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[1] Roman pastoral du XVII e siècle dont l’action se déroule dans le Forez où son auteur, Honoré d’Urfé, avait longuement séjourné.

[2] Le label « Centre culturel de rencontre » est attribué par le Ministère de la culture aux monuments historiques ayant perdu leur vocation d’origine, qui prenne part à une nouvelle vie culturelle, artistique ou intellectuelle.

[3] Technocritiques, Du refus des machines à la contestation des technosciences, La Découverte, 2014

[4] Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, Apocalyse Nerds, comment les technofascistes ont pris le pouvoir, Editions divergences, 2025

[5] Citation de Peter Thiel : « Par-dessus tout, je ne crois plus que liberté individuelle et démocratie soient compatibles » (L’éducation d’un libertarien, note pour le Cato Institute)

chateaudegoutelas.fr

Les gais savoirs de Goutelas

Par Valérie de Saint-Do, Journaliste et autrice - 04.11.2026

Haut-lieu d’éducation populaire, le Château de Goutelas organise chaque année depuis 2021 le festival « Futurs possibles », qui croise artistes, chercheurs et acteurs de terrain autour d’enjeux écologiques, sociaux, économiques, culturels. Cette année, les organisateurs s’interrogent : « Quelles techniques pour réparer le monde ?», brûlant d’actualité au moment où l’intelligence artificielle fait figure d’éléphant dans la pièce. Aussi pertinents qu’impertinents, les divers intervenants et artistes ont proposé des approches iconoclastes.

Goutelas, c’est un superbe cadre invitant au rêve et à la poésie sur les traces de L’Astrée [1]. C’est aussi un lieu où, depuis cinquante ans, la pensée est inséparable de l’action. Dès le début des années 60, la reconstruction du château a brassé ouvriers, paysans, intellectuels, hommes et femmes engagés dans une aventure collective d’hospitalité, de réflexions partagées et de faire-ensemble.
Labellisé « Centre culturel de rencontres » [2] depuis 2015, axé sur la thématique « humanisme, droit et création », le château reste fidèle à l’utopie qui l’a fait revivre en mêlant des ateliers et séminaires à une programmation culturelle. Il n’y a pas beaucoup de lieux où de jeunes juristes dansent en sabot sur des airs traditionnels dans une salle pendant que dans une autre, on débat sur l’intelligence artificielle !

Le festival Futurs possibles aborde des thématiques prégnantes notamment en milieu rural et paysan. Celle de la technique s’est imposée comme une recherche d’autonomie par les savoir-faire. Car ce n’est pas le moindre des paradoxes : présentes partout, les technologies sophistiquées nous dépossèdent de nos capacités techniques. Qui, aujourd’hui parvient à bricoler sa voiture ou réparer son ordinateur ? Les multiples tables rondes, débats, ateliers, spectacles de ce festival, animées de main de maître par le journaliste spécialisé Nicolas Celnik, bousculent les Mr Hyde de la Big Tech, tout en révélant les Dr Jekyll du bricolage.

