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Observ’agglo 2025 : Comparer la situation des grandes agglomérations à l’heure des transitions

Une démarche d’observation mutualisée des agglomérations françaises portée par les agences d’urbanisme

Le panel en 2025 est celui des intercommunalités de plus de 180 000 habitants, soit 61 agglomérations et métropoles françaises observées à travers une quarantaine d’indicateurs, calculés de la même façon en tout endroit du territoire. Alors que le précédent millésime distinguait métropoles et agglomérations, cette nouvelle édition a choisi de les regrouper afin de proposer une vision et des représentations cartographiques uniques des phénomènes à l’œuvre dans les territoires urbains français, indépendamment de leur statut juridique. Le panel couvre un large prisme de villes françaises, depuis la Métropole du Grand Paris avec plus de 7 millions d’habitants, jusqu’aux agglomérations de Cherbourg et du Nord de la Réunion (178 000 habitants) maintenues dans le panel bien qu’étant passées sous le seuil démographique depuis la précédente édition. Au total, le panel d’Observ’agglo 2025 couvre 29 millions d’habitants, soit 43% de la population française.

Cette édition d’Observ’agglo comme les précédentes se déclinent en trois livrables. Le premier, un poster à double face pensé comme un outil de lecture rapide met en avant, sur sa face cartographique, les paysages et l’environnement qui composent l’arrière-plan des grandes villes, et donne sur sa face graphique une vision synthétique des grandes thématiques. La publication, deuxième format de livrable, propose dans des doubles-pages thématiques des analyses plus fines et documentées des phénomènes observés. Enfin, une base de données dédiée accompagne la publication et le poster pour faciliter l’appropriation des analyses et la comparaison des territoires.

La production de ces trois livrables repose sur un collectif de professionnels des agences d’urbanisme (une vingtaine d’agences mobilisée pour l’édition 2025) et des partenaires de la FNAU [1], garant de la robustesse, de l’originalité, de la pertinence des indicateurs produits et de leurs analyses.  Membre du comité de pilotage au côté de la FNAU et des agences d’urbanisme de Toulon et de Besançon, l’AUCM a participé aux choix stratégiques sur le contenu du millésime 2025 et s’est spécifiquement impliquée dans la production de la partie « s’adapter » lors d’ateliers de travail organisés à Toulon, Rouen et Paris.

Positionner l’adaptation au changement climatique comme clé de lecture des autres thèmes

Six chapitres, correspondant à des fonctionnalités et réalités urbaines, rythment cette nouvelle parution :

  • « S’adapter » face au climat, aux ressources, aux vulnérabilités ;
  • « Être » en fonction de son âge, son activité, sa santé ;
  • « Produire » en tenant compte des mutations économiques et de l’emploi ;
  • « Connecter », à travers les mobilités, les infrastructures, le numérique ;
  • « Se loger » dans un contexte de tensions foncières et de nécessaire efficacité énergétique ;
  • « Vivre ensemble » autour des enjeux sociaux, éducatifs, démocratiques et culturels.

Pour la première fois, les enjeux d’adaptation (climatique, environnementale, énergétique) sont placés en première partie, et non pas relégués comme souvent en fin de publication. Au-delà du symbole, ce changement n’a pas été simple à réaliser tant les données aujourd’hui disponibles pour représenter ces enjeux sont rares et techniques. L’adaptation au changement climatique est ici évoquée à travers les émissions de gaz à effet de serre, la vulnérabilité aux risques naturels, la sensibilité à la hausse des températures, la ressource en eau, l’autosuffisance alimentaire ou encore la biodiversité. D’autres thématiques ont été envisagées (qualité de l’air, gestion des déchets notamment) mais les données disponibles et mobilisables à l’échelle nationale n’étaient pas suffisamment fiables et / ou comparables d’une agglomération à l’autre pour être retenues.

Ce renversement affirme la volonté du comité de pilotage de poser le contexte des situations environnementales des grandes agglomérations françaises comme clé de lecture des autres phénomènes urbains. Comprendre leurs transitions, c’est interroger la manière dont les agglomérations françaises recomposeront leurs modèles démographiques, productifs, leurs mobilités, leurs équilibres sociaux et urbains. Ce choix éditorial permet de proposer trois nouvelles clés de lecture aux situations des métropoles et grandes agglomérations françaises.

