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Découvrez “Prairies Nomades”.

Journaliste et auteure, Valérie de Saint-Do a notamment travaillé quatre ans à  la rubrique culturelle de Sud-Ouest à Bordeaux , puis a codirigé le centre de ressources revue Art et société Cassandre/Horschamp. Elle contribue régulièrement au site Culture et ruralité de l’UFISC, au site du Réseau Astre des arts visuels en Nouvelle Aquitaine et aux publications de l’Agence L’A ainsi qu’au centre de ressources Artcena, et à différentes publications sur l’architecture et l’urbanisme.

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[1] Déplacement saisonnier des troupeaux vers les prairies où ils pâturent l’été. Les transhumances à grande échelle et à pied ont marqué les traditions pastorales.
[2] Des politiques culturelles locales pour faire face à l’anthropocène, par Stéphane Cordobes, revue AOC, novembre 2025.
[3] https://surlesentierdeslauzes.fr/oeuvre/la-ruche-creation-en-cours-projet-2027/ 

Année internationale du pastoralisme : Le futur est dans le pré  

Par Valérie de Saint-Do - 12.01.2026

2026 est décrétée Année internationale du pastoralisme par l’ONU. Dans un monde chaotique, cette célébration d’un mode d’élevage plurimillénaire peut apparaître décalée : que raconte le pastoralisme face à nos préoccupations contemporaines ?

C’est précisément tout l’enjeu de ce pas de côté dans l’herbe des prairies. Car loin de se figer dans la tradition, le pastoralisme revendique son existence au présent et porte des solutions pour l’avenir. Ce mode d’élevage recèle des pensées et pratiques frayant des voies aux transitions indispensables pour un futur soutenable.

C’est par l’imaginaire que le Massif central s’inscrit dans cette année : le projet Prairies Nomades, conçu et porté par l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central invite à comprendre, fêter, raconter, s’immerger dans le pastoralisme au travers d’un foisonnement d’événements artistiques, festifs, remue-méninges qui vont jalonner les douze mois de 2026 aux quatre coins de ce vaste territoire.

Pastoralisme :  le mot véhicule des images peuplées de troupeaux, de bergères et bergers, qui hantent la mythologie, les contes et légendes, les chansons populaires… Mais au-delà du folklore, quelle réalité recouvre-t-il aujourd’hui ? 

Précisons d’abord sa définition. Le pastoralisme recouvre toutes les pratiques d’élevage extensives basées sur les prairies naturelles. Notre imaginaire associe ce mot à des pratiques d’élevage nomades, comme la transhumance [1], mais il n’y est pas réductible. Dans ce mode d’élevage, les éleveurs et les bergers s’adaptent aux ressources existantes plutôt que d’essayer de produire de nouvelles. Les troupeaux pâturent l’été et sont nourris par l’herbe fauchée l’hiver. L’élevage en prairies est pratiqué surtout dans des régions où d’autres formes d’agriculture sont difficiles et où il est source d’économie, d’entretien des paysages et des sols, de maintien de la biodiversité et, au-delà, garantie de survie d’un imaginaire ancré dans l’histoire de l’humanité et qui ne cesse de se renouveler. 

À l’échelle planétaire, on recense aujourd’hui plus de 500 millions de pasteurs ! 

L’objectif de cette Année internationale des parcours et du pastoralisme, proposée par la Mongolie à l’ONU en 2022 et soutenue par une centaine de pays et trois cents organisations est précisément de montrer l’actualité et l’intérêt social, économique, écologique de ce mode d’élevage. 

En France, cette initiative est chapeautée par un groupe qui regroupe des structures surtout scientifiques, telles que l’UMT Pasto à l’Institut Agro de Montpellier. 

Dans le cadre d’une programmation nationale surtout consacrée aux travaux et colloques scientifique et technique, le Massif central se singularise par une approche originale : aller vers le grand public au travers d’une programmation culturelle et artistique foisonnante et éclectique, sous le titre Prairies Nomades. 

Il faut préciser que ce massif d’une surface de 85000 km2 à cheval sur plusieurs régions administratives (Auvergne-Rhône Alpes, Occitanie, Nouvelle-Aquitaine, Bourgogne Franche-Comté) est le plus grand pré du continent européen ! 

Quelques chiffres y illustrent la prégnance de l’élevage en prairies : sur une surface de 40000m2 (soit la moitié de son territoire) dédiés à l’agriculture, 85% sont exploités en prairies… Un million et demi de vaches allaitantes, un million de brebis, auxquelles il faut ajouter les caprins dans le sud du massif. 

Comme dans les autres massifs montagneux français, un Commissariat fédère les acteurs du Massif central afin de définir des stratégies cohérentes et coordonner des politiques publiques à cette échelle géologique, au-delà des frontières administratives. 

