La revue
← Revenir à la Une
Partager

[1] Cécile Batisse est économiste et maitresse de conférences au Centre d’études et de recherche sur le développement international (Cerdi) de l’Université Clermont Auvergne où elle co-dirige le master « Economie et transitions territoriales ». Elle est également titulaire de la Chaire européenne Jean Monnet sur l’économie circulaire et l’écologie industrielle. Ses travaux et ses enseignements portent sur les grandes transformations économiques et territoriales. Ils se concentrent ces dernières années sur l’analyse systémique, qu’elle enseigne aux étudiants de master, l’économie circulaire, la transition énergétique et le changement climatique.

Propos recueillis par Christel Estragnat, Chargée d’études Economie territoriale et Ariane Boucher, stagiaire en Economie.

« Les entreprises doivent interroger leur empreinte matérielle pour évaluer leur dépendance »

Par Christel Estragnat, Chargée d'études Economie territoriale - 10.09.2026

 

 

Entretien avec Cécile Batisse [1], économiste et maîtresse de conférences à l’Université Clermont Auvergne (UCA).

Dans le cadre de ses missions sur la robustesse du système économique local, l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central rencontre des experts en économie territoriale pour mieux comprendre les réactions du territoire et de ses entreprises face à la récurrence de chocs économiques, géopolitiques, écologiques et sanitaires. Assurer la robustesse d’une économie territoriale demande d’être en capacité d’absorber les perturbations liées à la disponibilité des ressources et des produits nécessaires à son fonctionnement. Or, les modèles économiques classiques ont tendance à considérer les ressources comme facilement substituables et ne permettent pas de faire le lien entre différentes disciplines pour aborder les vulnérabilités d’un territoire. L’entretien avec Cécile Batisse nous éclaire sur la pertinence de l’approche systémique pour faire face aux risques de rupture d’approvisionnement afin d’en anticiper les impacts territoriaux.  Il met l’accent sur les leviers d’action mobilisables comme le réemploi des matériaux, la mutualisation des ressources ou encore le passage de modèle économique de la possession à celui de l’usage pour réduire la dépendance aux flux extérieurs pour les territoires comme pour les entreprises.

Pourriez-vous revenir sur l’importance des ressources, et donc des flux de matières, pour les systèmes économiques, souvent invisibilisés au profit des flux financiers ou des flux informationnels ?

L’empreinte matérielle, qui s’intéresse à la quantité totale de matières premières mobilisées pour satisfaire la consommation d’un pays, d’une population ou d’une entreprise, nous conduit à considérer l’ensemble des biomasses comme les cultures, le bois, mais aussi les minerais métalliques et non-métalliques comme le sable, le gravier ou encore le ciment. C’est un indicateur de la pression exercée sur les ressources naturelles tout au long de la chaîne de valeur. De nombreux matériaux nécessaires à la production d’infrastructures sont sous tension, sans parler des énergies fossiles sur lesquelles tout notre modèle économique agricole, industriel et tertiaire repose. Dès qu’il y a des tensions sur l’approvisionnement en énergies fossiles (Ormuz, Ukraine…), c’est toute l’économie qui est au ralenti. L’empreinte matérielle permet aussi de montrer les impacts environnementaux liés à l’épuisement des ressources, la destruction des écosystèmes, la pollution engendrée, les inégalités d’accès et de répartition des ressources entre les pays et les populations. Les importations ont par exemple une grande importance sur notre territoire national qui ne dispose pas de l’ensemble des ressources dont il a besoin, mais qui exploite des matières extraites à l’étranger dont l’extraction peut poser des problèmes environnementaux. Il est donc important de donner à voir l’importance de ces flux, et de se rendre compte de ce qui soutient notre système. Si ces ressources disparaissent, notre système s’effondre sans que l’on n’ait anticipé ou prévu l’après.

Pourquoi la prise en compte des flux de matières reste encore marginale au regard de l’enjeu à connaître ces dépendances et en anticiper les risques ? 

L’économie est traversée par plusieurs traditions théoriques parce qu’elle étudie un système social complexe. Les économistes ne partent pas tous des mêmes hypothèses sur les comportements humains, le fonctionnement des marchés, le rôle des institutions ou encore la nature de la croissance. Pour un modèle néoclassique standard, les contraintes principales concernent notamment le capital, le travail, la technologie et leur allocation. Pour un économiste écologique, une économie est d’abord un sous-système de la biosphère, dépendant de flux matériels et énergétiques. Elle constitue un sous-système ouvert, qui prélève de la matière et de l’énergie et rejette de la matière, de la chaleur et des déchets. C’est une différence de représentation du système étudié.

