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[1] Financements obtenus dans le cadre de l’appel à projets régional 2023 du Pacte des solidarités « Pour des alliances locales de solidarités : coopérer, mutualiser, structurer et innover »

[2] Données issues des enquêtes nationales sur les conditions de vie relatives au ressenti thermique des ménages en quartiers prioritaires de la politique de la ville.

[3] Estimation des émissions de CO² par niveau de vie, fondée sur l’empreinte carbone de la consommation des ménages en France.

« Transitions solidaires » : pour concevoir une transition écologique juste pour tous

Par Cécile Poussard, Chargée d'études Sociologie urbaine et transitions, d'études Sociologie urbaine et transitions - 13.01.2026

La transition écologique est aujourd’hui largement engagée dans les politiques publiques territoriales. Plans climat, stratégies de mobilité, politiques de l’habitat ou de l’alimentation se multiplient, traduisant une prise de conscience croissante face à l’accélération du changement climatique, à l’érosion de la biodiversité et à la raréfaction des ressources. Pour autant, à mesure que ces politiques se déploient, un constat s’impose : tous les habitants ne sont pas en mesure de faire évoluer leurs modes de vie au même rythme, ni dans les mêmes conditions.

Certaines mesures, entendables d’un point de vue environnemental, peuvent produire des effets différenciés selon les situations sociales, économiques ou territoriales. Lorsqu’elles reposent principalement sur des injonctions au changement de comportement, sans que les conditions matérielles et sociales ne soient réunies, elles sont souvent vécues comme injustes par une partie de la population. Le risque serait alors d’embarquer dans une transition environnementalement sensée, mais socialement inacceptable. Il s’agirait alors d’une transition qui, en creusant davantage les inégalités, accroîtrait les vulnérabilités des moins favorisés et les conflictualités sociales déjà latentes, et pourrait rapidement s’interrompre sans atteindre les effets attendus.

C’est dans ce contexte qu’émerge la notion de « transition solidaire ». Plus qu’un simple qualificatif, elle invite à interroger la capacité collective à organiser la transition écologique de manière équitable et différenciée, en tenant compte des conditions de vie réelles des habitants, de leurs marges de manœuvre et de leurs vulnérabilités face aux bouleversements en cours. Pour rendre opératif ce concept encore peu stabilisé et l’intégrer dans la conception et le suivi des politiques territoriales, un travail d’exploration apparaît nécessaire. C’est dans cette perspective que l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central (AUCM) a conduit, durant 18 mois, une démarche exploratoire autour de la transition solidaire, avec le soutien financier de la DREETS [1] et l’accompagnement de l’Union départementale des CCAS du Puy-de-Dôme. Les ateliers organisés entre juin 2024 et mai 2025 ont réuni une diversité d’acteurs dont les échanges ont permis d’enrichir et de confronter les points de vue.

La transition écologique à l’épreuve des inégalités sociales

Les bouleversements environnementaux en cours – changement climatique, épuisement des ressources, perte de biodiversité, multiplication des risques sanitaires et environnementaux – nous conduisent à questionner nos façons de consommer, de vivre ensemble, d’aménager le territoire, de nous loger, de nous déplacer, de produire de la richesse Ces transformations s’accompagnent d’une évolution rapide du cadre réglementaire (zones à faibles émissions, interdiction de mise en location des passoires énergétiques, obligations en matière d’alimentation dans la restauration collective, etc.), posant la question de la capacité réelle des habitants à faire évoluer leurs pratiques à leur échelle.

En l’absence d’infrastructures adaptées ou de dispositifs d’accompagnement suffisants, ces injonctions peuvent apparaître comme une injustice aux yeux des personnes ne disposant pas de solutions accessibles ou d’alternatives. Ce sentiment est d’autant plus fort que les effets du changement climatique n’impactent pas l’ensemble de la population de manière uniforme. Les personnes les plus vulnérables sont souvent les plus exposées aux aléas climatiques, alors même qu’elles en sont les moins responsables. À titre d’illustration, 70 % des foyers habitant dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville déclarent souffrir de la chaleur en été (contre 56 % à l’échelle nationale) et 62 % du froid en hiver (contre 35 %) [2] Par ailleurs, en France, les 1 % les plus riches émettent en moyenne dix fois plus de CO² par an, par leur consommation, que la moitié la plus pauvre de la population [3].

Ces constats mettent en évidence une double inégalité : une inégalité d’exposition aux effets du changement climatique, et une inégalité de capacité à répondre aux injonctions de la transition. C’est à l’articulation de ces deux dimensions que se joue la question d’une transition écologique solidaire.

