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L’auteur
Guillaume Lebaudy est ethnologue, docteur en anthropologie sociale (École des hautes études en sciences sociales). Chercheur indépendant, il est l’auteur de nombreuses publications sur les cultures pastorales et sur la transhumance. Ses travaux s’intéressent à la relation humains-animaux-territoires, aux modes de patrimonialisation du monde rural, à la dimension sonore du pastoralisme et à l’expression graphique des bergers. Il écrit régulièrement des articles et chroniques dans L’Alpe, revue trimestrielle sur les cultures et patrimoines de l’Europe alpine. Il est aussi l’auteur de l’Abécédaire un peu vache des alpages (Glénat, 2021) et des Métamorphoses du bon berger (Cardère, 2016).
[1] – Situé au sud du Massif central, le territoire, d’une superficie de 302 319 hectares, se caractérise par un relief montagneux entrecoupé de vallées profondes. Il constitue un exemple emblématique de l’interdépendance entre les systèmes agropastoraux et leur environnement biophysique, notamment via les drailles, axes historiques de transhumance qui relient les plaines d’hivernage des troupeaux à leurs pâturages estivaux en montagne. Voir https://whc.unesco.org/fr/list/1153.
[2] – Maison de la transhumance (Salon-de-Provence, Bouches-du-Rhône), Maison du berger (Champoléon, Hautes-Alpes), Maison de l’alpage (Besse-en-Oisans, Isère), Maison de l’alpage (Servoz, Haute-Savoie), Maison pyrénéenne du pastoralisme (Azet, Hautes-Pyrénées).
[3] – Les trois départements du Limousin totalisent près de 295 000 brebis : 198 500 en Haute-Vienne, 54 100 en Creuse et 41 700 en Corrèze (source : Statistique agricole annuelle).
[4] – Voir www.ina.fr/ina-eclaire-actu/publicite/pub419122128/agneau-baronet-du-limousin-agneau-baronet. Sur des images d’un petit troupeau pâturant et d’un gigot d’agneau portant l’étiquette de la marque « Le Baronet. Agneau du Limousin », on entendait ce texte en voix off : « Chez nous en Limousin, l’élevage de qualité fait partie de notre patrimoine. Du lait maternel, de la bonne herbe et du grain. Baronet, l’agneau du Limousin, c’est le vrai goût de la tendresse ».
[5] – Foire nationale de reproducteurs ovins créée en 1963 qui a lieu début septembre. Elle est organisée par l’association Carrefour génétique ovin de Bellac qui gère aussi le Carrefour génétique ovin de printemps (fin mai) depuis 1997. Le Carrefour génétique, outre son action d’amélioration génétique des troupeaux ovins (sélection, reproduction), travaille avec des vétérinaires locaux et s’investit dans la formation.
[6] – Organisé par l’Association Pour l’Organisation du Salon National Ovin depuis 1999.
[7] – Voir Lebaudy, 2010, 2016 et 2017.
[8] – J’ai dirigé la Maison du berger de 2011 à 2019. En tant qu’ethnologue, j’ai été amené à travailler avec l’écomusée du pastoralisme (vallée de la Stura, Piémont, Italie) pour la création de son parcours muséal permanent et des expositions temporaires, et avec la Maison de la transhumance pour plusieurs de ses publications.
[9] – Voir la vidéo de Robert Roche, La foire des moutons à Bellac (87) sur www.dailymotion.com/video/x6nlif.
Un beau troupeau, un art d’habiter
Dans nos imaginaires le mouton est encore souvent associé à la mièvrerie, la stupidité, la crédulité et l’esprit d’imitation. Comme en témoignent plusieurs expressions, certains ont de fâcheuses réputations : le mouton noir, le mouton à cinq pattes, le mouton enragé, le mouton de Panurge. Pour toutes ces raisons, écrit l’historien Pierre Aubé (2001), « le mouton jouit d’une réputation au-dessous du médiocre ». Pourtant, relève-t-il plus loin, « depuis que le monde est monde, il a beaucoup donné de lui-même. Viande, lait, peau, laine, gènes maintenant ». Aussi, quand on dit mouton, de quoi parle-t-on ?
Une relation de compagnonnage
Le lapsus assumé du psychanalyste Jacques Lacan (2001), « Les animaux d’hommestiques sont un peu de nous-mêmes », résume la co-évolution entre l’espèce humaine et les espèces domestiquées. En les soustrayant à la nature sauvage, en les modifiant génétiquement et en développant des interactions complexes, l’humanité a façonné ces animaux, mais aussi elle-même, son environnement et les paysages.