En l’occurrence, le monde de la recherche économique reste majoritairement centré sur les modèles économiques orthodoxes de l’après-guerre reposant sur une hypothèse forte, celle selon laquelle les ressources sont substituables. Dans ce cadre de pensée, le capital naturel peut être substitué par du capital matériel. La rareté physique n’implique donc pas nécessairement une limite absolue à la production. C’est ici que se situe une divergence fondamentale avec l’économie écologique. Pour celle-ci, certains éléments du capital naturel ne sont pas substituables ou remplaçables. On peut remplacer du pétrole par de l’électricité renouvelable dans certains usages, mais on ne peut pas nécessairement remplacer un climat stable, certaines fonctions écosystémiques ou un stock d’eau par davantage de machines. L’hypothèse du progrès technologique contribuant au bien-être et permettant une croissance infinie est sous-jacente à la plupart des modèles économiques.

Qu’est-ce que serait une économie compatible avec une mobilisation des ressources lui permettant d’assurer sa propre pérennité ?

Une économie compatible avec une mobilisation des ressources lui permettant d’assurer sa propre pérennité serait une économie qui ne cherche plus seulement à produire davantage avec moins de ressources, mais qui organise la satisfaction des besoins humains à l’intérieur des capacités de renouvellement des écosystèmes et des limites planétaires. Les expériences d’économie circulaire, d’économie de la fonctionnalité, de biomimétisme ou encore l’économie du Donut permettent précisément d’en dessiner les contours.

L’économie conventionnelle est souvent représentée comme un processus relativement linéaire : extraire → produire → consommer → jeter. La pérennité suppose au contraire de reconnaître que l’économie est un sous-système de la biosphère. Elle dépend de flux d’énergie, de matières et de services écosystémiques qui ne sont ni infiniment disponibles ni parfaitement substituables. L’enjeu devient donc de satisfaire les besoins humains​ tout en respectant simultanément un plancher social et un plafond écologique​. C’est précisément l’intuition de l’économie du Donut développée par Kate Raworth : assurer les conditions sociales d’une vie digne sans dépasser les limites écologiques de la planète.

L’économie circulaire propose de réduire autant que possible l’entrée de nouvelles matières dans le système et la production de déchets. Cela passe d’abord par la sobriété et l’écoconception, puis par l’allongement de la durée de vie, la réparation, le réemploi, la réutilisation et enfin le recyclage. L’objectif est donc de réduire l’empreinte matérielle et énergétique. Cela introduit une distinction essentielle entre efficacité et sobriété. Une voiture consommant 20 % d’énergie en moins constitue un gain d’efficacité ; organiser un territoire permettant de satisfaire les besoins de mobilité avec moins de déplacements automobiles interroge le besoin lui-même. L’économie circulaire ne signifie pas en effet que l’on pourrait recycler indéfiniment toute la matière. Les processus économiques obéissent aux lois de la thermodynamique : transformations, dissipations et pertes sont inévitables. La circularité doit donc être associée à la sobriété.

C’est l’apport particulièrement intéressant de l’économie de la fonctionnalité. Dans le modèle traditionnel, l’intérêt du producteur est généralement lié au volume vendu. Ce mécanisme peut créer une contradiction entre rentabilité et préservation des ressources puisque fabriquer des produits durables peut réduire les ventes futures. L’économie de la fonctionnalité cherche à modifier cette incitation en vendant un usage plutôt qu’un bien et nous conduit également à repenser la notion de propriété.  Dès lors, économiser la matière et l’énergie peut devenir économiquement intéressant pour le producteur. C’est précisément ce qu’a développé Michelin auprès de certaines flottes de poids lourds : au lieu de simplement vendre des pneus, l’entreprise vend des kilomètres ou dit autrement une « performance d’usage ». Michelin développe ainsi des offres combinant mise à disposition des pneumatiques, suivi de leur état et maintenance. Moins il y a d’intervention et plus la durée d’utilisation du pneu est longue, plus le service est rentable. Si Michelin crée davantage de valeur en faisant durer ses pneus, il devient économiquement intéressant pour l’entreprise de concevoir des pneus plus durables, mieux entretenus, utilisés plus longtemps, éventuellement recreusés/rechapés, puis recyclés. La valeur économique n’est plus seulement attachée à la quantité de pneus produits et vendus, mais à la qualité et à la durée du service rendu. On assiste donc à une modification du modèle économique et des incitations du producteur.