Trois clés de lecture transverse

La première clé de lecture est celle de la soutenabilité écologique des croissances démographiques et économiques des métropoles et grandes agglomérations françaises. Ces territoires urbains enregistrent les dynamiques les plus soutenues depuis les années 2010, portées par la natalité et l’attractivité résidentielle ; leurs populations étudiantes augmentent également, renforçant leur vitalité économique et sociale. Mais ces mêmes territoires se trouvent en première ligne face aux risques liés au changement climatique : hausse du nombre de jours de fortes précipitations, extension des périodes de sécheresse, raréfaction de l’eau. La soutenabilité devient ainsi la condition même de leur trajectoire de croissance, les indicateurs environnementaux venant directement éclairer les défis de l’urbanisation, du logement et de l’emploi.

La question du dynamisme métropolitain au regard des inégalités sociales et territoriales qu’il entraîne constitue une deuxième clé de lecture transverse. Les métropoles et grandes agglomérations présentent en moyenne de meilleurs indicateurs de santé, d’accessibilité aux soins et d’emploi que les autres territoires français ; elles concentrent également les filières économiques les plus qualifiées. Mais derrière ces résultats positifs, de fortes disparités internes émergent dont témoignent les indicateurs sur les revenus des ménages, les catégories sociales, les tensions dans le marché des logements, la ségrégation scolaire. La clé de lecture est ici celle de la soutenabilité sociale et du comment maintenir l’attractivité des métropoles et grandes agglomérations sans accentuer leurs fractures sociales et spatiales.

Enfin, la troisième clé de lecture est celle de l’hétérogénéité du panel et de l’existence de territoires moteurs et de territoires fragiles y compris dans le cercle des métropoles et grandes agglomérations françaises. Les marqueurs de l’attractivité et du dynamisme se répartissent à l’échelle nationale selon une « géographie en U », depuis le Sud et l’Ouest jusqu’à la façade atlantique. A l’inverse, le Nord et l’Est, le Centre et les outre-mer se caractérisent par des marqueurs de fragilités différents selon les territoires (vieillissement, santé, emploi, social…). La tension est donc double : d’un côté, des territoires dynamiques qui doivent rendre soutenable leur croissance ; de l’autre, des territoires fragiles qui doivent éviter le cumul de vulnérabilités sociales et environnementales.

Les résultats pour Clermont Auvergne Métropole

Clermont Auvergne Métropole est dans une situation « moyenne » pour 16 des 37 indicateurs analysés. Elle n’est ainsi ni en difficulté, ni vraiment en réussite sur les indicateurs démographiques et les indicateurs de logements. Métropole de petite taille, Clermont Auvergne Métropole connait une croissance démographique modérée en comparaison d’autres agglomérations françaises. Sa population à la fois très jeune (étudiants) et déjà âgée la rend finalement moins sensible aux perspectives de vieillissement que des métropoles aujourd’hui plus soumises à la fois au vieillissement par le bas et par le haut de la pyramide des âges. Son marché du logement est peu tendu (prix et parc social accessible) en comparaison d’autres territoires même si la production de logements neufs progresse faiblement, faisant apparaître une légère tension dans la capacité à produire suffisamment de nouveaux logements pour complètement satisfaire les besoins. Sur le plan énergétique, le nombre de passoires et de bouilloires thermiques est dans la moyenne du panel.

La comparaison de la métropole clermontoise avec les autres grandes agglomérations françaises lui est favorable sur les indicateurs économiques. Le taux de chômage est plutôt faible, le taux d’études élevé, l’augmentation du nombre d’emplois et d’actifs réelle. L’équilibre entre les emplois à haute valeur ajoutée et les emplois accessibles à tous est bon, faisant de la métropole clermontoise une métropole équilibrée quant au panel d’emplois proposé.

La comparaison de la métropole clermontoise avec les autres grandes agglomérations françaises lui est moins favorable sur plusieurs indicateurs environnementaux, de mobilité et du vivre ensemble. Du fait de sa forme urbaine dense et des perspectives climatiques, la métropole clermontoise présente ainsi une assez forte sensibilité aux phénomènes des îlots de chaleur. La qualité des eaux de surface n’est pas très bonne et son agriculture nourricière insuffisante. Des marges de progrès existent également concernant la mobilité : le linéaire de pistes cyclables est peu important et l’attachement à la voiture individuelle encore fort, en tout cas avant le déploiement en cours du projet InspiRe qui devrait répondre à ces faiblesses. Enfin un indicateur du vivre ensemble invite à une vigilance sur cette thématique : la pauvreté est en progression comme dans 58 des 61 agglomérations du panel. Après une augmentation conséquente (+3.4 points), le taux de pauvreté de la métropole clermontoise se situe désormais en milieu de panel, proche des agglomérations de Tours, Poitiers, Reims, Le Havre.

