1 Faisant références aux caractéristiques du sol
2 Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement
3 Aliments riches en énergie, protéines, ou vitamines distribuées aux animaux visant à compléter et équilibrer le régime alimentaire de base.
4 Préserver vos élevages et vos prairies avec TEHMA – Parc naturel régional des Monts d’Ardèche
“Les prairies sont en lien avec le territoire à travers les paysages qu’elles forment, leurs habitants, les productions qu’elles permettent de générer”
Audrey Michaud est enseignante chercheuse en sciences animales à VetAgro Sup. Ingénieure agronome de formation, elle a effectué une thèse consistant à évaluer les services fourragers et environnementaux des prairies permanentes à partir de la végétation, du milieu et des pratiques de gestion. Aujourd’hui impliquée dans plusieurs travaux de recherche pour caractériser l’impact des prairies sur la santé des troupeaux, ou celui des différentes méthodes de pâturage sur les services rendus par les prairies, c’est sur le terrain qu’elle tente de trouver les réponses à ses questions grâce à l’implication d’agriculteurs aux productions et pratiques variées.
Entretien avec Audrey Michaud
AUCM : Vous vous intéressez en grande partie dans vos travaux de recherche aux services rendus par les prairies permanentes. Pourriez-vous définir ces termes ?
Audrey Michaud : Les prairies permanentes sont des parcelles où la végétation spontanée est herbacée est spontanée, ou bien des parcelles qui ont été semées il y a plus de 6 ans. Les agriculteurs les entretiennent grâce au pâturage ou à la fauche :, elles ne sont donc pas cultivées. Dans la plupart des cas, elles sont implantées depuis plusieurs décennies, voire plusieurs siècles. Leur diversité floristique est alors très importante. Ensuite, àA l’échelle du système d’élevage, il existe effectivement une interaction entre les troupeaux, l’éleveur et les ressources. L’ensemble Autant des bénéfices produits par le fonctionnement des écosystèmes prairiaux pour le bien-être de l’homme et celui des espaces naturels qui sont est appelés « services écosystémiques ». Les services rendus par les prairies permanentes, comme la séquestration du carbone dans le sol, ou encore le maintien de la biodiversité, sont particulièrement intéressants. Cependant, ces interactions ne se limitent pas seulement à la parcelle : les prairies sont en lien avec le territoire à travers les paysages qu’elles forment, les habitants, les productions qu’elles permettent de générer…
AUCM : Pourquoi certaines prairies sont-elles cultivées ?
Audrey Michaud : Les prairies cultivées sont temporairement plus productives et permettent de répondre à court terme à la demande en alimentation des troupeaux. On assiste aujourd’hui à un phénomène national de « retournement des prairies permanentes », c’est-à-dire de conversion de ces dernières en prairies cultivées. Cependant, sur le temps long, cette exploitation affaiblie les services écosystémiques rendus par les prairies. Il y a donc souvent un compromis à trouver entre ces deux modes de gestion, pour assurer une production optimale sans altérer les fonctionnalités des prairies.
AUCM : Les prairies apportent un certain nombre de services aux animaux qui y pâturent et à l’éleveur. A l’inverse, en quoi les pratiques agricoles les modifient-elles ?
Audrey Michaud : Les pratiques de gestion des prairies modifient fortement la diversité floristique et faunistique des prairies. Selon les conditions climatiques et pédologiques [1] du milieu, les méthodes de pâturage qu’on applique ne vont pas être les mêmes. Sur le Massif central, la diversité écologique des prairies est fortement liée à la spécificité du territoire et au type de production. Par exemple, le prélèvement de l’herbe par les bovins, qui se fait à 5 centimètres du sol, n’a pas le même impact sur l’évolution de la flore que le prélèvement par des ovins, qui lui se fait à 3 centimètres. La pression sur la végétation est différente, et certaines plantes tolèrent moins que d’autres d’être pâturées si ras. Sur certaines zones dédiées à la production laitière sur le Massif central, le potentiel de productivité des prairies est maximisé, notamment à l’aide de pâturage tournant dynamique qui consiste à faire consommer la plante à un stade très jeune. Si cette méthode est intéressante pour l’animal d’un point de vue nutritionnel, elle amène à sélectionner des plantes habituées à un renouvellement rapide, ce qui n’est pas le cas des plantes à fleurs. Les prairies à forte diversité floristique supportent mal le pâturage tournant dynamique, et les fleurs ont tendance à disparaitre.