Le biomimétisme est une autre piste intéressante. Dans un écosystème naturel, les déchets d’un organisme deviennent généralement les ressources d’un autre. Les flux fonctionnent en cycles et utilisent principalement des ressources renouvelables. L’idée est donc que l’économie industrielle pourrait davantage fonctionner comme un écosystème. C’est le principe des symbioses industrielles, dans lesquelles les flux de matière, d’énergie, d’eau ou de chaleur sont mutualisés entre acteurs d’un territoire. L’entreprise n’est alors plus pensée isolément. Elle appartient à un métabolisme territorial.

Quel rôle peuvent jouer les collectivités pour réduire la vulnérabilité de leur économie et sécuriser les approvisionnements ?

Ces différentes expériences montrent que la transition ne peut pas reposer uniquement sur les comportements individuels ou les innovations technologiques. Elle nécessite des formes nouvelles de coopération entre entreprises, collectivités, citoyens et associations : mutualisation d’équipements, circuits territoriaux, partage de ressources, écologie industrielle et territoriale, systèmes alimentaires territorialisés, communautés énergétiques, etc. Si l’État peut fixer des normes, une fiscalité ou une trajectoire carbone, etc, et l’Union européenne peut réglementer les produits et organiser les marchés, une grande partie des transformations concrètes comme se déplacer, se loger, se chauffer, se nourrir, produire, réparer, réemployer, mutualiser, se matérialisent dans les territoires. C’est pourquoi les collectivités peuvent être considérées non seulement comme des acteurs de la politique environnementale, mais comme des incubateurs de nouveaux systèmes économiques territoriaux, capables d’organiser la satisfaction des besoins locaux tout en réduisant leur dépendance aux ressources et leur empreinte écologique.

De ce point de vue, plusieurs leviers sont mobilisables à l’échelle territoriale. La première étape est de comprendre de quoi dépend matériellement son territoire : d’où viennent son énergie, son alimentation, ses matériaux de construction, son eau ? Quels déchets produit-il ? Où vont-ils ? etc. La collectivité doit réaliser des diagnostics de flux de matières et d’énergie, qui lui permettront d’identifier les vulnérabilités et chercher les possibilités de bouclage local. L’objectif est in fine de définir une politique de gestion territoriale des ressources.

L’un des rôles les plus importants, et sans doute le moins évident, des collectivités dans ce cadre est d’organiser les coopérations que le marché ne fait pas spontanément émerger. Une entreprise peut produire de la chaleur fatale dont une autre entreprise située à quelques centaines de mètres aurait besoin. Pourtant, l’échange ne se réalisera pas nécessairement, parce que les entreprises ne se connaissent pas, les investissements sont risqués, les temporalités diffèrent, ou les informations manquent. La collectivité peut alors identifier les acteurs, organiser les rencontres, partager l’information, sécuriser les projets et parfois participer aux investissements. C’est particulièrement important pour l’écologie industrielle et territoriale et les symbioses industrielles.

Les collectivités ont par ailleurs un rôle majeur à jouer dans l’accompagnement des changements de comportements en proposant des infrastructures adéquates. Les comportements individuels dépendent fortement des infrastructures disponibles. Demander aux habitants de moins utiliser leur voiture a peu de sens si le territoire ne propose aucune alternative. La collectivité peut intervenir sur les transports collectifs, les pistes cyclables, l’urbanisme, les réseaux énergétiques, le foncier, les bâtiments, les déchets, l’eau ou encore l’alimentation collective. Elle agit donc sur des infrastructures dont les effets peuvent durer plusieurs décennies.

Enfin, les collectivités peuvent constituer des laboratoires d’expérimentation économique. Elles peuvent soutenir des ressourceries, ateliers de réparation, tiers-lieux, plateformes de mutualisation, circuits alimentaires territoriaux, monnaies locales, communautés énergétiques, entreprises de l’économie sociale et solidaire ou modèles fondés sur l’économie de la fonctionnalité. La politique de développement économique change ainsi progressivement de nature puisqu’il ne s’agit plus seulement d’accroître le nombre d’entreprises ou d’emplois, mais de s’interroger sur la qualité et la résilience du système productif territorial.

