l’ancienne gare ferroviaire. De là, elle prend tous les jours le train pour se rendre dans la ville la plus proche pour y travailler. Arrivée à destination, elle va chercher son vélo qui est stationné chaque nuit dans l’ancien parking à voiture de la gare. Elle se rend ainsi très rapidement, et dans un cadre agréable, à son travail qui se trouve à seulement 3 km de la gare. Le soir, après être allée chercher ses enfants et être rentrée au domicile, elle les amène au centre sportif municipal qui se trouve à un peu plus d’un kilomètre de son domicile. Elle enfourche le vélo cargo stationné chez elle.

Dans un petit collectif de ce même village vit Patrick, retraité (85 ans), qui rencontre de plus en plus de difficultés à se mouvoir en autonomie. Pour autant, il n’est pas isolé ni exclu. En effet, il a emménagé dans un habitat intergénérationnel, qui se trouve au cœur du village. Patrick sort de chez lui au quotidien pour aller chercher du pain sur la place centrale du village et fréquente le bus santé qui s’installe en pied d’immeuble tous les vendredis matins. Pour les courses, ses co-résidents se relaient pour lui apporter l’alimentaire ; pour les médicaments, le pharmacien assure une tournée en vélo-cargo deux fois par semaine. Grâce à un casque de réalité virtuelle, il s’évade depuis son salon, à travers diverses expositions en Europe et se rappelle les escapades à bas prix qu’il avait pu effectuer plus jeune, grâce aux lignes aériennes « low cost », qui ont désormais toutes disparu.

Julien, lycéen de 16 ans en alternance, vit avec ses parents dans un de ces pavillons « tendances » des années 2020 isolé à 3 km du centre-bourg. Pour se rendre au lycée les semaines paires, il emprunte son vélo jusqu’à un arrêt de car scolaire. À côté de l’abribus, un espace permettant de ranger trois vélos dans un box sécurisé a été aménagé. Les semaines impaires, il doit se rendre pour son alternance dans une entreprise à 15 km de son domicile. Il utilise un « Karbike », véhicule hybride entre un vélo cargo et une voiture. Sur son itinéraire, il « covoiture » deux fois par semaine avec un collègue sur les dix derniers kilomètres.

Comment parvenir à cet horizon ? Quels blocages constatés et leviers à activer ?

Levier de transformation 1 : Aménager le territoire en favorisant les proximités

Pour une intensification de l’utilisation des modes actifs dans les mobilités du quotidien, il apparaît en premier lieu nécessaire de repenser un aménagement du territoire propice aux proximités. Création de cheminements piétons ou de pistes cyclables capacitaires, partage de l’espace public, stationnement des vélos et intermodalité avec le train… Ceci doit être effectué dans l’ensemble du territoire, notamment dans les zones de montagne et les secteurs peu denses.
Pour accélérer la création des voies cyclables ou d’itinéraires piétons, les gestionnaires de voirie (communes, départements…) pourraient préempter du foncier. Par ailleurs, l’utilisation des modes actifs appelle un rapprochement des commerces et des services, à contre-courant des zones monofonctionnelles (zones d’activités, lotissements résidentiels…) structurant aujourd’hui l’espace et notre manière de nous mouvoir. L’obligation à la mixité des fonctions dans le cadre du réaménagement de friches, la création de lieux de polarité autour des établissements scolaires, l’installation d’entreprises au cœur des villes et des bourgs, le retour des commerces et services de proximité pour permettre à chacun d’y accéder en moins de quinze minutes, le développement des services et commerces ambulants en espaces peu denses… sont autant de pistes de réflexion visant à dépasser cet aménagement trop segmenté qui encourage l’utilisation de la voiture individuelle.