Les machines se démontent, les discours aussi

De quoi parle-t-on quand on accole les mots « technique » et « progrès » ?
Dans sa conférence introductive au festival, François Jarrige, historien, auteur de Technocritiques [3], apporte un éclairage historique à ces mots banalisés. De son exposé, on retiendra un démontage minutieux des idées reçues.
Tout commence par les mots : progrès signifiait « aller de l’avant » au XVIe siècle, et la technique est initialement « l’art de faire quelque chose avec dextérité ». Depuis, l’un et l’autre ont fait l’objet de multiples combats sémantiques, philosophiques et politiques, pour voir leur sens souvent réduit aux innovations technologiques.
On retiendra cet exemple savoureux de la confiscation des mots et de leur sens : « on n’arrête pas le progrès » fut le mot d’ordre revendiqué par les Républicains de 1848 ; au XXème siècle, il fut recyclé par les automobile-clubs de France pour s’opposer aux premières controverses autour de la voiture !
Cette histoire de la perception du « progrès technique » et de ses critiques, François Jarrige la raconte en accéléré, mais de manière très étayée. Selon lui, il n’existe aucune fatalité aux choix techniques, souvent liés à des impératifs économiques, et qui ont régulièrement fait l’objet de contestations : depuis les métiers à tisser mécaniques, introduits en Angleterre par la Révolution industrielle, jusqu’aux machines agricoles, promues par les ingénieurs mais perçues avec méfiance par les agronomes qui leur préféraient la traction animale au début du XXe siècle.
Et, ajoute-t-il, contrairement à une croyance imposée tout au long du XXème siècle, le choix d’une technique n’est ni neutre ni réductible à ses « bons » ou « mauvais » usages. Le philosophe et géographe Elisée Reclus constatait déjà en son temps qu’un progrès se paye toujours d’un « regret » (perte d’emploi, dégâts environnementaux, perte d’autonomie).
« L’histoire des techniques est aussi un vaste cimetière » ! conclut-il. Nos greniers pleins de disquettes ou cassettes VHS ne le contrediront pas.
François Jarrige nous invite donc à réfléchir aux enjeux autour des choix (ou du non-choix) des techniques dominantes et à examiner les alternatives possibles : « Nous vivons un moment technocritique, en réponse à la crise sociale et environnementale, constate-t-il, et les réponses mises en avant veulent résoudre les dégâts de la technique par le solutionnisme… technique », avertit-il. Sujet qui fait précisément l’objet d’un autre débat.

Se sortir le marteau de la tête…

« Quand on a un marteau dans la tête, on voit tous les problèmes en forme de clous », disait Mark Twain. Les deux intervenants de la table ronde « au coeur du technosolutionnisme » abondent : « Tous les problèmes sociaux sont traduits en problèmes techniques, on s’attaque aux effets et non aux causes. » dit Agnès Crépet, ingénieure et développeuse pour Fairphone, membre du collectif Le Mouton numérique, qui dialogue avec Olivier Tesquet, journaliste spécialiste des technologies, auteur de Apocalypse nerds [4].
L’un et l’autre s’appliquent à déconstruire ce qui fait figure de culte contemporain : l’intelligence artificielle, veau d’or pour les uns, éléphant blanc pour les autres.
Agnès Crépet souligne l’absence de débat démocratique autour des enjeux, le fonctionnement très opaque des géants du secteur et la réalité de leurs positions de monopole malgré leur exaltation de la concurrence. Olivier Tesquet s’inquiète par ailleurs du rapport problématique des patrons des multinationales de la tech à la démocratie ; les propos d’un Peter Thiel, fondateur de Palantir, remettent clairement en question toute institution gouvernementale [5].
Faut-il compter sur la « régulation » promue à l’échelle européenne pour contrer le risque de perte de contrôle face aux hyperpuissances de la tech ? L’un et l’autre se montrent sceptiques, face à des lobbyistes très présents dans les différentes instances. Quant aux alternatives telles que le Fairphone et le logiciel libre, elles ouvrent des perspectives, mais trouvent leurs limites dans un marché de niche.
« La réponse, estime Agnès Crépet, serait de questionner démocratiquement nos besoins. Mais ce débat démocratique exige la participation d’ingénieurs et techniciens pour être éclairé, plutôt que de communicants. » Elle conclut avec ce constat : « Le développement technologique exponentiel pourrait se heurter au mur du réel, et notamment à la voracité des data centers en énergie et en eau, qui suscite une forte mobilisation contre leur construction notamment aux Etats-Unis ».

Résister par le rire, l’art et la bricole ?