De tout cela découle le fait que la performance territoriale ne se réduit alors plus à l’accroissement du PIB ou de l’emploi, mais devient multidimensionnelle en intégrant les notions de bien-être, de justice sociale, de résilience et de respect des limites planétaires.

Vos thématiques de recherche vous ont amenée de la Chine, dont vous avez étudié la structure industrielle, au Canada où vous avez analysé l’intégration des migrants. Comment, en tant qu’économiste, en êtes-vous parvenue à rompre avec ces modèles économiques « classiques », à mobiliser les flux de matières et l’analyse systémique pour appréhender les vulnérabilités et les dépendances territoriales ?

Je dirais qu’il ne s’agit pas pour moi d’une rupture brutale avec l’économie « classique », mais plutôt d’un élargissement progressif de la manière de regarder les phénomènes économiques. J’ajouterais que cette évolution a sans doute été facilitée par le fait que, dès le départ, mes objets de recherche m’ont amenée à croiser l’économie avec d’autres disciplines. Je n’ai finalement jamais travaillé dans une économie totalement « fermée » sur elle-même.

Sur la Chine, l’analyse des structures industrielles et de leur inscription territoriale m’a naturellement conduite à articuler économie et géographie : comprendre les spécialisations productives supposait aussi de comprendre leur localisation, les dynamiques régionales, les relations centre-périphérie, ou encore les effets de proximité.

Lorsque j’ai travaillé sur l’intégration des migrants au Canada, les outils économiques permettant d’analyser l’accès à l’emploi, les revenus ou les trajectoires professionnelles étaient indispensables, mais insuffisants pour comprendre les mécanismes d’intégration. Il fallait également mobiliser la sociologie, s’intéresser aux réseaux sociaux, aux phénomènes de discrimination ou encore aux différentes formes de capital social.

Ce parcours m’a donc appris que les objets de recherche ne se laissent pas nécessairement enfermer dans les frontières disciplinaires que nous avons construites pour les étudier. C’est ici que la pensée d’Edgar Morin m’a beaucoup apportée. Sa pensée complexe invite précisément à dépasser une connaissance qui découpe le réel en éléments séparés. Pour reprendre une formule qu’il mobilise souvent, il est impossible de connaître les parties sans connaître le tout, pas plus que de connaître le tout sans connaître les parties. Cette idée est extrêmement féconde pour l’économie : un territoire n’est pas la simple addition d’entreprises, de ménages, d’infrastructures ou de ressources ; il est constitué par les interactions entre tous ces éléments. La réalité territoriale est simultanément économique, sociale, spatiale, institutionnelle et, bien entendu, biophysique.

Le passage aux problématiques environnementales et aux transitions a renforcé cette conviction. Dès lors que l’on s’intéresse à l’économie circulaire, aux ressources ou aux vulnérabilités territoriales, il devient difficile de raisonner uniquement en économiste. Il faut comprendre les flux physiques, donc dialoguer avec les sciences de l’environnement et parfois les sciences de l’ingénieur ; comprendre leur organisation spatiale, donc mobiliser la géographie ; comprendre les comportements et les coopérations entre acteurs, donc faire appel à la sociologie et la psychologie ; comprendre les règles qui structurent ces interactions, donc intégrer les institutions et les politiques publiques.

C’est à ce moment que l’analyse systémique prend tout son sens. Elle permet précisément de ne plus considérer séparément ces différentes dimensions, mais d’étudier leurs interactions et leurs rétroactions.

Comment la dynamique des systèmes s’applique à l’économie territoriale ?

La dynamique des systèmes s’applique particulièrement bien à l’économie territoriale parce qu’un territoire est, par définition, un système complexe. Il est constitué d’acteurs, d’activités économiques, d’infrastructures, d’institutions, de populations, mais aussi de ressources, de flux de matières et d’énergie, qui interagissent en permanence. C’est précisément ce que la dynamique des systèmes permet de représenter.