Levier de transformation 2 : Changer de système de production

Face à la démocratisation de la voiture électrique et à l’émergence des microvoitures (type Ami de Citroën), la remise en cause de la voiture dans nos mobilités pourrait s’avérer difficile. Pour répondre aux objectifs de transition écologique, l’Etat pourrait mener des politiques volontaristes de réduction de la circulation des voitures en ville ainsi qu’une limitation de leur stationnement afin d’encourager l’émergence des modes actifs. De plus, la suspension de tous les projets de construction de routes dès la décennie 2030 avec réaffectation des dépenses projetées au développement des transports collectifs et des modes actifs permettrait le déploiement de ces derniers. La baisse de l’activité du secteur industriel de l’automobile pourrait ainsi entraîner sa nationalisation et la reconversion des usines pour la production de vélos et véhicules dérivés (pousse-pousse, vélo cargo…). La capacité de la filière vélo française s’en verrait alors renforcée. L’impulsion par l’Etat de la reconversion de l’industrie automobile vers une industrie du cycle permettrait alors à la France d’être un leader mondial dans ce domaine et ainsi de fournir son marché domestique, limitant les importations. Par ailleurs, une filière de recyclage et de réparations pourrait se développer et s’implanter afin de répondre à une demande croissante.

Levier de transformation 3 : S’acculturer pour transformer les modes de vie et les imaginaires des mobilités

Sont mises en avant les difficultés des personnes à changer leurs comportements : attachement supposé des individus à la voiture, grande inertie dans les comportements de mobilité, difficultés à faire émerger de nouveaux imaginaires en termes de mobilité… Placer les modes actifs au cœur des mobilités en 2050 nécessite également une transformation culturelle forte et l’invention de nouveaux imaginaires visant à conduire à la modification de nos modes de pensées et d’agir.
Ainsi, la modification du rapport au travail et son organisation, en généralisant par exemple la semaine de quatre jours ou en encourageant le télétravail, permettrait de réduire le nombre de déplacements s’effectuant actuellement majoritairement en voiture tout en encourageant les mobilités actives pour les déplacements restants. Les employeurs pourraient également restreindre leur zone de recrutement ou bien intégrer les temps de trajet au temps de travail pour les personnes utilisatrices de modes actifs.

Il semble également pertinent de repenser la visibilité accordée à la voiture et sa présence dans notre société : moindre espace dédié à son stationnement, interdiction de publicité sur les automobiles… Il apparaît nécessaire d’encourager de nouvelles formes de mobilité en vélo (pousse-pousse, vélobus…) pour que celles-ci puissent effectivement émerger. Pour encourager un moindre usage de la voiture pour l’ensemble des motifs de déplacements, la démocratisation et la généralisation de l’autopartage apparaît comme un vecteur intéressant dans la mesure où les personnes qui y ont actuellement recours utilisent peu la voiture.

Cette acculturation autour des mobilités s’appuie enfin sur divers acteurs, dont le premier identifié est l’école. Le parcours scolaire semble le lieu et le temps pertinent pour encourager les jeunes générations à utiliser les modes actifs, que ce soit par l’apprentissage ou la mise en pratique, par exemple lors de sorties scolaires. Le rôle des communautés, que l’on retrouve parfois, par exemple, dans un groupe de parents d’élèves, est également un vecteur important d’accompagnement au changement. Les pairs se font en effet à la fois conseillers et ambassadeurs des mobilités actives.

Levier de transformation 4 : Placer la réorientation écologique comme priorité politique absolue

Enfin, afin de permettre aux mobilités actives d’occuper une place centrale dans les déplacements du quotidien en 2050, il semble incontournable que les pouvoirs publics intègrent plus fortement cette question à leurs agendas en plaçant les enjeux de transition écologique comme priorité absolue. Ceci est identifié comme la condition nécessaire conduisant à des réorientations majeures de l’organisation générale du pays : obligation de quantifier l’impact environnemental, social et de santé de chaque décision publique, nouvelle organisation du système productif national pour réduire les émissions de gaz à effet de serre… Concernant plus spécifiquement le champ des mobilités, chaque individu pourrait disposer d’un budget carbone limité ne permettant d’emprunter que très rarement la voiture ou l’avion ; les trajets de moins de cinq kilomètres en voiture pourraient être interdits ; les taxes sur les produits pétroliers et les recharges électriques des voitures pourraient être augmentées et les aides publiques pour l’achat de voiture, même électriques, supprimées.

