[2] Adapter la forêt du Pilat au dérèglement climatique – Parc naturel régional du Pilat
[3] La Soudière, Martin de. Le changement climatique, une « grande peur » collective ? Communications, no 101 (2017): 173 à 185.
Adapter les territoires du Massif central au changement climatique : quels leviers pour mobiliser les acteurs et accompagner les collectivités dans le passage à l’action ?
Le Massif central ne sera pas épargné par les canicules qui affectent la santé des êtres vivants, par les sécheresses et les gels tardifs qui bouleversent les productions agricoles et les milieux naturels, par l’intensification des tempêtes et des inondations qui révèlent encore davantage la fragilité de nos systèmes. Les transformations à venir remettront en cause en profondeur les paysages, les modes de vie et les activités que nous connaissons aujourd’hui.
Prendre la mesure de ces bouleversements amène à requestionner nos pratiques et leur soutenabilité dans un monde à +4°C. Pour s’adapter, les acteurs du massif doivent construire une culture commune de l’adaptation, dépassant les cloisonnements institutionnels ou sectoriels.
Pendant un an, l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central (AUCM) a invité les acteurs engagés dans le Plan Stratégique d’Adaptation au Changement Climatique (PSACC) du Massif central à porter un nouveau regard sur leurs propres activités mais aussi à prendre du recul pour intégrer celles des autres dans leurs représentations.
En parallèle de l’élaboration du PSACC, l’AUCM a mené une enquête pour identifier les besoins en ingénierie des territoires ruraux du Massif pour répondre aux enjeux de transition et d’adaptation au changement climatique. Cette enquête a fait ressortir plusieurs constats qui font écho au rapport interministériel de juin 2025 sur la rationalisation de l’ingénierie territoriale [1] : les collectivités sont au cœur des transitions, mais les moyens dont elles disposent sont insuffisants et peu accessibles d’un point de vue technique et financier, surtout pour des collectivités qui n’ont pas de ressources en interne dédiées pour se positionner sur des opportunités de financement. Le risque est alors d’enclencher une transition à plusieurs vitesses et de creuser les inégalités entre les territoires. Les offres d’ingénierie sont souvent perçues comme illisibles, peu complémentaires et les élus se perdent face à des acteurs publics et privés parfois peu coordonnées.
Ces résultats d’enquête constituaient le point de départ des discussions qui ont animé l’après-midi de la « Rencontre Adaptation au changement climatique du Massif central : du plan à son déploiement dans les territoires ». Des acteurs de l’ingénierie, nationaux et locaux, dont le Cerema, l’ADEME, la Conférence des Parties (COP) Auvergne-Rhône-Alpes, le Commissariat de Massif central, le Conseil d’Architecture d’Urbanisme et d’Environnement du Puy-de-Dôme (CAUE 63), le Parc Naturel Régional (PNR) du Pilat et l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central (AUCM), sont venus apporter leurs regards sur les besoins exprimés par les collectivités lors de cette enquête. Ces échanges complètent, nuancent les résultats et questionnent le rôle des acteurs de l’ingénierie dans l’accompagnement des collectivités dans la prise en compte du changement climatique dans leurs projets.
La mise en place d’un projet d’adaptation au changement climatique suppose d’abord de rallier tous les acteurs du territoire autour d’un enjeu souvent crispant et peu consensuel. Comment embarquer les élus, notamment ceux de communes rurales, éloignés de ces sujets, et parfois « presque climatosceptiques » ?
A cette question, Stéphane Cordobes, directeur de l’AUCM, répond qu’il faut avant tout écouter les acteurs : pourquoi sont-ils climatosceptiques ? Que ressentent-ils par rapport au changement climatique et aux transformations qu’ils vivent déjà dans leurs territoires ? Le processus de co-construction du plan d’adaptation le montre : permettre aux acteurs d’exprimer leurs ressentis et leurs craintes apaise les débats. Pour Pierre-Louis Ricard, directeur adjoint au CAUE du Puy-de-Dôme, il convient d’écouter les acteurs, mais aussi de se mettre à leur place, d’adopter une posture qui mette les acteurs en confiance et ne paraissent pas déconnectée des réalités du terrain.