Acteur majeur de cette formidable relation de compagnonnage qui s’est inventée au Néolithique, il y a environ 12 000 ans au Proche-Orient, l’ovin en est l’exemple parfait. Son élevage a franchi les millénaires, s’est étendu sur tous les continents et a su s’accommoder de vicissitudes politiques, sociales, économiques et climatiques. Il engendre des productions (viande, lait, laine, peau) issues du façonnage de races adaptées à leur territoire. Il résulte d’une symbiose originale entre communautés humaines, troupeaux et écosystèmes, où s’articulent des savoirs variés (génétiques, vétérinaires, gestion du pâturage, gestion de conflits, etc.).
En France, cette relation et ces savoirs millénaires ont été consacrés par l’UNESCO en 2011 en tant que patrimoine mondial de l’humanité, par le classement des Causses et Cévennes au titre de paysage culturel de l’agropastoralisme méditerranéen[1].
Où le mouton a droit de cité…
Si le berger, les alpages et la transhumance ont déjà leurs maisons (en région Sud, dans les Alpes et les Pyrénées[2]), c’est à Bellac, en Haute-Vienne, au cœur du premier bassin français de production d’agneaux de boucherie[3], qu’a démarré une démarche visant à la reconnaissance et la préservation de l’élevage ovin extensif (système herbager) en tant que patrimoine. Traduisant ainsi un attachement collectif à cette activité et une tendance déjà ancienne : « Chez nous en Limousin, l’élevage de qualité fait partie de notre patrimoine » affirmait une publicité télévisée pour l’agneau Baronet[4]en 1996.
Siège du Carrefour génétique (association d’éleveurs ovins travaillant à l’amélioration génétique des troupeaux), lieu de la plus importante foire[5] aux reproducteurs du bassin moutonnier Limousin-Berry-Poitou et de Tech-Ovin, salon professionnel dédié aux éleveurs ovins de toutes les régions de France[6], Bellac et sa région sont reconnus par les éleveurs comme un territoire de référence (et par les gastronomes pour l’excellence de la viande d’agneau), au point que la ville s’est autoproclamée « Cité de l’agneau ». Forte de cette renommée et de ces expériences, la Communauté de Communes du Haut Limousin en Marche, en lien avec l’association organisatrice de Tech-Ovin, a donc entrepris en 2025 de se doter d’un outil de valorisation, d’animation et de soutien de la filière ovine. Son nom (provisoire ?), « Maison du mouton et de l’élevage en plein air », est tout un programme !
Des enjeux et des écueils
En matière de patrimonialisation du pastoralisme ovin, les centres d’interprétation qui ont émergé dans les années 1990-2000 provenaient généralement d’une démarche locale relayée par des collectivités soucieuses de répondre à l’attachement des habitants à la culture pastorale de leur territoire[7]. Pour avoir été acteur et observateur de l’évolution de ces centres d’interprétation des cultures pastorales[8], il me semble que leur problème principal fut, en dépit de leurs programmes initiaux, de réduire la densité de la culture pastorale en l’enfermant dans des logiques visant à générer du développement économique et du marketing touristique. C’était prendre le problème à l’envers. Il eut sans doute été plus opportun d’appuyer d’abord ces structures sur de solides bases professionnelles, techniques et scientifiques capables ensuite d’engendrer durablement de l’attractivité et des retombées économiques.
Le substrat professionnel du projet de Maison du mouton laisse à penser que cet écueil pourrait être évité. Mais, pour le formuler de manière un peu brute, à quoi et à qui cette Maison pourrait-elle servir ? Sans doute à expliciter ce que l’élevage ovin représente pour l’identité du territoire, ainsi qu’à valoriser les professions de l’élevage et ses productions. Toutefois, le plus important me semble être de donner à comprendre le métier d’éleveur ovin dans toute sa complexité. Sachant que, pour beaucoup d’entre nous, l’histoire et les enjeux contemporains de cette culture professionnelle sont largement méconnus.
Le style du troupeau
Ce sujet de grande ampleur oscille entre deux pôles que traduisent ces mots entendus sur la foire de Bellac de septembre 2008[9]. Ceux, assez formels, d’une élue locale présentant la Haute-Vienne comme « le département phare pour l’élevage ovin » en France. Ceux, plus sensibles, d’un éleveur, parlant du temps qu’il faut « pour construire un beau troupeau », exprimant en quelques mots le travail des éleveurs inscrit dans la durée, au fil des générations de brebis.