Le Massif central s’est inscrit dans l’Année internationale du Pastoralisme de façon singulière et même unique, en privilégiant une approche culturelle et artistique du pastoralisme. La candidature « Clermont-Ferrand Massif central 2028 » avait jeté les premières bases du projet.  

À la suite de la nomination de la ville de Bourges au titre de Capitale européenne de la Culture, l’Agence d’Urbanisme Clermont Massif central (AUCM), encouragée par le Commissariat du Massif central et Clermont Auvergne Métropole, s’est emparée de la thématique. L’agence a pour mission de concevoir, coordonner et faire connaître une programmation culturelle autour du pastoralisme, pour réveiller tout ce que cette pratique d’élevage porte d’imaginaire à la fois immémorial et contemporain. L’objectif est de sensibiliser le grand public aux enjeux des pratiques pastorales pour les transitions écologiques, démographiques et économiques à venir sur les territoires. 

De quelles cultures parlons-nous ?                                                                  

« Agence d’urbanisme » et « pastoralisme » : cela pourrait apparaître comme un oxymore, de même que l’audace de faire rimer une forme d’agriculture avec culture.   

L’initiative est pourtant en pleine cohérence avec les missions de l’AUCM, forte de deux atouts pour coordonner cette programmation : son expertise culturelle et son expertise territoriale. Depuis 2023, la culture est non seulement entrée dans son champ de compétences mais devenue l’un de ses piliers. 

Il est ici question de la culture au sens le plus large, comme mode d’appréhension sensible et manière d’habiter le monde et son lieu de vie : « Face à l’Anthropocène, il ne s’agit plus seulement de préserver des œuvres ou de diffuser des savoirs, mais d’ouvrir la possibilité d’inventer d’autres rapports au monde, de créer localement, collectivement, démocratiquement des modes d’habiter pérennes, de faire de l’adaptation une danse qui ne contraint pas mais libère et épanouit. C’est là, il me semble, que les politiques culturelles territoriales peuvent jouer un rôle en élargissant leurs missions, en se donnant d’autres objectifs : imaginer, expérimenter, reconnaître et partager les pratiques situées qui façonnent les modes d’habiter de demain ; renouer humains, vivants, non vivants pour régénérer les milieux de vie,» [2] écrit Stéphane Cordobes, géographe et directeur général de l’AUCM. 

La 44e Rencontre nationale des agences d’urbanisme sous le titre « No cultures no futures », organisée en 2023, montrait précisément comment les politiques culturelles s’articulaient aux politiques d’aménagement et d’urbanisme et pouvaient faire levier sur les autres politiques de transition. 

Le pastoralisme est à la croisée des chemins entre pratiques territoriales et patrimoine culturel. Maintenir des troupeaux dans les prairies, c’est aussi maintenir des habitants et de la vie dans les zones rurales  notamment montagneuses– avec des fermes à taille humaine, entretenir la biodiversité, favoriser le stockage du carbone, produire une alimentation de qualité. C’est aussi garantir l’entretien de paysages remarquables ancrés dans nos imaginaires, et générateurs de nouveaux récits. 

 « Le pastoralisme est un sujet idéal pour un projet culturel ! explique Rosalie Lakatos, responsable du pôle Projets culturels territoriaux à l’AUCM. Il offre de multiples facettes et angles d’approche : on peut l’aborder par le paysage, par le vivant, par le patrimoine matériel et immatériel, par l’imaginaire. C’est une manière d’habiter le territoire, de s’adapter à ses ressources, et donc une culture territoriale spécifique, terreau d’histoires que l’on va décliner au travers d’un parcours au cours de toute l’année 2026… ce qui est presque trop court dans une région aux réalités très différentes entre l’Allier, l’Aveyron, le Limousin…! » 

Façonneur de paysages et d’imaginaire

Comment le pastoralisme résonne-t-il auprès des habitants ? 

Si le mot trouve un écho dans les Causses où les traditions de l’estive et de la transhumance sont restées vivaces, il n’est pas forcément familier dans d’autres parties du massif. On pourrait même parler de M. Jourdain du pastoralisme pour une partie des éleveurs qui pratiquent l’élevage en prairies sans revendiquer le mot !   

« Quand on s’adresse aux habitant.es, il faut un temps d’explication, précise Rosalie Lakatos. L’entrée évidente vers le pastoralisme, c’est l’animal : dans le Massif central, on n’est jamais très éloigné d’une vache ou d’un troupeau, et cette omniprésence nous relie ! » 

L’élevage en prairies a façonné le paysage du Massif central, son patrimoine matériel et immatériel, et la spécificité de ses productions (fromages, viande, cuir, laine…) et même ses mots, comme les « drailles » qui désignent les chemins de montagne tracés et entretenus par le passage des troupeaux. L’AUCM a d’ailleurs commencé à distiller un lexique du pastoralisme sur ses réseaux. 