Pour libérer la parole et faciliter les échanges, certains acteurs de l’ingénierie poussent les élus, techniciens et partenaires des collectivités à redécouvrir le territoire et leur faire prendre conscience de la nécessité d’intégrer les enjeux du changement climatique dans leurs projets. Se projeter collectivement permet de révéler les clivages, mais aussi de se questionner sur le projet commun, celui qui « fait territoire », malgré les divergences. Sur les territoires du PNR du Pilat, les acteurs ont ainsi fait le choix de focaliser leur travail sur l’avenir des forêts, un enjeu majeur du territoire [2]. Selon Mathilde Poulat, chargée de mission Adaptation au changement climatique au PNR du Pilat « On a réussi non seulement à mettre d’accord les personnes sur ce qu’on voulait, c’est-à-dire maintenir cette multifonctionnalité de la forêt, mais on a aussi réussi à ce qu’ils proposent des actions transformatives et partagées ». Les acteurs du Pilat sont allés très loin dans les réflexions et ont finalement convoqué de nombreuses autres thématiques de l’ordre social et environnemental (marché local et circuits courts, biodiversité et co-bénéfices, coopération…).
« Le mot lui-même, changement, a de quoi faire peur : mutation, fin d’une ère, voire de l’humanité » [3]. A l’échelle des collectivités, changer c’est reconsidérer des pratiques et des habitudes de vie ancrées depuis longtemps dans un territoire. Trouver le moyen de contourner cette peur, en convoquant des thématiques qui font davantage consensus, comme l’énergie, la souveraineté du territoire, la santé, l’aménagement de la place publique ou celui d’une cour d’école, semble être un accélérateur des transitions. Aujourd’hui, l’AUCM dédie des lignes d’étude à l’Urbanisme Favorable à la Santé (UFS), un levier qui se révèle extrêmement puissant et fédérateur. Une entrée par d’autres thématiques permet de rassembler dans le tour de table tous les acteurs des politiques publiques, y compris ceux qui ne sont pas encore sensibles à la question du climat. Elle s’accompagne de modalités de travail plurielles, mêlant ateliers, arpentages et créations de cartes, visites de terrain, mises en récit…
Aujourd’hui, le CAUE adopte davantage une approche globale : « Pendant longtemps on a voulu faire vite, faire du copier-coller. On arrête de faire du coup par coup » (Pierre-Louis Ricard). Les enjeux d’adaptation nous imposent de prendre le temps, d’avoir une vision à long terme. Cette notion se retrouve à travers le processus d’apprentissage collectif qui a permis de réaliser le plan d’adaptation du Massif central. Selon Stéphane Cordobes, c’est davantage un processus qui s’inscrit dans la durée qu’un plan qu’on déploie et qui donne lieu à une planification. L’enjeu est donc aussi celui de faire vivre des projets d’adaptation sur le long terme qui nécessitent de former et de mobiliser les citoyens et les acteurs territoriaux. Or, les opportunités de financements imposent majoritairement le développement de projets sur un temps court.
Enfin, s’adapter, c’est changer la culture d’un territoire, les rapports à la consommation, à la production. Une agence d’urbanisme « intervient sur les façons d’habiter un lieu, sur les modes de cohabitation, sur les formes de vie ; autrement dit, elle contribue à façonner un ensemble de rapports au monde, caractéristiques d’un territoire et de sa culture » (Stéphane Cordobes) [4]. Sensibiliser à travers la production de récits, d’imaginaires, travailler sur les représentations et les attachements constituent pour les acteurs de l’ingénierie autant de leviers permettant de soutenir une adaptation collective et durable des territoires du Massif central.
Comment les acteurs de l’ingénierie accompagnent l’ensemble des collectivités pour mobiliser les leviers de l’adaptation au changement climatique ?
