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Les enjeux d’attractivité pour une métropole intermédiaire : le prisme clermontois

La notion d’attractivité nourrit des débats anciens, remis à l’agenda politique par le contexte de crise sanitaire et de crise climatique qui interroge les modèles de développement. Avec une mondialisation accrue et une métropolisation croissante, la mobilité des personnes, des capitaux et des biens s’est développée, renforçant la mise en relation – qui peut prendre la forme d’une mise en concurrence – des territoires. Quelle que soit l’échelle géographique considérée, les acteurs des territoires sont incités à définir leur stratégie de développement dans un contexte où l’installation des personnes et des moyens de production n’est jamais acquise.

L’attractivité est la résultante de deux approches. La première est d’ordre quantitatif et traite la question sous l’angle de l’attraction, autrement dit des flux de personnes ou de capitaux attirés par un territoire. La seconde approche est qualitative et aborde l’attractivité sous le prisme de l’attrait ou de l’attirance pour le territoire. Dans cette optique, il s’agit de comprendre ce qui est de nature à attirer des personnes ou des capitaux sur un territoire. Dans un contexte de mobilités croissantes et de demande sociale pour un meilleur cadre de vie, les enjeux de qualité de vie sont de plus en plus mis en avant dans les facteurs d’attractivité par les décideurs locaux. Un nouveau paradigme d’attractivité se met en place, non plus fondé exclusivement sur des don­nées quantitatives mais accordant une place impor­tante aux aspects qualitatifs. Le « bien » (bien-vivre, bien-être, bien-vieillir, bien-travailler, etc.) s’ajoute au « plus » et devient un argument de communica­tion et de positionnement de nombreux territoires.

Dans le cas de Clermont-Ferrand, le temps long, celui de la « capitale des Arvernes », inscrit le territoire dans une géographie profonde qui lui donne une base relationnelle ancienne et solide. Les évolutions politico-administratives récentes ne modifient pas fondamentalement le socle de l’in­fluence métropolitaine clermontoise, qui polarise bien au-delà de l’ancienne région Auvergne. Pour autant, ce rayonnement continu n’est pas synonyme de stabilité. Les choses changent, même de manière discrète et lente, et l’attractivité se transforme en attrait, en recherche de qualité de vie.

Les caractéristiques de l’attractivité clermontoise : une image à renforcer, un territoire à inventer

Une métropole discrète mais solide

La trajectoire métropolitaine clermontoise s’ancre dans des bases solides. Aire de polarisation des services hospitaliers et zone de rayonnement des établissements univer­sitaires contribuent à dessiner la carte actuelle de l’attractivité clermontoise à l’échelle nationale. La métropole attire habitants, patients, étudiants, sur une large aire spatiale incluant l’ancienne région Auvergne et débordant largement sur une partie du Massif central (comme le montre les zones de polarisation du centre hospitalier ou de l’université et des grandes écoles). Si les logiques de stabilité sont évi­dentes sur la durée, elles témoignent de l’ancrage territorial qui conforte la métropole clermontoise au sein de son système territorial.

 Les questions d’images : entre stéréotypes et changement d’échelles

Il y a eu un basculement dans l’idée que les acteurs se font de leur territoire : à la fois un changement d’image et un changement d’échelle. Pendant longtemps, les Clermontois ont eu une vision un peu étriquée, une forme d’auto-assignation à un déficit de légitimité, une crainte de perdre des habitants et des activités économiques. Les conceptions, parfois stéréotypées et fortement ancrées dans les imaginaires, de la capitale provinciale reculée et rurale, pour ne pas dire agricole, à « Michelin-Ville », masquent la réalité d’un tissu économique diversifié et d’une métropole que l’on peut décrire comme dynamique et accueillante. Clermont est dotée des équipements supérieurs mais elle reste accessible, au sens du temps et du coût : les prix du logement restent modérés et les étudiants peuvent se loger sans trop de difficultés ; les espaces productifs et récréatifs sont proches… Clermont Auvergne Métropole, c’est une ville, une agglomération et des espaces naturels qui les bordent et qui constituent un capital environnemental. Elle bénéficie finalement des avantages d’une métropole sans en avoir les externalités négatives.

Depuis quelques années, palmarès et baromètres divers montrent le changement d’image qui est en train de s’opérer, étayé par des indicateurs démo­graphiques et économiques. Clermont-Ferrand fait partie des métropoles nationales où le nombre de brevets déposés par les cadres des fonctions métropolitaines est le plus élevé, devant Saint-Étienne, Lyon et Toulouse [2]. Dans un autre registre, la métropole poursuit sa progression dans le palmarès des villes étudiantes, atteignant la 15e place en 2020-2021 grâce à la diversité de ses for­mations, à sa qualité de vie reconnue et à l’accessi­bilité financière [3]. Récemment, le réseau de conseil en immobilier d’entreprise Arthur Loyd a publié un « Baromètre de l’attractivité et du dynamisme des métropoles françaises » qui place Clermont- Ferrand en tête des métropoles intermédiaires françaises (200 000 à 500 000 habitants) les plus attractives et les plus dynamiques [4].

Le posi­tionnement de Clermont-Ferrand dans cet espace régional recomposé est celui d’une singularisation et d’un ancrage volontaire au Massif central. La démarche actuelle, portée par la ville et la métro­pole, de candidature comme capitale européenne de la culture pour 2028 est emblématique de ce positionnement territorial qui associe métropole et territoires voisins, attraction et attrait, affirmation d’une métropole culturelle et territoriale. La candi­dature « Clermont-Ferrand-Massif central 2028 » porte en effet explicitement l’ambition d’associer les territoires du Massif central à une dynamique cultu­relle et territoriale élargie et partagée. De plus, cette candidature témoigne de la volonté des élus de créer un effet sur le territoire, sur son attrait et son attractivité, comme un geste politique disruptif dont la finalité est aussi de faire connaître et reconnaître les atouts métropolitains de Clermont-Ferrand.

 La mise en œuvre de l’attractivité pour son territoire et avec les voisins

Dans le plan local d’urbanisme de la métropole, la place de l’attractivité est désormais explicite et l’ambition qualitative. Ce document affiche clai­rement l’ambition d’une métropole « attractive », mais également, et surtout, « attrayante ». Le terme même de « qualité de vie » associé à celui d’attractivité confirme cette volonté. Les mots clés associés à la plupart des actions envi­sagées vont dans le sens du qualitatif avec l’amé­lioration de l’existant et de la fonctionnalité des équipements, voire de leur renforcement. Plus encore, l’ensemble du document de 2021, fait la part belle à cette dimension « qualité de vie » présente dans de nombreux objectifs non dédiés à l’attracti­vité mais qui pourront favoriser l’attrait du territoire. Nous retrouvons ainsi les termes de « lieu d’échange et de partage », « bien commun », « bien-être », « qua­lité de l’habitat ». Si nombre de métropoles ou villes intermédiaires optent pour ce registre sémantique, les actions initiées par les élus clermontois permettent de constater une volonté de repositionnement, plus clair et plus offensif de leur part.