Pour développer ce système construit autour des modes actifs en tous points du territoire national, il est nécessaire de disposer de nouvelles ressources de financement qui pourraient être obtenues par diverses mesures telles qu’une plus forte taxation de la route, de la voiture et de l’aérien au profit des transports collectifs et des modes actifs. En outre, une partie du financement des infrastructures modes actifs pourrait être assurée par la sécurité sociale au vu des gains sur la santé publique à un plus grand usage de la marche et du vélo.

Retour sur la méthode prospective

Les résultats présentés ci-dessus ont été obtenus lors de l’atelier de prospective « Vous m’faites marcher ! » conçu par l’Agence d’Urbanisme Clermont Massif central (AUCM). En mobilisant la prospective, il s’agissait d’imaginer les trajectoires permettant d’aller vers une situation souhaitable, à savoir la prédominance des modes actifs dans les mobilités de tous les territoires, y compris dans les zones peu denses.

La trentaine de participants (membres de collectivités, acteurs privés, associatifs), répartis en trois groupes de réflexion, ont réalisé un exercice de « backcasting ». Cette méthode consiste à partir de la description d’un avenir souhaitable puis à travailler à rebours pour identifier les obstacles à la réalisation de ce scénario ainsi que les politiques publiques dont la mise en œuvre pourrait mener à sa concrétisation.

L’horizon souhaitable a été présenté sur la base du récit immersif présenté en introduction de séance – et de cet article – et décrivant la situation attendue. Au cours de l’exercice, les participants ont été invités à se départir de leur rôle de représentant d’une institution ou d’un organisme, et à parler à la fois en tant qu’expert d’un domaine et citoyen usager. Le premier temps a été consacré à l’identification individuelle des obstacles se dressant face à la réalisation de l’horizon souhaitable présenté au préalable. Une discussion puis un vote sur les sujets prioritaires à traiter ont succédé à cette première étape. Les obstacles retenus dans les différents groupes sont les suivants : aménagement du territoire, modèle socioéconomique et système industriel, dimension culturelle et place de la réorientation écologique dans les politiques publiques. Un second temps de réflexion, d’abord individuel puis collectif, a quant à lui conduit à considérer les facteurs de dépassement de ces obstacles. Un dernier temps visait à une restitution collective.

Le travail de projection conduit d’ailleurs les participants à interroger, en plus du chemin jusqu’à 2050, l’avenir lui-même et ce à quoi il ressemblera : avec le dérèglement climatique et ses effets (canicule, tempête…), un usage intense des modes actifs sera-t-il réellement envisageable ? Avec le vieillissement de la population et la dégradation générale de l’état de santé de la population, le vélo ou la marche seront-ils accessibles à tous ? Y aura-t-il une crise, une catastrophe qui nous imposera de faire autrement qu’aujourd’hui, sans possibilité de choix ni anticipation ?

Cet exercice d’intelligence collective, testé ici en format court d’une heure trente, a pour objectif non pas d’aboutir à la réalisation d’une liste d’actions concrètes à mettre en œuvre immédiatement mais bien d’ouvrir les esprits afin de s’autoriser à envisager les situations de manière plus globale, plus large, tout en pensant des solutions « hors cadre ». Face au caractère inédit de la situation de changement global à laquelle nous faisons collectivement face, il est en effet nécessaire d’imaginer des dispositifs en mesure d’alimenter les réflexions des acteurs et provoquer le décalage de regard nécessaire au vu des enjeux actuels.