Ces gestes techniques et savoir-faire mis en œuvre patiemment, n’est-ce pas cela qu’il faut expliciter dans une Maison du mouton afin de réduire la distance entre le public et le travail des éleveurs d’ovins ? L’anthropologue Edward E. Evans-Pritchard (1994), disait que si l’on voulait comprendre le comportement des Nuer, une population d’éleveurs de bovins du sud Soudan qu’il a étudiée dans les années 1930, il fallait « chercher la vache ». Façon d’affirmer que l’animal est un révélateur des liens entre les sociétés humaines et les animaux d’élevage ; des liens tissés de savoirs techniques, de choix en matière de conduite des troupeaux et de représentations des animaux. Cherchons donc le mouton…, et particulièrement l’agneau dont les qualités et le goût révèlent le métier de son éleveur.
Comme l’analyse l’ethnologue Mariel Jean-Brunhes Delamarre (1975), l’éleveur ovin donne un style à son troupeau ; il « sculpte la silhouette des animaux, dirige leurs productions, modifiant rendements et qualités, les spécialise en vue des besoins du marché, du goût des consommateurs et d’un plus grand profit ». Les débats autour de ce processus permettent aux éleveurs de se positionner au sein de leur groupe professionnel et de faire valoir des conceptions de leur métier parfois dissemblables, tout en contribuant en parallèle au maintien d’une diversité de techniques et de savoir-faire dans lesquels puiser pour accompagner (et faire face à) des situations nouvelles ou même les inventer. C’est ainsi que se nourrit ce que certains appellent la « tradition ». Mais cela suffit-il à faire patrimoine ?
Une belle manière d’habiter
Pour les éleveurs, brebis, agneaux et béliers sont au centre de toutes les pensées et de tous les gestes ; mais l’herbe – ce patrimoine fondateur – est aussi au cœur de tous les enjeux. L’alliance entre ces deux préoccupations génère un rapport au monde propre aux populations pastorales sur les bases desquelles s’est construite une culture originale.
Le pâturage est une donnée fondatrice des territoires d’élevage ovin à partir du moment où, année après année, les passages réguliers des troupeaux, ordonnés et réglés selon les saisons, le produisent et l’entretiennent. Pour produire le pâturage et l’entretenir en tant que tel, il est indispensable que l’éleveur conduise son troupeau avec mesure et savoir-faire.
Pour donner l’exemple des Alpes, les pelouses d’alpage (qui donnent ces vastes paysages ouverts) n’existent pas naturellement et cesseraient bientôt d’exister sans la présence des animaux qui les broutent, les piétinent et les engraissent sous la conduite de bergers. Les paysages que nous connaissons et auxquels nous sommes attachés s’en trouveraient considérablement modifiés. En certains lieux, c’est déjà le cas.
Pour la philosophe spécialiste du vivant, Vinciane Despret, et l’écologue Michel Meuret (2016), « composer avec les moutons » relève ainsi d’un art d’habiter qui passe par le fait d’« apprendre à manger » avec le troupeau en façonnant le milieu de manière à produire de la beauté. « Créer du beau, un beau troupeau, une belle manière d’habiter, une belle manière de façonner le milieu et de devenir avec lui » nous disent-ils encore, voilà ce que font les éleveurs avec leurs bêtes.
Et voilà finalement ce qui fait patrimoine. Un patrimoine qui n’est pas un miroir du passé, mais qui pose les jalons d’une agentivité préservant capacités d’action et d’innovation, tout en répondant aux attentes de la société.
Ouvrages cités
Pierre Aubé, Éloge du mouton, Actes Sud, 2001.
Mariel Jean-Brunhes Delamarre, Technique de production : l’élevage, Guides ethnologiques 6-7, Éditions des Musées nationaux, 1975.
Vinciane Despret & Michel Meuret, Composer avec les moutons, Cardère éd., 2016.
Edward E. Evans-Pritchard, Les Nuer, Gallimard, 1994.
Jacques Lacan, Autres écrits, Seuil, 2001.
Guillaume Lebaudy, Une draille pour vivre : pastoralisme, patrimoine intégré et développement durable en Méditerranée, dans François Lerin (eds.), Pastoralisme méditerranéen. Patrimoine culture et paysager et développement durable, Options méditerranéennes, n°93, CIHEAM, 2010.
Guillaume Lebaudy, Les métamorphoses du bon berger (mobilités, mutations et fabrique de la culture pastorale du sud de la France), Cardère éd., 2016.
Guillaume Lebaudy, Un outil expérimental évolutif : la Maison du berger, centre d’interprétation des cultures pastorales alpines, dans Corinne Eychenne & Nicolas Buclet (dir.), Activités pastorales et dynamiques territoriales. Quelles articulations ? Quelles synergies ?, Pastum hors-série, Association française de pastoralisme et Cardère éditeur, 2017.


