La revue

Parlons rivière : renouer le dialogue entre la rivière Allier, son territoire et ses acteurs

Par Julia Angeletti, Chargée d’étude urbanisme et transition écologique - 28.04.2026

Considérée comme l’une des dernières rivières sauvages d’Europe, la rivière Allier prend sa source sur les contreforts des Cévennes, s’écoule dans des gorges encaissées, méandre dans les plaines du bourbonnais, avant de se fondre dans la Loire au bec d’Allier. A l’échelle du bassin de vie clermontois, depuis Brioude au sud vers Vichy au nord, l’Allier est aussi structurante que méconnue. Structurante, car elle relie ces territoires et les « irrigue » en étant source d’eau potable pour une large partie d’entre eux. Méconnue, car éloignée de l’épicentre clermontois. Mais l’Allier dévoile ses atouts de fraîcheur et d’ombrage en période estivale, offrant un site idéal aux activités touristiques. Ce n’est donc pas un hasard si depuis 2013, le Pôle Métropolitain Clermont Vichy Auvergne (PMCVA), syndicat mixte ouvert regroupant 12 intercommunalités et la CCI Puy-de-Dôme Clermont Auvergne Métropole [1], consacre un de ses défis [2] à la mise en tourisme de cette rivière avec des études portant sur la fréquentation de la Via Allier [3], la pratique de la baignade et du canoë en eau vive ou encore la structuration d’un réseau maisons de site pour accueillir le public [4]. En 2023, l’Agence d’urbanisme Clermont Massif central, dont le rôle est d’animer le PMCVA, a proposé une démarche singulière de mise en dialogue des acteurs de la rivière Allier autour de rencontres, pour révéler les atouts et sensibilités de l’Allier aval et fédérer autour d’un récit commun. Pour cette démarche, intitulée “Parlons Rivière”, l’heure est au bilan comme à la projection : Pourquoi n’a-t-on jamais autant eu besoin de faire dialoguer les acteurs de la rivière Allier ? Et pourquoi renverser le regard pour que la rivière ne soit plus objet mais sujet ? Des questions que cet article tente d’éclairer.

L’Allier, rivière touristique sentinelle du changement climatique

Si l’Allier est une rivière sauvage, elle n’est pas pour autant sans usages. L’Allier, dans sa section aval, fournie une eau de qualité à une large partie du bassin de vie clermontois grâce à sa nappe d’eau souterraine qui s’étend de Brioude au bec d’Allier et alimente également les exploitations agricoles et les sites industriels qui bordent la rivière. Jusqu’en 2001, l’Allier fournissait aussi des granulats pour répondre au développement urbain. Ces ressources, qui ont permis la croissance économique du territoire, ont fragilisé la rivière et perturbé son fonctionnement hydrogéomorphologique, affectant en partie ce qu’elle a de plus précieux : ses milieux naturels, sa divagation et son eau. Néanmoins, dans l’imaginaire commun, l’Allier reste une rivière purement sauvage, au sens qui n’a pas subi l’action de l’homme, et dont la nature est propice aux activités touristiques : itinérance à vélo le long des berges, baignades en eau vive, pêche, canoë-kayak, … Des activités plébiscitées en été par les habitants en quête de fraîcheur, et des visiteurs attirés par un tourisme nature préservé du surtourisme. Mais ce tourisme est intrinsèquement lié à la présence d’eau. Or, les débits de l’Allier en période estivale sont impactés par le changement climatique [5], avec au premier chef les précipitations, dont la répartition, la fréquence et l’efficacité sont d’ores et déjà bouleversées ; et bien que le barrage de Naussac assure un rôle de soutien de l’étiage, les lâchers d’eau (eux-mêmes très dépendants de la pluviométrie hivernale) sont avant tout destinés à sécuriser l’irrigation des terres agricoles et des installations nucléaires plus en aval. La rivière Allier est donc une sentinelle du changement climatique, car elle témoigne d’une baisse significative et chronique des débits d’eau. Les clubs et les professionnels du canoë-kayak interrogés dans le cadre d’une étude conduite par l’AUCM en 2024 sur la pratique de cette activité dans un contexte de changement climatique, estiment que « les débits d’eau leur semblent de plus en plus bas, avec des niveaux printaniers qui correspondraient aux niveaux estivaux constatés 10 ans auparavant »[6], des propos confirmés par les récentes études prospectives qui prévoient une poursuite de la diminution des débits des cours d’eau de l’Allier aval et un allongement de la période des basses eaux [7].