Un autre aspect essentiel concerne le positionnement des territoires voisins, dans leur rapport à l’attractivité. Globalement, les thématiques liées au caractère « attrayant » de ces territoires sont très présentes. Le cadre de vie, la qualité de vie, les atouts paysagers, patrimoniaux et culturels reviennent souvent, dans un contexte de prise en compte des fortes interrelations territoriales via les mobilités pendulaires. Les thématiques touristiques sont également souvent formulées en lien avec les autres territoires, dont la métropole, avec l’idée de coordonner une offre élargie pour renforcer l’attractivité exogène (diversité des offres entre tourisme de montagne, de nature, patrimonial et urbain). Les enjeux de prise en compte globale des inté­rêts territoriaux sont donc importants et parfois for­malisés à travers des objectifs d’accompagnement des dynamiques. « Au lieu de “subir” l’influence des grands territoires limitrophes, il s’agit plutôt d’accompagner et de tirer profit des “voisins” et de développer un travail en réseau ». Cet objec­tif stratégique illustre bien les actions à mettre en œuvre ou à renforcer pour coordonner davantage les nécessaires coopérations interterri­toriales. L’importance des thématiques déjà forte­ment intégrées par des schémas et des acteurs de coopération (transports, tourisme) montre le rôle des espaces et des instances de dialogue et de projet pour favoriser une culture de projet commun, à différentes échelles comme le Syndicat mixte des transports en commun de l’agglomération cler­montoise (SMTC-AC), l’Agence d’urbanisme et de développement Clermont Métropole ou encore le Pôle métropolitain Clermont-Vichy Auvergne qui rassemble 11 établissements publics de coopération intercommunale (EPCI) à l’échelle du grand bassin de vie qui s’étend de Vichy à Brioude.

Les enseignements de l’exemple clermontois

La métropole clermontoise, au-delà de ses caracté­ristiques propres, illustre les évolutions récentes et les enjeux actuels des transitions métropolitaines, en particulier pour les métropoles intermédiaires, autour de thèmes clés que sont le basculement des fondements de l’attractivité, les nécessaires coopé­rations interterritoriales ou l’importance du récit territorial. À travers l’exemple clermontois, ce sont bien les problématiques actuelles de l’attractivité des métro­poles qui sont visibles, entre logiques exogènes et endogènes, injonctions de compétitivité et enjeux de la qualité et d’inclusion. Leur rôle d’entraîne­ment est variable, de même que les effets de redis­tribution sur les territoires voisins, et dépendant des caractéristiques productives et de la nature des liens tissés avec les territoires environnants.

L’exemple clermontois est représentatif des évo­lutions récentes de la prise en compte de la notion d’attractivité. Aux approches classiques et quantita­tives, largement basées sur des critères mesurables et des objectifs exogènes (faire venir des entre­prises, des emplois, des habitants), se combinent de plus en plus des approches basées sur l’attrait, des dimensions qualitatives et sur une part non mesu­rable liée à l’image. Les actions publiques intègrent ces différentes dimensions tant pour attirer que pour retenir. Clermont-Ferrand offre l’exemple d’une métropole qui pendant longtemps n’a pas cherché à être attractive, puis a cherché à l’être, et qui souhaite désormais être attirante en misant sur les aspects qualitatifs plus que quantitatifs. Rester abordable et accessible pour tous est un enjeu poli­tique dont les élus doivent se saisir. La prise en compte des transitions énergétique et écologique est également essentielle, tant la question de l’uti­lisation des ressources (foncières, paysagères) ou de l’accès à l’eau sont importantes pour des démarches qualitatives.

Dans un contexte règlementaire qui adjoint une mission de responsabilité des métropoles vis-à-vis des territoires qui les entourent, la question de la mise en œuvre de ces coopérations se pose. Elles doivent nécessairement être prises en compte dans les objectifs stratégiques des politiques métropoli­taines et dans celles des territoires voisins. La créa­tion de Clermont Auvergne Métropole est récente (2017), son périmètre est restreint (21 communes) et ne correspond pas, loin s’en faut, à son aire fonc­tionnelle du quotidien, sans parler de son aire de polarisation, via ses équipements et services, qui couvre un vaste espace régional (ancienne région Auvergne) qui déborde largement sur une grande partie du Massif central. Au-delà de l’effet institu­tionnel et des compétences, l’enjeu est celui d’une véritable gouvernance métropolitaine, associant la métropole et les territoires voisins, celui d’une « interterritorialité » qui placent les coopérations croisées, voulues et assumées, les projets, au cœur de synergies métropolitaines. Celles-ci restent encore largement à construire.

 Et Après ?

L’étape suivante, c’est de penser au-delà de l’attractivité, d’inventer un autre imaginaire politique, une invitation à faire les choses autrement, pour Clermont Auvergne Métropole et pour les autres. Quelle métropole désire-t-on pour se projeter dans un xxie siècle plus incertain, avec des crises politiques et environnementales fortes ?

La Récré-Action Avance ! Troisième rencontre : Comment sortir de notre addiction à l’automobile ?

Questionner nos transitions

Le thème de cette troisième séance est volontairement  provocateur : sortir de notre addiction à l’automobile ! Cette formulation assume le paradoxe dans lequel nous vivons : l’automobile reste le mode principal de déplacement, malgré les nuisances évidentes liées à son utilisation, et alors qu’il existe  des alternatives accessibles permettant la réduction de son usage. C’est un thème éminemment en lien avec le travail d’élaboration du PLU de la Métropole, puisque les choix réglementaires que nous faisons aujourd’hui façonnent les nouvelles réponses, en termes d’aménagement de l’espace, à ce besoin de mobilité pour lequel, aujourd’hui, la voiture est trop souvent privilégiée. 

Une trentaine d’élus et de techniciens des communes de la métropole clermontoise ont été amenés à réfléchir [1] sur la place de l’automobile et plus particulièrement aux  pratiques « d’autosolisme » (fait de circuler seul dans sa voiture), aujourd’hui très largement répandue. En effet, le secteur des transports est responsable d’environ 30% des émissions de gaz à effet de serre de la France et les voitures particulières en sont la principale cause [2]. Face au défi de la transition, dont l’atteinte du Zéro Émission Nette d’ici 2050, on ne peut que déplorer le fait que le secteur des transports a vu ses émissions s’accroître par rapport à 1990, alors que les autres secteurs (agriculture, résidentiel, industrie…) les ont réduites.

Ainsi, au travers de retours d’expériences, d’éclairages d’experts, et d’une prise de conscience via l’outil de la « fresque du renoncement », cette séance visait à éclairer sur la place de la voiture dans nos mobilités du quotidien et à s’interroger sur les conditions du changement, qui nécessite à la fois l’existence de services alternatifs et des changements culturels sur nos pratiques de mobilité.

Dépendance à la voiture : où en sommes-nous?

Cette dépendance  à la voiture n’est pas simplement liée à des choix de mobilité, elle s’explique par des transformations urbaines et sociétales qui ont conduit, à partir des années 1960, à asseoir le développement des villes sur la démocratisation des véhicules individuels. Ainsi, le développement du tissu pavillonnaire dans une « ville » étalée, n’aurait jamais pu s’imaginer sans sa composante « mobilité », basée sur une expansion des usages de la voiture.

En s’appuyant sur les données de l’enquête déplacements de 2012, qui va faire l’objet d’une actualisation très prochainement [3], des éléments d’état des lieux sur les choix des habitants de la métropole clermontoise en matière de mobilité ont été présentés. En 2012, il ressortait que près de 60% de la mobilité est assurée en voiture par les habitants de la métropole clermontoise, chiffre très proche de la moyenne nationale. Ce recours majoritaire à la voiture est une sorte de réflexe dès que la distance de déplacement dépasse un kilomètre, sous couvert de gain de temps et en minimisant les coûts d’usage. Au terme de cette présentation, il est démontré que l’usage de l’automobile “solo” est particulièrement marqué pour se rendre au travail, car on assiste à un éloignement croissant entre lieu d’habitat et lieu de travail, et où dans la décennie 2010, la pratique du covoiturage est restée marginale.

L’accompagnement au changement, un outil complémentaire au développement d’offres alternatives

Paul Merlin, intervenant d’Aix Marseille Provence Métropole, indique qu’en parallèle du développement de nouvelles offres de mobilité, comme le renforcement des transports collectifs, le développement du vélo, l’accompagnement de solutions de covoiturage, la Métropole a travaillé sur l’encouragement, la facilitation des ménages à changer leurs pratiques de mobilités.