La carte d’intensité, un outil utile pour réinvestir les centres-villes

Dans un premier temps pour “Action coeur de ville”, et désormais pour l’ORT de la métropole clermontoise, l’Agence d’Urbanisme Clermont Massif central a été missionnée pour aider les territoires dans leurs réflexions et la mise en place des différents outils.

Parmi les différentes actions à mener, il fallait notamment pouvoir comprendre le fonctionnement de ces mêmes territoires au travers de multiples entrées : emploi, patrimoine, mobilités, équipements, commerces, etc. Le déploiement d’un atlas cartographique à travailler avec les élus et techniciens aurait pu être réalisé, mais celui-ci aurait très rapidement atteint ses limites en ne permettant pas une vision globale, synthétique et efficace de ces nombreux facteurs.

Mise en place d’un outil cartographique synthétique et accessible

Pour répondre au besoin, l’Agence a donc développé un outil dit “carte d’intensité”. Celui-ci se nourrit bien de l’intégralité des entrées évoquées précédemment, mais au lieu de les balayer une par une pour tenter d’en appréhender la globalité, ce qui devient vite très compliqué pour l’esprit humain sur de grandes étendues spatiales, il permet de le faire sur une seule carte. Pour exemple ci-dessous, la carte d’intensité de la commune de Beaumont.

Carte d’intensité urbaine de la commune de Beaumont – Etude ORT Clermont Auvergne Métropole

Cette carte d’intensité, de type “carte de chaleur”, permet la représentation de toute l’information de façon condensée et continue. Méthodologiquement, chaque composante de la carte (emplois, mobilités, etc) est analysée selon une maille spatiale régulière[1] et traduite en indicateur “faible, moyen, fort”. Ces mêmes composantes sont ensuite sommées pour obtenir la carte finale d’intensité. Visuellement, les zones évaluées comme moins intenses sont représentées par des couleurs froides (bleue pour l’exemple ci-dessus), tandis que les zones dites intenses, c’est-à-dire qui cumulent la présence de plusieurs facteurs (emploi + commerces + etc), sont en couleurs chaudes. Il est, bien entendu, possible de consulter la carte de chaque composante de façon isolée pour comprendre en quoi chacune influe sur la carte finale, mais c’est bien la carte d’intensité qui permet une lecture du territoire tel qu’il est ressenti par les acteurs locaux.

Un support de décision pour élus et techniciens

L’outil a été utilisé aussi bien “positivement” au travers d’une carte d’intensité, que “négativement” au travers d’une carte de déprise, la première cumulant des indicateurs à visée positive tels le nombre d’emplois ou le nombre d’habitants, tandis que la carte de déprise est faite d’indicateurs plutôt négatifs, tels les bas revenus ou le taux de logements vacants.

In fine, ces outils sont une aide à la décision efficace qui permettent de s’extraire, autant que faire se peut, de la complexité de l’analyse de données multiples, qui plus est infracommunales. Ainsi, les décideurs peuvent se focaliser sur ce qui fait l’objet de leur présence en atelier de travail, au travers d’une ou deux cartes maximum : comprendre, se questionner, décider. Dans les cas présents, le tracé des périmètres d’action ORT nécessaire aux différentes démarches et qui doit avoir une précision parcellaire se fait alors, crayon à la main, collégialement, et directement sur la carte d’intensité lors d’un atelier de travail avec les élus : facilitation du processus de réflexion-décision dans un temps souvent très contraint.

 

La santé, une question d’urbanisme et d’aménagement

Sensibilisation des acteurs du Puy-de-Dôme en partenariat avec l’UDCCAS, accompagnement de la commune d’Aulnat à la mise en place d’une démarche d’urbanisme favorable à la santé, programmation d’une séance de Recré’Action autour du Plan Local d’Urbanisme de la Métropole sur la thématique de la santé sont autant d’actions inscrites pour favoriser une acculturation collective aux enjeux et outils de l’urbanisme favorable à la santé et l’émergence de projets et d’initiatives contribuant à améliorer la santé des habitants de nos territoires.

