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Bibliographie

BRINET, Margaux. « Quelle réindustrialisation des territoires ? Le cas du bassin de Thiers ». 2015.  https://recherche-developpementpme.parisnanterre.fr/articles-et-auteurs/articles/quelle-reindustrialisation-des-territoires-le-cas-du-bassin-de-thiers  

 L’Histoire de la Coutellerie à Thiers. 6 octobre 2024. https://lamaisondefrancois.fr/la-coutellerie-a-thiers/.  

Leduc, Sacha, et Agnès Roche. « Comment contrer les effets de la désindustrialisation dans les campagnes ? Le cas du bassin de Thiers ». 16e journées de recherche en sciences sociales : ”les territoires ruraux, urbains et leur développement” (Clermont-Ferrand, France), décembre 2022. https://hal.science/hal-04985876 

Henry, Anne. « Un site urbain façonné par l’industrie : Thiers, ville coutelière ». In Situ. Revue des patrimoines, no 6 (septembre 2005). https://doi.org/10.4000/insitu.8588  

Combe, Paul. Thiers et la vallée industrielle de la Durolle. 1922. https://doi.org/10.3406/geo.1922.10136  

La friche industrielle du Bout du Monde, un lieu expérimental de régénération écologique et territoriale

Par Louisa Trinidad, Chargée d'études Ingéniérie et culture des transitions - 12.10.2026

En 2026, l’Agence d’Urbanisme Clermont Massif central poursuit son accompagnement auprès de la Communauté de Communes de Thiers Dore et Montagne au sujet de la requalification des friches industrielles du territoire. Ce partenariat est né d’une volonté de la collectivité de redonner une nouvelle forme de vie à ces espaces abandonnés, à la fois marqueurs d’une activité coutelière qui a fait la renommée de Thiers, mais aussi témoins d’une désindustrialisation brutale dont les effets sur le territoire constituent des éléments forts de déclin.  

La friche du Bout du Monde, implantée au cœur de la Vallée des Usines, a été choisi comme terrain d’expérimentation d’une démarche de renaturation réplicable sur le reste du territoire. Comment une friche industrielle née de l’exploitation de la rivière peut-elle devenir un support de régénération écologique et territoriale ? Quelle nouvelle histoire ce lieu est-il capable de raconter, entre héritage manufacturier, dynamiques naturelles et recomposition territoriale ? Ces questionnements ont guidé les deux ateliers de travail organisés par l’AUCM, invitant différents acteurs du territoire à réfléchir collectivement au devenir de cet espace.  

Des friches industrielles, témoins matériels d’un système industriel en recomposition

« On peut dire que c’est la Durolle qui a fait Thiers et son industrie coutelière » (Paul Combe, 1922). Il y a sept siècles, le débit élevé et le dénivelé important de la rivière ont conditionné l’installation de petites papeteries sur les versants encaissés de la vallée, puis d’ateliers et d’usines de coutellerie. Pour faire de cette nature une ressource productive, les activités industrielles se sont adaptées à un paysage de vallée étroit et encaissée, en contraignant le cours de la rivière. De nombreux barrages furent installés, et l’eau fut guidée à travers des biefs courts et étroits. Les constructions se fondent dans les escarpements de la Durolle, réduisant encore un peu plus la liberté de son cheminement. L’industrie thiernoise ne s’est donc pas développée malgré le milieu naturel, mais grâce à lui. Or, alors que l’irrégularité du débit de Durolle et l’encaissement de la vallée imposaient de fortes contraintes à l’installation d’usines, c’est l’industrie qui va prendre petit à petit les commandes et mettre le milieu naturel à son service.  

Au 18e siècle, la fabrication du couteau prédomine, sa production segmentée créant de nombreux emplois sur le territoire thiernois. Un siècle plus tard, avec l’arrivée de la révolution industrielle, la mécanisation des processus de fabrication permet d’accélérer la production. L’énergie hydraulique de la Durolle est remplacée par l’énergie électrique, plus puissante et plus sûre. Thiers devient alors le centre de la coutellerie française et se développe pour atteindre une production massive. Cependant, au 20e siècle, la concurrence internationale et les effets de la mondialisation obligent de nombreuses usines à cesser leurs activités, et la production ralentit fortement.  

Si la coutellerie demeure aujourd’hui un secteur économique majeur du bassin thiernois, on retrouve à Thiers les vestiges d’une forme d’industrie révolue, dont les bâtiments industriels ont perdu leur fonction productive. Dans la vallée des usines, ces espaces abandonnés deviennent les témoins matériels d’un système industriel en recomposition, marqués par la désindustrialisation. Située sur le coteau de la Durolle, la friche du Bout du Monde appartient à cet héritage industriel. Exclue de toute forme de valorisation et de patrimonialisation, situé entre un centre d’art contemporain reconnu et des sentiers d’interprétation, le Bout du Monde apparait aujourd’hui comme le maillon manquant de la Vallée des Usines.  

Alors que la rivière justifiait autrefois l’installation et le fonctionnement de l’industrie, la disparition de cette fonction productive conduit aujourd’hui à reconsidérer le rôle du milieu naturel. Les logiques s’inversent : il ne s’agit plus de mettre la nature au service de l’activité industrielle, mais d’interroger la capacité du patrimoine industriel à contribuer au rétablissement des continuités écologiques, des dynamiques du vivant et des relations entre la ville et son environnement.  

Que signifie renaturer ?