Dès 2016, la Métropole aixoise a accompagné près de 300 habitants volontaires par des « Ambassadeurs de la mobilité ». Ceux-ci aidaient chaque personne à trouver des solutions alternatives à la voiture et correspondant à leurs besoins de mobilité. Si ce type d’expérience permet de tester des alternatives, et dans certains cas de changer durablement les choix de mobilité, ce dispositif nécessitait des ressources trop importantes pour atteindre un panel de population plus large. Ainsi, la Métropole a souhaité toucher un public plus nombreux, via de la communication engageante dans le cadre d’un jeu concours « grand public », organisé chaque année dans le cadre de la semaine de la mobilité, qui a permis à environ 3 000 personnes de tester des services alternatifs à la voiture. Au printemps 2023, en sus, un dispositif a été fléché sur les déplacements domicile-travail, qui comme ailleurs, sont marqués par une très forte prédominance des usages « solo » de la voiture.

Un temps ludique interpellant sur les usages de la voiture

L’outil « fresque du renoncement », apporté par l’Agence, visait à faire réfléchir élus et techniciens sur la possibilité de réduire, voire d’abandonner, l’autosolisme. Pour y parvenir, il est unanimement mis en avant la question de la qualité des alternatives : des dessertes par les transports collectifs, du maillage en aménagement cyclable de l’extension des possibilités de télétravail.

Toutefois, d’après les participants, il ressort que le renoncement à la voiture « solo » reste perçu comme impossible pour certaines activités : achats volumineux et/ou lourds, accès aux urgences médicales, personnes âgées rencontrant des difficultés à marcher, personnes à mobilité réduite. Par ailleurs, pour certains métiers comme la livraison ou l’aide à domicile, il ne semble pas possible d’abandonner l’autosolisme.

Au terme de cette troisième séance, il apparaît que la dépendance à la voiture nécessite de proposer des solutions alternatives viables, dont certaines ne sont pas matures à ce jour, comme des systèmes de navettes autonomes ou de l’autopartage à grande échelle.

Le renoncement à l’autosolisme : une perspective qui demande à être facilitée !

Mais, ce que met en avant Aix Marseille Provence Métropole, est que si le développement de services alternatifs à la voiture est un préalable au changement, le moindre recours à la voiture nécessite aussi des changements dans l’appréhension de chacun. Via les actions de management de la mobilité, l’ambition est d’accompagner l’individu dans l’abandon progressif du modèle du tout voiture, vers un nouveau modèle de mobilité plus sobre, plus économe et pour autant efficace. C’est ainsi que ce territoire a recherché à mieux faire connaître les alternatives au tout voiture avec le conseil assuré par les “Ambassadeurs de la mobilité” ou encore via un jeu concours visant à encourager les habitants dans la découverte de nouveaux modes.

Les prochaines transformations à engager

Le cycle Recré’Action se poursuivra par deux séances automnales. La première portera sur les équilibres à trouver avec  le rôle de l’humain dans la co-présence des vivants en ville. Dans un contexte de diminution de la biodiversité et d’épuisement des écosystèmes, la question de la place que nous condescendons, en tant qu’humain, à donner aux autres espèces vivantes dans nos environnements et des liens d’interdépendances entre les différents représentants du vivant que nous avons parfois tendance à négliger sera posée. La reconnexion à nous-même, à nos besoins fondamentaux, communs avec les autres espèces vivantes sera au cœur de cette prochaine séance. Comment assurer collectivement le futur heureux dans lequel tout vivant pourra respirer, boire et se nourrir ? Une séance conclusive sera ensuite proposée avec l’intitulé suivant : vers un urbanisme favorable à la santé et au bien vivre ? Rendez-vous au deuxième semestre 2023 !

Urbanisme culturel : comment les arts et la culture transforment la fabrique de la ville

La culture pour redonner sens à la fabrique des villes et territoires

Comment œuvrer à la construction d’un sens commun générant l’envie de faire et de se projeter collectivement ? Nous voilà contraints de produire et partager de nouveaux récits, pleinement imprégnés des territoires et de ceux qui les vivent, les habitent et les façonnent, d’offrir la possibilité de penser des territoires et des espaces en prise avec l’existant et tout ce que ce dernier porte en lui : le visible, comme les bâtiments, les routes, les places, mais aussi l’invisible : les mémoires, les représentations, les espoirs, les imaginaires…

L’appréhension du sensible s’additionne aux vues des acteurs traditionnels de la fabrique urbaine, (aménageurs, urbanistes, paysagistes…). Si la planification reste un élément incontournable de la fabrique urbaine, il est essentiel de donner du sens à ces plans en les envisageant dans une vision globale. Il ne s’agit pas simplement d’actes techniques mais bien de créer des conditions d’émergence de la cité, portée par ses citoyens. Qui mieux que la culture pour accompagner l’établissement de ces récits partagés ?

L’urbanisme culturel : un art du questionnement par le sensible

L’urbanisme culturel place les arts et la culture comme producteurs de valeur en eux-mêmes dans la fabrique urbaine. Nous ne parlons pas ici d’embellissement de l’espace public avec des œuvres d’arts mais bien de transcendance des frontières traditionnelles entre l’art, la culture et l’urbanisme pour façonner de nouvelles réalités urbaines en interrogeant réciproquement le rôle de l’art et de la culture dans la fabrique urbaine, ainsi que l’impact de ville sur la création artistique et culturelle. Par l’urbanisme culturel, l’exploration d’une grande diversité de sujets tels que la place de la voiture en ville, la configuration de l’espace public, le devenir des friches, l’attractivité de la ville ou la rénovation d’un quartier est possible.

Toutefois, il s’agit surtout de questionner et mener ces transformations par le biais de modes opératoires plus exploratoires, à la recherche de nouveaux possibles visant à fabriquer « avec » et non pas « pour » et prenant pleinement en compte les dimensions sensibles qui traversent et structurent la ville. En travaillant sur le sensible, les mémoires, les désirs et les craintes, l’urbanisme culturel permet d’offrir une nouvelle perspective pour la fabrique urbaine, prenant en compte non seulement l’extraordinaire mais aussi l’ordinaire et l’infra-ordinaire qui confèrent à la ville sa nature complexe, profonde et mouvante.

La diversité des possibilités d’intervention

L’urbanisme culturel peut prendre des formes multiples et émaner de divers initiateurs. La société civile identifie ainsi une problématique présente sur un territoire donné, dans le cadre du dispositif des Nouveaux commanditaires [1] et passe commande auprès d’artistes pour la réalisation d’une œuvre destinée à répondre à la problématique identifiée. L’œuvre sera co-construite avec les habitants.

D’une manière bien différente, la culture participe à l’élaboration concrète d’une vision urbanistique à long terme via la requalification de lieux. Ce fût le cas à Lille avec la transformation d’un ancien centre de tri du courrier en espace culturel dédié à l’accueil d’évènements de natures variées aussi bien qu’à la création contemporaine in situ : le Tripostal [2]. À noter que ce type d’intervention de l’art dans la fabrique de la ville n’est pas réservée aux espaces urbains : le PNR du Vercors a souhaité penser le développement de son territoire à travers un projet participatif et pluridisciplinaire.

Le projet « Sur la place publique » [3], piloté par l’association De l’aire, a ainsi contribué à la révision du Plan Local d’Urbanisme de la commune de Saint-Jean en-Royans (3 100 habitants) en travaillant entre 2009 et 2012 sur ce territoire.

L’urbanisme culturel : une manière de dépasser les controverses

Dans le contexte de crise démocratique que nous connaissons, les politiques ne sont plus en mesure d’assurer la création de liens (aux autres, à soi, à son espace et à son territoire) nécessaires à l’investissement des citoyens dans la vie publique.  La panne des imaginaires, dominés par des dystopies décourageantes voire anxiogènes, impacte la capacité des personnes et des sociétés à construire un futur commun désirable. Par sa nature même, l’urbanisme génère souvent des situations propices aux tensions et aux conflits d’usage, c’est pourquoi les modes de fabrication de la ville doivent être profondément repensés.

