[1] Le 5 septembre à Prat de Bouc (15), le 9 septembre à La Croix de Bauzon (07), le 13 septembre à la Croix St Robert, le 17 septembre à Royère-de-Vassivière (23) le 19 septembre au Tomple (48) et le 20 septembre à Anglès (81)
Danse avec les brebis
Beau comme la rencontre d’un paysage, de troupeau et leurs gardiennes ou gardiens, de chevaux et leurs cavalières… Anima, création du théâtre du Centaure produite par la scène nationale Derrière le Hublot, a fasciné les nombreux participants partie prenante de ce moment de land art vivant, présenté dans sept lieux du Massif central en compagnonnage avec sept troupeaux et leurs gardiens. Cette performance bien nommée est comme une âme de Prairies nomades : la symbiose de l’art et du pastoralisme unis dans une célébration du vivant.
5 septembre 2026.
Par une journée radieuse de fin d’été au col de Prat de Bouc, Cantal, une bonne centaine de spectateurs grimpe le chemin qui les entraîne dans un théâtre naturel en pente douce pour la première d’Anima, chorégraphie pour troupeau, berger, chevaux, amazones et paysage. Mais faut-il parler de « spectateurs », et de « performance » ? Anima est un temps suspendu et magique, une invitation à contempler.
Tout est question d’approche en plusieurs temps. Premier mouvement, la marche qui nous conduit au lieu de rencontre – sous les yeux soulignés de noir et attentifs des vaches Aubrac. Une fois immobiles face à une vue à 360% des monts du Cantal, ce qui se passe sous nos yeux est à la fois grandiose et ténu. Deux cavalières hiératiques vêtues de noir sont perchées, debout sur leurs chevaux également noirs – des frisons sculpturaux – : leurs silhouettes se découpent comme des statues gardiennes de la montagne.
Un troupeau de brebis dévale tranquillement la pente, conduit par son berger, aidé de deux border collies au sprint redoutable et d’une patou aussi débonnaire qu’impressionnante. Un autre mouvement d’approche délicate, s’opère entre brebis, berger et chevaux. Le ballet s’enchaîne, précautionneusement ; le troupeau fait cercle et masse dans un mouvement de rassemblement, les centauresses viennent à la rencontre du berger qui prend leur place sur le rocher… Souffle coupé, le spectateur devient partie prenante de ces subtils échanges entre vivants. Il est invité à mesurer ses gestes, à se fondre dans ce vivant pour initier une autre relation à l’animal et au paysage.
Retrouver l’animal en nous
La relation à l’animal est la vie même des protagonistes de cette première d’Anima, le berger et la chorégraphe. Frédéric Genot et son épouse Agnès, éleveurs, bergers, fromagers, et pour elle, feutrière, quittent chaque année leur ferme du Lot quatre mois durant pour s’installer dans le buron de Prat de bouc. De là, le berger conduit quotidiennement ses brebis brouter dans la montagne.
Quant au Théâtre du Centaure, son nom illustre sa raison d’être : « On a créé une figure mythologique qui nous permet de renouer avec notre part animale. C’est une histoire de vie, du poulain jusqu’à la mort de notre deuxième moitié,» raconte Camille, cofondatrice et directrice de la compagnie. Deux générations de chevaux frisons se sont succédé dans la troupe : « il y a quelque chose qui fascine dans ce cheval mi-lourd, qui a accompagné les paysans pendant une dizaine d’années. Faire de l’art avec eux c’est renouer avec le calme, l’attention au monde, que l’on souhaite réapprendre. » ajoute-t-elle.
« Garder le troupeau, c’est aussi développer une approche de la beauté, de la simplicité » dit Frédéric Genot en écho. « On est proches de nos brebis comme Camille de ses chevaux ».
En 2013, le Théâtre du Centaure avait conçu une immense transhumance pour Marseille Capitale européenne de la Culture : 300 km et 6000 animaux, pour une arrivée en « fleuve d’animalité » dans Marseille débarrassée de ses voitures ! C’est à cette occasion que Camille a conçu les animaglyphes, des figures uniquement visibles du ciel. Anima en est une prolongation, mais plutôt qu’un dessin à destination des oiseaux, l’approche se veut plus intime : « On est dans l’expérience partagée d’une rencontre plutôt dans la voltige spectaculaire, ni dans la géométrie grandiose de l’animaglyphe, mais dans une danse inspirée par l’ordinaire des animaux. C’est Anima comme animal et comme âme ! » précise Camille. « Il s’agit de faire œuvre en commun avec les bergers, de concevoir, avec eux, une chorégraphie issue de leurs déplacements quotidiens et des mouvements naturels des brebis et des vaches. Par exemple, le mouvement en cercle au cours desquels les brebis se blottissent les unes contre les autres est une forme de protection contre la chaleur : elles se mettent la tête à l’ombre et créent une forme d’aération ! L’approche par la marche met au rythme du paysage, choisi par le berger : on reproduit le parcours quotidien des brebis. »
Berger, au-delà de l’imagerie
Anima s’est déroulée dans sept lieux [1]. Dans chacun d’entre eux la performance s’est construite par le dialogue avec les bergers, pour définir le mouvement le plus juste.