Les 100 qui font la ville… Traits Urbains

Un portrait : n’était-ce pas anachronique au moment même où « les acteurs de l’aménagement et de l’urbanisme devaient reconsidérer leurs pratiques pour sortir d’un modèle qui avait conduit à gager l’avenir de la planète et menaçait aujourd’hui la viabilité de nos milieux de vie ? Plus que la mise en exergue de leur parcours, n’était-ce pas plutôt leurs convictions et leurs engagements pour édifier de nouveaux espaces de cohabitation plus justes et soutenables qu’il convenait aujourd’hui d’exposer ? ».

Stéphane Cordobes est un personnage à l’esprit pluridimensionnel, animé en premier lieu par une soif de justice à l’égard du vivant, et donc en perpétuel questionnement. Aussi nous propose-t-il de « vite passer » sur sa formation pourtant longue comme l’Anthropocène : sur ses études de géographie et son compagnonnage avec Michel Lussault, sur son appétence pour la prospective territoriale nourrie au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), et sur son intérêt philosophique pour le pragmatisme américain ; vite aussi sur son cheminement professionnel, entamé à la Datar, puis poursuivi au Commissariat général à l’égalité des territoires, enfin à l’Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT).

A ces figures imposées de l’hagiographie, le directeur général de l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central (AUCM) préfère l’énoncé des impératifs de l’adaptation : « Nous ne parviendrons à faire face à ce défi qu’à la condition de transformer en profondeur nos manières de cohabiter. (…) L’aménagement et l’urbanisme que nous pratiquons depuis plus d’un demi-siècle s’inscrivent dans un régime de maîtrise, d’exploitation et de consommation de la nature qui n’est absolument pas tenable. Par tenable, il faut entendre acceptable socialement, politiquement, moralement ; mais également soutenable pour assurer à l’humanité et à tous ceux qui la composent et dont elle dépend pour vivre, un avenir digne, ou a minima possible. »

Mais Stéphane Cordobes n’est pas du genre à lancer des incantations sans se retrousser les manches. C’est pourquoi après avoir œuvré au programme de prospective « Territoires 2040, aménager le changement », convaincu logiquement que celui-ci s’opérerait à partir de l’échelle
territoriale, il a souhaité prendre la direction d’une agence d’urbanisme, où il dit « mieux mesurer à proximité des acteurs du terrain l’ampleur du travail à mener ».

Depuis qu’il a rangé, il y a trois ans, ses livres au pied des volcans, l’agence clermontoise a étendu son champ d’activité au Massif central, espace géographique à ses yeux « plus pertinent » pour acculturer une population et ses représentants à la nécessité d’apprendre à faire territoire autrement. « On ne parle pas ici de simples ajustements technico-politiques. La réorientation écologique de nos modes de vie et d’habiter relève d’une recomposition qui traverse nos régimes de savoir, d’action, mais aussi de sociabilité et de sensibilité. C’est une épreuve au sens fort du terme qui passe certes par des renoncements, mais surtout par la réanimation de nos attachements les plus vitaux, et le réenchantement qui peut l’accompagner.»  Autrement dit, la vérité d’un portrait n’existe pas, elle se révèle par l’expérience. (NG)

Reproduit avec l’aimable autorisation de la revue Trait Urbains (N°147/148 – Décembre 2024-Janvier 2025)

“Les agences doivent être les maîtrises d’ouvrage des enquêtes coopératives”

Après une performance scénique [Blue Marble Obsession] qui a marqué les esprits, Michel Lussault reprend le micro pour une masterclass animée par Stéphane Cordobes, directeur général de l’agence d’urbanisme Clermont Massif central (AUCM). Un temps d’échange autour des questions anthropocènes placé sous le signe de l’optimisme.