En intégrant aux processus urbains l’existant d’un territoire, l’urbanisme culturel aborde la ville non seulement comme un espace physique, mais aussi comme un lieu de représentations et d’expressions, un lieu démocratique par excellence. En effet, l’intervention artistique dans l’urbanisme culturel ne vise pas à invisibiliser ou pacifier les conflits, mais plutôt à leur offrir un espace d’expression afin de trouver des convergences.

Elle prend en compte l’émotionnel, l’expérience vécue des individus, les mémoires collectives, l’expression des colères de certains et l’acceptation de la souffrance des autres. L’art permet de remettre en question les certitudes de chacun en acceptant la parole (parfois profane, non formatée) de l’autre et de s’ouvrir aux histoires, individuelles ou collectives, des autres. Il s’agit de replacer la politique, au sens de la gestion de la cité, au cœur d’une scène partagée par tous.

Cette construction collective de la cité, le dispositif « La folle tentative d’Aubervilliers », initié par la compagnie Les Souffleurs en 2009 [4], accompagne la création d’espaces de parole libre à travers la poétisation d’Aubervilliers. Ces espaces de paroles sont ouverts tant lors de temps visibles, comme Les Conseils Municipaux EXTRAordinaires, que par des moyens plus discrets mais néanmoins essentiels de poésie dans la ville lors de balades ou de projets photographiques menés par la compagnie, en résidence permanente.

Donner sa juste place au paysage dans la construction urbaine et territoriale

L’art et sa capacité à intégrer ou réintégrer un élément du paysage dans le quotidien des habitants, à faire de cet élément un indissociable du reste du territoire et à constituer un récit commun autour de cet élément pour embarquer le territoire dans une réflexion écologique est également à souligner. Le collectif des Gammares [5] s’est ainsi constitué en 2009 pour prendre soin du ruisseau Caravelle-Aygalades. Dans le cadre des opérations urbaines menées notamment par Euroméditerranée, l’implication forte du collectif dans les années 2010 a permis le maintien de la présence d’intérêts écologiques et sociaux autour de cette rivière dans le contexte de réécriture d’un récit territorial mené via le projet urbain marseillais. L’urbanisme culturel, par son caractère expérimental, participe ainsi à créer des hétérotopies ; des lieux d’utopie au sein même de la ville, où de nouvelles formes de sociabilité, de nouvelles pratiques artistiques et culturelles, de nouvelles manières d’habiter et de vivre ensemble, de nouveaux outils et modes de faire peuvent être inventés et testés. Ces hétérotopies sont des espaces de rupture, des utopies concrètes où l’imagination et la créativité libèrent la possibilité de construire des alternatives à l’ordinaire de l’aménagement et de l’urbanisme, au moment même où ceux-ci, heurtés par le changement global et convoqués par le rendez-vous anthropocène doivent se réinventer. En interrogeant notre rapport au monde et décalant nos vues, l’urbanisme culturel conduit à considérer les éléments humains et non humains comme parties intégrantes d’un écosystème dont il convient de trouver et préserver l’harmonie afin de mettre en œuvre les réorientations écologiques des territoires qui s’imposent à nous. Dès lors que les processus de projets permettent l’implication d’artistes au cœur même des démarches et non simplement au temps de la célébration d’une transformation, faire de l’urbanisme culturel, c’est créer des villes capables de faire face aux crises, de s’adapter et de se transformer de manière créative. Les artistes et les acteurs culturels jouent un rôle clé dans cette transformation en stimulant l’imaginaire collectif, en favorisant la participation citoyenne, en revitalisant les espaces publics, en promouvant la diversité culturelle et en renforçant le lien social.


Une mise en pratique de l’urbanisme culturel : l’exemple de Chalmazel-Jeansagnière

Dans le cadre de la 44ème rencontre nationale des agences d’urbanisme qui se déroulera les 15, 16 et 17 novembre 2023 à Clermont-Ferrand sur le thème « No cultures no futures ! Pas de transition écologique sans recomposition culturelle des territoires », les quatre agences d’urbanisme de la Région Auvergne Rhône-Alpes s’associent tout au long de l’année pour aborder les liens entre culture et urbanisme selon des prismes divers.

Faisant suite à la première rencontre lyonnaise traitant de la santé culturelle, l’agence d’urbanisme de Saint-Etienne (epures) a proposé, le 13 juin dernier, une rencontre à Chalmazel-Jeansagnière. Le village, accompagné par Loire-Forez Agglomération, a initié en 2019 une démarche de redynamisation de son centre-bourg pour gagner en attractivité. Afin d’améliorer la décision collective et l’efficience du projet, cette démarche a été accompagnée par plusieurs collectifs artistiques. Le collectif Virage, composé d’architectes, d’urbanistes et de paysagistes, a ainsi résidé dans la commune en septembre 2019. Cette résidence a pris place dans deux espaces de vie afin de recueillir les attentes de la population : la bibliothèque et lors de la fête patronale. La compagnie artistique HVDZ s’est ensuite installée dans le territoire afin de récolter les témoignages des habitants en allant à leur rencontre. Ce travail a fait l’objet d’une restitution sous forme de film-spectacle le 4 octobre à laquelle la moitié des habitants ont répondu présents.

Une visite du bourg sillonnant entre les chantiers en cours, des échanges d’expérience lors d’une table-ronde et d’un atelier animés par epures ainsi qu’un exercice de projection proposé par le collectif Carton Plein pour imaginer la transformation de l’ancien collège de la commune ont permis d’explorer la question de l’art comme moyen d’aide à la décision publique dans un projet urbain.

Le prochain rendez-vous de cette série régionale aura lieu le 27 septembre 2023 à Clermont-Ferrand et traitera du sujet suivant : « Culture de l’aménagement des territoires : hier l’attractivité, et demain ? ».

Habiter autrement le Grand Clermont : vers un habitat sobre et désirable

Une démarche expérimentale accompagnée par l’Agence Nationale de la Cohésion des Territoires

Le Grand Clermont a souhaité s’engager dans une démarche expérimentale, prospective et opérationnelle qui vise à placer les acteurs territoriaux dans un processus de travail collectif pour démontrer que de nouveaux modes de faire existent et que la sobriété foncière est un enjeu acceptable et atteignable pour tous. La démarche, sous forme de recherche-action, permet d’imaginer des solutions pour un habitat sobre et durable à horizon 2050. Deux sites ont été sélectionnés pour servir de laboratoires et faire école : le site de la gare de Longues à Vic-le-Comte, et l’îlot mairie à Volvic.

Intitulée « Habiter autrement le Grand Clermont », cette démarche a été confiée à l’Agence d’urbanisme et au Cerema. Elle bénéficie d’un accompagnement financier de l’Agence Nationale de la Cohésion des Territoires (ANCT) et du Cerema. L’accompagnement des collectivités locales face aux défis environnementaux, économiques et sociaux et la valorisation des initiatives locales sont au cœur des missions de l’ANCT. L’ambition est de faire travailler les ingénieries ensemble, au profit du territoire (Agence d’urbanisme, Cerema, Direction Départementale des Territoires 63, Grand Clermont). L’expérimentation a vocation à être diffusée, étendue à l’échelle nationale, à l’image des démarches « Action cœur de ville » et « Petites villes de demain ».

L’impulsion d’un changement de modèle

La démarche a été officiellement lancée le 29 mars 2023 en présence d’une soixantaine d’acteurs du territoire clermontois. Ce moment d’échanges a permis d’initier et de nourrir les réflexions sur les solutions d’habitat sobres et désirables pour demain et de présenter les deux sites laboratoires. Quelques pistes ou pré-requis ont été mis en avant par les acteurs associés.

Le critère primordial à prendre en compte est celui de la localisation du projet. Il doit nécessairement s’intégrer dans le tissu urbain existant, mais aussi à proximité des aménités (services, équipements, commerces, espaces verts…), et s’inscrire dans les démarches de réflexions stratégiques plus globales que le seul site considéré (SCoT, PLU, ACV, ORT, etc. [1]).