« Notre environnement visuel est imprégné de ce mode d’élevage très spécifique, aujourd’hui menacé par l’élevage intensif et l’agrivoltaïsme, ajoute Rosalie Lakatos. C’est cette forme de conscience collective que nous voulons encourager par toutes sortes de formes et propositions culturelles.  Notre objectif, c’est de raconter une histoire simple d’accès, qui concerne le grand public et lui permette de cerner l’importance des pratiques pastorales dans le Massif central. C’est aussi d’inviter à réfléchir à ce que ces pratiques pourraient nous inspirer, en termes de capacité d’adaptation au changement climatique notamment. Nous comptons sur la puissance des projets culturels à embarquer les habitants dans des dynamiques collectives, espérant qu’ils et elles soient au rendez-vous ! » 

Des sentiers familiers, des chemins de traverse

 L’un des défis de l’AUCM est d’éviter de se cantonner à un catalogue d’événements et de décloisonner les approches : artistique, agricole, scientifique. Les gestes artistiques y sont foisonnants, pluriels et éclectiques, répartis sur l’ensemble du territoire, la programmation qu’elle a conçue pour les douze mois à venir se décline en quatre entrées : raconter, comprendre, s’immerger, fêter. 

On pourrait y ajouter le mot relier : l’un des rôles de l’AUCM a d’abord été de prendre contact avec les très nombreux acteurs culturels du territoire – scènes nationales et conventionnées, associations, tiers lieux, fêtes, Parcs naturels régionaux, compagnies, etc…– pour coordonner et animer avec eux des programmations existantes et les faire entrer en résonance. 

Cela passe par le calendrier de multiples fêtes traditionnelles ou réactualisées : Journée internationale de la laine à Felletin, Fêtes de la transhumance, Fourmofolies, pour ne citer que celles-là. Mais aussi par la volonté de trouver des détours parfois inattendus comme dans la création « La Ruche » d’Abraham Poincheval [3], qui au carrefour de l’art et de la science invite à une immersion dans le monde des abeilles. « Car là où il y a des prairies, il y a des abeilles, et c’est aussi une manière détournée et poétique d’aborder les enjeux », souligne Rosalie Lakatos. Les chemins de traverse peuvent passer aussi par l’appréhension du pastoralisme dans d’autres cultures comme celle du peuple Peul évoquées dans le spectacle « Le fabuleux destin de Amadou Hampâté Bâ » proposé à la Scène nationale d’Aubusson. 

Au-delà du travail d’animation et de brassage, l’opération Prairies Nomades est aussi productrice de plusieurs rendez-vous artistiques : des exemples de ces pas de côté au cours desquels « L’art se convertit, mène l’enquête et ouvre la voie à de nouvelles expérimentations sensibles des rapports au monde, en lien avec le changement global et ses enjeux. » 

Avec le Théâtre du Centaure, l’AUCM va proposer des « animaglyphes », dessins vivants avec des animaux en mouvements, dédiés au paysage du pastoralisme. 

Elle orchestre par ailleurs un « feuilleton » avec cinq structures culturelles partenaires, sous forme de rendez-vous d’une journée et d’une soirée :  à chaque épisode, le geste artistique y sera articulé à une question sociale, économique, écologique. 

Le premier épisode est en construction avec le Théâtre du Cloître de Bellac et la Ferme de Villefavard qui organisent régulièrement un « temps fort paysan » : il concernera la question sociale très prégnante actuellement dans le milieu agricole. Avec la scène art et territoire Derrière le Hublot, basée en Aveyron, un autre épisode abordera les productions : nourritures, artisanats, savoir-faire. Un troisième se consacre aux ressources, notamment l’eau, les sols, les prairies, avec le Parc naturel régional des Monts d’Ardèche. Enfin, avec l’association Polymorphe, dans le bocage bourbonnais, un quatrième rendez-vous invitera à de la prospective : quels modèles d’élevage pour l’avenir et quelles transformations ? 

 En refusant de dissocier création artistique et réflexion sur des enjeux sociaux, économiques, écologiques, culturels du pastoralisme, chacun de ces épisodes cultive l’art du dialogue et de la relation, pour déborder largement l’entre-soi culturel. Prairies Nomades est l’invitation faite à tous et toutes à partager une culture du pastoralisme dont nous sommes, parfois à notre insu, imprégnés et héritiers. 

 

Découvrir la programmation culturelle “Prairies Nomades”.