Face à l’urgence de l’adaptation, c’est bien la somme des actions mises en place sur les territoires, d’ampleur et à des échelles plus ou moins importantes, qui « feront adaptation ». Or, pour les élus et techniciens d’une collectivité, combiner les différentes approches et contraintes, mobiliser des moyens, de l’ingénierie et des financements pour monter un projet s’avèrent être d’une grande complexité.
Face à la multiplicité des offres d’ingénierie, des dispositifs sont mis en place pour orienter les collectivités vers le bon outil
Les acteurs de l’ingénierie invités à débattre lors de cette journée l’admettent : en matière d’adaptation, il existe « plein d’outils, plein de démarches, mais on a du mal à s’y retrouver ». L’Etat et ses agences produisent un nombre d’outils qui sont sans doute beaucoup plus nombreux que les capacités des collectivités à les mobiliser. Le rapport national sur la « Rationalisation des interventions des opérateurs de l’Etat au profit des collectivités en matière d’ingénierie territoriale » fait un constat similaire : ces offres sont développées en silo, elles sont redondantes et superposées, notamment dans les domaines de la transition écologique, de l’urbanisme et du développement économique. Les opérateurs de l’Etat ont donc un rôle à jouer pour améliorer la visibilité, la lisibilité et l’accès à des dispositifs de soutien et d’accompagnement. C’est pourquoi les Conférences des Parties (COP) se donnent notamment pour objectif de faire remonter tous ces projets et rendre plus visibles les démarches et les coalitions d’acteurs. Elles sont aussi là pour identifier les différents portails d’ingénierie, de l’échelle locale à l’échelle nationale, pour proposer une sorte de « guichet complet d’ingénierie » permettant aux acteurs de se tourner vers le bon interlocuteur et les bons outils pour mettre en place leurs projets. La « mission d’adaptation », une plateforme développée par l’ADEME qui sélectionne un certain nombre d’outils existants en fonction des besoins des collectivités, apporte aussi une certaine clarté dans la réponse à l’ensemble des besoins des territoires. Pour Nicolas Bernard, commissaire adjoint au commissariat de Massif central, la première porte d’entrée pour un territoire, une commune, une collectivité, est le sous-préfet local. Il peut en effet réorienter au niveau local vers le bon acteur. A l’échelle du Massif central, le commissariat de massif est aussi là pour effectuer ce travail d’accompagnement.
Améliorer la collaboration entre les acteurs nationaux et locaux permettrait d’éviter le risque de concurrence, de redondance, et de déstabilisation de l’offre locale, au bénéfice d’un accompagnement de tous les territoires
Malgré une tentative de clarifier et de simplifier la recherche d’outils adaptés, des acteurs locaux de l’ingénierie tels que les agences d’urbanisme et les CAUE n’apparaissent pas à l’échelle nationale comme contributeurs à cette offre d’ingénierie, remettant ainsi en question le principe de subsidiarité. Pourtant, l’enquête menée pour réaliser le rapport national sur la rationalisation des interventions des opérateurs de l’Etat montre que les élus apprécient la réactivité et la connaissance du terrain des acteurs locaux. Pierre-Louis Ricard dit intervenir « à l’autre bout de l’entonnoir de ces grands plans nationaux », surtout auprès de petites communes qui n’ont pas de service technique. Leur expertise reste tout aussi nécessaire pour traduire les enjeux des transitions dans le quotidien des élus et des techniciens.
Le rapport national énonce que l’offre d’ingénierie des opérateurs de l’Etat est peu coordonnée, se juxtapose et entre en concurrence avec l’échelon territorial. Il s’agit donc de repenser l’orchestration de cette ingénierie et la coopération des acteurs pour que tous les territoires aient accès à un accompagnement, quel que soit sa taille et les ressources dont il dispose. Pour Stéphane Cordobes, directeur de l’AUCM, le chemin vers la coordination et la complémentarité des offres est encore long, mais Pierre-Louis Ricard observe une amélioration dans le travail du CAUE avec les autres acteurs de l’ingénierie pour garantir un accompagnement de tous les territoires.