La sobriété ne doit pas être que foncière. Elle doit concerner l’énergie, la mobilité, et l’eau, a minima. La démarche EcoQuartier à ce titre permet d’intégrer de manière plus prégnante la problématique de l’eau avec pour corollaire une prise en compte de la dimension paysagère.

L’ingénierie et l’accompagnement individualisé des habitants constituent une clé de réussite dans la réalisation des projets d’opérations plus denses, plus sobres, plus abordables et mieux adaptées aux besoins des habitants. 

La mixité des fonctions et des usages des bâtiments est également cruciale dans le montage des opérations futures. Il est important de penser le projet à une échelle plus large, plus intégrée (projet d’ensemble, plan d’aménagement).

Le bien-être et le confort de l’habitant doivent être placés au cœur du projet. L’enjeu est de créer de l’habitabilité, au-delà de la seule entrée de la performance énergétique. Cela peut passer par l’association des habitants à l’élaboration du projet, ou la définition d’éléments de cadre de vie (intimité, espaces extérieurs, qualité des matériaux, intégration paysagère… ) à intégrer dans tout nouveau programme de logements.

La “miniaturisation” [2] et l’autopromotion peuvent permettre de produire du logement à coût abordable, dans une logique de projet et non d’urbanisme d’opportunité. Pour exemple, Villes Vivantes [3] a ainsi imaginé le premier lotissement de France où chaque projet est co-conçu sur-mesure avec ses habitants. Pas de découpage en parcelle à l’avance, mais un découpage sur mesure en fonction du projet. Porté par la Ville de Clermont-Ferrand, qui est propriétaire du foncier, et implanté dans le secteur de Champratel, le projet BAMBA instaure un prix du foncier dégressif à mesure que la densité augmente.

La démarche va désormais entrer dans une dimension pré-opérationnelle qui se déroulera en deux temps : 

  • Incubation des 2 sites démonstrateurs : dans le cadre d’un processus partenarial et pour chacun des sites seront conduits un diagnostic partagé, l’écriture d’une ambition commune, la traduction en orientations d’aménagement et la formalisation d’un plan d’actions.
  • Valorisation de la démarche afin de capitaliser les enseignements sous la forme d’une publication synthétique permettant l’aide à la préfiguration d’autres projets.

(Ré)animer une culture territoriale du risque

La culture du risque se nourrit de la mémoire collective des évènements mais aussi d’une connaissance des vulnérabilités du territoire et des aléas qui peuvent y survenir. Acquérir une culture du risque nécessite de développer « une prise de conscience du risque et de l’ensemble des connaissances […] permettant d’anticiper les impacts d’une situation et d’adopter des comportements adaptés en cas de catastrophes » [1] .

Les activités humaines ayant désormais déstabilisé le système Terre, la caractérisation des aléas, des vulnérabilités territoriales et des risques évolue. Alors à l’aune du dérèglement climatique, notre culture du risque serait-elle dépassée ? Le Massif Central, dont la métropole clermontoise est le cœur, est couramment décrit comme vert, et riche de sources d’eau. Cependant, le constat d’une évolution du régime des précipitations, la modification de l’alternance périodes de sécheresse et fortes pluies, la baisse du bilan hydrique et l’élévation des températures des cours d’eau et des lacs a conduit Clermont Auvergne Métropole à engager, au dernier trimestre 2022 une actualisation, en cours, de son Schéma de Transition Énergétique et Écologique pour mieux prendre en compte les vulnérabilités liées à l’eau [2,3].

Derrière l’image d’une nature verdoyante, le département Puy-de-Dôme est aussi concerné par le risque majeur de feux de forêt. Soumis à l’augmentation globale de la température de l’air et à la sécheresse, une évolution du risque a été constatée. Ainsi, le nombre annuel de jours où le risque météorologique de départ et de propagation de feux est important a atteint, en 2015, un niveau inédit. Et la superficie départementale concernée a augmenté de 47,1% entre la période 1959-1988 et la période 1986-2015[4]. Ce qui paraissait être un atout du territoire peut désormais être perçu comme une vulnérabilité.

Si la définition des vulnérabilités territoriales prend en compte des facteurs quantifiables (nombre d’infrastructures, superficie des forêts, etc.), elle en inclut d’autres plus insaisissables, comme le passé d’un territoire ou les comportements sociaux des populations [5]. L’appréhension des risques ne peut échapper à sa dimension territoriale, voire ultra-locale et à la conjugaison d’aspects techniques et sociaux. Or, les vulnérabilités semblent invisibles dans nos paysages quotidiens. Et cette faible perception génère une sous-estimation du risque [6]. Exemple concernant le risque de rupture de production alimentaire : la teneur en acide phosphorique des sols du département varie fortement d’une commune à l’autre, et est par ailleurs peu abondante sous sa forme assimilable par les plantes. Il n’est pas substituable et ne peut être synthétisé, c’est un élément clé pour la production alimentaire [7]. Par ailleurs, il est aussi déterminant pour le stockage du carbone dans le sol donc pour l’atténuation du réchauffement climatique qui impacte le cycle de l’eau et donc la production alimentaire. Soumise à des vulnérabilités territoriales, la rupture de production alimentaire est donc un risque systémique, ce qui le rend particulièrement complexe et difficile à prévoir. Désormais inféodés au contexte global du dépassement des limites planétaires, conséquence des activités humaines, les risques majeurs prennent en plus une dimension systémique : ils ne peuvent pas être réduits en se préoccupant de la seule échelle locale, ni de manière isolée les uns des autres.

La description de nos territoires serait-elle à réinventer pour mieux rendre visibles les vulnérabilités et les aléas susceptibles d’y survenir ? Ne devrait-elle pas sortir du domaine réservé des « experts » ? L’enjeu est ici d’impliquer toute la société afin de permettre une meilleure anticipation, améliorer l’efficacité de la protection, répartir la charge de responsabilité en permettant au plus grand nombre d’en être acteurs ou actrices, inviter à s’attaquer aux causes et non simplement à la gestion des catastrophes. Dans le cadre de la 44ème rencontre des agences d’urbanisme, intitulée « No Cultures No Futures ! Pas de réorientation écologique sans recomposition culturelle des territoires » une journée d’exploration sera consacrée à la culture du risque. Une occasion d’œuvrer collectivement à la réinvention de cette culture indispensable pour habiter l’anthropocène.

Menhir du mont Lozère © S.Cordobes

Réorientation écologique des territoires : quelles places et responsabilités des acteurs culturels ? Une enquête prospective de l’AUCM

L’AUCM a engagé dans son programme de travail partenarial 2023-2024 une enquête prospective visant à interroger la place des politiques culturelles, et plus généralement des acteurs du secteur culturel, dans la réorientation écologique des territoires. Un premier volet, des entretiens prospectifs, doit permettre d’écouter ceux qui sont déjà engagés sur ces enjeux à l’échelle du Massif central, complété par les analyses d’experts nationaux. Un second volet associera au sein d’un groupe de travail, une vingtaine d’acteurs locaux, porteurs de projets artistiques, d’actions culturelles, responsables de structures, en charge ou experts des politiques culturelles pour imaginer avec eux les scénarios d’évolution possible de leurs activités permettant de faire face au défi du changement global et de la bifurcation. Cette enquête devra courant 2024 au travers d’un troisième volet permettre d’interroger les politiques culturelles mises en œuvre par les adhérents de l’Agence, tester en situation les scénarios qui auront été produits et de préciser les enjeux spécifiques que chaque territoire aura à relever, non seulement pour adapter son activité à la nouvelle donne et la maintenir malgré les contraintes émergentes, mais surtout pour qu’elle constitue un levier à part entière aux transitions encore à mettre en œuvre.