À l’issue de votre performance hier, vous nous avez promis que cette deuxième partie du récit serait plus joyeuse et centrée sur la réinvention de nos modes de vie. Vous avez mis en avant la question des productions de savoirs qui étaient dépassées par la situation. Qu’est-ce que cela signifie ?
Commençons par rappeler des éléments de lucidité. La lucidité ne signifie pas le désespoir, mais elle est impérative. L’optimisme est important, mais pas au prix de l’oubli de la lucidité. Elle nous conduit à un constat simple : il y a deux grands mouvements d’englobement qui concernent l’intégralité des espaces-temps et qui se mettent en système.
D’une part, il y a une urbanisation planétaire, qui n’est pas seulement démographique, paysagère et géographique. C’est un processus de mutation des formes et des cadres de vie des humains en société. Toutes les réalités humaines et non humaines de la planète sont aujourd’hui urbanisées. Pensons l’urbanisme comme ce qui résulte d’un processus d’urbanisation d’englobement planétaire. Où que vous résidiez, vous êtes concernés par cet englobement. D’autre part, nous sommes face à un changement global qui met en lien quatre phénomènes : le dérèglement climatique, la crise de la biodiversité, le stress sur les ressources et le bouleversement des métabolismes. Toutes les réalités humaines et non humaines sont intégrées dans ce changement. Il n’y aura pas d’espace à l’abri ou d’espace de secours.
Comment ces deux systèmes se lient-ils ? L’urbanisme planétaire vectorise le changement global, c’est pour cela que nous avons développé le concept d’« urbanocène ». Dès que les populations s’urbanisent, leur régime alimentaire change, il est plus carné et consommateur de produits agro-industriels. Sa production implique une exploitation des écosystèmes et conduit, entre autres, à la déforestation et l’assèchement des zones humides.
Nous sommes à un moment clé où nous commençons à connaître ces retours de pression : vagues de chaleur, mégafeux, sécheresses extrêmes, bouleversement de la relation au vivant qui expliquent l’apparition de nouveaux pathogènes. Il faut reconnaître que nous avons échoué à habiter cette Terre. Comment en sommes-nous arrivés là ? La lucidité exige que nous nous posions cette question. Il ne s’agit pas de trouver des boucs émissaires, mais de regarder les conséquences que cela provoque au regard de la justice sociale et environnementale. Les
plus pauvres et les plus faibles sont les plus exposés aux médiocrités des conditions de vie et à la dégradation des environnements. Arrêtons le faux débat « Fin du monde, fin du mois », c’est le même combat ! Je ne suis pas favorable à la désurbanisation, on ne peut pas sortir de cet englobement. Mais nous pouvons faire évoluer ses conditions et inventer d’autres urbanités. Dans les agences, vous êtes en première ligne de tout ça. Vous-mêmes dans votre for intérieur vous ne pouvez pas manquer de voir ce mur.

La façon dont nous habitons la Terre est bien une question culturelle. Nous devons réinterroger notre pratique de l’urbanisme et de l’aménagement. Quels conseils peut-on donner aux urbanistes pour amorcer cette révolution ?
La culture est ce qui nous permet de définir nos existences et d’en créer le sens. C’est le processus de construction de notre habitation. Il faut l’entendre au sens originel qui renvoie à l’espace et au temps de vie d’une espèce. L’urbanisme est affaire de sensibilités, d’affects et d’imaginaires. Il y a un enjeu dans l’urbanisme contemporain qui est de se réapproprier totalement le sensible.
Le culturel s’intéresse à la production du sens. Peut-être faudrait-il admettre que nous sommes dans un monde tellement complexe qu’il peut y avoir plusieurs significations d’un même phénomène. Cela conduit à refuser a priori qu’il n’y ait qu’une seule solution fixée. En particulier, ces lignes d’ingénierie que nous avons l’habitude de faire fonctionner pour arriver à des solutions que nous présentons comme optimales et fondamentales.

C’est l’une des difficultés que nous avons aujourd’hui dans l’action : admettre cette pluralité des significations qui refuse une solution unique. C’est un enjeu de connaissance et d’expérimentation autour de cette réappropriation, par nos métiers, de la question du sensible et de la façon dont on met le partage. Si on ne fait pas ça, on se condamne à être des administrateurs de la procédure. L’anthropocène oblige à redistribuer toutes les cartes.

