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Découvrez “Prairies Nomades”.

Journaliste et auteure, Valérie de Saint-Do a notamment travaillé quatre ans à  la rubrique culturelle de Sud-Ouest à Bordeaux , puis a codirigé le centre de ressources revue Art et société Cassandre/Horschamp. Elle contribue régulièrement au site Culture et ruralité de l’UFISC, au site du Réseau Astre des arts visuels en Nouvelle Aquitaine et aux publications de l’Agence L’A ainsi qu’au centre de ressources Artcena, et à différentes publications sur l’architecture et l’urbanisme.

[1] Il faut y ajouter quelques 3000 hectares sous formes de groupement foncier agricole : au plus fort de la lutte, tous les soutiens du Larzac étaient invités à souscrire pour l’achat d’une parcelle afin que le terrain soit plus difficile à exproprier.

[2] Précisons que les « historiques » se sont souvent installés dans des maisons en ruines, auxquelles ils ont progressivement apporté du confort. À leur départ, la « valeur d’usage » reconnaît ce travail et leur permet de s’installer ailleurs.

compagnie1336.fr

Larzac ! de Philippe Durand, Editions Libertalia, 2025.
larzac.org

Larzac ! L’utopie sur un plateau

Par Valérie de Saint-Do , Journaliste et autrice - 01.07.2026

Larzac !, spectacle de et avec Philippe Durand, se situe exactement à la confluence des thématiques portées par Prairies nomades. En racontant l’histoire d’un outil de gestion collective des terres qui fait ses preuves depuis quarante ans, l’auteur fait entendre les voix de ceux qui prolongent aujourd’hui l’aventure du Larzac et pérennisent d’autres modèles non seulement d’agriculture, mais de démocratie, de transmission, et donc de culture.


25 avril 2026. En une belle soirée de printemps sur le Livradois-Forez, plus de cent personnes se pressent devant la Ferme GAEC des Chaumes de Valcivières, où Manu Durand, maître des lieux et producteur de fourme selon la méthode traditionnelle accueille Larzac ! le spectacle de Philippe Durand (aucun lien familial entre les deux !).

Un beau pied de nez aux déplorations sempiternelles sur le théâtre soi-disant déserté par le public.  Car l’événement se mérite : depuis Valcivières, il faut parcourir une petite route en lacets escarpée pour y parvenir. Et pourtant ils sont 110, certains venus en voisins, d’autres de loin, avec une belle diversité de professions et générations. Toutes et tous, du début à la fin, sont pendus aux mots des Larzaciens : paroles directes et vivantes, loin de toute langue de bois ou jargon.

Auteur, interprète et metteur en scène, Philippe Durand fait théâtre de paroles avec sa compagnie 1336. Longtemps comédien dans différentes structures du théâtre public, dont la Comédie de Saint-Etienne auprès d’Arnaud Meunier, il expérimente depuis une douzaine d’année cette forme d’adresse directe au spectateur : un spectacle seul en scène, et un texte tissé de paroles brutes recueillies dans un contexte social particulier. Ces paroles, il les recueille, les écoute, les retranscrit, les organise, construit une récit, puis s’approprie les voix et leur musicalité au plus près de celles et ceux qui lui ont confié leurs témoignages.  C’est ainsi qu’en 2014, il est parti à la rencontre des ouvrières et ouvriers marseillais qui ont porté 1336 jours durant la lutte pour soutenir leur entreprise productrice de thé contre le projet de la multinationale Unilever et la transformer en SCOP. À l’arrivée, Paroles de Fralibs est un phénomène, avec plus de 400 représentations ! C’est au cours de l’une d’elle, à Montredon dans le Larzac, qu’il rencontre les « historiques » du Larzac avec le réalisateur Christian Rouaud, réalisateur de Tous au Larzac. De là naît l’envie de parler du Larzac d’aujourd’hui et la pérennité d’une volonté d’autogestion qui a su trouver ses outils.