AUCM : Le changement climatique est-il aussi un facteur de dégradation des prairies du Massif central ?
Audrey Michaud : Oui, et on en mesure déjà les impacts. Par exemple, lors des fortes intempéries, beaucoup d’eau tombe en peu de temps, mais cela ne signifie pas que l’on a davantage d’eau dans les sols. A l’INRAE [2] de Clermont-Ferrand, des chercheurs s’intéressent à la manière dont les plantes réagissent à ces phénomènes. Ils observent que les prairies se modifient déjà sous l’effet du changement climatique, mais cette modification est largement influencée par la manière dont elles sont gérées par les exploitants. Par exemple, le Charolais, au nord du Massif central, était jusqu’à maintenant une zone particulièrement verte, et ce tout au long de l’année. En 10 ans, ce territoire est devenu en période estivale un véritable tapis jaune. Ces changements sont liés au manque d’eau, mais aussi à la méthode de pâturage continu qui est employé et qui consiste à laisser l’animal sur la même parcelle toute l’année. La surface nécessaire pour le nourrir est calculée en début d’année, et l’animal peut donc revenir consommer une plante quand il le souhaite. Les impacts du changement climatique vont être encore plus importants pour cette végétation déjà fragilisée.
AUCM : Quels sont les principaux freins au changement de pratiques ?
Audrey Michaud : Par leurs pratiques d’élevage, les agriculteurs modèlent les territoires et les paysages, entretiennent la diversité floristique et faunistique des prairies. Or, l’agriculteur est rémunéré pour le lait qu’il vend ou la viande qu’il produit, et cette rémunération est indépendante des services environnementaux rendus. L’éleveur sera payé de la même manière, qu’il produise du lait à partir d’une prairie à forte diversité botanique, ou non. Il existe des aides pour valoriser les services environnementaux (les Mesures Agro-environnementales) mais il faut mettre en place des contrats et ces mesures varient d’un territoire à l’autre. Par conséquent, quand un agriculteur est face au dilemme qui consiste à se demander s’il vaut mieux assurer l’alimentation de ses animaux, ou bien préserver une prairie trop peu productive, le choix se porte le plus souvent sur la mise en place de pratiques maximisant la production alimentaire au détriment de la diversité et de la pérennité des prairies. Par ces pratiques plus intensives, les agriculteurs sont conscients qu’ils modifient les paysages, et mêmes les traditions, mais ils doivent avant tout maintenir leur activité. Cette vision de court terme est largement accentuée par l’augmentation des aléas climatiques, souvent imprévisibles et dévastateurs, alors qu’il faudrait avoir la logique inverse pour créer des systèmes plus résilients. Il y a trop peu de discussions sur la manière dont les agriculteurs pourraient changer leurs pratiques de gestion, voire leurs systèmes d’élevage, pour les adapter aux enjeux climatiques en maintenant les marqueurs paysagés et les productions qui font l’identité du territoire et auxquels les acteurs locaux sont attachés.
AUCM : Les cahiers de charges instruits par les labels de qualité permettent-ils de réguler les méthodes de pâturage en faveur de la préservation des prairies et de leur diversité ?
Audrey Michaud : Les Appellations d’Origine Protégée sont les labels les plus contraignants car ils imposent de respecter un certain nombre de règles liées au territoire et au terroir. Une de ces obligations est celle de faire pâturer les animaux au maximum et de limiter les concentrés [3]. Or, aucun cahier des charges au niveau national n’impose de contrainte sur la méthode de pâturage, y compris pour les AOP. De plus, intégrer une méthode de pâturage dans un cahier des charges aurait tendance à figer une méthode de pâturage, alors qu’il faut pouvoir trouver des compromis entre les différentes pratiques.
AUCM : Comment vos réflexions et recherches se traduisent-elles sur le terrain ?
Audrey Michaud : Toutes mes recherches sont appliquées. Je travaille directement avec des agriculteurs, à travers la réalisation d’enquêtes et de suivis au sein des fermes. Faire le lien entre la recherche et le terrain est indispensable : les agriculteurs ont beaucoup à nous apprendre, et échanger avec eux permet de faire avancer les choses, de diffuser les résultats aux membres de la profession. Selon le projet et ses objectifs, les exploitants impliqués diffèrent de par leur pratiques et leurs situations géographiques. C’est ce qui rend le travail particulièrement intéressant et utile.