L’humain du 21e siècle et son environnement : malades l’un de l’autre

L’épisode pandémique récent de la Covid-19 a fait redécouvrir, non seulement l’extrême vulnérabilité humaine, mais également les liens intrinsèques entre cadre de vie et santé. Révélant des fragilités qui préexistaient, la crise sanitaire a contribué à les amplifier : place de la nature en ville et de la biodiversité, densité des métropoles, urbanisation galopante et son empiétement sur les biotopes d’autres espèces vivantes. Les liens s’en trouvent renforcés entre urbanisme et santé.

Pour basculer vers l’urbanisme favorable à la santé, accepter deux constats est nécessaire. En premier lieu, que le début du XXIe siècle est marqué par des « épidémies » de maladies non transmissibles : cancers, maladies cardio-vasculaires, diabètes de type 2, asthme et allergies, stress, etc. En second lieu, il s’agit de reconnaître que l’environnement, sa dégradation causée par les activités humaines, et les choix d’aménagement de l’espace et des structures sociales dans lesquelles nous évoluons sont directement responsables de l’augmentation de la prévalence de ces maladies.

Ainsi, l’exemple de la sédentarité, corrélée aux troubles cardio-vasculaires et à l’obésité notamment, est parlant. La sédentarité d’habitants d’un territoire est dûe à une diversité de facteurs : conséquence directe de l’étalement urbain, dépendance des territoires à l’automobile, absence d’équipements sportifs, augmentation des emplois mobilisant peu d’activité physique, éloignement des espaces naturels, ou encore l’accélération des rythmes de vie. Pour enfoncer le clou, dans nombre de centre-bourgs, la minéralisation induite par les besoins perçus en stationnement ou la perception des enjeux de propreté se traduit par la production d’espaces inhospitaliers pour le piéton toute l’année, et particulièrement en été lors des fortes chaleurs devenues la norme estivale. Le tout renforce la sédentarité. Au nombre des facteurs et déterminants qui influencent la sédentarité des habitants, plusieurs concernent ainsi directement les aménagements et équipements des territoires.

Explorer les options alternatives, les mesures correctives envisageables, les redirections des modes de vie constituent quelques-uns des enjeux de l’urbanisme favorable à la santé.

Au cœur d’un urbanisme favorable à la santé : le croisement des acteurs locaux et des disciplines

Agir pour un aménagement favorable à la santé implique de mettre autour de la table des personnes d’horizons divers : professionnels de santé, écologues, agriculteurs, élus locaux, associations, citoyens… Les projets d’urbanisme favorable à la santé se distinguent par leur capacité à fédérer ces personnes d’horizons divers malgré des points de vue différents et à produire des complémentarités bénéfiques. L’objectif est de favoriser les rencontres interdisciplinaires et de construire des méthodes de travail collaboratives et des projets communs.

L’occasion d’une telle rencontre a été permise et co-organisée entre l’UDCCAS du Puy-de-Dôme, l’Association des Maires Ruraux de France et l’Agence d’urbanisme[4]. Ces temps d’échanges ont rassemblé élus, techniciens des services municipaux, les CCAS, CIAS[5], des représentants du Conseil Départemental, des Maisons des Solidarités, des Contrats locaux de santé, d’associations diverses. Travailler dans et avec les territoires permet une acculturation et des temps d’échange et d’écoute collective des problématiques spécifiques de chaque territoire, des projets en cours ou des initiatives à envisager. Une centaine de personnes ont participé à ces rencontres et ont réagi sur la présentation d’un état des lieux succinct sur la santé et l’environnement dans le Puy-de-Dôme.