Derrière la carte postale, l’alternative en actes

Le Larzac draine toute une imagerie, voire même un folklore : les babas cool partis sur le plateau se battre avec les paysans historiques contre l’extension du camp militaire… Une lutte de dix ans, bien documentée, mais que ses habitants actuels se lassent un peu de ressasser.

Philippe Durand a choisi de parler, ou plutôt faire parler de l’outil qui a permis à l’aventure de perdurer et à une autre forme de travail et de transmission des terres d’exister. Un outil curieusement passé sous silence alors qu’il propose une véritable alternative à la difficulté à s’installer pour les agriculteurs et une solution à la vacance des terres.

Cet outil, c’est la Société civile des Terres du Larzac, ou SCTL, qui gère collectivement les 6300 hectares du plateau laissés par l’abandon du projet de camp militaire[1]. Après avoir renoncé à l’installation du camp militaire, et à la suite de longues négociations, l’Etat, toujours propriétaire des terres lui a concédé un bail emphytéotique.

C’est cette société civile immobilière qui gère l’occupation des maisons et terres, le départ et l’arrivée des agriculteurs, et plus largement d’habitants et d’habitantes ayant envie de vivre et travailler sur place. Elle est devenue l’instrument d’une autogestion des terres toujours revendiquée, et le moyen d’accéder au foncier et à l’habitat sans s’endetter pour acheter.

Un agriculteur ou une agricultrice veut s’installer sur le Larzac, sur une ferme laissée vacante ? Il ou elle paye une « valeur d’usage » pour récupérer terres et maisons[2], et se voit proposer un « bail de carrière » qui lui permet d’occuper les lieux, avec un fermage modeste jusqu’à sa retraite. Seule condition : habiter le territoire et l’entretenir. À la retraite, l’amélioration apportée aux terres et à la maison fait l’objet d’une évaluation, et les repreneurs s’acquittent à leur tour de la « valeur d’usage » qui lui permet de partir avec un pécule.

« Grâce à cet outil les terres n’ont jamais été inoccupées, explique Philippe Durant. Cela permet à des agriculteurs de s’installer à des prix qui n’ont rien à voir avec ceux du marché : la plus haute valeur d’usage est de 150000 euros pour une ferme ! ».

Le même principe de « valeur d’usage » à payer à l’entrée et récupérer à la sortie est appliqué à celles et ceux qui souhaitent s’installer sur le Larzac pour développer une activité non agricole : artisan, boulanger, et même compagnie de théâtre ! »

Sur le papier comme sur scène, cela semble une solution formidable et évidente pour permettre l’installation de jeunes ruraux.  Cette approche par la valeur plutôt que la propriété apparaît pourtant souvent révolutionnaire, voire subversive, dans le milieu agricole qui traditionnellement ne connaît que deux modes d’exploitation des terres : la propriété privée ou la location en fermage.

Un conseil de la SCTL gère l’attribution des terres, trie les dossiers, interviewe longuement les candidats à l’installation. C’est à ce conseil que la pièce Larzac ! donne vie : les quelques quarante personnes interrogées par Philippe Durand en ont été partie prenante.

L’autogestion vivante et chorale

Parler de baux, de valeur d’usage, de gestion collective sur scène ?

Le sujet peut sembler aride comme un causse en été, et se révèle pourtant comme lui source de vie. Avec un dispositif des plus dépouillé, seul en scène et assis à une table, Philippe Durand le transforme en un savoureux récit choral et universel. Il n’aime pas les étiquettes, et récuse l’appellation de théâtre documentaire. Son théâtre est en revanche fortement documenté. Témoignent, entre autres, celui qui a toujours rêvé d’être paysan ; celle « qui cueille des agneaux et du lait dans le respect de l’animal » celui de « not’ première génération, on était tous d’ailleurs, aucun Aveyronnais, je me fais un plaisir de leur dire », celle qui seule salariée de la SCTL anime les réunions et doit avec doigté se débrouiller pour que la parole des leaders n’écrase pas celle des autres…

Ces phrases truculentes ou émues, directes ou hésitantes, Philippe Durand s’en empare tour à tour, avec gourmandise, faisant sonner leur musicalité et les accents sans jamais caricaturer.

