[1]L’œuvre est en cours de tissage et doit être révélée à l’été 2026. Elle a fait l’objet d’un financement original, avec une levée de fonds participatifs ?
[2]On utilise le mot « lissier » pour celles et ceux qui tissent la tapisserie de basse lisse (métier horizontal) ou haute lisse (métier vertical). « Tapissier est réservé au métier de la tapisserie d’ameublement.
Visite de manufactures et filatures avec L’association Felletin Patrimoine Environnement : www.felletinpatrimoine.com
Centre de formation Lainamac : lainamac.fr
Un paysage tissé de cultures
Arpenter le Limousin — et plus précisément le plateau de Millevaches, de Vassivière à la Creuse, c’est démonter au fil des visites un certain nombre de clichés.
Cela fait quelques années que la région, longtemps marquée par le vieillissement de la population et la désertification attire de nouvelles populations, « néos » attirés par la beauté des paysages et les prix hors concours de l’immobilier à retaper. Elle a notamment vu affluer une population d’artistes, alors que se multipliaient les lieux, labellisés ou plus alternatifs.
Trois temps forts artistiques ont d’ailleurs marqué ce printemps, dans trois institutions : l’exposition « Langues empruntées » au Centre international de l’art et du paysage à Vassivière, le retour de la tenture Le Chant du Monde de Jean Lurçat à la Cité internationale de la tapisserie d’Aubusson, et la programmation hors les murs du spectacle « Le fabuleux destin de Amadou Hampaté Bâ » par la Scène nationale d’Aubusson.
Mais la vitalité artistique du Limousin contemporain ne doit pas occulter une continuité : même dépeuplée, la région n’a jamais mérité l’épithète de « désert culturel » ! Elle est riche de traditions artisanales et artistiques qui ont connu leurs creux mais n’ont jamais disparu. Aujourd’hui, ce qui marque son paysage culturel, c’est peut-être la prédominance de l’interprétation contemporaine du paysage comme de ses traditions artisanales, économiques, artistiques et politiques.
De l’herbe aux œuvres
Autour du lac de Vassivière, on sillonne un paysage verdoyant qui semble immémorial. Pourtant, ce paysage de bois de feuillus, comme le lac et son île, relève entièrement de la main de l’homme. « Le plateau de Millevaches était entièrement composé de tourbières, pâturées par les moutons » explique Claire Graeffly chargée de communication du Centre international d’art et de paysage de Vassivière. Le parc naturel s’efforce d’ailleurs de préserver pour partie ces zones humides et cette tradition du pâturage ovin.
Ce n’est qu’au début du XXème siècle que ce paysage a été massivement planté de forêts, le Limousin devenant une terre de prédilection pour la production du bois. Quant au lac de 1000 hectares, il date de l’installation d’un barrage sur la Maulde construit entre 1947 et 1950, et enserre une ancienne colline devenue une île où le CIAP se déploie sur 70 hectares.
Les paysages, inspiration et matière
Un lieu d’art au barycentre de la France, sur une île inhabitée, en milieu rural : le CIAP de Vassivière cumule les singularités. À commencer par l’importance du mot « paysage » dans son nom. Le bâtiment d’Aldo Rossi est ancré tel un paquebot près d’un phare, héritier d’une histoire forte qui a vu l’implantation du jardin de sculptures dans les années 80.
La directrice du CIAP, Alexandra McIntosh, avait placé son projet initial sous l’intitulé « situer le paysage ». Cela correspond à la fois à une ligne artistique qui invite les artistes en résidence à un temps d’immersion dans l’environnement naturel et humain, et à une ligne politique qui relie l’île aux dynamiques du territoire. Vassivière, c’est à la fois la permanence du bois de sculptures initié en 1983 et régulièrement enrichi de nouvelles commandes ou dépôts d’œuvres, et une programmation d’expositions temporaires. Aujourd’hui, la deuxième phase du projet, « Boire l’eau du lac » affirme et intensifie ce tissage multiple de relations entre création, paysage et population.