Un accompagnement soutenu pour Aulnat

Auprès d’Aulnat, l’Agence teste une autre forme de rencontre en rassemblant élus et techniciens communaux dans un premier temps afin de partir d’un diagnostic santé-environnement partagé, de faire de la santé un fil conducteur de relecture de l’ensemble des projets portés par la commune et d’identifier et définir ensemble les méthodes de travail en commun existantes ou à développer pour mener des projets favorables à la santé. Un second temps pourra associer à ce groupe resserré d’autres acteurs concernés par l’urbanisme favorable à la santé de cette commune, l’un des objectifs étant de prioriser quelques thématiques opérationnelles et démonstratrices  pour amorcer le travail.

Premiers échos et pistes de travail

Les rencontres menées avec l’UDCCAS 63, ont permis d’identifier un certain nombre d’inquiétudes et de problématiques des représentants des territoires.

L’accès aux soins

A partir de la présentation d’une étude[6] de l’Association des Maires Ruraux de France, qui montre que l’espérance de vie en milieu rural est plus faible qu’en milieu urbain et ce, d’autant plus dans des territoires concernés par un niveau de précarité sociale comme le Puy-de-Dôme, les participants des territoires ont pu exprimer leurs questionnements concernant l’accès au soin. De fait, l’espérance de vie des habitants du Puy-de-Dôme est de 79 ans contre presque 81 pour la moyenne régionale.  Plusieurs formes de non-recours aux soins ont été abordées, avec notamment une culture des aînés les incitant à “supporter” sans soigner, à minimiser leurs besoins de soin mais également un manque de connaissance des symptômes et bien évidemment, des difficultés liées à la couverture médicale.

L’accès aux soins a ainsi été un passage obligatoire de tous les territoires hors de la métropole, avec des spécificités et un degré d’urgence particulièrement marqué sur le territoire d’Ambert-Livradois-Forez. Le découpage des secteurs de santé sur des territoires qui ne recouvrent pas les EPCI ou les périmètres d’intervention des contrats locaux de santé apparaît comme un obstacle, de même que le sentiment d’impuissance des maires à attirer ou retenir de nouveaux praticiens sur leur territoire malgré les avantages matériels souvent proposés : logement mis à disposition, mise en place de conseils territoriaux de santé…

La santé mentale

La santé mentale et les souffrances psychiques sont le second thème qui inquiètent les acteurs de manière quasi-unanime. De fait, dans le Puy-de-Dôme, 1 habitant sur 5 est sous traitement pour un trouble psychologique, tout type de médicament confondu. Certains acteurs ont même contesté ce chiffre qui leur paraissait bas par rapport à leur ressenti. Le Puy-de-Dôme a également fait l’objet d’alerte dans la dernière décennie en raison de son taux de suicide élevé. Deux publics ont été mis en lumière de manière particulière : les enfants et les jeunes d’un côté, dont les vulnérabilités sont perçues en lien avec le contexte d’incertitudes environnementales ; de l’autre côté, les agriculteurs et plus spécifiquement les retraités du monde agricole. La question de la santé mentale laisse pour le moment les acteurs démunis face au constat d’une augmentation des besoins, de grandes lacunes dans les services disponibles et d’une augmentation de situations de mal-être qui ont pour conséquence des comportements agressifs auprès des services des collectivités et des conflits entre habitants.

Santé et bien-être au sein du logement

Sur les thématiques du logement et des déplacements, c’est l’absence de choix qui domine les ressentis des acteurs. Les territoires les plus ruraux font le constat d’une augmentation des prix des logements avec une hausse de l’attractivité de biens qui jusqu’avant la pandémie restaient sur le marché. A tel point qu’ils posent la question de la capacité à loger les habitants endogènes. Quant à ceux qui sont déjà installés, souvent avec le statut de propriétaire, les travaux d’adaptation des logements au vieillissement, à la perte d’autonomie ou encore aux réglementations thermiques se heurtent à nombre de freins, au premier rang desquels la complexité et l’inaccessibilité des systèmes d’aide.