Stéphane CORDOBES (à g.) et Michel LUSSAULT (à dr.). © Félix de Malleray

L’enquête pourrait-elle devenir un dispositif de production de savoirs et d’actions ?
Depuis que je m’intéresse à l’anthropocène, je n’ai jamais autant appris. Adoptons ensemble ces nouvelles manières de faire avec joie. Une première piste consiste à ne plus considérer l’espace comme une surface à équiper. Délaissons les approches géométriques et économétriques, car cette idée est la base de la conception moderne et occidentale du foncier. L’espace géographique sur lequel vous allez devoir travailler se compose d’interdépendances systématiques. Dès que vous activez un de ses composants, vous activez en retour des rétroactions sur l’ensemble du système de l’interdépendance.
Tout aménagement local est global. L’ensemble des liens d’interdépendance est activé par cet aménagement local. Il faut avoir une vigilance globale. Aujourd’hui, lorsque vous aménagez un
espace urbain dans une zone exposée aux vagues de chaleur, si vous ajoutez de la pleine terre, il faut que vous intégriez le fait que les vagues de chaleur vont modifier l’espace bactériologique.
Une deuxième piste consiste à entrer dans l’urbanisme par l’espace hérité. Je suis pour un urbanisme sans plan. Je milite pour l’abandon de la planification et du projet. Je pense qu’ils nous piègent et nous incitent à d’abord regarder les espaces et la projection des entités qu’on va pouvoir faire. Nous sommes dans la production de significations sur ce que cohabiter veut dire. L’implication habitante est absolument fondamentale. Pour cela, il faudra enquêter sur les gestes de cohabitation, et partir d’une méthode anthropologique. Il faut impliquer les habitants dès le départ. Les agences d’urbanisme doivent être les maîtrises d’ouvrage des enquêtes coopératives, pour faire en sorte que le public se constitue autour de problèmes de cohabitation. Ce n’est pas abstrait du tout. Vous pouvez le faire via des méthodes connues, nous en sommes capables. Bien sûr, cela heurte de front l’urbanisme réglementaire. Nous ne pouvons pas continuer vingt ans avec cette administration : l’empilement des normes, les prescriptions nationales, la contradiction des systèmes normatifs, ce n’est plus possible.

Se dirige-t-on vers un urbanisme apprenant, au centre duquel les agences auront un rôle de communication ?
Apprendre consiste à se mettre en situation et se faire dépasser par ce qu’on ignore et qu’on ne maîtrise pas. Apprendre, c’est le contraire du processus de contrôle. C’est entrer dans l’«incontrôlé». C’est pour ça qu’il faut des cadres aux apprentissages.
Apprendre, c’est accepter qu’il y ait du trouble dans tous les genres. Les agences d’urbanisme doivent devenir ces coopératives d’enquête qui vont orchestrer les processus d’apprentissage
coopératifs.
Vous allez vous-mêmes vous troubler par ce processus, bon courage ! Vous allez déranger les certitudes, inquiéter les sachants, ceux qui croient savoir ce qui est bon. Je n’ai pas de réponse à apporter aux questions que je pose. Ne croyez pas ceux qui pensent avoir une réponse, justement, le processus que je vous propose d’engager est un processus d’expérimentation. Le grand défi que nous avons est de rouvrir le champ des possibles et de réaccepter la pluralité. Réaccepter cette pluralité culturelle et la pluriversalité des références est plus difficile pour nous, Occidentaux modernes, car nous avons été biberonnés à l’idée que nous avions toujours raison. Les agences peuvent et doivent parvenir à cette scénarisation des devenirs. Au sens de Gilles Deleuze, les devenirs possibles, c’est ce qui n’est jamais écrit par avance. Nous ne sommes plus de simples administrateurs de projets.

Les industries culturelles et créatives, levier de redirection écologique pour le Massif central

Les Industries culturelles et créatives (ICC) dans le Massif central

Concept né au Royaume-Uni dans les années 90, les industries culturelles et créatives ont rapidement occupé une place de prédilection dans des métropoles en quête d’attractivité au point de devenir une « pensée magique » de la compétitivité territoriale. Sont-elles pour autant condamnées à rester des vitrines économiques de territoires hyper-urbains privilégiés ? Dans le contexte anthropocène actuel et les crises qui s’y rapportent, les industries culturelles et créatives ne pourraient-elles pas constituer un formidable outil de recomposition culturelle et de transitions pour une multitude de systèmes territoriaux ? L’hypothèse est intéressante à explorer, particulièrement dans un territoire comme celui de Clermont-Ferrand et du Massif central déjà engagé dans une dynamisation collective de ce secteur d’activité.

Le Massif central [2] compte 13 200 établissements culturels, ce qui représente 3 % de son tissu économique. 15 % des emplois relevant des activités du secteur culturel à l’échelle du Massif central se concentrent dans la métropole clermontoise. Les professions créatives, et parmi elles les artistes eux-mêmes, restent au cœur des activités de la culture et de la création. Pour autant, ils exercent également en-dehors des activités considérées comme le cœur de cette économie. Parmi les 24 225 actifs occupés relevant des professions créatives, près de la moitié exerce hors établissements du secteur culturel et créatif. 