Culture et réorientation écologique des territoires : un rapprochement de raison

Les politiques culturelles et artistiques ont longtemps été épargnées par le rendez-vous anthropocène. C’est incontestablement la Covid, puis la guerre en Ukraine et l’explosion des prix de l’énergie qui ont précipité la prise de conscience de la vulnérabilité des institutions et pratiques concernées : musées qui réduisent leurs heures d’ouverture pour économiser l’énergie, voire qui ferment faute de possibilité de fréquentation publique, festivals d’été et salles d’expositions qui s’inquiètent des pics de chaleurs, grandes institutions et événements populaires qui ne peuvent plus ignorer les coûts carbone de leurs activités liés aux déplacements importants de ceux qui les fréquentent. Les politiques culturelles ne vont pas pouvoir faire l’économie de la vaste réflexion maintenant entamée pour réduire drastiquement leur empreinte écologique, en particulier leur émission carbone, mais également leur impact sur les écosystèmes, leur consommation de ressources… Elles vont devoir s’adapter, gagner en sobriété et tenir compte des vulnérabilités accrues par le changement global afin de poursuivre leurs missions. Cette nécessité vaut d’autant plus que les politiques culturelles pourraient être amenées à jouer un rôle central dans la réorientation écologique elle-même : si l’on admet que celle-ci ne relève pas que de transitions techniques et normatives, mais au contraire nécessite un changement de rapport à nos milieux de vie, on voit mal comment échapper à une profonde acculturation : la réorientation écologique est fondamentalement une question culturelle et éducative qui pourrait donner aux institutions culturelles un nouveau rôle, et aux politiques dédiés, une mission fondamentale dans les prochaines années. Où mieux que dans ces lieux avec ces compétences et ressources, produire de nouveaux imaginaires, construire de nouveaux récits, transmettre les savoirs indispensables, révéler de nouveaux attachements, autrement dit produire la part symbolique et sensible indispensable à la réorientation écologique, les liens essentiels à des fabriques territoriales plongées dans le tumulte anthropocène.

Volet 1 : écouter ce que les acteurs culturels du Massif central – artistes, institutions, experts – ont à nous dire de la réorientation écologique des territoires

Le premier volet de l’enquête prospective mise en œuvre par l’Agence consiste à se rapprocher des artistes, institutions et opérateurs culturels, spécialistes de l’art, de l’esthétique, de la culture à minima sensibilisés à la réorientation écologique, mieux engagés dans celle-ci pour comprendre comment à l’échelle du Massif central ce public se prépare : il s’agit d’écouter les postures, les pratiques, les envies, d’analyser et de comprendre la position de ces acteurs à l’égard des enjeux écologiques. Assiste-t-on à un repositionnement des productions artistiques au bénéfice d’un art écologique, dédié à la mise en visibilité des vulnérabilités, à la promotion d’un nouveau rapport au vivant, à la production de nouvelles représentations, émotions, relations au sein des territoires de vie, à la promotion de logique d’attention et de soin aux environnements dont nous dépendons ? Les lieux culturels adaptent-ils leurs pratiques, leurs locaux, les modalités d’accueil, leur programmation, leur politique d’actions culturelles et de médiation, d’éducation publique et populaire, d’ancrage local ? Les collectivités s’inscrivent-elles dans un passage en revue de leurs politiques ? Comment ? Avec quels objectifs, renouvellement de leurs missions ? La réorientation écologique va-t-elle conduire à un réagencement du champ artistico-culturel ? Autant de questions que l’enquête doit aborder. Celle-ci très exploratoire ne cherche pas à être représentative et dresser un état des lieux du secteur, mais au contraire à détecter les signaux faibles et faits porteurs d’avenir qui esquissent sa transformation et permettent d’envisager concrètement, en situation, ce que l’art et la culture peuvent faire pour contribuer à la réorientation écologique des territoires. Les entretiens réalisés vont donner lieu à une diffusion in itinere dans la revue de l’Agence pour rendre compte et témoigner des pratiques actuelles et animer le débat public avant de nourrir un rapport de synthèse.

Volet 2 : élaborer des scénarios de réorientation écologique des politiques culturelles territoriales

Le deuxième volet de l’enquête prospective vise à imaginer, toujours de manière exploratoire, des scénarios d’évolution des politiques culturelles pour qu’elles s’inscrivent dans la réorientation écologique des territoires. Le protocole de travail repose ici sur la constitution d’un groupe d’experts des politiques et des actions culturelles locales qui sera mis en situation de production prospective. Quatre séminaires d’une demi-journée permettront de poser les problèmes qui se posent, d’esquisser des horizons souhaitables à 2050, de consolider des hypothèses prospectives par élaboration de trajectoires possibles, d’élaborer des scénarios et de qualifier les enjeux à relever par et pour les politiques concernées. Ils seront complétés par une consolidation, une documentation et du design en back-office. Ce travail se tiendra à l’automne 2023. Il donnera lieu à une publication et des débats publics début 2024. Il doit aussi permettre d’élaborer un kit d’activation territoriale – l’outil indispensable pour rendre la prospective concrète et opérationnelle – qui sera déployé dans les territoires volontaires, à partir de 2024. 

Volet 3 : activer la réorientation écologique culturelle dans les territoires

En 2024, le kit d’activation de la réorientation écologique culturelle sera déployé avec les partenaires volontaires de l’Agence d’urbanisme au plus près des acteurs et territoires concernés. Plusieurs objectifs à ce troisième volet : pour l’Agence, déployer conformément à son repositionnement stratégique la prospective dans les territoires pour accompagner ses adhérents dans leur réorientation écologique ; tester sur le terrain les hypothèses prospectives issues du groupe d’experts pour affiner les réflexions et surtout, dans la logique pragmatiste qui est la nôtre, en l’éprouvant avec ceux qui agissent pour les consolider ; pour les collectivités et acteurs territoriaux, il s’agira d’entreprendre un travail de sensibilisation à la réorientation écologique et à la place que peuvent y tenir les politiques culturelles ; plus stratégiquement, il s’agira également de tester les politiques et actions culturelles mises en œuvre localement à l’aune des enjeux et des scénarios prospectifs proposés pour, le cas échéant, initier une réflexion visant à reconsidérer les stratégies à mettre en œuvre à moyen terme. Certains partenaires visent par exemple à se lancer dans l’élaboration de projet culturel territorial.

Chaque volet de l’enquête prospective suppose la participation d’un large éventail d’acteurs issus des milieux culturels, scientifiques, publics et politiques. C’est une condition de réussite de cette « coopérative prospective » que l’agence met en place en même temps que sa raison d’être : constituer un public, acculturer, mettre en mouvement, relever les enjeux qui engagent l’avenir des territoires, traduire la réorientation écologique en politiques, stratégies et actions concrètes. Si vous êtes intéressés ou simplement curieux, si vous souhaitez obtenir davantage d’informations sur l’un ou l’autre des protocoles présentés, ou si cette enquête fait directement échos à vos préoccupations et besoins et que vous souhaitez y participer, n’hésitez pas à nous contacter !

Workshop Industrie du futur : Anticiper et accompagner les transitions industrielles – 05 juillet

Le Pôle métropolitain Clermont Vichy Auvergne, espace de dialogue et de coopération interterritoriale, et l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central organisent une rencontre pour explorer l’industrie du futur le mercredi 5 juillet 2023 au Hall 32 à Clermont-Ferrand. Participation publique sur inscription.

Modernisation des outils, sobriété des process ou encore transformation des organisations et des métiers, l’industrie du futur appelle une nécessaire mise en stratégie et en mouvement de tous les acteurs pour repenser les modèles productifs et imaginer collectivement des solutions adaptées aux mutations technologiques, sociales, environnementales ou encore territoriales en cours.