Ces premiers résultats à chaud vont faire l’objet d’un travail de synthèse des leçons apprises, des problématiques identifiées et des projets en cours ou à l’étude qui sera présenté à la fin de l’année 2023 lors d’une réunion à laquelle l’ensemble des invités des différents territoires sera convié.

Les industries culturelles et créatives, levier de redirection écologique pour le Massif central

Les Industries culturelles et créatives (ICC) dans le Massif central

Concept né au Royaume-Uni dans les années 90, les industries culturelles et créatives ont rapidement occupé une place de prédilection dans des métropoles en quête d’attractivité au point de devenir une « pensée magique » de la compétitivité territoriale. Sont-elles pour autant condamnées à rester des vitrines économiques de territoires hyper-urbains privilégiés ? Dans le contexte anthropocène actuel et les crises qui s’y rapportent, les industries culturelles et créatives ne pourraient-elles pas constituer un formidable outil de recomposition culturelle et de transitions pour une multitude de systèmes territoriaux ? L’hypothèse est intéressante à explorer, particulièrement dans un territoire comme celui de Clermont-Ferrand et du Massif central déjà engagé dans une dynamisation collective de ce secteur d’activité.

Le Massif central [2] compte 13 200 établissements culturels, ce qui représente 3 % de son tissu économique. 15 % des emplois relevant des activités du secteur culturel à l’échelle du Massif central se concentrent dans la métropole clermontoise. Les professions créatives, et parmi elles les artistes eux-mêmes, restent au cœur des activités de la culture et de la création. Pour autant, ils exercent également en-dehors des activités considérées comme le cœur de cette économie. Parmi les 24 225 actifs occupés relevant des professions créatives, près de la moitié exerce hors établissements du secteur culturel et créatif. 

Les ICC dans les projets de Capitale européenne de la Culture

Le dispositif « Capitale européenne de la Culture » vise cinq objectifs [3] : un renforcement du rayonnement international des villes sélectionnées, la valorisation de l’image de la ville auprès des citoyens, le renforcement des capacités et de la visibilité de leur secteur culturel, une sensibilisation et un accès à la culture favorisés et la stimulation du tourisme culturel.  Les activités culturelles et créatives constitutives des industries de la création trouvent aisément leur place dans plusieurs d’entre eux.  Les projets de Clermont-Ferrand, Bourges, Montpellier et Rouen, les quatre villes présélectionnées pour l’obtention du label Capitale européenne de la Culture 2028, les évoquent ainsi directement. Les quatre compétitrices concentrent toutes au sein de leur intercommunalité plus de la moitié des emplois dans le secteur culturel et créatif de leur département, avec 3 430 emplois pour Clermont Auvergne Métropole, 690 pour Bourges Plus, 7 980 pour Montpellier Méditerranée Métropole et 3 830 pour la Métropole Rouen Normandie, une concentration accrue pour la métropole clermontoise avec 70 % des emplois du secteur. 

Les ICC et la réorientation écologique des territoires

Si elles sont généralement plébiscitées pour leur caractère non délocalisable et les changements qu’elles peuvent apporter dans l’économie, notamment par l’impulsion créative qu’elles sont susceptibles d’apporter dans des secteurs d’activités diverses, les industries culturelles et créatives se situent également aux avant-postes de la réorientation écologique par leur capacité à impacter nos imaginaires. Elles sont amenées à se réinventer au regard d’évolutions socioculturelles elles-mêmes bouleversées par une crise écologique matrice d’un renouvellement de nos représentations du désirable. Et si elles conservent leur ancrage majoritairement urbain, le positionnement d’acteurs des industries culturelles et créatives à l’échelle du Massif central et la conscience de certains d’entre eux dans le rôle social, économique mais aussi environnemental qu’ils peuvent jouer sur le territoire témoignent d’un renversement du modèle d’impact.