Il revient aux acteurs de l’ingénierie, au niveau national et local, de veiller à ce que l’ensemble des collectivités puisse accéder aux offres de financement, indépendamment de leurs ressources internes
Dans le rapport national, « l’alourdissement des besoins d’ingénierie trouve, il est vrai, pour de nombreux élus, sa source dans la complexité du cadre normatif », mais aussi dans « la constitution des dossiers sur les plans administratif, juridique et financier ». En effet, les porteurs de projets, surtout au sein d’une petite commune qui n’a pas d’ingénierie en interne, rencontrent de réelles difficultés en termes de moyens humains et de compétences pour trouver des financements. L’absence de ressources humaines pour répondre à des Appels à Manifestation d’Intérêt (AMI) ou des Appels à projets (APP) par exemple, est un facteur bloquant. Les appels à projets présentent des avantages pour les grandes agglomérations qui disposent des ressources humaines formées et de moyens financiers suffisants pour y répondre dans le temps imparti. Pour des petites communes qui n’ont pas les moyens nécessaires, le délai est souvent trop court pour identifier les offres et remplir les dossiers. Marc Bardinal, responsable du pôle villes et territoires durables à l’ADEME, nuance ce propos, en rappelant que l’accès à ces financements est aussi dépendant de la volonté politique des collectivités, qui choisissent ou non de dédier du « temps homme » à la conduite de projets. Stéphane Cordobes rejoint cette idée en insistant sur la nécessité de trouver des ressources en interne capables de faire le relais dans la collectivité, notamment avec le politique : « les acteurs de l’ingénierie ne peuvent pas se substituer à ces nécessaires ressources là ».
Une fois les moyens obtenus, les outils doivent être ajustés et les acteurs locaux doivent développer les compétences nécessaires pour passer à l’action
Selon Séverine Bourgeois, directrice territoriale Centre-Est au Cerema, l’adaptation d’un territoire au changement climatique passe difficilement par l’application d’un outil disponible « sur étagère ». Un des autres enjeux est donc l’adaptation des outils au territoire, à ses spécificités et aux attentes des acteurs locaux. « On ne traite pas un territoire comme un EPCI, comme un territoire avec 22 départements comme le Massif central » (Marc Bardinal). Or, connaître tous ces outils, savoir s’en servir pour les adapter constitue déjà un métier à part entière. Il s’agit donc d’apporter les compétences nécessaires aux acteurs des collectivités pour s’engager dans des projets de transition parfois complexes. Donner des repères techniques permet aux collectivités d’améliorer leur autonomie et de se munir des outils nécessaires à l’élaboration d’un projet. Cela passe par de la formation, mais aussi un accompagnement technique de certains acteurs de l’ingénierie comme le Cerema pour favoriser le passage à l’action et éviter la mal-adaptation. Capitaliser sur les expérimentations qui sont réalisées sur les territoires est primordial : il constitue un centre de ressources mobilisables pour toutes les collectivités qui souhaitent se lancer dans leurs projets d’adaptation.
Cette « Rencontre Adaptation au changement climatique du Massif central : du plan à son déploiement dans les territoires » a révélé la volonté des acteurs locaux d’agir collectivement pour adapter leurs territoires, tout comme celle des acteurs de l’ingénierie de les accompagner. Le caractère foisonnant des outils, des acteurs et des projets montre à quel point, malgré la peur du changement, les territoires du Massif central s’engagent pour garantir leur habitabilité dans un monde de plus en plus incertain. L’articulation et l’accessibilité de tous ces moyens d’actions furent au cœur des débats, puisque c’est elles qui conditionnent le passage à l’action des collectivités. À travers le déploiement du PSACC du Massif central, l’AUCM veillera, au côté du Commissariat de massif, à intégrer les enjeux soulevés lors de cette Rencontre, afin de renforcer la dynamique engagée et de la diffuser à l’ensemble des territoires.