  • Quelles compétences pour répondre aux besoins d’une industrie 4.0 ?
  • Quels espaces (foncier, immobilier, aménagement) pour accueillir des projets et maintenir le tissu industriel et productif existant
  • Quel(s) accompagnement(s) pour des secteurs industriels inégalement engagés dans un processus de transformation numérique ?
  • Quelles coopérations pour préciser une stratégie territoriale lisible et clairement positionnée ?

Ce temps fort, dédié aux territoires et aux acteurs socio-économiques, vise à appuyer le déploiement local du tissu productif et à affirmer l’ambition politique d’accompagner de manière volontariste les transitions industrielles.

Il permettra d’apporter des éléments de réponses à travers plusieurs temps fort :

  • Une mise en perspective et des retours d’expériences locaux et nationaux lors d’une table ronde,
  • Un atelier-débat participatif pour se mettre en mouvement et décliner collectivement la boîte à outil territoriale de l’industrie du futur,
  • La signature officielle du Manifeste pour une stratégie industrielle territoriale avec entre autres les présences confirmées du Président de Clermont Auvergne Métropole Olivier Bianchi, du Président du Pôle métropolitain Clermont Vichy Auvergne et Président de Riom Limagne et Volcans Frédéric Bonnichon, du Vice-Président du Pôle métropolitain Clermont Vichy Auvergne en charge de l’économie Dominique Adenot et du Président de la CCI Puy de Dôme Clermont Auvergne Métropole Claude Barbin.

L’adaptation au changement climatique, un concept global pour des enjeux locaux

Lors de la conférence “Adaptation au changement climatique dans les territoire”, experts et élus ont échangé sur les scénarios et stratégies locales d’adaptation, avec un message central : « la question n’est plus de savoir s’il faut s’adapter mais comment le faire ». L’Agence d’Urbanisme Clermont Massif central revient sur les enjeux de l’adaptation au changement climatique sur le territoire clermontois.

Mieux comprendre les enjeux locaux du changement climatique

Il est des territoires où la variabilité spatiale du climat est marquée, et le bassin clermontois en fait partie. Les reliefs de la Chaîne des Puys et des contreforts du Livradois induisent des différences dans la répartition des températures, mais aussi des précipitations, plus prononcées sur les massifs volcaniques que sur la plaine de la Limagne. Les inversions de températures sont fréquentes [2], conduisant notamment à la stagnation de masses d’air froid en fond de vallée et accentuant en ville les phénomènes de pollutions atmosphériques. Ces caractéristiques climatiques pourraient évoluer avec le changement climatique. Les relevés météorologiques effectués entre 1962 et 2021 démontrent déjà une élévation des températures annuelles en tout point de la région Auvergne-Rhône-Alpes [3]. Comment le climat va-t-il évoluer à l’échelle locale ? La Limagne va-t-elle devenir une terre aride ? Les stations de ski auvergnates appartiennent-elles au passé ? L’Auvergne est-elle toujours le “château d’eau de la France” ?

Pour répondre aux enjeux du changement climatique, deux types de politiques sont menées conjointement : l’atténuation, qui s’attaque aux causes du changement climatique par la réduction des émissions de gaz à effet de serre, et l’adaptation, qui en limite les conséquences négatives par la réduction de la vulnérabilité et l’exposition aux aléas. Comme le rappelle Cédric Audenis, Commissaire Général Adjoint à France Stratégie, si les politiques de réduction ont un objectif qui est très clair -la neutralité carbone en 2050 – les politiques d’adaptation sont plus complexes à mener car il réside une incertitude sur les effets locaux du changement climatique.

Des projections climatiques locales, pour une meilleure adaptation

Le GIEC [4] analyse depuis 1988 les évolutions du climat, leurs causes, leurs impacts, et les solutions pour y répondre. Trois grands types de scénarios sont posés à l’horizon 2100 : un premier qui entrevoit un réchauffement climatique contenu à +1.5°C/+2°C avec des impacts que l’on est en mesure d’appréhender ; un scénario intermédiaire avec un réchauffement à +2°C environ ; un scénario à +4°C, qui comporte nombre d’incertitudes.

Ainsi, lors de cette même conférence, le ministre de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires, Christophe Béchu, a insisté sur le risque de mal-adaptation induit par la prise en compte de scénarios “trop  optimistes” : « Penser qu’on va rester sur une trajectoire à +2°C alors que des hypothèses à +4°C existent nécessite qu’on modélise cette trajectoire et que l’on ait donc deux scénarios dans notre stratégie d’adaptation ».

En ce sens, les projections climatiques à l’échelon local permettent de mieux appréhender les changements climatiques à anticiper. Les scientifiques travaillent généralement à partir d’un modèle climatique mondial, décliné à l’échelle de grandes régions, puis emploient des outils statistiques pour corriger les biais. Sur le territoire du Massif central, l’AP3C [5] a conçu des projections climatiques locales de nature statistique (elles ne proviennent donc pas d’un modèle climatique global).  Celles-ci  mettent en évidence pour 2050 une nette hausse des températures en hiver et au printemps, ainsi qu’un cumul de pluviométrie en baisse au printemps, particulièrement sur la plaine de la Limagne.

Si les scénarios pour demain varient en fonction des modèles employés et des périodes de référence étudiées, ils confirment tous un emballement des dérèglements climatiques, avec des températures à la hausse, une modification dans la répartition des pluies (même à l’échelle locale), une accentuation des périodes de canicule, et des évènements climatiques plus soudains et intenses. Les conséquences sont multiples : sur les écosystèmes, la disponibilité en eau, l’économie, le tourisme (de montagne notamment), la santé, le coût des assurances etc.

Vers un “réflexe adaptation” chez tous les acteurs

Malgré ces connaissances, le changement climatique reste un concept abstrait dans notre quotidien. Notre mémoire des évènements climatiques (quand elle n’est pas traumatique) est volatile, et l’augmentation des températures est complexe à appréhender. Après tout, un ou deux degrés de plus, qu’est-ce que cela changera dans notre quotidien ? Or, l’analogie est à faire avec le corps humain. Si notre température corporelle augmente de 1°C seulement, c’est tout l’équilibre qui est menacé. Alors faut-il envisager le scénario du pire pour nous projeter dans un futur proche ? Par exemple, la Ville de Paris a récemment voté la création d’une mission intitulée « Paris à 50°C », qui vise à mettre en place un plan d’actions pragmatiques à activer lors d’épisodes de températures extrêmes.

Selon Morgane Nicol, directrice du Programme Territoires à I4CE « pour avancer, la première chose à faire c’est de mettre en place un réflexe d’adaptation chez tous les acteurs, pour que systématiquement se pose la question des conséquences du climat futur sur chaque politique ou investissement fait aujourd’hui ».

Alors atténuation, adaptation, l’Agence d’Urbanisme Clermont Massif central investit pleinement ces enjeux dans le cadre de son programme de travail  : culture du risque, vulnérabilité de la ressource en eau, observation des transitions environnementales, renaturation… autant de sujets qui sont au cœur des travaux de l’équipe en 2023 et pour les années à venir.

L’économie désirable selon Pierre VELTZ: Sortir du monde thermo-fossile

Prolongement de La Société hyper-industrielle (2017) qui dressait les contours d’un nouveau capitalisme productif et prélude de son dernier ouvrage Bifurcations (2022) qui pose l’écologie en axiome de la réinvention de la société industrielle, L’économie désirable soumet quatre postulats autour desquels s’articulent 6 chapitres :  Efficacité – Sobriété(s) – Une économie humano-centrée – Le salut par le local ? – Proximités et interdépendances –  Fiscalité, finance et technologie.

