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[1] Héritier de la tradition soufie et fondateur d’une école marquée par la spiritualité et opposée aux intégrismes.

Des colombes au temps des faucons

Par Valérie de Saint-Do , Journaliste et autrice - 28.08.2026

Trois événements artistiques, trois respirations porteuses d’espoir pour temps troublés. La Scène nationale d’Aubusson a diffusé le savoureux « Fabuleux destin d’Amadou Hampâté Ba » qui invite à la découverte d’un immense écrivain et conteur malien ; le CIAP de Vassivière nous propose de quitter le plancher des vaches avec « Langues empruntées » autour de l’oiseau, et la Cité de la tapisserie nous éblouit avec Le Chant du monde de Jean Lurçat. S’il faut trouver un fil d’Ariane à ces trois rendez-vous recommandés, peut-être est-ce dans le pouvoir de la poésie à soutenir le vivant face aux multiples menaces auquel il fait face.

C’est une bouffée de tendresse, un refuge de douceur et d’humour face aux tempêtes et conflits. Avec le récit et la mise en scène de « Le fabuleux destin d’Amadou Hampâté Ba », Bernard Magnier  et Hassane Kassi Kouyaté créent une mise en abyme : un conte sur un conteur.

« Conteur » peut sembler une étiquette bien trop restrictive pour l’homme qui fut écrivain, ethnologue, historien, philosophe, linguiste, diplomate. D’Amadou Hampâté Ba, on a retenu la phrase « En Afrique, un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle », prononcée en 1960 à la tribune de l’Unesco, au risque de ne voir en lui qu’une incarnation d’un personnage de sage africain tel que se le représente l’Occident. Ce serait oublier que la phrase était un brin tronquée ; son auteur ajoutait qu’il y avait des octogénaires enfants et des vieillards de 20 ans !

En 91 ans d’existence (1900-1991), Amadou Hampâté Bâ, issu d’une famille noble Peul et né au pays Dogon, a fréquenté l’école coranique de Tierno Bokar [1] – une influence majeure- puis l’école française, avant d’être soumis aux vexations de l’administration coloniale qui l’avait nommé « écrivain temporaire à titre essentiellement précaire et révocable » en Haute-Volta pour le punir d’avoir refusé d’entrer à l’école normale de Gorée. On appréciera l’humour involontaire de l’intitulé pour un homme qui, tout au long de son existence n’a cessé d’écrire, de voyager, de chercher, d’explorer, d’écrire, de collecter ! Il s’est ensuite formé à l’ethnologie avec Théodore Monod, a fondé l’institut des Sciences humaines à Bamako après l’indépendance, a contribué d’un système unifié pour la transcription des langues africaines, a représenté le Mali à l’Unesco…

Ces mille et une vies retracées par Bernard Magnier prennent la forme d’une d’épopée initiatique, riches d’anecdotes, de citations, de digressions, et de commentaires en forme de coups de griffes sur l’ethnocentrisme occidental et l’arrogance coloniale. La mise en scène fait dialoguer le truculent et malicieux narrateur Habib Dembélé, avec la musique ciselée de Tom Diakité qui, à l’occasion, lui donne la réplique et incarne des personnages.

De chacune des facettes de Amadou Hampaté Bâ – le mystique, le chercheur, l’auteur, le diplomate on retient la virtuosité du verbe et la richesse poétique des métaphores, comme le savoureux éloge du caméléon comme animal politique !

Par touches fines, avec humour et bienveillance, la pièce brosse le portrait d’un érudit humaniste qui, envers et contre tout, croyait à la résolution des différences et des conflits par la parole. C’est cette foi exigeante en la parole humaine qui constitue le fil rouge d’une existence où les multiples savoirs et l’écriture sont mis au service de la tradition orale. Aux jeunes qui lui reprochaient d’être « dépassé » Amadou Hampâté Bâ répondait « c’est vous qui n’êtes pas assez avancés ! ». Cet humanisme sans naïveté se révèle salvateur et d’une actualité brûlante en une époque aussi conflictuelle. Le public de la première représentation au lycée des métiers du bâtiment à Felletin ne s’y est pas trompé, enthousiaste et emporté.

Le fabuleux destin d’Amadou Hampâté Ba a fait l’objet d’une tournée « hors les murs » de la Scène nationale d’Aubusson, dans plusieurs villages alentours. Christine Malard, sa directrice, voit aussi dans l’épopée de ce descendant d’un peuple de pasteur un éloge du nomadisme et de l’ouverture à l’autre, à une époque qui tend à emmurer et assigner à résidence.

Le courage des oiseaux

Autres chants, autres migrations… C’est sous le signe de l’oiseau que le CIAP place son exposition estivale, Langues empruntées, comme en hommage au retour des hirondelles qui chaque année honorent l’île de Vassivière de leur passage et de leurs nids.

Plus précisément, comme l’annonce le titre, les neuf artistes de l’exposition ont travaillé sur la relation entre l’humain et l’oiseau, et notamment sur la transcription, l’interprétation sonore et visuelle, ou l’imitation de leur langage.

Le compositeur Olivier Messiaen fut pionnier en la matière, et l’exposition reproduit une page de ses notes, transcriptions, dessins pour l’opéra Saint François d’Assise.