Et si l’humour, l’art, le bricolage et l’art du bricolage répondaient à la Big Tech ? Avec Big Data Yoyo, la compagnie L’Amicale de production offre une fable désopilante : deux pseudo « nerds » aussi maladroits physiquement que socialement s’y rencontrent pour résoudre des questions existentielles (ou non) par le tuto. Ils finissent par trouver des solutions très « low tech » à des interrogations métaphysiques qui vont de « comment apprendre à son chat à faire des saucisses » à « comment réfléchir » !
Une introduction rieuse au volet « bricolage, bricole et débrouille » du festival qui organise en continu des ateliers de construction sur le mode du « Do it yourself ». La compagnie Titanos a notamment invité des bricoleurs du Forez au chantier participatif de La Grande Bricole, construction collective d’un circuit de billes géant : une grande machine spectaculaire réenchantant la mécanique !
C’est qu’aussi ludique soit-il, le bricolage est chose sérieuse. Julie Madon, Fanny Hugues et Morgan Meyer, tous trois engagés dans des recherches sur ce sujet ont dévoilé ses multiples ressources lors de la discussion « Système D(ébrouilles) ».
Autrice d’une thèse sur les « débrouilles rurales », Fanny Hugues constate que les modes de vie ruraux économes, revendiqués comme du « simple bon sens » correspondent de fait à des pratiques écologiques « qui ne se font pas remarquer » : comme si le mot écologie portait en lui le risque d’un stigmate de classe. Réparer, faire durer, ne pas jeter correspond à une morale chez les gens qui pratiquent cette écologie de terrain : ne pas gaspiller.
« Oser toucher et réparer une machine, c’est un combat politique ! appuie Julie Madon, qui s’est intéressée à celles et ceux qui prolongent la durée de vie des machines. Des pratiques qui touchent différents types de population, mais qui, en milieu rural, passent par la solidarité et le collectif.
Morgan Meyer s’est précisément penché sur les systèmes d’échanges de savoir et de coopération, et notamment à l’Atelier paysan, auquel un autre atelier était consacré.

S’approprier l’outil, un enjeu pour l’agriculture paysanne

L’Atelier paysan est un projet politique et solidaire avant d’être un projet technique. Cette coopérative issue de l’agriculture bio en Isère a essaimé un peu partout en France. Sa vision s’exprime dans le Manifeste « Reprendre la terre aux machines ». L’objectif est de former les paysans à la conception, fabrication et réparation de leurs propres outils, pour s’émanciper de l’endettement qui va de pair avec le suréquipement en machines surdimensionnées et coûteuses. Des formations décrites comme « conviviales et joyeuses » par Morgan Meyer qui les a documentées.
Tous deux animateurs locaux de l’Atelier Paysan, François Chabré, paysan et Tom Hebrard, designer et créateur du tiers-lieu paysan La Martinière, ont organisé une discussion participative autour de ces enjeux. Bon nombre d’agricultrices et agriculteurs étaient présents. Ils et elles ne cachent pas leurs difficultés présentes, sur fond de disparition des petites fermes encouragé par des politiques agricoles attachées à l’agrandissement des exploitations. La SCIC L’Atelier Paysan a d’ailleurs été dissoute en avril dernier, mais son idéal de coopération repris par les collectifs « Soudons, fermes ! » et « Communs Paysans ».
La plupart des participants espèrent encore. Au-delà de l’intérêt de se réapproprier les savoirs techniques, qui a notamment bénéficié à de petites fermes pratiquant la vente directe, les témoignages montrent que l’Atelier Paysan a suscité de la solidarité et de l’engagement. L’initiative s’est articulée à d’autres revendications telles que la sécurité sociale alimentaire.
« Si on déconnecte l’outil d’un projet politique et sociétal, on se plante » ! conclut Tom Hébrard qui a voulu faire du tiers-lieu La Martinière un lieu de transmission, d’échanges et de pensée. Le convivialisme est d’ailleurs l’une des valeurs au coeur de l’action l’Atelier Paysan.
L’objectif général est de recréer du lien entre la paysannerie et le reste de la population, notamment en jouant des leviers culturels : « Tout le monde apprécie la bonne bouffe et les beaux paysages », s’exclame un participant.

Solidarités paysannes, échanges de savoir, remue-méninges, et de perspectives politiques … Cette édition de Futurs Possibles a porté haut, de nouveau, les idéaux des fondateurs de Goutelas, qui, s’ils ne s’appelaient pas encore des makers, avaient à coeur d’unir le geste, la pensée et la solidarité.