Donner la parole aux acteurs de la rivière Allier

La baisse des débits de l’Allier concerne tous les acteurs de la rivière Allier : gestionnaires, exploitants agricoles, professionnels du tourisme, … L’objectif avec “Parlons rivière” a, dès le départ, été de mettre autour de la table les élus et techniciens des collectivités membres du Pôle métropolitain Clermont Vichy Auvergne, des professionnels du tourisme (loueurs de canoës, représentants de la Via Allier, consultants…), des acteurs de la préservation des milieux naturels (Conservatoire d’Espaces Naturels, LPO, fédérations de pêche, …), des acteurs institutionnels (représentants du SAGE Allier Aval, Agence de l’eau, Départements, Région, CAUE…) et des représentants de l’État (DDT, ARS, …). Ces acteurs ont un point commun : ils connaissent parfaitement la rivière Allier. Cependant, ils ne partagent pas toujours le même langage, ni la même représentation de la rivière Allier. Qu’est ce qui fait sens commun pour ces acteurs ? Quelles perceptions ont-ils des évolutions climatiques, paysagères et touristiques de la rivière ? Partagent-ils une vision commune de l’avenir de l’Allier ? C’est autour de ces questions que les rencontres “Parlons rivière” ont trouvé leur place, se voulant un lieu d’échanges, de transmission, de retours d’expériences et de débats. Ainsi, dès la première rencontre, des questions de controverses ont été posées aux participants. L’une d’entre elles est particulièrement révélatrice du besoin de dialogue entre experts du tourisme et de l’environnement : « Avec la baisse des niveaux d’eau, faut-il renoncer à pratiquer le canoë en été ? ». Cette question est intéressante quand bien même les loueurs renonceraient à cette activité en été, ils seraient tentés de décaler cette offre touristique au printemps. Or cette saison est la plus sensible pour la biodiversité car les plages où accostent spontanément les canoës sont des lieux de nidification d’espèces d’oiseaux déjà menacées par le changement climatique, comme les sternes et les gravelots. Alors la sensibilisation des touristes est-elle suffisante ? Comment concevoir une signalétique avec une rivière qui sort régulièrement de son lit ? Ces questions, qui ont animé les débats, constituent une première marche pour coconstruire un langage commun et appréhender les enjeux et problématiques que chacun rencontre.

Parlez-vous rivière Allier ?

L’Allier, comme tous les autres cours d’eau, est vue comme un support d’activités touristiques et économiques et comme un espace pourvoyeur de ressource en eau potable et hier en granulats. Mais jusqu’à quel point la rivière peut-elle accueillir des usages touristiques ? Leur installation sur les berges est-elle compatible avec l’espace de mobilité de l’Allier, son espace vital pour méandrer et dissiper son énergie [8] ? Les saumons, espèces emblématiques mais dont les effectifs sont en nette diminution [9], peuvent-ils circuler librement dans la rivière ? Et a-t-on conscience que la rivière se réchauffe ? En 2023, plusieurs points de mesures ont dépassé les 25°C, soit le seuil létal pour la truite fario, une autre espèce emblématique de la rivière. Sauvage, l’Allier ne l’est peut-être plus tant que cela. Mais pour autant faut-il remettre en cause le libre accès à la rivière ? Le droit à la nature doit-il s’opposer au droit de la nature ? Plusieurs retours d’expériences nous montrent que cette opposition n’a pas lieu d’être, si l’on apprend à mieux connaître la rivière. Dès la première rencontre “Parlons rivière”, l’AUCM a demandé aux participants de compléter ces affirmations « l’Allier est source de … », « l’Allier est libre de … ». A la première question, les participants ont bien entendu relevé que l’Allier était source d’eau potable de qualité et d’activités de loisirs et de tourisme, mais selon eux l’Allier est aussi source de vie et d’émerveillement. A la question plus complexe de la liberté de la rivière, les participants ont répondu qu’elle était libre de divaguer, de couler, mais aussi d’exister pour elle-même. Cette approche autour des libertés n’est pas sans rappeler les différentes actions qui visent à consacrer des droits aux fleuves et aux rivières : Parlements de Loire [10], du Rhin [11] et de l’Isère [12], Assemblée populaire du Rhône [13], déclarations des droits de la Seine [14] et de la Garonne [15], … Ces initiatives ont une vocation commune : démontrer que les rivières et fleuves ont des droits. La déclaration des droits de la rivière, publiée à l’initiative de l’association International Rivers, précise que les droits fondamentaux des cours d’eau sont : de s’écouler librement, de remplir leurs fonctions essentielles dans leur écosystème, de ne pas être pollué, d’alimenter et d’être alimenté par des aquifères durables, d’accueillir la biodiversité indigène, et de se régénérer, d’être restauré [16]. Il s’agit donc finalement de mieux connaître les besoins de la rivière pour que nous puissions encore nous émerveiller de sa nature sauvage, et que nous puissions compter sur elle pour avoir accès à une eau de qualité.

Pour parler un langage commun, la première clé est de comprendre les besoins de chacun, et c’est finalement ce que “Parlons rivière” a tenté de faire avec les premières rencontres conduites en 2023 et 2024. Car si la rivière a des besoins, elle a aussi besoin de nous, pour mieux la protéger et réparer les dégradations qu’elle a, parfois involontairement, subies ces dernières décennies. C’est le travail que mènent le conservatoire d’espaces naturels d’Auvergne pour retirer les protections de berges [17] et permettre à l’Allier de divaguer sans contrainte et de se recharger en sédiment pour garantir la ressource en eau, préserver la biodiversité, et être finalement plus résiliente aux changements climatiques.