Face à l’urgence écologique, la nécessité d’une nouvelle grammaire productive

Le premier postulat est celui de l’urgence de la situation obligeant à composer avec le monde actuel et à bâtir des trajectoires plurielles de société. Le deuxième est que des marges de manœuvre existent dans l’économie réelle et rendent possible le renouvellement des modèles de développement, comme le passage à une économie des usages et des expériences ou de l’accès. Le troisième est qu’il est en revanche nécessaire d’offrir une perspective mobilisatrice positive afin de donner à voir une économie désirable. Le quatrième souligne que l’accélération de la transition n’est pas une affaire de moyens et de volonté politique, mais une question de méthodes et de boussole pour déclencher et structurer des projets et de nouvelles infrastructures permettant la transition. Cela induit deux grands chantiers : celui des formes étatiques renouvelées pour piloter le changement de paradigme et celui de nouveaux partages du pouvoir, auprès des individus et dans les entreprises pour l’expression de la créativité.

L’industrie au cœur des enjeux de transition

Contrairement à l’image souvent véhiculée d’une société de services devenue post-industrielle, notre société est hyper-industrielle pour trois raisons. Le secteur industriel, au-delà de ses emplois directs, entraîne le reste de l’économie en concentrant des îlots de forte productivité. La distinction entre industrie et services est devenue artificielle au regard de leur imbrication et de la convergence des méthodes ou modèles économiques (ex : économie de l’accès versus. de propriété). Enfin, les activités de services ne peuvent se passer d’une trame matérielle lourde, comme le prouve la dépendance du secteur numérique à la transformation des métaux et terres rares (cuivre, lithium, néodyme…) par exemple, ou simplement l’utilisation de ressources communes pour leurs infrastructures (béton, acier, polymères…).Comment faire évoluer les modes de production et de consommation dans un temps suffisamment court pour pallier le désastre écologique ? Les réponses apportées relèvent d’une part de l’efficacité sur le versant de l’offre (meilleure conception des produits, limitation des chutes et des pertes de matière, recyclage et réutilisation, recherche de matériaux de substitution), d’autre part de la sobriété du côté de la demande, afin que la hausse de la consommation ne vienne pas annihiler les gains en matière d’efficacité. La solution réside tant dans une sobriété d’usage passant par la transformation des modes de vie et de consommation, que dans une sobriété de conception, c’est-à-dire des produits plus simples adaptés à leurs fonctions sans sophistication inutile.

Réorienter les investissements et les modèles de développement vers une économie centrée sur l’humain

Davantage que la décarbonation des activités existantes ou la recherche des technologies clés du futur, l’enjeu, selon Pierre Veltz, réside dans la construction d’une vision d’ensemble, d’un projet de société mobilisateur et positif. Cela pourrait passer par une économie consacrant la centralité de l’individu et le développement de ses capacités. Cette économie organisée autour de domaines essentiels comme la santé, l’alimentation, l’éducation, la mobilité, la culture, le divertissement et la sécurité comporterait une dimension collective et coopérative forte, susceptible de rassembler autour de perspectives fédératrices. C’est également une économie plus écologique, limitant son empreinte carbone, par une organisation autour de services réciproques et localisés. Mais elle peut aussi devenir le terreau d’une société dominée par des impératifs hédonistes d’épanouissement de soi au lieu de densifier les liens interpersonnels. C’est ce qu’illustre, dans le domaine de la culture, la différence entre la conquête du temps de cerveau disponible par le divertissement et la construction d’individus instruits et responsables.

L’écologie comme langage privilégié du retour à la proximité

L’avènement d’une économie du lien va de pair avec une dimension territoriale. L’échelle de la proximité dans ses différentes mailles (plus ou moins locales) constitue le référentiel le plus pertinent pour concevoir et exploiter les solutions nouvelles adaptées aux contextes locaux. La question de la relocalisation de l’industrie est moins celle de la relocalisation d’entreprises ayant quitté le territoire que celle de la maîtrise de grandes chaînes de valeur mondialisées, qui ont redistribué les activités à l’échelle internationale, en connectant une pluralité de sites. Cette globalisation s’appuie sur l’externalisation des émissions de gaz à effet de serre et des pollutions vers les pays les moins regardants. Selon Pierre Veltz, il faut favoriser la réimplantation d’usines, mais surtout développer de nouvelles activités en réinventant une base productive, sans sous-estimer les interdépendances internationales à la fois industrielles et technologiques, scientifiques, culturelles et humaines. Les sociétés reposent sur un tissage serré de contrats de solidarité dont l’échelle devrait être élargie, à minima à l’échelle européenne.

L’incapacité des grandes voies macrosociales à conduire le changement

Le localisme ne suffisant pas, des transformations structurelles s’imposent. Les réglementations et les normes s’avèrent alors essentielles, comme le montre l’exemple de la décarbonation du secteur automobile. Mais trois pistes, reposant toutes sur les règles du jeu des marchés financiers, reviennent régulièrement dans la bouche des économistes : la fiscalité environnementale, le verdissement de l’investissement et de la finance, les « green techs » et l’innovation par les start-up. Pourtant, selon Pierre Veltz, aucune n’est en mesure de conduire à un changement de paradigme qui nécessite des projets concrets, des solutions de substitution et une feuille de route globale. L’exemple de la taxe carbone et de ses nombreux obstacles souligne que la durée de mise en place de telles mesures (quand elles sont réellement mises en place) est largement incompatible avec l’urgence des défis à relever. Le désinvestissement dans les secteurs thermo-fossiles et le fichage des investissements anti-écologiques sont en marche et pourraient menacer les grandes industries fossiles. Mais ces démarches ont pour l’heure un impact insignifiant. La finance écologique reste marginale, notamment en raison de rendements jugés insuffisants par les investisseurs et de l’absence de cadrage pérenne par les Etats. Quant à l’innovation technologique, elle n’est possible sans investissements publics massifs.

Conclusion : l’Etat et la bifurcation écologique

Comme dans tous les changements de paradigmes précédents, ce sont aux Etats de reprendre la main pour embarquer les économies et les sociétés. Il ne s’agirait pas d’autre chose que des grands objectifs nationaux tels que la conservation de l’emploi ou la compétitivité relative pour saisir les ressources et leviers qui leur sont propres : développer des programmes de recherche publics, fixer des perspectives stratégiques, mettre en place les grandes infrastructures physiques et normatives et veiller à l’équilibre entre objectifs sociaux et économiques tout comme à l’accompagnement social des mutations. Mais cela signifie aussi se permettre de revenir à un cadrage de type « planification », sous la forme d’un Etat pilote offrant la capacité aux communautés locales et professionnelles de déployer leur créativité et leurs compétences au service de la bifurcation écologique. Reste à intégrer cette dernière dans une transformation globale des économies et des sociétés.

Les industriels, forts de leur expérience dans l’optimisation des ressources, constituent de réels atouts. Aucune transition ne sera néanmoins jugée socialement acceptable si elle ne s’accompagne pas d’une réduction des inégalités pour laquelle la redistribution s’avère insuffisante. La bifurcation écologique demande de s’attaquer à la dissociation entre rentes et contributions productives, par des cadrages publics vigoureux, afin de permettre des débouchés dans l’économie réelle et non dans la hausse artificielle du prix des actifs financiers ou immobiliers.

Les organisations économiques doivent subir de profonds et rapides changements pour faire face au défi écologique, et les pistes de solutions, nécessairement multiples, seront d’abord expérimentales. Par leurs travaux d’observation et de prospective stratégique ancrés dans le local, les agences d’urbanisme s’attachent à appréhender les trajectoires de changement d’une économie de plus en plus territorialisée et les nouvelles solidarités qu’elles engendrent.

Horizon Publics – Hors-Série – été 2023

Consultez en ligne les 4 articles de la revue Horizons Publics accessibles gracieusement dans le cadre de ce partenariat :

La réorientation écologique de nos territoires passe par une recomposition culturelle
– Grégory Bernard et Stéphane Cordobes

« La révolution écologique est aussi culturelle ! »
– Olivier Bianchi

«Avec l’anthropocène, il s’agit de réinventer des cultures de cohabitation »
– Michel Lussault

«Nous nous donnons une mission : être présents et regarder le vivant »
– Joanne Leighton