Les ICC dans les projets de Capitale européenne de la Culture

Le dispositif « Capitale européenne de la Culture » vise cinq objectifs [3] : un renforcement du rayonnement international des villes sélectionnées, la valorisation de l’image de la ville auprès des citoyens, le renforcement des capacités et de la visibilité de leur secteur culturel, une sensibilisation et un accès à la culture favorisés et la stimulation du tourisme culturel.  Les activités culturelles et créatives constitutives des industries de la création trouvent aisément leur place dans plusieurs d’entre eux.  Les projets de Clermont-Ferrand, Bourges, Montpellier et Rouen, les quatre villes présélectionnées pour l’obtention du label Capitale européenne de la Culture 2028, les évoquent ainsi directement. Les quatre compétitrices concentrent toutes au sein de leur intercommunalité plus de la moitié des emplois dans le secteur culturel et créatif de leur département, avec 3 430 emplois pour Clermont Auvergne Métropole, 690 pour Bourges Plus, 7 980 pour Montpellier Méditerranée Métropole et 3 830 pour la Métropole Rouen Normandie, une concentration accrue pour la métropole clermontoise avec 70 % des emplois du secteur. 

Les ICC et la réorientation écologique des territoires

Si elles sont généralement plébiscitées pour leur caractère non délocalisable et les changements qu’elles peuvent apporter dans l’économie, notamment par l’impulsion créative qu’elles sont susceptibles d’apporter dans des secteurs d’activités diverses, les industries culturelles et créatives se situent également aux avant-postes de la réorientation écologique par leur capacité à impacter nos imaginaires. Elles sont amenées à se réinventer au regard d’évolutions socioculturelles elles-mêmes bouleversées par une crise écologique matrice d’un renouvellement de nos représentations du désirable. Et si elles conservent leur ancrage majoritairement urbain, le positionnement d’acteurs des industries culturelles et créatives à l’échelle du Massif central et la conscience de certains d’entre eux dans le rôle social, économique mais aussi environnemental qu’ils peuvent jouer sur le territoire témoignent d’un renversement du modèle d’impact.

 

44e rencontre nationale des agences d’urbanisme : “NO CULTURES NO FUTURES”

” NO CULTURES NO FUTURES ! PAS DE REORIENTATION ECOLOGIQUE SANS RECOMPOSITION CULTURELLE DES TERRITOIRES “

Au déni succède le vertige. Au refus de voir le monde s’effondrer – avec un climat qui s’emballe, le vivant qui s’étiole, des ressources qui s’épuisent et des inégalités qui se creusent – s’ensuit la désorientation. Redevenue vulnérable et privée  des repères forgés par la modernité, l’humanité va devoir réinventer ses manières de vivre sur terre.

Le changement global n’est pas une crise passagère. Des ajustements techniques, économiques ou sociaux isolés ne suffiront pas à retrouver « les équilibres d’antan » comme les discours sur les transitions et la résilience le laissent parfois supposer. La situation est vertigineuse parce que la réorientation écologique indispensable pour sauver l’habitation humaine de la planète promet d’être un moment historique de reconception des mondes et de réinvention de nos territoires.

C’est une profonde recomposition culturelle qu’il faut engager, si l’on entend par culture, l’ensemble des représentations et des récits, des codes et des pratiques, des valeurs et des attachements qui lient les collectifs humains à leurs milieux de vie. Cette recomposition culturelle est heureusement déjà perceptible si l’on prête attention à ses signaux faibles en matière d’agriculture, d’alimentation, de production, d’énergie, d’habitat, de mobilité, d’aménagement et d’urbanisme, de démocratie, de relations au vivant, etc.

Du côté des sciences et de l’art, ce sont de nouvelles pensées, de nouveaux savoirs, de nouveaux récits, de nouveaux imaginaires, de nouvelles sensibilités, de nouvelles émotions, de nouvelles relations entre humains, mais aussi non humains, de nouvelles expériences de vie et de cohabitation qui sont mises en scène. D’aucuns n’hésitent pas à parler de véritable Renaissance.

L’objet de cette 44e Rencontre des agences d’urbanisme est d’aborder la réorientation écologique des territoires au travers de cette recomposition culturelle. Pendant trois jours, du mercredi 15 au vendredi 17 novembre 2023, la Comédie de Clermont-Ferrand scène nationale  sera notre refuge pour écouter, apprendre et discuter, pour enquêter, expérimenter et atterrir, pour partager et nous émouvoir, littéralement  « nous mettre en mouvement ». Conférences, débats, performances, expositions, explorations, dégustations, danse : c’est à une joyeuse expérience d’émulation « punk » et de co-habitation anthropocène au cœur du Massif central que nous vous convions.