Pour splendides qu’elles soient, les images créées par la chorégraphie n’ont rien d’une carte postale bucolique : au-delà de l’émerveillement, elles invitent à comprendre la réalité d’un métier aussi méconnu qu’immémorial et universel, et la pratique du pastoralisme, dont, en cette année de canicules répétées, méga feux et sécheresse dramatique, on redécouvre les vertus. Et même quand le berger donne à voir une image classique, bâton à la main, c’est l’utilisation d’un accessoire absolument essentiel, que Frédéric Genot taille dans du bois de châtaignier pendant l’hiver !
« Ce spectacle existe aussi pour montrer notre quotidien et faire découvrir une activité minoritaire ici mais majoritaire dans le monde !» souligne Frédéric Genot. Ce fils d’éleveur a exercé d’autres métiers, mais choisi ce mode d’élevage pour la symbiose avec la nature. Il décrit le pastoralisme « c’est une pratique résiliente, dont la simplicité est aussi économique : elle nécessite peu d’infrastructures. On prélève de la ressource qui existe déjà, on valorise l’herbe et les végétaux naturels. » Garder ses 165 brebis laitières en estive a permis de les nourrir tout l’été, quand beaucoup d’éleveurs ont dû entamer les réserves prévues pour l’hiver. Le troupeau broute en marchant et se déplace tous les jours, dans une diversité de milieux : pistes, landes, plateaux, zones humides qui permet de traverser les périodes difficiles de sécheresse. Agnès valorise également la laine, souvent jetée comme déchet, mais qu’elle transforme en feutre à partir duquel elle crée des vêtements.
Frédéric Genot ne tait pas, pour autant, les menaces pesant sur cette activité : le dérèglement climatique bien évidemment, et la prédation sous toutes ses formes : il tient à préciser qu’elle est tout autant touristique qu’animale.
D’où l’importance d’inviter à voir ce qu’il faut préserver.
L’ouverture à l’autre, humain ou non
« Il y a urgence à montrer ces pratiques d’élevage et ces relations vertueuses à l’animal » estime Fred Sancère, directeur de la Scène nationale Derrière Le Hublot, située à Capdenac à la lisière du Lot et de l’Aveyron, et partenaire de Prairies nomades pour plusieurs événements.
Depuis longtemps, dans le prolongement de Marseille 2013, il souhaitait créer avec le Théâtre du Centaure une série d’événements associant différents troupeaux, paysages et savoir-faire. L’Année internationale du pastoralisme et le partenariat avec l’AUCM et Prairies nomades a été l’étincelle.
« Ce qui nous réunit, c’est une vision commune de l’action culturelle et de l’intervention des artistes. Nous nous voulons moins « diffuseurs de spectacles » que fabricants de rencontres. Le projet s’est construit dans une interdépendance avec tout un faisceau de partenaires locaux ».
Curieux de la dimension internationale du pastoralisme, il est parti en Argentine découvrir l’élevage des chèvres… pour découvrir de multiples similitudes avec les pratiques du Massif central : « la même relation à l’animal, les mêmes inquiétudes autour de la prédation, qu’il s’agisse, là-bas, du puma, qui suscite les mêmes réactions que le loup et l’ours ici, et aussi du tourisme ! ».
Anima a exigé un autre voyage de découvertes. En amont du projet, le Théâtre du Centaure, Prairies nomades et Derrière le Hublot ont mené un long travail de repérages pour trouver des lieux propices à la performance, et des bergers prêts à cette rencontre.
« Ce sont elles et eux qui étaient déterminants dans le projet » insiste Fred Sancère. « Nous avons travaillé avec des paysans très différents, mais unis par la connaissance très approfondie et fine des paysages qu’ils dessinent et ces animaux avec lesquels ils vivent. Tous aspirent à voir leur travail reconnu et valorisé. Donner à voir ces pratiques ultra vertueuses, avec nos propres outils et savoir-faire, c’est notre rôle d’acteurs culturels ».
L’enjeu est triplement relationnel : Anima nous parle de relation à l’animal, au paysage, au vivant, mais aussi entre humains dans une société sans cesse décrite comme polarisée et fracturée : « On parle de gens qui sont dans le refus, dans la peur. Mais on n’a rencontré que des gens qui ouvraient leur maison ! » conclut Fred Sancère.
Et l’objet d’Anima, comme de Prairies nomades, est d’avoir frayé des possibles aussi ouverts que les paysages du Massif central.