On est dans le théâtre, l’humour, l’émotion, la poésie, pas dans la pédagogie, même si l’on découvre et apprend beaucoup. Peut-être est-on dans les origines du théâtre en tant que source de démocratie, avec l’évocation des réunions de la SCTL : une aventure humaine, même émancipatrice, est aussi faite d’antagonismes, d’engueulades, de conflits. L’autogestion, c’est pas de la tarte ! » annonçait un livre culte des années 70. La SCTL n’est ni une communauté anarchiste, ni même un lieu où tout le monde s’apprécie et partage les mêmes envies, mais un espace de débats animés et un sacré boulot à faire tourner ! « Ceux du Larzac, c’est d’abord des besogneux », affirme l’un des témoignages.

La réaction du public montre à quel point le sujet résonne et combien la parole brute est salutaire. Joué depuis trois ans dans toutes sortes de lieux, Larzac ! frôle les 20000 spectateurs.

« Le sujet est local, et l’outil spécifique, mais cette relation à la propriété et à la transmission a une portée universelle. Des fondateurs ont transmis non seulement des terres mais aussi un outil à des plus jeunes, et ont dû admettre qu’ils s’en emparent différemment qu’eux. Passer le relais n’est facile pour personne, y compris les fondateurs d’aventures théâtrales » ! commente Philippe Durand.

En une période anxiogène pour l’agriculture, Larzac ! offre ce bonheur à entendre le témoignage d’une alternative qui a collectivement réussi. À la sortie du spectacle, l’auteur reçoit d’ailleurs toutes sortes de témoignages d’autres expériences en dehors des clous.

À Valcivières, le spectacle résonnait avec les pratiques d’une agriculture pastorale proche des modes d’élevage du Larzac. Les échanges se sont prolongés après le spectacle, avec dégustation de la fourme fermière produite sur place.  De quoi repartir avec des étoiles dans les yeux en miroir de celles du ciel du Forez.

 


Pop’up et théâtre en fermes

Depuis plusieurs années, la communauté de communes d’Ambert Livradois Forez propose chaque printemps un spectacle dans l’une des fermes du territoire. L’originalité du dispositif est de faire travailler ensemble le service culture et le service agriculture qui choisissent ensemble le spectacle le plus pertinent, à la thématique liée au monde agricole et la ferme la plus idoine pour l’accueillir. Le succès ne se dément pas : chaque année, le spectacle fait le plein et montre une véritable appétence des habitants. Cette année, le service patrimoine s’est joint à l’initiative pour proposer une exposition sur les bergers et jasseries du Livradois sous un hangar de la ferme.

La programmation de Larzac ! s’est faite en partenariat avec la Comédie de Clermont-Ferrand. Arrivée à sa tête il y a quatre ans et demi, Céline Bréant y a initié le POP (Programme Ouvert aux Population). Après trois ans, elle a ressenti le besoin de développer de la décentralisation hors les murs avec le programme Pop’up, qui propose des formes pouvant être jouées dans des lieux très divers, en ruralité.

Présenté dans le cadre de ce programme, Larzac ! a fait l’objet de sept représentations : en lycées agricoles à l’automne, dans des fermes comme celle de Sarliève à Cournon et au château de Murol, « devant un public qui n’est majoritairement pas celui de la Comédie », précise Céline Bréant.

« C’était passionnant ces manières de porter ces témoignages et cette histoire, loin du folklore. Tout ça résonne fort avec le monde agricole d’aujourd’hui, dans un territoire éminemment rural », ajoute-t-elle.

La Comédie propose cette saison d’autres créations liées à la thématique du pastoralisme, dont une mise en scène de La Terre de Zola, et l’installation « Je suis une montagne ». Elle accueille également la compagnie Turak en résidence d’immersion à Chanonat.