L’économie désirable selon Pierre VELTZ: Sortir du monde thermo-fossile

Prolongement de La Société hyper-industrielle (2017) qui dressait les contours d’un nouveau capitalisme productif et prélude de son dernier ouvrage Bifurcations (2022) qui pose l’écologie en axiome de la réinvention de la société industrielle, L’économie désirable soumet quatre postulats autour desquels s’articulent 6 chapitres :  Efficacité – Sobriété(s) – Une économie humano-centrée – Le salut par le local ? – Proximités et interdépendances –  Fiscalité, finance et technologie.

FACE À L’URGENCE ÉCOLOGIQUE, LA NÉCESSITÉ D’UNE NOUVELLE GRAMMAIRE PRODUCTIVE

Le premier postulat est celui de l’urgence de la situation obligeant à composer avec le monde actuel et à bâtir des trajectoires plurielles de société. Le deuxième est que des marges de manœuvre existent dans l’économie réelle et rendent possible le renouvellement des modèles de développement, comme le passage à une économie des usages et des expériences ou de l’accès. Le troisième est qu’il est en revanche nécessaire d’offrir une perspective mobilisatrice positive afin de donner à voir une économie désirable. Le quatrième souligne que l’accélération de la transition n’est pas une affaire de moyens et de volonté politique, mais une question de méthodes et de boussole pour déclencher et structurer des projets et de nouvelles infrastructures permettant la transition. Cela induit deux grands chantiers : celui des formes étatiques renouvelées pour piloter le changement de paradigme et celui de nouveaux partages du pouvoir, auprès des individus et dans les entreprises pour l’expression de la créativité.

L’INDUSTRIE AU CŒUR DES ENJEUX DE TRANSITIONS

Contrairement à l’image souvent véhiculée d’une société de services devenue post-industrielle, notre société est hyper-industrielle pour trois raisons. Le secteur industriel, au-delà de ses emplois directs, entraîne le reste de l’économie en concentrant des îlots de forte productivité. La distinction entre industrie et services est devenue artificielle au regard de leur imbrication et de la convergence des méthodes ou modèles économiques (ex : économie de l’accès versus. de propriété). Enfin, les activités de services ne peuvent se passer d’une trame matérielle lourde, comme le prouve la dépendance du secteur numérique à la transformation des métaux et terres rares (cuivre, lithium, néodyme…) par exemple, ou simplement l’utilisation de ressources communes pour leurs infrastructures (béton, acier, polymères…).Comment faire évoluer les modes de production et de consommation dans un temps suffisamment court pour pallier le désastre écologique ? Les réponses apportées relèvent d’une part de l’efficacité sur le versant de l’offre (meilleure conception des produits, limitation des chutes et des pertes de matière, recyclage et réutilisation, recherche de matériaux de substitution), d’autre part de la sobriété du côté de la demande, afin que la hausse de la consommation ne vienne pas annihiler les gains en matière d’efficacité. La solution réside tant dans une sobriété d’usage passant par la transformation des modes de vie et de consommation, que dans une sobriété de conception, c’est-à-dire des produits plus simples adaptés à leurs fonctions sans sophistication inutile.

RÉORIENTER LES INVESTISSEMENTS ET LES MODÈLES DE DÉVELOPPEMENT VERS UNE ÉCONOMIE CENTRÉE SUR L’HUMAIN

Davantage que la décarbonation des activités existantes ou la recherche des technologies clés du futur, l’enjeu, selon Pierre Veltz, réside dans la construction d’une vision d’ensemble, d’un projet de société mobilisateur et positif. Cela pourrait passer par une économie consacrant la centralité de l’individu et le développement de ses capacités. Cette économie organisée autour de domaines essentiels comme la santé, l’alimentation, l’éducation, la mobilité, la culture, le divertissement et la sécurité comporterait une dimension collective et coopérative forte, susceptible de rassembler autour de perspectives fédératrices. C’est également une économie plus écologique, limitant son empreinte carbone, par une organisation autour de services réciproques et localisés. Mais elle peut aussi devenir le terreau d’une société dominée par des impératifs hédonistes d’épanouissement de soi au lieu de densifier les liens interpersonnels. C’est ce qu’illustre, dans le domaine de la culture, la différence entre la conquête du temps de cerveau disponible par le divertissement et la construction d’individus instruits et responsables.