José Maria Sicilia transforme le sonore en visuel à deux où trois dimensions, avec une traduction graphique des sonogrammes de chants d’oiseaux restitués en photogravures et en sculpture ;

Plusieurs autres artistes de l’exposition ont travaillé sur cette « partition »  qu’offre l’infinie variété du chant d’oiseau. Yvonne Mullock joue à retranscrire sur écran les cris respectifs de plusieurs espèces en mots et phonèmes anglais, avec à l’arrivée, des sortes de comptines absurdes qui offrent au spectateur un jeu possible d’imitation. Lola Gonzalez, dans l’œuvre vidéo Telma et Anouk sont des oiseaux, a invité ses sœurs à dialoguer en un gazouillis inventé parfaitement convaincant dans lequel les sous-titres se font peu à peu discrets puis inutiles.

Sol Archer et Giulia Zabarella se sont lancés dans un projet d’ethnofiction participatif, mêlant plusieurs médias, pour ressusciter la tradition pluriséculaire des chioccolatori, les imitateurs d’oiseaux qui depuis le moyen âge déploient leur talent lors de la Fête des oiseaux en Sicile ! Ils ont mené un atelier de fabrication de chioccoli, les sifflets permettant l’imitation, filmé les usagers, et réservent des surprises sonores tout au long de l’exposition.

Le nom de leur performance multimédia, Towny Pilpit, Archive of disappearance, donne le ton général de l’exposition ; au delà de la séduction du chant, ce sont des cris d’alarme que donnent à entendre les oiseaux menacés d’extinction à grande échelle par la disparition des insectes du aux pesticides et la perte de leurs habitats. C’est aussi l’avenir de leurs multiples espèces qui se joue dans la préservation  du paysage façonné par le pastoralisme, avec des haies où ils peuvent trouver refuge et des prairies naturelles favorisant une diversité d’insectes dont ils se nourrissent.

Car l’installation de Richard Frater nous le rappelle : nos éléments de confort visuels comme les baies vitrées sont un danger mortel pour les oiseaux. L’artiste a bousculé l’architecture du CIAP pour mettre en image les impacts de leurs collisions, qui contrastent avec ses photographies délicates de leur manipulation pour le baguage.

L’émotion suscitée par les Mains d’oiseaux en pâte de verre de Jade Tang, qui évoque cinq espèces familières du Limousin (Pouillot véloce, roitelet, Pinson des arbres, rouge gorge familier et mésange charbonnière  ) comme par les dessins d’hybridation humains et oiseaux de Armineh Negahdari se double d’une sorte de vertige inquiétant : quel futur l’humain sans l’invitation à l’envol de ces précieux alliés ailés ?

Jean Lurçat : Chant d’espoir sur fond noir

 Disons le tout de go : c’est un choc. La Cité internationale de la tapisserie est riche en œuvres spectaculaires, mais découvrir Le Chant du Monde de Jean Lurçat, qui fait son retour dans la ville 60 ans après sa création, c’est se plonger dans une véritable cosmogonie annoncée par le titre ambitieux de cette série de tapisseries grand format.

Tissée entièrement à Aubusson entre 1957 et 1966, cette tenture monumentale n’avait jamais pu y être présentée en intégralité et est habituellement déployée à Angers, là même où Lurçat découvrit en 1937 la tenture médiévale de L’Apocalypse qui l’a inspirée.

L’artiste a traversé deux guerres mondiales, et cette œuvre monumentale en forme de testament en restitue l’horreur tout autant qu’elle veut chanter l’espoir.  C’est sur fond noir qu’elle déploie ses couleurs vives, qu’elle évoque la menace nucléaire ou qu’elle célèbre la joie, la foi en l’avenir, ou rend hommage à l’art textile comme dans la dernière tapisserie posthume, Ornamentos Sagrados.

Le retour temporaire à Aubusson de ce monument permet aussi, en point d’orgue d’une visite à la Cité internationale, de mettre en exergue la place exceptionnelle de Jean Lurçat dans l’art textile. Si d’autres que lui ont ouvert les révolutions picturales du XXème siècle au tissage, il reste exceptionnel par sa manière de concevoir pour le grand format, le spectaculaire et son audace.

Là où beaucoup proposent l’œuvre à l’interprétation tissée, Jean Lurçat créait pour la tapisserie, réalisant ses propres cartons. On est frappé encore aujourd’hui par l’audace du coloriste qui ne craint pas les aplats noirs, rares en tapisserie, et qui a pensé les couleurs dans une gamme beaucoup plus limitée que les tapisseries contemporaines, mais extrêmement vive et contrastée. Flammes, feux et lumières explosent, pour symboliser le désastre dans le temps des menaces, pour inviter à la célébration, à la joie, à la foi en l’avenir. Un testament extraordinaire et dont on sort émerveillé.

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Scène nationale d’Aubusson
https://www.snaubusson.com/

Centre international de l’art et du paysage
https://ciapvassiviere.org

Cité internationale de la tapisserie
https://www.cite-tapisserie.fr/
Exposition Le Chant du monde de Jean Lurçat jusqu’au 1/11/ 2026