AUCM : Vous êtes également active auprès des futures générations d’agronomes…
Audrey Michaud : En effet, j’enseigne les sciences animales et les systèmes herbagés à VetAgro Sup. En deuxième année d’étude, un des modules d’enseignement est notamment centré sur les prairies. Pendant six semaines, les étudiants reçoivent des éléments théoriques sur le fonctionnement des prairies et du pâturage, et sont également intégrés à des projets concrets. A la fin de cette période, les étudiants doivent être capables d’orienter les agriculteurs vers des méthodes de gestion adaptées aux caractéristiques des prairies tout en assurant la production agricole. Cette année, les étudiants ont participé à un projet nommé « Transition de l’Élevage Herbager de la Montagne Ardéchoise » (TEHMA) [4]. Ils se sont rendus dans différentes fermes ardéchoises pour réaliser des diagnostics prairiaux, en s’appuyant sur une typologie des prairies permanentes développée par l’Institut de l’Elevage à l’échelle du Massif central. Grâce à la description du milieu et les pratiques de gestion actuelles, cet outil permet d’identifier la flore qui se développe et les pratiques qui permettent d’améliorer les services rendus par les prairies.
AUCM : Les enjeux auxquels devront faire face les étudiants d’aujourd’hui sont multiples. Comment les guider ?
Audrey Michaud : La nouvelle génération étudiante est particulièrement consciente de ces enjeux, notamment en lien avec le climat. Toutefois, pour relever les défis qui l’attendent, il est essentiel qu’elle développe une vision globale de ces enjeux. Aujourd’hui, les ingénieurs agronomes doivent être capables de comprendre les liens étroits qui existent entre les animaux, les prairies, les sols, les microorganismes du sol, mais ils doivent aussi pouvoir intégrer les attentes de la société, les enjeux en termes de bien-être animal, de risque sanitaire… Cela nécessite de développer une approche systémique, qui est approfondie au fil de la formation. En troisième année, dès la rentrée, deux semaines de cours sont consacrées à l’identification de tous les enjeux liés aux systèmes d’élevage (santé, changement climatique, productions agricoles, économie, géopolitique…). Des témoignages, des tables rondes et des vidéos permettent aux étudiants de comprendre que le fonctionnement d’une exploitation agricole est influencé par une multitude de facteurs, qu’ils soient directs ou indirects. Ces dernières années, on peut illustrer chaque enjeu avec des cas réels et concrets, ce qui est assez dramatique. Par exemple, la guerre en Ukraine impacte le prix des céréales, la profession agricole subit la hausse du carburant due à la guerre au Moyen-Orient, les crises sanitaires se multiplient au sein des fermes, et les aléas climatiques affectent lourdement les rendements.
AUCM : Pourriez-vous nous parlez d’un projet récent qui a consisté à élaborer une « fresque de l’élevage herbivore durable » ?
Audrey Michaud : C’est un projet qui a été réalisé en lien avec le Sommet de l’Elevage 2025 et l’INRAE. Nous avons contribué à son enrichissement, puis nous l’avons testé auprès des étudiants. L’objectif est de faciliter le dialogue entre différents acteurs sur des sujets qui créent souvent des désaccords. En plus de la version construite pour les étudiants, il existe une version à destination du grand public et une autre s’adressant à des conseillers agricoles et des agriculteurs. Cet outil se base sur une approche globale : on part de l’échelle planétaire, en expliquant le fonctionnement des cycles naturels, puis on identifie les services rendus par les systèmes herbagers sur le territoire.
AUCM : Cet outil permet-il d’aborder plus sereinement un contexte qui pourrait sembler décourageant ?
Audrey Michaud : La fresque de l’élevage herbivore durable montre la complexité du système d’élevage et les multiples enjeux territoriaux qui y sont associés. Cet outil cherche à susciter l’engagement des participants dans les transformations nécessaires à un avenir agricole viable, et montrer aux étudiants en agronomie qu’il est possible d’agir et d’accompagner les acteurs des territoires à ces changements.