La renaturation n’est pas seulement le retour à l’état naturel ou semi-naturel des écosystèmes qui ont été dégradés, endommagés ou détruits par les activités humaines. Ce terme recouvre en effet de multiples approches, faisant référence au niveau d’intervention humaine permettant de redonner à un espace naturel ses fonctionnalités écologiques. Il s’agit parfois de laisser la nature reprendre spontanément sa place, ou bien d’intervenir à travers des démarches « d’écologie de la restauration ». Ce concept est particulièrement d’actualité : pour atteindre les objectifs Zéro Artificialisation Nette et limiter la perte d’espaces naturels, renaturer les sols artificialisés est un levier dont se saisissent de nombreux acteurs et territoires. Cependant, à chaque site artificialisé correspond une histoire humaine passée, une dégradation du sol et du bâti plus ou moins poussée. Il n’existe donc pas de modèle de renaturation réplicable d’un projet à l’autre : tout dépend de l’objectif visé, des moyens humains et financiers que l’on peut y consacrer, et de la capacité du site à se transformer malgré les contraintes.  

Les friches industrielles sont de véritables laboratoires de renaturation. Elles possèdent en effet des trajectoires historiques, écologiques et sociales qui leur sont propres et qui conditionnent les possibilités de transformation. Les exemples de projets de renaturation qui se développent sur les territoires confirment la nécessité d’adapter les processus à chaque site en fonction des objectifs et de leur faisabilité. A Pont-Aven, dans le Finistère, une ancienne conserverie située en bord de rivière a bénéficié du programme Europan 16 qui a permis d’envisager de démolir les constructions, dépolluer les sols et faire des trois hectares de surface un site multifonctionnel ouvert à tous et. A Saint-Nicolas-de-Redon, certaines structures d’une ancienne entreprise de fabrication de caisses en bois ont été conservées pour garder une trace de l’histoire industrielle du territoire et limiter les coûts de démantèlement. Des arbres plantés sur sols inertes servent de support à de la phyto-remédiation. A Belle-Isle-En-Terre, des visites et des installations artistiques permettent de reconnecter le passé industriel et les éléments naturels d’un site autrefois investi pour la fabrication de papier.  

Faire des contraintes du Bout du Monde une opportunité de renaturer autrement

Renaturer, c’est bien permettre à un espace de retrouver un état de nature perdu suite à son artificialisation. Cependant, il est souvent difficile de retrouver une situation identique à l’état initial. Le site industriel du Bout du Monde a dû s’adapter aux contraintes d’une vallée escarpée et d’une rivière étroite, en construisant des bâtiments remplaçant les berges et des infrastructures entravant le cours de la Durolle. Aujourd’hui, ce sont ces héritages qui contraignent leur transformation : le site est soumis à un fort risque d’inondation, les sols sont probablement pollués, la végétation se resserre sur un bâti dégradé et peu accessible. Ces contraintes requestionnent la faisabilité d’un projet de renaturation tel qu’on l’entend.  

Mais ces contraintes sont peut-être aussi l’opportunité de réfléchir à une transformation qui convoque l’ensemble des dimensions du site. Lors des ateliers de co-construction mise en place par l’AUCM, les membres du groupe projet ont été invités à relire le secteur 1 du site du Bout du Monde au prisme de trois « figures » : la vallée, le patrimoine et le vivant. Comment le site s’intègre-il à la vallée ? Que nous disent les bâtiments de l’histoire industrielle de Thiers ? En quoi le site est-il encore habité aujourd’hui ? Ces trois clés de lecture ont permis de replacer les objectifs de la renaturation dans un cadre cohérent, prenant en considération les éléments indissociables du site et de son histoire, et qui pourront être mis au service des démarches de renaturation.  

De quoi le site du Bout du Monde est-il capable ?

Le secteur 1 du Bout du Monde a été choisi comme lieu expérimental de renaturation, avec une idée de départ assez pragmatique : étudier la faisabilité d’une déconstruction des bâtiments, d’une dépollution et d’une désimperméabilisation des sols, et d’une plantation de végétaux indispensables à la reconnexion des écosystèmes. Or, convoquer les différentes dimensions du site a amené le groupe projet à s’extraire de ce cadre théorique et des objectifs initiaux pour non plus se poser la question « que doit devenir le site ? », mais bien « de quoi le site est-il capable » ? Transformer le site du Bout du Monde, c’est prendre en compte l’ensemble de ses caractéristiques pour évaluer sa capacité à se reconnecter au reste de la vallée, à devenir un lieu de mémoire, mais également un laboratoire de régénération écologique.  

Ces réflexions collectives ont abouti à la priorisation d’un certain nombre d’actions, reliées par un principe commun : la réussite de ces transformations est avant tout dépendante du temps et de la progression que l’on accorde à leur mise en place. Laissons d’abord les habitants venir ponctuellement redécouvrir les différentes facettes du lieu, discutons avec les usagers habituels pour recueillir leurs ressentis vis-à-vis du projet, recueillions les témoignages d’anciens ouvriers, menons des études pour qualifier encore mieux les éléments structurants du site. Autant de temps passé, d’évolutions incertaines, qui font du site du Bout du Monde un véritable lieu d’expérimentation.  

Un projet pour raconter un nouveau récit, entre patrimoine et vivant

La friche du Bout du Monde constitue une ressource pour penser l’avenir, entre mémoire, réemploi et nouvelles dynamiques territoriales. Il s’agit de raconter un nouveau récit, sans oublier l’histoire industrielle passée du site, mais en montrant qu’un lieu autrefois construit pour exploiter la rivière permet aujourd’hui de réparer et de révéler les dynamiques de la vallée des Usines et du vivant qui a (re)pris sa place.