« Vassivière est au carrefour d’un territoire artistiquement très dynamique, et par ailleurs très touristique, explique Claire Graeffly : le site reçoit 200 000 visiteurs chaque année ! » D’où un travail de tissage de relations multiples, avec les scolaires et les associations sportives, qui organisent des randonnées VTT ou kayak avec stations devant les œuvres, comme avec les artisans porteurs du savoir-faire local en matière de maçonnerie pour restaurer les œuvres. Le CIAP travaille aussi en partenariat avec Radio Vassivière, partenaire qui met en sons ses événements, et se relie à l’écosystème culturel local. Une route de l’art et un partenariat assorti de tarifs préférentiels relie le CIAP à l’espace Paul Rebeyrolle à Eymoutiers, le centre d’art de Meymac et la Cité internationale de la tapisserie à Aubusson. La Scène nationale d’Aubusson délocalise également des événements sur l’île.
La tapisserie, un art contemporain
C’est aussi le tissage – au sens littéral comme métaphorique du terme !– d’un écosystème artisanal, économique et culturel qui marque les cités de Felletin et Aubusson, jadis rivales, aujourd’hui complémentaires dans leur travail autour d’une filière laine à revivifier.
L’entrée en 2009 de la tapisserie d’Aubusson dans la liste du Patrimoine culturel immatériel de l’humanité à l’Unesco et celle, plus récente du savoir-faire des lissiers d’Aubusson-Felletin à l’Inventaire du patrimoine immatériel reflète la vitalité d’un art/artisanat pluriséculaire, en pleine effervescence créative après des périodes de reflux. Cela va de pair avec une montée en puissance des savoir-faire traditionnels dans l’art contemporain qui trouve naturellement sa place dans le Limousin, entre les arts du feu à Limoges et les arts textiles dans le Sud de la Creuse.
Au cœur de cette revitalisation, la Cité internationale de la tapisserie d’Aubusson fête ses dix ans cette année, accueillant pour l’occasion l’exposition temporaire de la magnifique tenture « Le chant du monde » de Jean Lurçat. Son bâtiment qui abrite les collections de l’ancien musée départemental de la tapisserie fondé par André Chandernagor, propose chaque année de grandes expositions temporaires et encourage depuis dix ans les créations les plus récentes de l’art textile grâce une politique d’appels à projets et de commandes, publiques ou mécénées, à des artistes contemporains.
Ces dernières années, la Cité a créé l’événement à plusieurs reprises, avec ses « Grandes tentures » : séries de tapisseries thématiques à partir d’emblèmes de la culture populaire, comme « Aubusson tisse Tolkien », et « L’imaginaire de Hayao Miyazaki en tapisserie d’Aubusson ». Deux grands projets initiés par son directeur, Emmanuel Gérard, auxquels il faut ajouter cette année une commande publique : L’Hommage à George Sand, récemment révélée, qui marque les 150 ans de la disparition de l’écrivaine. C’est l’artiste Françoise Petrovitch qui a remporté l’appel à projet avec une fresque de 25 mètres de long sur plus de deux mètres de haut. L’artiste y a dessiné George Sand comme un personnage contemporain qu’elle fait évoluer dans différents environnement, inspirés de sa biographie et de ses romans.
De l’image au tissage
La transformation d’une œuvre picturale en une œuvre tissée fait entrer en scène l’écosystème des métiers des arts textiles et en appelle à la singularité de chaque entreprise de tissage. Entre le dessin, la peinture, la photographie et l’œuvre tissée, il y a le travail essentiel du cartonnier ou de la cartonnière : l’œuvre originale est interprétée à l’échelle et littéralement cartographiée, découpée comme un puzzle dont chaque pièce porte une indication sur le fil utilisé : couleur, texture, épaisseur, origine… Les commandes font l’objet d’une collaboration étroite entre les différents métiers : l’Hommage à George Sand a vu travailler ensemble Françoise Petrovitch, qui a suivi l’ensemble du processus, avec la cartonnière-coloriste Delphine Mangeret et la teinturière Nadia Petkovic, afin de trouver les fils et couleurs idéales pour l’interprétation des lavis originaux.
Pour chaque œuvre à tisser, la Cité lance un appel d’offres anonymisé et chaque atelier envoie un échantillon tissé. L’exposition de ceux soumis pour le tissage de Mon voisin Totoro[1] montre à quel point la tapisserie est art de l’interprétation à part entière : couleurs, contrastes, matières, épaisseurs diffèrent fortement d’une proposition à l’autre à partir d’une même œuvre.