La transition solidaire comme outil de lecture des politiques publiques

Bien que de plus en plus mobilisée dans le débat public, la notion de « transition solidaire » reste peu définie. Les premiers travaux conduits dans le cadre de la démarche exploratoire ont permis de retenir une approche pragmatique, considérant la transition solidaire comme le fait de permettre à chacun de pouvoir prendre part à la transition écologique et d’en bénéficier.
Cette définition renvoie à une double dimension : la capacité des habitants à réduire leur impact sur le changement climatique (atténuation), mais aussi leur capacité à être moins exposés à ces effets et à mieux y faire face (adaptation). Elle conduit ainsi à interroger la participation citoyenne et l’acceptabilité sociale des politiques mises en œuvre, en questionnant dans quelle mesure les habitants sont acteurs de la transition ou, au contraire, la subissent.
Cette approche recouvre un ensemble de champs d’action étroitement liés : environnement et cadre de vie (logement, mobilité, qualité de l’air, accès aux espaces naturels et à l’eau), alimentation (accès à une alimentation saine et durable, maintien d’une production locale), mais aussi dimensions sociales et culturelles, notamment l’accès à l’emploi, à la culture, aux loisirs et aux espaces de participation citoyenne.

De manière transversale, la transition solidaire offre un cadre d’analyse pour interroger les conditions d’aménagement du territoire et la répartition des ressources qu’elles impliquent. Elle invite à analyser les opportunités existantes et les freins qui limitent la capacité des habitants à s’en saisir et à faire transition, ainsi que le vécu et les pratiques effectives en matière d’atténuation et d’adaptation.

Les collectivités territoriales, en première ligne

Au regard de leurs compétences et de leurs échelles d’action, les collectivités territoriales apparaissent comme des actrices de première ligne de la transition solidaire. Les documents de planification et de programmation qu’elles élaborent (programmes locaux de l’habitat, contrats de ville, PCAET, projets de territoire, SCoT) structurent une large part des politiques concernées.
S’interroger sur la transition solidaire conduit ainsi moins à inventer de nouvelles politiques qu’à porter un regard transversal sur des démarches existantes, en croisant leurs objectifs et leurs indicateurs. Cette approche permet également de questionner la capacité des actions mises en œuvre à lever les freins (opportunités et capacités de choix) qui empêchent certains habitants de prendre part à la transition ou d’en bénéficier.

Certaines actions dites « d’aller vers » (bus santé, guichets mobiles d’information, dispositifs itinérants) constituent de nouvelles opportunités pour renforcer l’accès aux droits et aux services. Elles peuvent contribuer à élargir les marges de choix des habitants. Toutefois, leur portée reste limitée pour passer d’une transition subie à une transition choisie, dès lors qu’elles ne sont pas pensées dans une logique d’acceptabilité sociale ou de participation citoyenne.
À l’inverse, les collectivités peinent parfois à se positionner vis-à-vis des initiatives portées par des collectifs citoyens, hésitant entre structuration, appropriation institutionnelle ou mise à distance. Cette difficulté révèle une tension persistante entre une transition principalement pensée par le haut et des dynamiques locales encore peu reconnues.

Enquêter et expérimenter pour accompagner la transition solidaire

Face à l’accélération des bouleversements climatiques, poursuivre l’exploration de la notion de transition solidaire apparaît nécessaire pour accompagner la mise en œuvre de politiques publiques attentives aux milieux de vie et aux conditions sociales des habitants. L’enjeu consiste à mieux comprendre et anticiper les vulnérabilités que le changement global fait peser sur les individus et les territoires, mais aussi les risques de renforcement de ces vulnérabilités induits par certaines politiques de transition.

La démarche exploratoire conduite par l’AUCM s’inscrit dans cette perspective. Elle vise à capitaliser et valoriser les pratiques mises en œuvre par les acteurs locaux – collectivités, associations, collectifs, démarches expérimentales – afin de nourrir une réflexion partagée et d’outiller l’action publique.

L’enquête porte en premier lieu sur la présence, la qualité et la localisation des opportunités offertes aux habitants : transports, logements de qualité, production alimentaire locale, services de proximité. Leur absence constitue un frein majeur à une transition écologique solidaire. À ces freins matériels s’ajoutent des freins culturels, un manque de visibilité des bénéfices concrets du changement de mode de vie sur le quotidien, ainsi que des obstacles liés à la fracture numérique ou à la complexité des démarches administratives.

Enfin, l’analyse doit intégrer les freins individuels qui limitent les capacités de choix : âge, revenus, isolement, genre ou contraintes de mobilité, notamment en milieu rural. Au-delà des conditions matérielles, le lien social apparaît comme un enjeu transversal majeur, lui-même conditionné par les possibilités de mobilité et d’accès aux ressources du territoire. En ce sens, la transition solidaire ne constitue pas une réponse clé en main, mais une démarche d’observation, d’expérimentation et d’ajustement des politiques publiques à partir des réalités vécues par les habitants.