L’économie territoriale mobilise traditionnellement de nombreux indicateurs comme les emplois, la population, les revenus, le nombre d’entreprises, les spécialisations productives, l’attractivité, etc. Ceux-ci permettent de dresser une photographie du territoire. La dynamique des systèmes propose à partir de cette photographie de s’interroger sur les mécanismes qui ont conduit à cette situation et comment celle-ci peut évoluer dans le temps. Par exemple, si un territoire cherche à renforcer son attractivité économique, l’objectif est donc d’attirer de nouvelles entreprises. On est face ici à une boucle de rétroaction positive : l’arrivée d’entreprises crée des emplois, qui attirent de nouveaux habitants, qui peuvent à leur tour accroître l’attractivité du territoire. Cependant, l’arrivée de populations nouvelles accroit la demande de logements, donc potentiellement l’artificialisation des sols, une congestion des voies de transport, donc à terme une dégradation des conditions de vie et ainsi une perte d’attractivité. On ne peut donc pas raisonner uniquement en termes de relations linéaires de cause à effet. On voit immédiatement l’intérêt de l’approche : une politique peut produire des effets qui, à terme, viennent limiter les bénéfices qu’elle avait initialement générés. La dynamique des systèmes permet donc de révéler les rétroactions et d’essayer de les anticiper.

La dynamique des systèmes permet surtout, comme évoqué précédemment, d’introduire les ressources dans l’économie territoriale. Par exemple, une augmentation de la production peut créer davantage d’emplois et de revenus, mais également accroître les consommations d’énergie et de matières, les besoins de transport ou la production de déchets. L’analyse des flux de matières, ou métabolisme territorial, permet donc de poser une autre question : de quoi un territoire a-t-il physiquement besoin pour fonctionner ? Il s’agit donc de se questionner sur la source de ces ressources. Un territoire peut présenter de très bons indicateurs économiques tout en étant extrêmement dépendant de l’extérieur pour son énergie, son alimentation, certains matériaux ou certains composants industriels. Cette dépendance reste relativement invisible tant que les flux fonctionnent normalement. Elle devient une vulnérabilité lorsqu’un choc survient. La crise énergétique, la guerre en Ukraine le blocage du détroit d’Ormuz, la pandémie de Covid, ou les sécheresses et feux de forêt actuels l’ont très bien montré. Or, ces ruptures d’approvisionnement risquent d’être plus régulières à l’avenir. Comment faire face ? Les entreprises et les collectivités n’ont pas d’autres choix que de s’interroger sur leur empreinte matérielle pour évaluer leur dépendance, évaluer l’efficacité avec lesquelles elles utilisent les matières et les transforment, évaluer les risques liés à la rareté ou à la volatilité du cours des ressources et évaluer les impacts environnementaux associés à leur production et consommation. D’un point de vue purement économique, avoir conscience de ces vulnérabilités permet de réduire les coûts, dans la mesure où ils seraient moins soumis à la volatilité des matières premières.

Ainsi, si l’économie nous apprend traditionnellement beaucoup sur l’efficacité et l’optimisation, l’approche systémique introduit une autre notion essentielle : la résilience. Il ne s’agit pas pour autant de considérer que les modèles économiques classiques seraient inutiles et qu’il faudrait les remplacer. Il s’agit plutôt d’en élargir les frontières. Les prix, les incitations, les comportements, les institutions, les structures productives restent essentielles, mais il faut les reconnecter aux flux physiques, aux écosystèmes et aux interdépendances territoriales.

La dynamique des systèmes permet ainsi de tester la résilience du territoire face à des perturbations : hausse du prix de l’énergie, pénurie d’une ressource, sécheresse, choc industriel, changement démographique, etc. D’un point de vue opérationnel, elle permet aussi de tester des politiques publiques avant de les mettre en œuvre en simulant différents scénarios.

Enfin, la construction d’un modèle en dynamique des systèmes peut être également un formidable outil de dialogue territorial. L’une des premières étapes de construction d’un modèle en dynamique des systèmes consiste, dans la mesure du possible, à réunir élus, entreprises, associations, citoyens et experts autour d’une question, comme par exemple « Comment décarboner notre territoire ? ». Chacun identifie des variables et des relations. On construit progressivement une carte causale collective. C’est très intéressant parce que les acteurs n’ont pas nécessairement la même représentation du problème. L’entreprise parlera peut-être du prix et de la disponibilité de l’énergie, l’élu des infrastructures, l’habitant de mobilité, l’agriculteur du foncier… Cela permet d’amorcer un dialogue et de dessiner un objectif commun.

En ce sens, l’analyse systémique constitue moins pour moi une nouvelle discipline qu’une manière différente de poser les problèmes.