La cité de la Tapisserie n’a pas d’atelier en son nom propre mais abrite un espace dédié au tissage qui peut accueillir les lissiers et lissières[2] des entreprises retenues pour la réalisation des œuvres. Plusieurs manufactures d’Aubusson et Felletin travaillent non seulement pour la tapisserie d’art mais aussi pour la fabrication de tapis : la manufacture Robert Four et les ateliers Pinton, qui collaborent avec des artistes contemporains, la Manufacture Royale Saint-Jean tournée vers la restauration. Toutes ont à cœur de préserver les savoir-faire qui caractérisent une tapisserie d’Aubusson : le tissage sur un métier de basse-lisse, à l’horizontale. Les lissières (le métier se conjugue le plus souvent au féminin) travaillent sur l’envers de la tapisserie, à partir du carton et du « chapelet » qui contient l’ensemble des échantillons de fils utilisés. Elles ne découvrent l’intégralité de leur travail qu’au moment émouvant du « tombé de métier », quand on coupe les fils de chaîne pour détacher la tapisserie.
Ces savoir-faire passent aussi par un pôle formation en pleine expansion. Le GRETA du Limousin propose un CAP des métiers de la lisse, abrité par la Cité internationale de la tapisserie.
Du mouton à l’innovation
Aubusson et Felletin sont aux premiers rangs d’une volonté de valorisation plus large de la filière laine à l’échelle locale, régionale et du Massif central. Au-delà de l’écosystème professionnel de la tapisserie, Felletin est une cité de la laine, riche de deux filatures, les manufactures Terrade et Fonty, et voit chaque année les professionnels (ou amateurs !) affluer aux Journées de la laine et aux Journées du feutre. D’où la volonté, sur le territoire, de dynamiser la filière laine, avec l’organisation de pôles professionnels.
Cette filière s’organise en deux axes. La partie arts textiles est portée par la Cité internationale de la tapisserie, notamment à travers la Villa Chateaufavier qui abrite des ateliers destinés aux créateurs en arts textiles. Créé en 2009, le Centre de formation Lainamac s’intéresse à l’ensemble de la filière laine. Les deux collaborent pour mettre en place les indications géographiques « tapisseries d’Aubusson » et « tapis d’Aubusson », qui assurent aux acquéreurs l’authenticité des produits des manufactures locales et sur une appellation « tapisserie, art tissé, design et matières textiles dans le Sud Creuse » permettant de croiser leurs expertises sur les différents sujets.
Lainamac travaille à l’entretien des savoir-faire mais aussi à l’introduction de techniques innovantes : le catalogue des formations surprendra par l’éventail impressionnant de ce que l’on peut faire avec la laine et le feutre, matériaux qui offrent de forts atouts écologiques, à la fois par leur production et leur utilisation dans l’isolation, la matelasserie, le design. Le centre de formation accueille 150 personnes chaque année, de l’éleveur souhaitant traiter et commercialiser sa laine au costumier ou au désigner curieux de nouvelles matières. Il propose des accompagnements aux entreprises et un travail d’expertise sur le matériau destiné tant aux éleveurs qu’aux manufactures.
L’objectif est de valoriser la filière laine à plusieurs échelles – locale, régionale et nationale – avec des retombées notables sur l’ensemble du Massif central, principal bassin de vie producteur de laine en France.
« Localement, en Sud Creuse, la filière connaît des maillons manquants comme le lavage pratiqué en Haute Loire, explique Géraldine Cauchy, directrice du site à Felletin. Notre travail est de mettre en réseau l’ensemble des acteurs, de la production à la transformation, et de leur trouver des débouchés ».
Cela ne va pas sans obstacles. Face à une concurrence effrénée venue de pays tels que la Nouvelle Zélande, ce renouveau de la laine produite localement exige des soutiens, tant aux éleveurs qu’aux entreprises textiles et lieux de formation. Maintenir cet écosystème, du pâturage à l’ensemble des exploitations contemporaines de la laine est un enjeu paysager, économique, social et artistique pour le Sud-Creuse comme pour l’ensemble du Massif central.