L’ÉCOLOGIE COMME LANGAGE PRIVILÉGIÉ DU RETOUR À LA PROXIMITÉ

L’avènement d’une économie du lien va de pair avec une dimension territoriale. L’échelle de la proximité dans ses différentes mailles (plus ou moins locales) constitue le référentiel le plus pertinent pour concevoir et exploiter les solutions nouvelles adaptées aux contextes locaux. La question de la relocalisation de l’industrie est moins celle de la relocalisation d’entreprises ayant quitté le territoire que celle de la maîtrise de grandes chaînes de valeur mondialisées, qui ont redistribué les activités à l’échelle internationale, en connectant une pluralité de sites. Cette globalisation s’appuie sur l’externalisation des émissions de gaz à effet de serre et des pollutions vers les pays les moins regardants. Selon Pierre Veltz, il faut favoriser la réimplantation d’usines, mais surtout développer de nouvelles activités en réinventant une base productive, sans sous-estimer les interdépendances internationales à la fois industrielles et technologiques, scientifiques, culturelles et humaines. Les sociétés reposent sur un tissage serré de contrats de solidarité dont l’échelle devrait être élargie, à minima à l’échelle européenne.

L’INCAPACITÉ DES GRANDES VOIES MACROSOCIALES À CONDUIRE LE CHANGEMENT

Le localisme ne suffisant pas, des transformations structurelles s’imposent. Les réglementations et les normes s’avèrent alors essentielles, comme le montre l’exemple de la décarbonation du secteur automobile. Mais trois pistes, reposant toutes sur les règles du jeu des marchés financiers, reviennent régulièrement dans la bouche des économistes : la fiscalité environnementale, le verdissement de l’investissement et de la finance, les « green techs » et l’innovation par les start-up. Pourtant, selon Pierre Veltz, aucune n’est en mesure de conduire à un changement de paradigme qui nécessite des projets concrets, des solutions de substitution et une feuille de route globale. L’exemple de la taxe carbone et de ses nombreux obstacles souligne que la durée de mise en place de telles mesures (quand elles sont réellement mises en place) est largement incompatible avec l’urgence des défis à relever. Le désinvestissement dans les secteurs thermo-fossiles et le fichage des investissements anti-écologiques sont en marche et pourraient menacer les grandes industries fossiles. Mais ces démarches ont pour l’heure un impact insignifiant. La finance écologique reste marginale, notamment en raison de rendements jugés insuffisants par les investisseurs et de l’absence de cadrage pérenne par les Etats. Quant à l’innovation technologique, elle n’est possible sans investissements publics massifs.

CONCLUSION : L’ETAT ET LA BIFURCATION ÉCOLOGIQUE

Comme dans tous les changements de paradigmes précédents, ce sont aux Etats de reprendre la main pour embarquer les économies et les sociétés. Il ne s’agirait pas d’autre chose que des grands objectifs nationaux tels que la conservation de l’emploi ou la compétitivité relative pour saisir les ressources et leviers qui leur sont propres : développer des programmes de recherche publics, fixer des perspectives stratégiques, mettre en place les grandes infrastructures physiques et normatives et veiller à l’équilibre entre objectifs sociaux et économiques tout comme à l’accompagnement social des mutations. Mais cela signifie aussi se permettre de revenir à un cadrage de type « planification », sous la forme d’un Etat pilote offrant la capacité aux communautés locales et professionnelles de déployer leur créativité et leurs compétences au service de la bifurcation écologique. Reste à intégrer cette dernière dans une transformation globale des économies et des sociétés.

Les industriels, forts de leur expérience dans l’optimisation des ressources, constituent de réels atouts. Aucune transition ne sera néanmoins jugée socialement acceptable si elle ne s’accompagne pas d’une réduction des inégalités pour laquelle la redistribution s’avère insuffisante. La bifurcation écologique demande de s’attaquer à la dissociation entre rentes et contributions productives, par des cadrages publics vigoureux, afin de permettre des débouchés dans l’économie réelle et non dans la hausse artificielle du prix des actifs financiers ou immobiliers.

Les organisations économiques doivent subir de profonds et rapides changements pour faire face au défi écologique, et les pistes de solutions, nécessairement multiples, seront d’abord expérimentales. Par leurs travaux d’observation et de prospective stratégique ancrés dans le local, les agences d’urbanisme s’attachent à appréhender les trajectoires de changement d’une économie de plus en plus territorialisée et les nouvelles solidarités qu’elles engendrent.

Horizon Publics – Hors-Série – été 2023

Consultez en ligne les 4 articles de la revue Horizons Publics accessibles gracieusement dans le cadre de ce partenariat :

La réorientation écologique de nos territoires passe par une recomposition culturelle
– Grégory Bernard et Stéphane Cordobes

« La révolution écologique est aussi culturelle ! »
– Olivier Bianchi

«Avec l’anthropocène, il s’agit de réinventer des cultures de cohabitation »
– Michel Lussault

«Nous nous donnons une mission : être présents et regarder le vivant »
– Joanne Leighton